LA GOUVERNANTE DU CURÉ DE VILLAGE
femmes, et à laquelle celle-ci est di'jà préparée, elle fera du presbytère sa maison , du curé l'objet de tous ses soins et de toutes ses affections.
La voilà donc investie de ce titre qu'elle a tant ambitionné ! la voilà établie maîtresse et souveraine dans son petit royaume. Déjà la .sombre demeure a pris un autre aspect: Ursule la parcourt du haut en bas. Grâce à elle les carreaux de la salie à manger, le parquet en bois blanc du salon , les vieux meubles, la vaisselle, semblent rajeunis, tant ils .sont cirés, frottés, nettoyés. Mais quoi ! c'est véritablement un ménage de garçon que celui dont l'intendance lui a été confiée. Point de bois dans le bûcher , point de vin dans la cave , point de provisions dans le grenier, point de linge dans les armoires ; et , faut-il le dire , point d'argent dans le secrétaire ! Le bagage que le nouveau dignitaire de la cure a apporté avec lui était si léger et si mince ! Celui-ci est venu préoccupé de la responsabilité qu'il assumait sur sa tète, se défiant de ses propres forces, méditant les devoirs de sa mission; mais comment il vivrait, avec quelles re.ssources il monterait son petit ménage, il n'y a pas songé: il faut donc qu'Ursule y songe pour lui. Laissez-la faire, et, à force d'industrie persévérante, elle suffira au nécessaire, et parviendra même à se ménager un peu de superflu. Elle ne se donne point de repos qu'elle n'ait amassé une provision convenable de toile, et façonné des draps, des nappes, des serviettes, des rideaux. Pendant ce temps, elle ne néglige point le potager; une colonie naissante de poules et de canards s'ébat dans la basse-cour; bientôt une vache, l'orgueil et la joie d'Ursule, sera installée dans l'élable. Que désormais le curé retienne à dîner un de ses confrères, sa gouvernante n'aura pas à rougir de son hospitalité.
N'y «-t-il pas quelque chose qui attache et qui intéresse dans cette réunion de deux êtres si différents d'esprit , de langage et d'éducation ; tous deux isolés du reste des hommes, l'un tournant vers le ciel ses pensées, l'autre incessamment occupée de soins matériels; celui-ci rendant à Dieu le culte qui lui est dû pour lui-même, celle-là s'excitant à la piété par amour et par admiration pour son maître? Dans les attentions qu'elle lui prodigue, il n'y a pas seulement la sollicitude et la vigilance d'une mère , il y a aussi le respect et la soumission d'une pénitente. Dès les premiers jours elle s'est prise d'une sorte de fanatisme pour cet homme si jeune encore , et revêtu d'un caractère si auguste , si dévoué à son égli.se , et si abandonné, si charitable aux pauvres, et si pauvre lui-même. L'entourer de soins, obtenir un peu de son affection et de sa confiance, justifier par mille égards le choix qu'il a fait d'elle , voilà où elle met son ambition. Elle s'étudie à le contenter et à lui plaire ; elle devine ce qu'il désire avant même qu'il n'ait parlé ; elle l'écoute avec recueillement; elle se montre heureuse de le servir.
Sévère et difficile en ce qui la regarde, c'est surtout lorsqu'il s'agit de lui qu'elle ,se montre minutieuse. Elle veut que ses aubes, ses rabats et ses surplis, soient toujours d'une blancheur irréprochable. Où trouver du linge qui soit mieux tenu et plus artistenient plié que le sien? Pénétrez dans la chambre où il repose, dans le cabinet où il travaille et où il prie , quel ordre! quelle propreté! comme ce lit invite au sommeil! quelque épais, quelque bien rembourrés qu'en .soient les matelas, Ursule s'inquiète eucore : il faudra pour la rassurer que le curé consente à l'addition d'un sommier, et même d'un lit de plume; elle lutte contre ses scrupules, et elle le force à s'accorder cette douceur qu'il croyait devoir s'interdire. C'est elle aussi qui a suspendu ces rideaux à l'alcôve et aux fenêtres; c'est elle qui a su ménager ce demi-jour si favorable à la méditation. Chaque matin, pendant la me.sse , elle range à leur place accoutumée les papiers et les livres dont son maître s'est servi la veille. Au retour, il trouvera sous sa main son bréviaire et .ses auteurs favoris : elle aura pris la précaution de marquer la page à laquelle il les avait
laissés: elle lui épargne jusqu'au travail de celle reclierotu- ; si elle pouvait les lui épar-
syner tous !
Avec quelle impatience elle épie l'instant où il sortira de l'église! 11 rentre au presbytère , et déjà le déjeuner tout chaud est posé sur une petite table que recouvre une nappe éblouissante ; déjeuner bien frugal , mais apprêté avec tant de soin . et servi avec tant de propreté, qu'il éveille l'appétit , et flatte les yeux avant de flatter le goût. Assise dans un coin de la chambre, occupée de son rouet ou de sa quenouille. Ursule jouit de .son ouvrage. Toutefois elle ne laisse pas de surveiller le verre et l'assiette de .son maître. Dès qu'il a besoin d'elle, elle accourt : elle va et vient en silence, et avec une agilité qu'on n'aurait pas attendue de son âge.
Cette attention intelligente brille surtout dans les apprêts du dîner. C'est là qu'elle déploie tout ce qu'elle possède de ressources et de savoir. Un peu gourmande pour son propre compte , elle ne se borne pas à rassasier l'appétit , elle le tente , elle le provoque . et le curé est obligé de se défendre des mille séductions de son art : maintes petites querelles s'élèvent entre eus à ce sujet. A mesure qu'Ursule prend plus d'empire sur .son esprit , elle le gronde doucement de montrer une telle indifférence pour sa santé. Il se rendra malade, lui répète-t-elle sans cesse ; il se refu.se tout : pourquoi n'aurait-il pas plus souvent de la viande de boucherie et de la volaille ? Dieu merci ! la bas.se-cour est bien fournie... Que dire? que répondre? le curé laisse faire sa gouvernante : il permet qu'elle ajoute quelque chose à son frugal ordinaire , et il cesse de se reprocher ces délices gastronomiques en réfléchissant que ce n'est pas seulement pour lui, mais que c'est aussi pour elle. •
Ses journées s'écoulent dans ce cercle d'occupations qu'elles ramènent continuellement. Sa vie, pour être un peu monotone, n'est pas sans plaisirs. Ursule n'est point curieuse des distractions du dehors. Elle se trouve si bien dans sa retraite ! elle y règne avec une autorité si ab.solue! Tout ce'qui l'entoure n'est-il pas son ouvrage? n'<'n jouit-elle pas l ne peut-elle pas en disposer comme de .son bien? N'est-ce pas elle qui, semblable au fermier de la fable ,
■Vous fait argent de tout, convertit en monnaie Ses chapons, sa poulaille? elle en a même an croc.
