QUATRIÈME PARTIE
— Sincèrement? Vous dites bien ce que vous pensez?
— Si je le pense!
Pierre, s'étant exclamé, sourit. Il song^eait : Si Ton disait tout ce que l'on pense, ou si l'on pensait tout ce que l'on dit, il n'y aurait plus de conversation possible! On conçoit la vérité nue, au sortir du puits. Mais qu'elle se mêlât de vouloir circuler sans voile, quel scandale! Ce serait un spectacle choquant, intolérable, bon pour des barbares. La marque, et l'ag^rément, d'une société civilisée, c'est d'habiller la vérité...
Charlotte Trapier avait savouré la sincérité de la voix, du geste; Pierre levait les yeux vers elle avec un respect tendre, où elle lisait, émue, l'ardeur d'une prière.
L'air vif, que l'auto déchirait de sa vitesse,
leur frappait le visa(je comme un vent salubre, balavait leurs paroles, derrière eux dispersées. Pierre jouissait de fendre 1" espace, confortablement rencog^né aux larges coussins de cuir, emporté au rvthme caboteur, à toute allure. Fameuse, l'auto des Trapier! Ça dénotait celle des Glosseville et de Jacques. Il se loua d'avoir jeté le désir de cette visite à.lumièges, considéra avec sympathie le dos élégant de Mme Trapier. Comme Charlotte, elle restait svelte, dans sa fourrure d'ours. Le regard à la route, en femme d'action qui commande, prévoit, la mère, au sièg^e d'avant, se penchait vers le chauffeur dont Pierre n'apercevait que la moustache attentive. Mme Trapier portait un bonnet à lunettes, dont les bords rabattus couvraient oreilles et nuque... Sans grâce, cette coiffure! Il admira celle de Charlotte : un chapeau lég:er, embobeliné d'une immen.se voilette. L'ombre soyeuse de la mousseline grise estompait les traits, lovale du visage otc. Le teint, jaune d'habitude, prenait au fouet de la course cette rose transparence des veilleuses, où palpite une flamme. Et sous les frisons d'un blond pâle, les g^rands yeux de myope luisaient d'une lumière douce dont le bleu triste, aujourd'hui, n'était que jeunesse et joie.
Charlotte et Pierre goûtaient le charme de se comprendre et de se taire, la griserie de tra-
verser, de cet élan rapide, où ils se sentaient maîtres de puissantes forces, l'immobile paysage, la splendeur de l'après-midi ensoleillée sur la forêt automnale. Gomme un manteau de pourpre et d'or, les taillis en dentelles, les graves futaies de Roumare étalaient, aux rondeurs des collines, aux plis des vallées, leurs feuillages rouges et leurs frondaisons rousses. Les grands hêtres, des marronniers leur semblaient de hautes torches, flambant au passage, de tous les soleils de l'été. Novembre, dans le feu d'artifice des couleurs, achevait de brûler les bois, où du vert frais d'avril et du sombre vert de juin ne demeureraient plus, aux cimes précaires, aux feuilles recroquevillées, que la gloire d'avoir vécu, la majesté de périr. Une, puis une autre se détachait des branches, tournoyait dans l'ironique sérénité de l'azur. Ils respiraient l'odeur tiède de la terre. A des champs violets de bruyère sèche, (jui exhalaient un souffle de miel, se mêlait le parfum profond de l'humus, cette humide chaleur des feuillées mortes, où le renouveau fermente.
Charlotte, — esprit orné, cœur dont la réserve ne devait rendre que plus spontané l'abandon, — se laissait bercer à cette beauté de l'heure, à cette douceur de l'instant. Accoutumée, malgré l'intelligente bonté de sa mère, à vivre sur soi, dans un repliement de sensations, en mille contre-
coups prolongées, elle s'étonnait de sortir de cette espèce d'égoïste rêverie où pour elle se résumait la comédie changeante et toujours identique de la vie. Partager une de ses façons de sentir avec ce cliarmant garçon assis là, près d'elle, — car, par un instinctif besoin, elle prétait à Pierre, en sa naissante affection, les sentiments qu'elle éprouvait, — lui causait une émotion nouvelle, dont Fétrangeté l'attendrissait. Elle eût cru, elle croyait que sa faculté d'admirer, d'aimer, son trésor d'intimes espérances s'enrichissaient soudain, doublés, multipliés par un apport illimité. Son àme s'agrandissait de toute celle qu elle supposait à Pierre, dont le contact l'alanguissait, d'un inconscient plaisir.
