GOUVERNANTE DU CURÉ DE VILLAGE
*Bis l'ombre de chaque église de village, et non loin du cimetièie, il est une maison de modeste apparence, une maison humble et chaste , isolée des autres habitations , couverte en tuile ou eu ardoise , et quelquefois aussi couverte en chaume. On n'y voit point de fenêtres donnant sur la rue ou sur la place : s'il en existe quel(|ues - unes , les volets en sont soigneusement fermés. La maison tout entière semble tournée vers lejardin attenant. De cecrtté seulement elle prend un air de gaieté et de vie: les rayons
du soleil levant se jouent à travers des vitres qu'une main diligente nettoie chaque matin: des plants de vigne , des abricotiers tapissent les murs, et encadrent les fenêtres d'une verte guirlande. Ni les fleurs rares, ni les arbres exotiques ne s'étalent dans ce petit enclos; mais les légumes, les fleurs et les fruits de nos climats y croissent pèle - mêle. Des allées bien entretenues, et bordées de buis ou d'oeillets d'Espagne , un bout de charmille , une étable et une écurie ajoutées au corps de logis principal , tel est l'ensemble de celle demeure où l'on n'entend d'autres bruits que le son des cloches de l'église voisine, et les chants qui s'élèvent de la basse-cour.
L'habitant de cette maison n'en sort que pour vaquer aux devoirs d'un ministère sacré, pour porter aux pauvres des secours , aux malades et aux mourants des consolations et des espérances. Quoiqu'il soit indulgent et facile, un grand nombre de villageois s'effarouchent encore de sa présence et redoutent sa censure: ils l'appellent dans leurs besoins, ils le fuient dans leurs plaisirs. Pour lui, point de famille, point de réunions d'amis et de parents où les cœurs s'épanchent, où la gaieté circule et se communique de proche en proche : il n'a point de compagne ; rarement sa retraite est égayée par la présence d'une mère ou d'une sœur.
C'est le curé du village.
Eh bien ! les distractions de ce monde , l'affection de ces amis , la tendresse de cette famille, les attentions de cette compagne , il trouve tout cela dans sa vieille gouvernante. Gouvernante! tel est , en effet, son titre véritable. Celle à qui le règlement iutérieur de la cure est abandonné sans contrôle, qui gouverne la cuisine , la salle à manger, le jardin, qui administre au nom de son maître , qui le gouverne lui-même à son insu , pourrailelle être confondue dans la classe des servantes ordinaires? Non , certes. Que le curé soit jeune, elle lui tient lieu de mère : vieillard, elle devient pour lui une amie et une confidente; elle anime sa .solitude; elle souffre et .se plaint avec lui. En un mot, elle ne le quitte pas pendant .sa vie, et lorsqu'il la précède dans un monde meilleur, elle ne tarde pas à le suivre.
Une mission si complexe conviendrait sans doute à peu de femmes, et peu de femmes aussi seraient dignes de la comprendre et de la remplir. Il faut que celle qui s'y destine y ait été préparée par les événements. 11 est des conditions indispensables d'âge, de goûts, de caractère , de position et de bonne renommée. Ces conditions , et les habitudes que la gouvernante du curé contracte dans ce long tète-à-lêle auquel elle .se voue, ses façons de parler et d'agir, .ses qualités, ses défauts, et jusqu'à .ses petits ridicules, en font un des types les plus tranchés parmi les types de province.
C'est une femme de quarante à cinquante ans, petite, vive, alerte, d'une physionomie honnête et intelligente: elle est ^euve, ou elle n'a jamais été mariée ; elle a perdu ses enfants , ou elle n'en a jamais eu. (In la croirait pauvre , si son habileté à tenir un ménage, son économie et sa propreté minutieuse ne paraient son indigence. D'autres se .souviennent, et peut-être se souvient-elle aussi qu'elle fut jolie dans sa jeunesse: même à l'âge canonique où elle est parvenue, elle a gardé quelque chose de gracieux, un certain soin, une certaine habitude déplaire. Sa mise, quoique simple, annonce plus de goût que Ton n'en trouve d'ordinaire dans les campagnes. Une réputation d'ordre et d'aclivilé, une piété bien connue, des mœurs que la calomnie a respectées, tout la désigne au choix du curé qui \ienl d'être installé dans la parois.sc; son nom même s'harmonise avec son extérieur cl l'emploi ([u'elle sollirile: elle s'appelle Marthe (ui Ursule. Son isolemenl est un litre de plus en sa faxeur : n'ayant ni parents ni lamille. elle.se c(Hi.saerera uniquemeni à celui qui vil sans famille, el par une adoption que Dieu a rendue facile au lœui de-