Croyons-en là-de.ssus le proverbe bourguignon; elle disait le premier jour : la vache de M. le curé; le .second jour elle disait déjà : notre vache; le troisième jour elle a dit: ma vache; et, depuis , elle ne dit plus autrement. Elle s'est tellement accoutumée à celte communauté d'intérêts , qu'elle fait de Vi'goismc â deux, s'il est permis d'appliquer aux choses du ménage ce qu'une femme célèbre écrivait de l'amour. Malgré .son bon cirur. il lui arrive de disputer aux pauvres ce qu'elle a amassé. Le curé se cache d'elle pour répandre ses aumônes ; et lorsqu'elle le surprend en flagrant délit de charité , elle va jusqu'à oppo.ser les maximes d'une prévoyance mondaine aux magnifiques préceptes dr l'Évangile.
Mais si elle ne court pas au-devant du monde, le monde afflue dans .sa retraite. Pénitentes de tout âge, fiancés qui veulent presser la publication de leurs bans, maris radieux qui sollicitent le baptême pour leurs nouveau -nés, héritiers qui vienneni marchander un enterrement , tous les rangs de la société pas.sent successivement devant elle.
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C'est le curé que l'on demande; mais le curé est retenu au chevet d'un malade. Qui recevra celle foule de visiteurs? qui s'affligera avec ceux qui pleurent? qui se n';jouira avec ceux qui rient? qui dissertera avec les personnes timorées sur les faiblesses de la chair et les pièges de l'esprit malin? enfin, qui changera , suivant les gens, de contenance et de langage? qui? la gouvernante. Elle écoule les prières des uns , elle comprend l'impatieuce des autres; elle grave dans sa tèleles recommandations de tous; et lorsqu'ils reviennent au bout de quelques jours, le curé peut leur dire à bon droit, en leur mon- Irant Ursule :
Allez lui demander si je sais volrc affain
Le soir arrive; il arrive si tôt dans les campagnes ! fatigué de .ses travaux de la journée, le curé s'enferme dans son cabinet. Le temps n'a pas encore établi entre sa gouvernante et lui la douce familiarité qui viendra plus tard. Elle reste seule; mais elle sait qu'il est là, qu'il se livre à de saintes lectures ou à de pieuses méditations. Elle s'efforce de suivre .son exemple : elle tombe dans de vagues rêveries. Les souvenirs d'un passé malheureux se mêlent aux images d'un riant avenir, et les préoccupations du ménage aux pensées d'une autre vie. Elle se retire enfin dans sa chambre , où elle s'endort d'un sommeil paisible, bien sûre de reirouver tout son bonheur à son réveil.
Cependant, la force de l'habitude, les discrètes attentions d'Ursule, son zèle éprouvé , produisent à la longue leureffel. Celle froide réserve dont elle souffrait .sans se plaindre disparaît peu à peu. Le curé commence à lui témoigner un confiant abandon , il la consulte, il pense (oui haut devant elle, il recherche sou entretien et sa .société. Jusque-là elle avait pour lui autant de crainte que de vénération : elle n'a pas cessé de le révérer; mais déjà de nombreux indices annoncent qu'elle a cessé de le craindre. Ce n'est point assez pour elle : son instinct de femme se développe. Le titre dont elle se décore légitime ses prétentions, et elle aspire à le mériter. Quels moyens mettra-t-elle en usage? par quelle gradation imperceptible conduira-l-elle sou maître de la réserve à la confiance , et de la confiance à la plus entière sujétion? C'est là .son secret : c'est celui des femmes supérieures. Un jour viendra où le curé sera amené à ne voir que par ses yeux, et à ne décider que par son conseil : influence d'autant plus grande qu'elle est plus cachée , et que celui qui est ainsi dominé ne s'en aperçoit pas. Après tout , celte œuvre de diplomatie est-elle donc si difficile ? Quand on pense que la gouvernanle vit dans une .solitude complète avec sou maître, qu'aucun plaisir, aucune distraction du dehors ne vient le lui disputer, qu'il lui est livré moralement, on s'étonne qu'il retienne encore quelques restes d'énergie virile, et qu'il puisse croire au mensonge de son autorité.
C'est là justement le triomphe de la politique d'Ursule. Dès ce moment elle se trace à elle- même un plan habilement conçu , et non moins habilement exécuté ; le tact qui lui a appris à fonder son empire lui apprend à le conserver. Elle redouble d'égards et de prévenances ; elle se confond dans une .sorte d'adoration. Ecoulez-la parler de son maître : ces mots, M. /c nfrc^ prennent dans .sa bouche une autorité irrésistible; elle les prononce avec emphase. A ce mot redouté , elle inclinerait volontiers la tête comme elle fait à celui de Jésus-t.hrist : M. le curé a fait ceci ; M. le curé a-dit cela; M. le curé pense de telle manière... Pourrait-elle dire , faire, penser autrement que M. le curé? elle s'effïce derrière lui ; elle se couvre de son ombre; elle le grandit aux yeux de .ses parois-
siens; elle exalte sa piété et ses bonnes œuvres; puis , lorsqu'elle lui a attiré le respect cl l'obéissance de tous, elle se prend à trembler devant son ouvrage. Le spectacle de ce respect et de cette obéissance réagit sur elle , cl l'entraîne à son tour. Contraste élounanl ! elle gouverne l'homme , et elle n'ose pas lever les yeux sur le prêtre.
C'est ce mélange de domination et d'obéissance, de familiarité et de pieux respect . qui imprime à la physionomie de la gouvernante un caractère particulier; toutefois son influence ne tarde pas à s'échapper de l'enceinte étroite du presbylère, et à .se produire au dehors. Les dignitaires du village lui témoignent une condescendance affectueuse ; elle vit dans l'intimité la plus étroite avec plusieurs vénérables matrones, qui verseut dans son sein leurs scrupules religieux et leurs espérances de salut. Si la femme du maire et celle de l'adjoint ne se disputent pas toujours ses bonnes grâces , en revanche les femmes des pauvres laboureurs lui portent envie. Qu'est-ce , en effet , que leur existence laborieuse, pleine de privations et de soucis , en comparaison de cette vie fleurie, exempte d'inquiétude , toujours calme, toujours unie , qui s'écoiile à l'ombre , dans l'abondance et dans la sanctification?
Quant au vulgaire des servantes, elles sont trop au-dessous de la gouvcrnanle du curé pour ne pas en être jalouses. C'e.st en vain qu'elles affectent de lui refuser le titre qui lui appartient v et de la ravaler jusqu'à elles : leur voix est étouffée par la voix publique ; elles sont forcées d'avouer ses perfections conune femme de ménage , sa science profonde des secrets culinaires , la diversité infinie de ses talents ; mais , incapables d'apprécier son dévouement et de saisir l'habileté avec laquelle elle a su fonder son crédit , elles l'expliquent par une interprétation injurieuse. Qu'un sourire d'approbation accueille çà et là leurs calommies, qu'elles trouvent un auxiliaire dans la malignité publique , nous ne prétendons pas le nier. Au.ssi bien que faul-il en conclure? sinon que loules les gloires ont leurs détracteurs , et que la médisance consolide, en lesaltaquant, les grandes renommées.