Elle avait, depuis son retour de voyage, rencontré régulièrement l'avocat aux vendredis de Mme Luguehais-Vaugloy. Chaque fois avec une satisfaction irraisonnée, puis, à mesure, attendue et plus vive. L'empressement du jeune homme et ce que sous sa galanterie séduisante, elle démêlait de personnel hommage, la gagnait à la longue.
Est-ce que Pierre ne ferait pas un agréable mari? Elle ne le voyait que spirituel, actif, ne distinguait pas, sous la surface des qualités, le fond médiocre. Que cet homme, assuré de réussir où et comme il voudrait, dont le talent était grand et Pidéal noble — (Pierre, chez les Trapier, s'était exercé
en de petites causeries d'après-dîner aux thèmes de certains discours où les mots de progrès et de république, de justice et de solidarité sonnaient avec discrétion) , — que cet homme manifestât devant elle un trouble heureux, épris (elle avait hésité longtemps, se l'avouait enfin), c'était une sensation inconnue, si forte, qu'elle en savourait en silence, parmi ses rêveries, l'enivrant attrait, niche au point de n'être habituée à voir, dans l'amabilité des g^ens, que visages de commande, mais non si gâtée par la vie qu'elle ne se reconnût sans beauté, douée seulement de grâce et de distinction, — pour la première fois, aux regards de Pierre, à son approche, à sa présence, elle croyait percevoir un sentiment qui ne dût rien qu'à elle, à elle seule, à cette essence de l'être moral et physique, dépouillée de tout levain prestige ambiant.
Une fois remplie cette condition première, sans laquelle le mariag^e ne lui apparaissait qu'une association d'intérêts, sans intérêt, et par le fait même qu'elle la jugeait, en ce qui la concernait, réaUsée, tout prenait la couleur de son rêve. Pratiquement, qui savait même si une alliance avec les Urtrel, — et par conséquent avec Mme Lug:uehais-Vaug^loy, dont Pierre, un jour hériterait la fortune, le g^rand établissement industriel, — qui savait si un tel mariag^e ne servirait pas les secrets
desseins de son père, la vieille rivalité des ïrapier?... Elle se promit d'éclaircir ce point. Dès ce soir elle en parlerait à sa mère.
Le silence, alors seulement, lui pesa. Une seconde il les avait réunis d'une fugace entente. Leurs sentiments, si divers, impénétrables, s'accumulaient entre eux; monde fermé, qui les faisait distants. Lauto descendait vers la Seine, dont une boucle s'arrondit dans une perpective de vertes vallées, un damier de champ bruns. On longeait des prés, que pommelait la rondeur d'arbres bas. Dans les villages vides, des poules s'enfuvaient en battant des ailes, les vieilles levaient leurs chefs branlants, au seuil des portes où elles somnolaient assises. Charlotte décocha à son voisin songeur une furtive oeillade. Il contemplait avec un détachement absorbé le paysage. Ainsi font les âmes supérieures.
Elle le relança, coquette.
— Monsieur Urtrel?
— Mademoiselle?
— C'est donc très fatigant de dire ce qu'on pense?
— Fatigant, non... difficile, quelquefois.
— Ah!... Je supposais, à votre mutisme...
Il exprima, d'un regard plus éloquent, quoique nuancé d'unejuste mélancolie, son impuissance à s'exprimer... Tant, trop de choses !... Elle com-
prit, rougit. Détourner la conversation était plus convenable peut-être. Et puis, chang^er de sujet, c'était une façon encore de revenir à la chargée.
— Quelle jolie route ! . . .
Elle montra l'étroit ruban g^ris qui, au-devant d'eux accourait, le surplomb de la falaise et des bois, la tache blanche des maisons de D viciai r, 1 argent lisse du fleuve. On en côtoyait le miroir à quelques mètres, l^^île reprit sans malice :
— Est-ce que vous n'avez pas fait déjà cette promenade avec Mlle Ferro?
Il ne sourcilla pas, sonda d'un inquiet coup d'oeil l'intention possible : le fin profd interrogeait, innocent, sous la vaporeuse voilette. Elle ne se doutait de rien! Il déclara :
— Mlle Ferro? Mais non, jamais... Je ne la rencontrais que chez ma tante, aux vendredis... Je l'ai vue aussi quelquefois à Saint-Aignan, avant que les réceptions ne soient suspendues... Je la connais à peine.
— La pauvre fille! dit Charlotte.
— Oui, acquiesça Pierre. . . On dit qu'elle aimait beaucoup son père. . .
— Elle n'avait que lui !
— Et les Glosseville.
