PETITS MÉTIERS LITTÉRAIRES
E mendiant de lellres est une des plaies de la litléiatuic , un des plus horribles ennuis de la gloire que nous espérons tous.
Je vous suppose aussi inconnu que le dernier rapin lilléraire, el, sous l'influence d'un cauchemar diamalique , vous vous abandonnez aux rêves de \os prochains succès, encore endormi dans les bras de Moiphée, comme le disait M. E. Dupaly^de l'Académie française. Le bruit de votre sonnette vous a jeté bien loin de vos illusions littéraires. La figure grimaçante d'un créancier est venue se glisser dans le brouillard de votre réveil: tous les boîtiers aiment à voir lever l'aurore!
Votre tête est encore farcie descènes sanglantes, de lugubres personnages, divines créalionsde votre esprit. La veille, vous combiniez le plan de votre premier drame ; et vous rêvez encore meurtre , poignard, poison, duel, supplice, exterminalion, apparitions nocturnes, traître incorrigible, Moêssard, flhilly, Harel, Anicet Bourgeois, Bocage , et toute cette galerie fantastique vient de faire place au visage du traître qui vient vous réveiller. Mort el damnation! -^ J
Oppressé par votre drame, vous saisissez votre bonne dague, fleuret innocent destiné à percer le cœur de voire premier critique, et, le fer d'une main , la chandelle de l'autre , vous vous disposez à soutenir bravement une set>nc dont l'acteur supposé vous jette dans un doute affreux. Un homme vient de faire son entrée : .«a figure noble et distinguée tout à la fois, ses manières élégantes, son organe affectueux , sa diction facile , vous désarment aussitôt, et vous donnent inslinclivement l'idée d'un directeur de théâtre à la piste de votre talent. Vous recevrez ce visiteur matinal avec toute la pnlilcsse que comporte votre costume improvisé. Vous offrez un siège, el, débarrassé de la sombre physionomie que donne toujours la crainte d'un fourni.sseur , vous demandez à ce monsieur l'objet de sa visite.
«(Monsieur, vous dit avec a.ssuranee votre interlocuteur, j'ai beaucoup parcouru le monde , et partout \olre renommée est venue frapper mon oreille.
—Ah! monsieur, je n'osais pasespérer... De faiblesessais...
— - Quelquefois un débul est un vrai coup de maître.
— Je le désire assurément; mais...
— Vous ne manquerez pas de puissanis appuis, et s'ils \ous font défaut, votre talent seul vous soutiendra.
ALBUM DES FRANÇAIS. i'.>
— Mon œuvre est à peine lermioée, et je ne sais pas si elle vous conviendra.
— Elle me conviendra certainement , et le succès vous est acquis d'avance.
— Quand pourra-t-OQ me jouer?
— Quand vous voudrez ; le théâtre vous est ouvert.
— J'aurais cependant quelques corrections à faire.
— Corrigez, corrigez : Boileau l'a dit; et, grâce à ce conseil, Racine a fait des chefsd'œuvre. »
Ici les rayons de la gloire frappent vos yeux; vous éteignez votre chandelle. 'V'oire interlocuteur reprend :
« Victor Hugo m'a parlé de vous !
— Je le connais fort imparfaitement.
— 11 vous a distingué ; il fait le plus grand cas de vous, et je crois vraiment que c'est lui qui m'a donné voire adresse, que tout passant , du reste, aurait pu m'indiquer. Voilà de quoi il s'agit. Je viens de traduire un ouvrage inédit de Tacite, découvert dernièrement dans la bibliothèque du Vatican , et je viens vous demander la permission de vous compter au nombre de mes souscripteurs. L'ouvrage est sous presse , et coûtera vingt francs. J'ai oublié ma bourse ce matin , et je vous prierai de vouloir bien m'avancer celte somme; vous recevrez les deux volumes franco , et vous lirez votre nom imprimé à la fin de l'ouvrage ' dans la liste des souscripteurs.»
Étourdi , anéanti , vous balbutiez ces quelques mots : « Mais vous n'êtes donc pas directeur?...
— Je l'ai été pendant plusieurs années. Je dirigeai le Diribi litléraire! journal qui eut longtemps une grande influence sur le public; mais nous n'avons pas voulu faire de concessions aux novateurs modernes, el l'amour de l'art nous a tués. Alors, j'ai demandé des consiolutions aux vrais classiques. »
Vous vous creusez le cerveau pour trouver une excuse, lorsque votre visiteur ajoute : « Entre confrères , il ne faut pas se gêner. Diics-le moi franchement : si vous n'avez pas vingt francs, donnez-m'en dix; je m'en contenterai. Tous mes souscripteurs ont, il est vrai, payé d'avance. Tenez , voici ma seconde liste, toutes nos illustrations : V. Hugo, Balzac, Chateaubriand, Lamartine, Soulié... Il ne manque plus que vous. Ainsi donc vous me devrez dix francs : c'est une affaire arrangée. — Le mendiant parti , vous vous frottez les yeux , vous retombez, de toute la hauteur où vous étiez monté, dans le monde réel; et vous vous apercevez que vous venez d'être victime d'un nouveau genre d'escroquerie , le vol à la traduction.
Dernièrement le nom d'un littérateur plus célèbre par ses malheurs que par son talent a été exploité par deux flibustiers de ce genre. Us couraient d'homme de lettres eu homme de lettres, étalant complaisamment des infortunes imaginaires. Chez l'un , ils déroulaient le tableau du plus misérable inléiieur; chez l'autre, la supposition d'un suicide était mise sur le tapis. Les ombres de deux amis étaient habilement invoquées; Gilbert et Malfilâtre venaient ensuite, et ce triste cortège excitait la pitié; et la recette fut brillante !
Le mendiant de lettres subit mille transformations. Aujourd'hui c'est un ainanl des Muses toujours sur le point de publier son recueil: couronne poétique , guirlande poétique , macédoine poétique, mélanges poétiques, pot-pourri poétique, débris èi poétiques, fragments poétiques, dont une pièce est toujours
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dédiée au confrère sollicité. Ces nouveaux industriels savent supporter toutes les avanies , revenir à la charge malgré vingt refus; le métier est productif, ils en vivent depuis dix ans. Souvent, fatigué de leurs importunités, vous vous décidez, par avarice ou faute d'argent, à écrire sur un papier qu'ils vous présentent l'adresse d'un de vos amis, chez lequel ils se disent fiers de se recommander de votre nom. Demain vous recevrez la visite d'une vieille femme dont le fils, dit-elle, doit faire vivre sa famille du produit de ses ouvrages... et des quelques écus que vous allez lui donner. Depuis deux ans , cette mendiante semi -littéraire colporte d'étage en étage les vertus, le mérite, le dévouement , la piété filiale de ce fils pour lequel il faudrait créer un prix Montyon , si ce modèle de toutes les perfections s'était donné la peine de naître. F. G.
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