Il est deux fonctionnaires qui subissent de plus près l'influence qu'elle exerce autour d'elle ; deux satellites qui vivent conune plongés dans les rayons que répand cette étoile lumineuse: nous voulons parler du sacristain et du maître d'école. Il suffit d'étudier leur contenance et l'expression de leurs traits , lorsqu'ils abordent Ursule , pouicomprendre ce qu'elle est réellement, et ce qu'elle peut. Jamais courlisans ne se montrèrent plus obséquieux envers un maître absolu ; c'est à (jui obtiendra d'elle un regard d'approbation , un mol Hallenr, une marque d'intérêt et de s\ mpalhic. Rivauxamis. ils lie troublent point le village du scandale de leurs débats; ils savent qu'ils se perdraient parla sans retour, et que celle qui tient leur sort entre .ses mains exige de .ses esclaves un culte silencieux. Pour mieux lui plaire, ils s'efforcent de se surpasserdans leurs fonctions respectives. Tous deux , réunis au lutrin , mugissent à l'envi : l'assemblée admire , e( se sent édifiée ; elle ne sait pas qu'en chantant si fort les louanges de Dieu , ils ne chantent que les louanges de la gouvernante.
Ce n'est pas tout : le soir, après l'angelus, après la fermeture de l'école, ils vicnneul former un petit cercle qu'elle préside. Que de dévoies méhaneelés, que de charitables nu'disances sont mi.ses en circulation ! C'est alors ([iic l'on déroule la chronique scandaleuse de l'cndroil : les choses ne .s'expriment point crùminl connue parloul ailleurs; elles n'en sont que plus pi(|uantes ; ou raconte à mots touverts ; on a recours à des loiirs de phra.sc pudibonds , à des clignements d'yeux significatifs. Souvent Crsule, par un caprice de pruderie , impose' silence aux narrateurs; elle crie à la nn'di.sance , cl recommande bien d'épargner le prochain ; mais bicniftt sa nature féminine l'cmporle . el elle demande <|uc
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l'histoire continue ; le maître d'école brille surtout dans cet exercice. Ses prétentions oratoires , les vers et les pages d'écriture , prodiges de calligraphie , qu'il offre à Ursule pour sa fête , sembleraient lui assurer la palme... 0 vanité ! c'est par l'excès même de .ses prétentions qu'il échoue. Le sacristain , avec sa grossière jovialité, l'emporte sur lui. L'infortuné pédagogue, tombé du faîte de ses espérances , recherche en lui-même les causes de sa chute. N'est-ce pas , se d'emande-t-il , parce qu'il a épousé en dernier lieu le parti du maire ? n'est-ce pas parce qu'il professe des idées libérales, ou parce que sa connaissance supérieure du latin portait ombrage au curé :'...
Voilà bien des raisons puissantes, sans compter celles que le magister ne s'avoue pas ; au.ssi appreudrcz-vous bientôt qu'il a été destitué de ses fonctions. Son crime était de s'être montré peu respectueux envers les autorités locales, c'est-à-dire envers M. le curé, c'està-dire... ou plutôt cela s'entend , et ne se dit pas... envers la gouvernante.
Que si le même individu cumule les fonctions de sacristain et de maître d'école , ii n'en est que davantage dans la dépendance d'Ursule. Sa dignité , loin de l'émanciper, le rend doublement esclave. Pourrait-il ne pas trembler lorsqu'il a tant à perdre !
Après un tel exemple , qui ne baisserait la tète ? qui ne, reconnaîtrait le pouvoir dont Ursule est armée ? Venez donc à elle , vous toutes qui voulez acquérir une renommée de piété et de vertu ; c'est elle qui fait les réputations; hélas , .ses ennemis prétendent que c'est elle aussi qui les défait : sa confiance. et «on amitié sont un certificat de bonne vie et mœurs. Venez à elle, jeunes filles qui ambitionnez d'être admises dans la congrégation de la Vieige ; braves gens qui poursuivez le gain d'un procès , qui postulez un débit de tabac , une place de régisseur, ou de messager de la poste ; sollicitez son crédit , vantez-le lui à elle-même : elle n'en conviendra pas , elle s'étonnera que vous puissiez lui en supposer aucun ; mais votre démarche la flatte secrèlement , et déjà votre cause est gagnée.
Le croirait-on ! celle femme , nourrie dans le giron paisible de l'Ëglise et à l'ombre même du sanctuaire , a donné accès dans son cœur aux passions tumultueuses de la politique. Ne la blâmons pas trop sévèrement ; elle a entendu déclamer si souvent contre les libéraux, les uiveleurs ,-les républicains , qu'ils ont fini par lui inspirer une pieuse horreur ; elle les hait sans se faire scrupule , comme elle hait le démon. Seulement elle ne distingue pas bien en quoi consiste leur crime ; elle a toujours évité d'éelaircir ce myslère, craignant d'y trouver quelque iniquité monstrueuse ; elle les juge , et elle les condamne de confiance. De qui lui parlez- vous ? qui venez-vous lui recommander? Un libéral! Juste ciel! qu'il n'approche pas! qu'il ne souille point de sa présence l'air qu'elle respire ! Surtout ne la sollicitez point en faveur d'un tel homme ; point de pitié , point de merci pour lui! Un libéial!...
Elle l'écouterait peut-être s'il ne passait que pour athée.
Ursule s'est donc formé une opinion politique. Chaque malin, elle se recueille un moment afin de lire ce qu'elle appelle la gazette ; elle arme son nez d'antiques besicles; elle s'assied gravement, et, dégageant la feuille parisienne de son enveloppe timbrée, elle commence. De temps en temps elle s'arrête pour reprendre haleine, reposer sa vue fatiguée , et méditer sur ce qu'elle vient de lire : les nouvelles de Rome ont toujours le privilège de l'intéresser. Rassurée sur la santé du saint-père, elle aime à s'égarer dans des récits de voyages; elle traverse les mers, et suit les missionnaires aventureux jusque chez les peuples sauvages :
One le monde . dil-elle. esl grand el spacieux!
Elle revient enfin de ces excursions lointaines, et elle s'occupe des intérêts de l'Europe. Elle s'enfonce dans les discussions les plus ténébreuses. Pour se retrouver parmi tant de raisonnements subtils , pour démêler ensemble Naples . Berlin , Vienne et Saint-Pétersbourg , l'honnête gouvernante fait des efforts désespérés. Combien de fois ne s'endortelle pas au milieu de ce rude exercice ! la feuille lui échappe des mains , ses bras pendent négligemment le long de son fauteuil , et sa tè(e, se penchant peu à peu sur ses genoux, se relève soudain par un ressort machinal. Lorsqu'elle se réveille , l'esprit rempli d'images effrayantes, de femmes assassinées, de presbytères attaqués, d'églises pillées, elle se signe dévotement , et conclut en elle-même que l'impiété fait partout des progrès nouveaux , que les liens de la société vont se dissolvant, et que la fin du monde est proche.