Charlotte saisit l'inflexion de voix, fit écho. Peu informée, et sachant que malgré le brusque revirement de sa situation, Luisa conservait chez
ses cousins, pauvre, la place qu'elle avait occupée riche, elle estimait que ceux-ci, tout en ne faisant que leur devoir, l'avaient su remplir avec délicatesse. Elle affirma :
— Ils sont si bons!... Mes parents ont beau ne pas partager les idées de Saint-Aignan, il faut reconnaitre que Mme de Glosseville est la charité personnifiée.
De Lui sa même, il ne fut pas davantage question. Charlotte, au temps où la jolie étrangère sortait, ne l'avait rencontrée qu'à Amf reville et ne s'était pas liée avec elle. Le caquetage léger, la grâce indolente et libre de Luisa répugnaient à son caractère grave, un peu renfermé, offusquaient sa maigreur sèche. Ayant voyagé plusieurs mois, elle ne Favait revue que ce vendredi où une gouvernante anglaise était venue de Saint-Aignan avec le message de deuil. Depuis, elle ne s'était pas plus souciée de son absence que naguère de sa présence.
Et, de fait, pas plus à Mlle Trapier qu'aux autres, — ni le vendredi suivant ni aucun de ceux qui fin juin, puis tout juillet, avaient ramené autour des pelouses d'Amfreville, et sur les bancs des sapins et des platanes, l'agitation du tennis ou le repos des causeries, — rien n'était apparu changé. La disparition de Luisa n'avait enlevé nul entrain aux chasses-croisés des parties.
n'avait nuancé ni d'une animation ni cVun regret l'indifférence des papotag^es, l'amusement des flirts. Mme Urtrel n'en avait pas accueilli une médisance de moins, n'avait pas oublié d'en ménag^er un amour-propre de plus. Pierre avait dispensé, avec une mesure ég-ale, ses attentions et ses sourires.
Ce qu'il pensait au fond? Plus d'une fois il avait fait un loyal effort pour l'analyser. Lorsque les mois de vacances eurent dispersé, vers les plagies et la montag^ne, la petite société où tournoyait le cercle de ses désirs, il était, avec sa mère, parti pour un coin du Jura. Trois francs cinquante par jour permettaient de trouver, à quelques centaines de mètres d'altitude au-dessus de Besançon, les repas abondants, le g^ite sommaire d'une bonne petite auberg^e. Mme Urtrel, après les émotions de cet hiver et de cet été, jug^eait sag^e ce moyen de refaire sa santé, et sa bourse. Impossible de compter cette année sur la compagnie de la tante et les avantages qui en découlaient.
Bien des raisons (une seule en somme, que Mme Urtrel taxait d'égoïsme, et Pierre de sentimentalité vaine) avaient retenu Mme Luguehais- Vaugloy : l'imminent mariage de Jacques Letanneuret de Rose, les changements qu'elle en savait devoir résulter pour elle. Depuis le mois de juillet,
Jacques l'avait mise au courant de ses projets, et, bien qu'un parti définitif n'eût pas été pris, l'excellente femme sentait que bientôt des modifications profondes allaient s'imposer dans ses habitudes, sa vie commerciale, indissolublement liée pour elle à sa quotidienne existence. Elle avait voulu ne pas se séparer de ces êtres qui sans doute allaient la quitter bientôt, et pour qui elle se sentait une amitié .grandissante. Elle pensait, en prolongeant à Amfreville son séjour et le leur, sinon resserrer, relâcher moins ce fil fragile des choses. Les heures passées ensemble dans ces lieux familiers, si elles n'arrêtaient pas le temps, Faneraient, pour une courte, une précieuse joie encore.
La solitude de Morfonds, — hameau perdu au flanc de la montagne, — avait donné à Pierre l'occasion d'un examen de conscience. Tandis que Mme Urtrel, toute au délice de posséder bien à elle son « grand chéri » , jouissait avec candeur de tant d'avantages (air salubre des hauteurs, incroyable bon marché de la vie, soirées entête à tête) , il avait commencé par maudire ciel et terre, la perversité des hommes et l'imbécile crédulité des femmes. Le grand paysage que de la terrasse devant l'auberge il embrassait, tous les paysages du monde lui apparaissaient de mornes steppes. Qu'attendre de la vie? Son cœur sensible
se détournait avec horreur de ce qu'il appelait la scélératesse, le plan froidement concerté des Glosseville.