Mentionnons en passant le tendre attachement d'Ursule pour son carlin Azor, animal intéressant qu'elle s'est donné un jour que le maître d'école et le sacristain l'avaient délaissée, les ingrats! et révélons une des faiblesses de cet esprit supérieur. Combien de fois le curé ne lui a-t-il pas fait la guerre à ce sujet! elle-même en rougit: elle s'en veut d'avoir si peu de force ; elle se promet de montrer à l'avenir plus de courage , et de bannir de folles terreurs , qui , ainsi que cela lui a été prêché , sont un péché véritable : l'habitude et la contagion de l'exemple triomphent de tontes ses résolutions... Eh bien , oui, Ursule est superstitieuse! elle a peur... elle a peur des revenants, elle croit aux rêves , aux présages, et même, qui le croirait ! aux incantations des sorciers. La nuit , lorsque le vent murmure à travers les arbres du verger, lorsque les hauts peupliers crient sous l'effort de la tempête , Ursule n'ose pas sortir de sa chambre. Le presbytère lui paraît rempli de bruit,s mystérieux ; il lui .semble que les morts , couchés dans le cimetière voisin, se relèvent de leurs tombes, et .se promènent couverts de leurs linceuls blancs. Écoutez-la: elle vous dira , en baissant la voix, que la gouvernante de l'ancien curéatntendu, une certaine nuit de Noël, les lamentations d'nne àme en peine qui demandait des messes et des prières. N'a-t-elle pas vu elle-même... Ici elle s'arrête par une discrète réticence. Pre.s.sez, insistez, vous obtiendrez indubitablement l'histoire effrayante et véritable de quelque apparition surnaturelle; il y a tant d'horreur dans l'accenl, dans le geste , dans le regard de la gouvernante , que ses auditeurs pâlissent en l'écoutant , et se serrent les uns contre les autres. C'est en vain que le curé cherche à les reconforter par maints préceptes religieux ; lui au.'isi , il n'a pu se défendre d'une certaine émotion. Lorsqu'il se retire dans .sa chambre , il frissonne en passant devant la petite fenêtre qui donne sur le cimetière ; il é\ile d'y jeter les yeux, et il allonge le pas sans le voubiir.
Outre son carlin Azor, Ursule possède encore une .sorte d'animal domestique : c'est cet enfant qui, revêtu d'une tunique blanche, et coiffé d'une petite calotte rouge, circule de la sacristie au chœur, dépêche les répons, agile la sonnette , et entonne de la voix la plus pointue le Domine sahum... : eufani mutin qui , d'un air délibéré, prête ses jeunes mains au mystère redoutable de la transsubslanlialion ; qui voit célébrer avec une égale indifférence les baptênu-s, les mariages, et les cnlerremenis; qui rit, même en entonranl de cierges allumés le cercueil d'un enfant comme lui, dont la tombe semblerait creu.sée pour.o taille! L'en/nul de rliiviir, Ici csl le iioin(|n'()n lui donne, esl placé sons la haiile surveillance d'Uisnle. Il lui apparlieni plus qu'à sa propre mère : elle s'en fait tour A lonr un page, un messager, un aide de cuisine. C'est elle qui, les dimanches et les jours de grandes fêtes , l'arrange dans .son gracieux costume : ses mains ridées passent et repassent surcetle tête blonde , sur ces joues ro.scs cl potelées. Elle veut , mais en \ain . garder axcc l'espiègle une mine sévère : elle lui sourit en le grondant.
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niais le second coup de la messe a soiiiic. lisule achève l'œuvre imporUtiiic et difficile de sa toilette : elle se coutemplc loiigleuips daus sou miroir, et elle s'achemine enfiu vers l'église, son chapelet el son livre d'heures à la maiu. Là, superbemeut assise daus uu banc réservé , tandis que les villageoises restent accroupies sur leurs genoux . elle sui-- \eille l'assemblée. Quelle que soit sa piété , ses yeux se détournent fréquemment de l'autel (Hiur prendre note de chacun des assistants. Plus tard, elle dira, avec les commentaires obligés, les dentelles que portait celle -ci, la jupe et le mouchoir de cou de celle-là. En attendant , forte de ses relations continuelles avec l'égli-se , elle se sent , pour ainsi dire , à son aise en présence de Dieu. Il lui .semble que les bénédictions célestes que le curé invo- (|ue vont descendre, par un privilège spécial, sur la tête de sa gouvernante, et que le Dominus voliiscum s'adresse particulièrement à elle. Klle sait par cœur tout l'office, ci elle .se fait gloire de marier sa voix aux mugissements des chantres. Comme elle prèle une oreille attentive au prône! comme elle est fière de l'éloquence du curé! comme elle en épie l'effet sur les visages des pay.sans ! comme son air pénétré prépare et entraîne la con- \ iclioii de l'assemblée !
Ouaud vient l'époque de la première communion , Ursule quitte le presbytère pour la nef de l'église, et elle partage les travaux dont son maître est alors accablé. C'est à elle qu'est remis le soin de discipliner la lioupc des jeunes filles, (l'est elle qui les catéchise, qui leur souffle les répon.scs convenables, et qui leur apprend le» diverses évolutions de cette imposante céiémonie : quelle autre que la véruirabb^ pré.sidcnte de la congrégation de la V ierge serait digne de ces fonctions? Voyez-la , vêtue de blanc . et couverte de longs voiles , marcher à la tète du troupeau. Klle connnunie la première, afin de participer aux grâces qui seront répandues dans ce jour solennel, donnanl ainsi à la p;u()issc édifiée le précepte et l'exemple.
Opposons à ce tableau une scène toute différente. Le curé attend un jeune vicaire qui lui est envoyé par son évéque : plusieurs ecclésiastiques des environs ont été invités à dîner. Voici un grand jour pour Ursule! soutenir la réputation qu'elle s'est acquise, mériter les suffrages de ces juges éclairés, prouver qu'elle égale en talents leurs gouvernantes , faire qu'ils soient jaloux de sou maître , et que celui-ci s'applaudisse de son choix ; enfin se montrer dans toute sa gloire au nouveau vicaire : quelle tâche! Tel qu'un général dans un jour de bataille , elle endosse son plus beau costume, et commence par passer en revue «es troupes auxiliaires, deux matrones aux bras rouges, qu'elle a enrôlées la veillf ; après quoi , comme dit La Fontaine :
ou fricasse.on se rue eu cuisine.
Les principaux habitants ont envoyé au presbytère le produit de leur pèche ou de leur chasse. Nous épargnerons au lecteur la nomenclature des mets que l'on apprête. Mous ne dirons pas non plus les inquiétudes , les transes , les agitations, de la gouvernante. L'heure suprême est venue : les merveilles de son art sont posées sur la table dans une symétrie appétissante. Si le rôt n'était point cuit ! si le gibier était trop faisandé! si... mais, grâce à Dieu , tout est trouvé délicieux , parfait. Ursule est sommée de comparaître devant ses juges : elle s'avance , rouge d'animation et de joie , dans un désordre de toilette qui prouve quelle part active elle a prise aux travaux de la journée. Elle fait une humble révérence, et elle écoute, les yeux baissés et le cœur palpitant d'allégresse , les éloges unanimes décernés à son talent. Heureuse Ursule ! voilà du bonheur pour toute une année! Elle savoure en elle-même ces louanges , elle se repaît du contentement que son maître a drt éprouver, tandis que les deux matrones, demandant des joies plus solides, se jettent avidement sur les restes du festin.
Cependant le temps a marché; le curé s'est fait vieux : ses mains tremblantes peuvent à peine soutenir le poids du saint ciboire, et, pendant l'hiver, la goulle le cloue sur son fauteuil. Ursule est vieille aussi, mais d'une verte vieillesse, et, d'ailleurs, elle trouve des forces dans son dévouement ; les années Tout accru au lieu de l'affaiblir. Les différences qui séparent le maitredu serviteur se sont effacées avec l'âge : c'est un ami qu'elle soigne; c'est un protecteur révéré, auquel elle se prodigue avec un zèle aussi jeune et aussi chaleureux qu'autrefois. Elle ne le quitte pas un seul instant : elle préparc ellemême, et elle lui présente d'un air affectueux, les tisanes, les potions que le mcdcciu a ordonnées. Elle lui tient lieu de médecin et de garde-malade : ne connaît-elle pas sou tempérament':' ne sait-elle pas ce qui lui fait du bien , et ce qui lui est contraire? Lorsque le curé vient à .s'assoupir, elle retient son souffle, et craint de respirer. Dè.< qu'il s'éveille, elle est près de lui, toujours bonne, toujours empressée , s'uubliant elle-même , et ne vivant que pour le soulager. Tantôt elle lui raconte, afin de l'égayer, quelques-unes de ces anecdotes dont elle po.ssède un fonds si riche; elle le tient au courant des affaires de ce petit monde qui lui était tant connu . et dont il se sépare tous les jours. Tantôt elle écoute avec respect .ses maximes et ses allusions à une autre vie. Elle prêle rorrille aux citations latines qui lui reviennent à la mémoire : elle affecte un air d'intelligence comme si elle les comprenait. Elle a toujours prétendu qu'elle n'était point absolument étrangère à cette langue, et elle ne manque jamais d'expliquer certains pa.ssages, tels que l'nter nosicr iirgo Maria — /janem quolidiaiiuiu. En la voyant occupée de ces soins pieux, qui I n'oublierait pas ses petits travers , et les défauts de son âge milr; défauts qui tenaient moins à son caractère qu'à sa position, et qui n'étaient .souvent que l'exagération de scsqualilés. Enfin sa mi.ssioii sur la terre est accofuplie, le bon curé s'est éteint douceinenl. (.'est de
LE ROLLIER. 370
(;e iiioineiil qu'Llr.sulc s'apeiroit qu'ellt- esl seule : elle clieiche autour d'elle , el s'agile avec inquiétude comiiie un pauvre chien abandonné ; elle sent qu'il lui manque quelqu'un à soigner. Sa vie est désormais sans but, sans objet: elle ne vit plus, elle végète. Bientôt sa tombe est creusée tout à côté de celle de son maître , et le même ciel réunit sans doute ces deux âmes qu'une touchante fraternité avait unies ici-bas.
François Cooei li e.
LE ROULIER
EUS niinuil. quand tout le monde se Hmc enfin au repos dans l'auberge de la commune de'**, et que la lune semble blanchir encore les longues murailles blanches qui bordent la roule, on entend de loin ) comme un bruit vague et sourd; le bruit s'accroît et devient disitincl ; le murmure des larges rouesdela charrette qui tournent lentement en broyant quelques cailloux se mêle au tintement aigu des sonnettes de l'attelage; puis un sifllel commence un air que la servante Madeleine a entendu siffler
vingl, fi>is : Portrait r/uinnanl... et iin grand coup de fouet iiilcnompt l.t mélodie... portrait de mon amie... et un épouvantable juron menace les bétes pour les engager à donner un dernier coup de collier. C'est bien Gaspard ! Il s "arrête devant la porte ; Madeleine s'avance , reçoit un baiser du roulier, lui applique un grand coup de poing entre les deux épaules , et va préparer son souper.
La table est couverte , la flamme pétille , et près de la bouteille, à côté du verre de Gaspard , Madeleine a mis un autre verre , car elle sait que Gaspard naime pas à boire tout seul ; mais le devoir a\ant tout. Jamais le roulier, si altéré quïl fiit. ne prit le pas sur ses bêtes. C'est lui qui les dételle et les conduit dans l'écurie ; c'est lui qui garnit le râtelier, et examine avec soin les harnais et l'équipage ; puis , accompagné de Ca.sior, qui ne quitte pas son maître , il tourne le loquet, s'avance près du feu de la cuisine , tend la main à Madeleine , et lui dit : «Voilà !... c'est à nous deux maintenant ! »
La conversation , pendaut le souper, devient intéres.sante. Madeleine veut tout savoir, et il faut la mettre au courant des nouvelles. Savez-vous de qui elle s'informe? De la compagnie du roulier, de ses bonnes bêles chéries , car. n'en riez pas , ses bêtes , c'est s;t compagnie , sa société de tous les jours; c'est sa famille , qui partage avec lui le soleil et l'orage, la chaleur et les frimas. Chacune d'elle a son nom et .son caractère particulier, et sur les six qui composent son magnifique attelage ,il n'y en a pas deux qui se ressemblent. Garo et le Borgne sont les deux chevaux les plus robustes. La place au timon revenait de droit à Garo, pour lequel la charge n'est qu'un jeu; mais le Borgne a fait le méchant , et, indépeudammeni de ses ruades , a mordu au cou son compagnon en allant à l'abreuvoir. Gaspard, qui connaît la discipline, a décidé que le coupable serait au timon , el n'en bougerait pas jusqu'à Lyon ; Irait de sévérité qui a paru produire sur le moral de la bêle l'impression la plus favorable. Au milieu de l'attelage figurent Doucette et 3laigroti , véritables animaux de juste milieu, sages et dociles, réguliers dans leurs habitudes , et dont les amis du progrès pourraient tout au plus critiquer l'allure routinière. A la têle du cortège , c'est Cocotte , si belle el si douce , el le gros l'KiijU , qui n'esl pas à l'abri de quelques censures. L'Enflé dirigeait autrefois la marrhc , et s'était tellement accoutumé à la paresse , que plus d'une fois ou surprit flasque et vide la corde qui le séparait de Cocotte, tandis que celle - ci s'escrimait en efforts pour entraîner ceux qui la suivaient. La pauvre bêle en fit une maladie qui, grâce à Dieu, fut courte, (iaspard ayant toujours sur lui la lancelte au moyen de laquelle il lui rendit la santé ; mais, pour éviter de tels efforts à l'avenir, le roulier décida que l'Enflé serait placé le second ; el . permettant à Cocotte , désormais attelée en tête , de ménager .sa santé délicate, il a soumis à une active surveillance le ci-devant paresseux, qui ne peut plus s'oublier maintenant sans être rappelé à l'ordre par un coup de fouet , el par celte apostrophe , gro.'i fci- .o/ifln( .'