Luisa, qu'un instant il avait plainte, après la première stupeur de la déception, ne lui avait plus inspiré vite qu'une complète indifférence. Qu'elle put souffrir de la brusque abstention, qu'en elle saignât le regret de l'amour, du bel avenir fauché, il ne le concevait même pas. Il avait su dominer sa souffrance, lui! Sa courte pitié n'allait qu'à la déchéance mondaine de la pauvreté, réduite à ce bas niveau de parente à charge, après tant de beaux songes. Il répugnait d'ailleurs à approfondir sa misère, comment elle supportait un rang si inégal. Sans doute elle payait cher sa légèreté, cet inexprimable oubli des plus graves intérêts. N'eùt-elle pas dû vingt fois faire régler, lorsqu'il en était temps, sa situation matérielle? Une petite perruche, au fond!
Cela dit, et tombée la première excitation qui dans le silence de Morfonds l'avait entouré d'abord d'un brouhaha de ressouvenirs, Pierre avait senti peser sur lui, comme un froid de tombe, le sentiment de sa petitesse et de sa solitude. Il était écrasé par le vaste ciel au-dessus des monts ; abandonné à soi, devant l'immensité de l'austère décor, tout lui semblait vide. Cette souveraine, cette latente vie de la nature, à laquelle
l'homme ne sent qu'il participe que lorsqu'il en a compris les simples lois, Pierre n'éprouvait devant elle qu'un ennui morose, un vag^ue effroi. Les promenades, à l'échappatoire desquelles il recourut, ne firent qu'étendre le désert. Il y renonça vite, il baillait des heures entières, prostré en des réflexions indécises, qu'il formulait parfois. Mme Urtrel, aussitôt, d admirer l'élévation de son esprit, cette finesse et ce sérieux des vues, étonnants chez un homme aussi jeune. Elle écoutait bouche bée une philosophie dont les axiomes nuag^eux la dépassaient. Pierre en prit une estime nouvelle de lui, sorienta vers des spéculations littéraires. Rabaissé à son propre néant, il y découvrait une mine. Par l'entremise d'un libraire de Besançon, Schopenhauer et Nietzsche vinrent tout frais de Paris, en tomes denses, dont la vue seule causait à Mme Urtrel du respect et à Pierre un lég^itime orgueil.
Il se plut dès lors à colorer d'émotions ing^énieuses, de prétentieux reliefs, la platitude de ses dernières mésaventures sentimentales. Les vers, où nag[uère il avait décrit, sous le pseudonyme d'Urtal, la tristesse des passions éphémères, rechantèrent dans sa mémoire. Il les jug^ea toujours élég^ants, mais de fond un peu grêle. Il était mùr à présent pour aborder le roman. Il s'y distinguerait comme tant d'autres. Avec discerne-
ment, mais avec force, il travaillerait in anima vili. Noble tâche, qui avec de la douleur créerait de la beauté! Et durant plusieurs semaines, le matin, il s'était efforcé d'appliquer, aux aventures dont il avait été le héros, le scalpel de l'analyste. Augmentée de quelques dig^ressions, dont la fantaisie n'excluait pas la profondeur, l'œuvre venait à bien. Deux cent | quatre- ving^ts pages s'empilèrent : de quoi constituer un joli petit in-douze, qui, sous la couverture beurre frais et l'estampille d'une grande librairie parisienne, rivaliserait avantageusement avec le millier de romans annuels, où la jeune bourgeoisie française s'exerce.
Il ne lui en coûterait que douze cents francs (taux réduit de la fameuse société d'éditions Z. . .) . Une somme infime, si l'on songeait à la grandeur du résultat, au bénéfice immédiat, sinon de l'illustration certaine, du moins d'un joli renom dans les lettres. Mme Urtrel, la première convaincue, avait vendu un diamant démonté ; il dormait inutile dans un écrin. Qu'il servît à faire briller Pierre! Son fils, n'était-ce point sa plus chère, sa dernière parure? Pour l'autre moitié de la somme on avait fait appel au bon oncle Jules. Spontanément, il avait envoyé les six billets bleus. Oui, Sophie avait raison. Tout compte fait, c'était peut-être sagesse que d'aider le cher enfant, demain l'ornement, la gloire de la famille. Lui-
21i LE PRISMK
même en serait quitte pour publier un peu plus tard le tome II de sa Légende de saint Romain. Pierre, en comptant la liasse, évoqua le dos voûté, le pas trottinant vers les rayons de la bibliothèque, — la cachette du Furetière ou du Bayle. C'était bien... Modeste, il avait décidé qu'il continuerait à sig^ner du nom déjà choisi. Il avait passé des journées à jeter sur le papier le dispositif de la couverture, du titre... Le Voile en sang, par Pauld Urtal... On pouvait s'en tenir là, il ne trouverait pas mieux... Il escompta des chiffres de tirag^e : ving^t-cinquième édition... Pourquoi pas? On avait vu des débutants mis en lumière d'un succès brusque, et des romans très inférieurs au sien, rapporter g^ros.