... qui parait humilier prodigieu.scmeni .son amour -propre. A ce personnel de la troupe ambulaiile , il faut ajouter un des acteurs les plus attentifs, c'est Casior, le chien favori, l'ami elle compagnon du maître. Sa position inlerinédiaire donne à Casior une grande influence. Si, aux yeux du maître, il est prescpie une bêle , aux yeux des bêles, il esl presque un matire. Sous ce vasic édifiée que comjMise \\ eiiarrelle el *m\ chargement , est suspendu à (|ualre chaînes un lil couvert du loin le plus doux ., lit qui se balance de la manière la plus agréable. C'est là (jue vovage Casior, mollement bercé, etsouveni livré au s(»nnH'il lorsque le chef de laeommunaiilé marche lui-même à coté de la voilure. Il est bien arrivé quelquefois à Casior de vouloir rendre à son mailic le même .service ; mais au moment où Gaspard se liviail paisiblement au sommeil , étendu «ur les ballots de uiarchaudi.ses, Casior marehanl à c6lé de Cocotte (xiur l'empêcher de dévier, et ceUe-ci suivant fidelenieni le milieu de la route comme nue bêle qui eompreiul Nmle
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l'étendue de sa silualion , on a vu des inspeetcurs de polirc ( de quoi la police ne se niêle-t-elle pas ? ) faire citei' le roulier devant le juge de paix , comme coupable d'avoir abandonné les rênes pour dormir sur sa charrelte , comme si la société , pour se préserver de tout dommage , n'avait pas une garantie doublement rassurante dans l'intelligence de Cocotte et la fidélité de Castor.
Que de fois, traversant les villes et les villages par un beau soleil, l'on a vu tout le personnel de l'attelage , la tête haute , au bruit harmonieux de mille sonnettes , et au chant joyeux du roulier, exciter sur son passage l'admiration et l'envie du paysan cl du laboureur! L'un ne pouvait s'empêcher de trouver merveilleuse la propreté des courroies et des mors, et des plaques cuivrées qui brillaient çà et là sur les parties diverses des harnais ; un autre admirait ces espèces de housses en toile bleue , bordées d'une frange rouge , qui servaient de parure aux six nobles bêles; quelques-uns , enfin , critiquaient le plumet de Cocotte; mais c'était évidemment par jalousie , car on reconnaissait maintenant que Cocotte , sans paraître trop fière , le portait avec beaucoup de grâce et de dignité.
A côté de cette charrette , imposante par sa masse et par le nombre de marchandises dont elle était chargée , marchait Gaspard , un des heureux du siècle , Gaspard, propriétaire de ce magnifique attelage , transportant la marchandise d'aulrui de Marseille à Lyon sur sa propre voiture , avec ses propres chevaux , gai , bien portant , bon nombre d'écus dans la poche , et la pipe à la bouche , calculant son bénéfice probable , dont la certitude embellissait encore pour lui le chemin. Des guêtres de cuir le défendaient contre la boue et la poussit re ; une blouse bleue . déjà faite à la fatigue , recouvrait son vêtement de velours couleur olive, et la modestie de son aspect contrastait avec tout le luxe de son équipage. C'est ainsi (|ue Napoléon, au milieu d'un riche état-major, se distinguait par un costume d'une extrême simplicité.
Cependant Gaspard savait ce qu'on doit à l'étiquette et aux convenances. Cette blouse poudreuse, exposée à toits les accidents de voyage , et son bonnet de coton , surmonté de la mèche classique et bariolé de mille couleurs, il les enlevait à l'approche de la ville, et les roulant avec soin , les déposait dans la voiture, les confiant à la garde de Castor; il brossait sà f/iquine de velours . lafraîchissait ses cheveux d'un coup de peigne , et plaçait son chapeau, légèrement incliné , sur celte figure rayonnante à la fois de santé et de probité. Jamais un vigoureux gaillard ne parut si honnête homme , et jamais honnête homme ne sembla si bien portant.
C'est que, voyez-vous , sous celle physionomie calme , il y avait une conscience plus calme encore. Compter les services que ce brave homme aimait à rendre, ce serait chose impossible. Toute commission que lui donnait sur la route une de ses pratiques était remplie avec un zèle, un désintéressement qui le faisait aimer de tout le monde. Pour un message important, pour un envoi d'argent , c'était toujours lui que désignait la confiance; on disait : «Vaut mieux attendre quelques jours encore, Gaspard passera»; et tia.spàrd était chargé du paquet.
L'n jour, dans une auberge de village , il fut témoin d'une scène violente qui éclata entre une \icille aubergiste et sa domestique. Celli'-ci était une b:mne fille , dont la faute était légère, et qui , désespérant de trouver du pain ailleurs, supportait les 'injures et même les coups de sa maîlre.sse sans proférer une plainte. Gaspard . témoin de cette héroïque résignation , murmurait entre .ses dents : «Qu'avez-vous à dire? lui demanda la méchante aubergiste. — Cré nom! s'écria le roulier, j'ai à dire que vous êtes une méchante vieille , et que si un homme maltraitait ainsi cette pauvre fille , je battrais sa peau comme un tambour. Je ne mettrai plus les pieds dans votre sacrée bicoque, Madeleine res-
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lera dans le village, hors de chez vous, jusqu'à ce que je lui aie trouvé une place: et voilà deu\ écus de six francs que je lui prête jusqu'à ce qu'elle puisse avoir du pain dans une meilleure condition. » Madeleine pleurait de joie. Gaspard continua sa route, cl quatre jours ne s'étaient pas écoulés , qu'elle reçut sur du gros papier blanc la lettre suivante, cachetée avec de la niic de pain :
«.Madeleine,
(c.J'y ai di à père Rigo que ge raipoiidé de vou , é il vou pran an toulle confianse. iMété-vou de suhite an roulle. f;nndui,«sai-vou bien toujour, é voillà!
(.(ie vou sahil.
«Gaspard.))
Madeleine se rendit , en effet , chez l'aubergiste Kigol . où elle fit preuve de zèle et d'iutelligence , et le brave homme, qui était veuf, lui laissa presque tout le .soin de sa maisou. C'est là que vingt fois depuis le roulier l'a revue , et les voilà à causer au coin du feu comme de vrais amis , car jamais amitié ne fut plus véritable.
Et ces qualités de Gaspard , elles distinguent presque toute la classe dont le bon roulier fait partie. Voyez-les, ces gais enfants de la Provence, s'acheminant de Marseille à Avignon , puis au Pont-Saint-Esprit, à Vienne el à Lyon, toujours la guêtre de cuir, le bonnet colorié , la blouse bleuâtre et la faquine de velours olive, tous semblables par le caractère , l'accent , et presque aussi par la figure; voyez-les se disséminer au soleil sur la grande route, en sillonner toute la longueur, et se tenir à distance , comme étrangers les uns aux autres ; puis , quand les gelées arrivent , quand le verplas fait glisser les pauvres bêtes, et menace de malheur chaque attelage, se rapprocher pour se secourir, marcher de conserve avec confiance comme une caravane de frères et d'amis, celui-ci dételant ses chevaux pour aider l'autre à la montée, celuilà secourant les bétes malades de son confrère , tous portant leurs secours pour relever l'équipage qui verse , tous prêts à recueillir par humanité le malheureux qui souffre de froid el de fatigue, et qui , a.ssis sur une charrette . et secouru d'un bon \(rre de vin . oublie un moment ses maux , el se sent renaître à la vie.
«Encore quelques années de voyage . disait Gaspard, heureux de .son sort . el je me relire au pays, dans ma bonne ville d'Aubaguc, où je n'attellerai plus que pour porterai) marché les légumes et les fruits de ni(ui jardin. En attendant , travaillons , el vive l'ouvrage qui donne du pain !
G'étail dans la cour d'un riche négociant de L^ou , M. Bonaud , que le bon roulier .se livrait ainsi aux espérances les |)lus légitimes. Depuis plusieurs jours , il avait dépo.sé en ville les marchandises qu'il avait apportées de Mar.seille,et il venait , selon son u.sage, faire .son «hargement chez M. itonaud. Des colis nombreux étaient , en effet , dans la cour. Gaspard prend dans un coin du bureau une feuille de papier qu'il dépo.se sur le pupitre du patron ; la page conunciu'C par ces mots imprimés : ./ lu i^ardr de l>ieu , ci sous la conduite de... (en blanc), nous vous expédions les tirlicics suiianlt. «Kh bien ! monsieur, dit le roulier, êles-vous dispo.sé à i-emplir ma letlrc de voilure?» Le uépociani regarde fixement Gasp:ird. «Mon r\\cr ,iuii. répondil-il, il v a du non
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veau. J'en suis fâché pour loi , mais je n'aurai plus i)esoiri de tes services à l'avcMir. Tu n'as plus rien à charger chez moi , ni probablement dans la ville.
— Vous plaisantez , monsieur. Serie/.-vous mécontent de moi?
— Je n'en fus jamais plus .satisfait.
— El pourquoi donc donnez-vous la préférence à un autre?
— Dieu m'en garde ! aucun autre n'obtiendrait la confiance que j'ai eue si longtemps en loi ; mais le roulage nous est devenu inutile, mon cher Gaspard. Une nouvelle invention , celle des bateaux à vapeur, nous permet dorénavant d'expédier dans le Midi nos marchandises en plus grande quantité et à meilleur marché que par le passé ; ces bateaux feront en quatre jours le trajet que tu fais en deux semaines, et les prix de transport, déjà au-dessous des tiens, bai.»;seront encore tous les jours , car on établira d'autres bateaux en concurrence; et sur le Khône, on n'a h nourrir ni bêles ni gens.
— Mais c'est donc le diable! s'écria Gaspard effaré j qui a fait ces inventions pour ruiner les pauvres gens?
— Je te plains ; mais tu le vois , c'est un mal .sans remède ; et ta profession , au moins pour ce qui me concerne, devient parfaitement inutile.
— Cré mille noms!... Et où est cette machine-là? peut-on voir celle mécanique qui travaille sans manger?
— Je m'y rends dans. ce motnent. Viens la voir, si tu veux.»
Le roulier désolé s'est rendu sur la rive du fleuve. Il voit fumer la cheminée, s'approche , et examine la machine. On a beau lui en expliquer les effets , il n'y croit pas, et soutient qu'il est impossible qu'une marmile bouillante ait autant de force que .ses six belles bêles réunies. Mais, voyant tout le monde persuadé du mérite et des avantages de l'invention qui lui ravit son pain, il .se résigne et se tait. Puis, pour la première fois depuis vingt ans, il sent ses yeux ,se remplir de grosses larmes, et s'éloigne, honteux d'être vu , pour se livrer seul à .ses tristes réflexions.
«Fini , dit-il, fini!... à la fleur de l'âge, et au plus beau moment de mon lra\ail ! fini pour toujours, avec un si bel équipage , qui me faisait tant d'honneur, et qui m'avait donné tant de peine! Il faudra tout \endre maintenant, et la charrette, et les bêles, el les harnais, et tout le train! Le Borgne, Maigron , Doucette, Garo, qui était un si bel animal! l'Enflé un mauvais caractère , mais une solide bête, sur laquelle on pouvait compter! Et Cocotte! si bonne, si belle, et que j'aimais tant! Vendre Cocotte! non, c'est impossible!... elle restera avec moi. Eh bien! si le roulier devient jardinier, si, au lieu de mon attelage à grand train, je n'ai plus qu'un tombere'au à un cheval . ce seul cheval .sera Cocotte. Elle n'est pas fière , et nous nous consolerons ensemble. Allons^ sacredieu ! du courage, Gaspard , Dieu n'abandonne pas les pauvres gens. »
Le lendemain le roulier quitta Lyon pour n'y plus revenir. Et comme, plongé dans ses réflexions , il suivait tristement , sans siffler et sans fumer, le chemin qui borde le Rhône, il vit s'avancer avec une rapidité miraculeuse un bateau à vapeur qui sillonnait l'onde de toute la force de .sa machine, ajoutée à la rapidité du courant. La cheminée lançait une fumée noirâtre , dont les tourbillons s'élevaient dans un ciel pur, les roues traçaient avec fracas sur la surface de l'eau deux parallèles écumeu.scs . une pyramide denparchandises s'élevait sur l'avant, et ne semblait pas plus charger le bâtiment que le fardeau le plus léger; sur l'arrière , une lente était dressée , el une multitude de pa.ssagers y étaient assis à l'ombre, voyageant sans fatigue, respir.iut un air frais, et souriant à la diversité des pay.sages qui se succédaient à leur vue par centaines. Tout .semblait respirer le bonheur sur le fleuve . et quelques minutes s'étaient à peine écoulées .
que le roiilier voyait déjà le bateau à l'horizon, .\lors il reporta amèrement ses regard.-; et sa pensée sur la rive. A l'aspect de .sa voiture vide , de ses chevaux qui semblaient surpris d'une si légère corvée , de ce bon Castor, qui marchait la tète bas.se , comme s'il comprenait le chagrin de son maître . le roulier retrouva toute sa douleur, et se sentit profondément accablé ; bientôt il releva la tète : « Que je suis bète ! quand je me brûlerais le sang, est-ce que j'empêcherais cette machine de faire tourner ses roues et fumer sa cheminée? .\utrefois, c'était nous, à présent, c'est d'autres; il faut se consoler, et voilà !»
Gaspard réfléchit qu'après tout il lui reste quelques économies , que tout le monde n'est pas rou'ier, et qu'avec du travail, chacun se tire d'affaire. .4rrivé à Marseille, il s'occupe de la vente de ses bêtes , mais il n'embrasse pas sur-le-champ une autre industrie. Uu devoir sérieux l'appelle auparavant là où le roulier et le grand seigneur se rencontrent , à l'église. Indépendamment du culte de Marie , plus spécialement cher aux matelots, le voyageur provençal a en grande vénération sainte Madeleine et saint Lazare. Tout enfant du peuple a appris de sa mère l'histoii-e , 1rs fautes et le repentir de Madeleine , et il en est peu qui n'aient été conduits à la Saintc-Bcanme , que la tradition assure avoir été l'asile de la pénitente.
A la Sainte - Beaume , à l'église , le roulier est entouré de .sa famille et de ses aDiis;car si leur science est bornée, leur croyance ne l'est pas , et le curé", ce vieux conseiller des familles, les accusa parfois de négliger les .saints mystères . mais jamais de les nier ou de les profaner. Le roulier prie, et prie bien.
Plu.sieurs d'entre eux, moins philosophes que Gaspard , juraient contre les bateaux à \apeur. «11 faut te résigner, disait-il au mécontent. — Me résigner à perdre mon pain? c'est une autre affaire , et nous verrons. — Qu'est-ce que lu feras ? — (Tous ensemble : iNous nous fâcherons. — Celui-là qui veut se fâcher contre une marmite! — Eh bien , nous la briserons. — On en fera une autre , on en fera deux, trois, cinquante. Les marchands de marmites gagneront gros , et le roulier n'en sera pas plus avancé. Croyezmoi , vendez vos bêles , et plantez des choux. J'en plante dc;nain , moi , et de fameux : nous n'avons plus autre chose à faire. »
Le nombre des rouliersa été , en effet , diminuant de jour en jour, et si leur industrie n'est pas tout à fait éteinte , elle a beaucoup perdu de son importance en perdant presque toute sa néce.ssité. Cependant le voyageur qui côtoie les rives du Rhône et les bords de la Durance a cent fois encore .rencontré sur sa roule le roulier du Midi, offrant, dans quelques-uns des types qui ont survécu à sa décadence , le portrait fidèle de celle espèce pittoresque telle qu'elle existait aux plus beaux jours de sa prospérité.
Longtemps , beaucoup plus longtemps que le postillon , le roulier est resté fidèle à la poudre , aux cadencttcs el au catogan , et le soin extrême qu'il prenait de .sa coiffure était toujours en rapport direct avec l'aisance dont il jouissait , et l'iniporlunccdcsa situation dans le corps ambulant dont il faisait pirtic. Un roulier entrait-il dans une auberge , un seul coup d'œil jeté , non sur l'ensemble de sa toilette , mais sur sa tète seulement , révélait le luxe, la simplicité ou rindigeiice de son équipage , qu'on n'apercevait pas encore. Vingt ans, la blim.se sale et les chcve\rx tcuidus ras el s:uis poudre , annonçaient le roulier surnumi'raire et pauvre , auquel le modeste nom de charretier conviendrait peutêtre davantage. Trente ans , les guêtres de cuir, la blouse propre . les cheveux poudres le dimanche , et une queue gros.se et courte , c'était le roulier de el.isse moyenne . auquel on pouvait supposer une voiture pasjiable , et quatre bêles d'embonpoint fort inégil. Mais qui n'a vu s'avancer avec un calme majestueux au milieu d'une .<alle à manger d'Iiolelleric . le roulier di' prciuiére el.i.sse . ce type original <\' l.i gràec provençale? Il
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rtte son chapeau avec une inlenlion évidenle, mais sans aucune affectation, cl sa coiffure se fait soudain remarquer par des détails qui, assurément , ont occupé le perruquier toute une matinée. Ce n'est point le demi-loupel du postillon, bizarre et imparfaite copie de la perruque de l'ancien gentilhomme. Le roulier est parfaitement tondu sur le .sommet de la lête et sur les tempes , et la poudre seule orne cette partie exactement taillée en brosse. Une ligne qui tombe du front sur les joues, et qui est parallèle avec l'ovale de la figure , indique la séparation que le peigne de l'artiste a su faire entre ce qui devait tomber sous le ciseau et ce que le bon gortl devait respecter. De cette ligne partent des deux côtés plusieurs papillotes, qu'une pommade odoriférante maintient en crochets et colle à la figure , semblables à celles que certaines coquettes ontappelées des acrioche-cœur. Le derrière de la tête seulement a été respecté ; car, destinée à former le catogan court, mais copieux , la végétation capillaire a toujours commandé le respect aux ciseaux du coiffeur, comme , chez les anciens , le bois sacré défiait la hache impitoyable. Peigné , collé , poudré , et serré par un ruban de velours noir étroit , mais vingt fois replié sur lui-même , le catogan , pour dernier degré d'élégance , est terminé par une petite agrafe d'argent, se détachant avec éclat sur le noir du ruban , sur le blanc mat de la poudre, et annonçant évidemment que le porteur d'une tète si proprement cultivée n'est sûrement pas un homme ordinaire. Qui ne devinerait à ces détails le magnifique attelage de Gaspard, cl ses beaux harnais , et ses cuivres, où l'on se mire, et ses housses bleues et rouges , et ses sonnettes retentissantes, et ses plumets ébouriffés?
Tel est , eu effet , le roulier... hélas ! tel il était du moins ; et, dût le lecteur en éprouver quelque chagrin , il faut bien lui apprendre quel ravage font le temps et le prétendu progrès. Ami du roulier dès mon enfance, j'ai voulu, depuis la révolution dejuillet, revoir ces hommes qui me séduisaient tant autrefois. J'ai cherché Gaspard à Marseille , et l'ai enfin trouvé sur la grande route, qui n'a pas cessé d'être son domicile. La voiture qu'il conduisait m'a paru modeste ; mais enfin les légumes qui la remplissaient étaient ceux de son jardin, et la propriété est une belle chose. Cocotte, a.s.sez bien conservée, avait encore quelque cho.se de coquet et de gracieux, comme ces femmes d'un certain âge dont Fontenelle disait : «On voit que l'amour a passé par là.» Dans toute cette simplicité respirait un air d'aisance et de bonheur qui plaisait d'abord à la vue ; mais il fallait finir par regarder»en face mon roulier, ce type idéal du genre, ce Gaspard, si imposant autrefois. Le croiriez-vous? ce même Gaspard, ce même homme , je l'ai vu , en pantalon large , en blouse grise , sans poudre . et coiffé à la Titus ! Il n'y a donc plus de rouliers !...
^ C II \ Kl. ES D LU \ jiri.