Cette éventualité était de celles qu'il caressait volontiers, et dont Tespoir, avec Toccupation matérielle d'écrire, avaient empli la fin du séjour à Morfonds. Octobre, à Rouen, avait passé vite, dans la correction des épreuves, l'attente de l'apparition. La date en était fixée à la seconde semaine de novembre. Quelques jours encore, et il allait connaître la joie d'étaler sa célébrité aux vitrines, d'emplir les journaux, les conversations du bruit de son nom. Délicatement, il avait confié son secret à Mlle Trapier : un simple essai, un délassement d'esprit. Dans le reposant décor de Morfonds, dans la sohtude féconde, il s'était amusé à
ces jeux imaginaires. Elle attendait avec impatience l'hommage d'un des premiers exemplaires. Une considération, l'éclat du succès proche en rejaillissaient sur l'éminent jeune homme. Elle contemplait avec relig^ion son maintien pensif, l'espèce de silence inspiré qu'il gardait, de profil, les yeux errants sur la radieuse journée, l'immobilité du paysag^e bleu et roux, qui semblait courir, se dérouler avec l'auto.
Ils abordèrent des sujets divers. Pierre, désireux d'éblouir, allait de l'un à Tau Ire, finit par conter la légende des Énervés de Jumièg^es; en quelques mots, d'une érudition fraîche, il rappelait la révolte des deux jeunes princes, fils de Glovis II, contre leur mère, et la veng^eance de la reine Bathilde ; il peignit les enfants jetés dans une barque, après qu'on leur eut coupé les nerfs des jambes, la descente au fil de l'eau, la lente mort au fond de l'abbaye. Quelques vers décadents d'un poème connu, cité avec une chantanle mélancolie, prolong^èrent un peu de rêve... Charlotte, en l'écoutant, s'enorgueilHssait de se sentir au fond de ces jolies paroles, de ces pensées rares. Elles montaient vers elle comme un encens, elles parfumaient la fumée bleue qui, — par delà le plateau d'Yamville, où l'auto filait, vers les ruines, — là-bas estompait l'azur lumineux, les grandes masses cuivrées de la forêt de Brotonne.
Pierre se laissait aller à son vice : plaire. Il évoluait dans cette constante préoccupation comme dans un élément... « Qui vais-je aimer?» C'était la question qui l'avait poursuivi, sitôt écrits les derniers mots du Voile en sang. Avec la phrase finale s'était évaporée toute ombre de ses prétendus chagrins. De la condenser aux lettres noires, de la fondre au jour blanc des pages avait achevé de faire place nette. L'oubli, chez Pierre, c'était une des formes, une des conditions de la vie. Manquant de franchise vis-à-vis de lui-même d'abord, il omettait naturellement de se faire grief d'une telle légèreté. N'était-elle pas inhérente au pauvre cœur humain? Pierre avait résumé, dans un sonnet, ce privilège de l'artiste : il est débarrassé de sa douleur quand il l'a couchée dans le linceul du livre, ou réincarnée dans la couleur, le marbre.
Avec le retour à Rouen et la correction des épreuves avait recommencé la médiocre existence, le quotidien problème. Plus il y réfléchissait, plus il en discutait avec sa mère, — la seule, l'éternelle solution s'imposait. Pas d'autre issue : le mariage!... le beau, le touchant mariage... Mme Urtrel, sincère, faisait appel aux sentiments primordiaux, aux grands instincts : Yœ soin... Il était doux de s'appuyer sur un bras qui tremble et qu'on soutient... L'homme sans
compag^iie, qu'était-ce? Et la douceur de revivre en d'autres soi-même, les chères petites têtes blondes sous une lampe de famille, à la chaleur du foyer! . . . La grand'mère palpitait dans la mère. Pierre, dodelinant de la tête, approuvait. Son silence cherchait des réponses à la fameuse question, de plus en plus pressante, ainsi précisée : Oui épouserai-je?
Souvent, depuis quinze jours, à Amfreville, — où Mme Lug^uehais-Vaugloy flattée de son assiduité, amusée par la nouveauté d'un Pierre écrivain, lui marquait un accueil joyeux, — il avait profité de sa bonne humeur pour traiter avec elle de ces ^généralités très à la mode : union légale, union libre, divorce... De la thèse de romans récents, il en venait aux idées personnelles delà vieille femme, s'appliquait à les bien comprendre, pour ne les point choquer, tenter de mettre sa propre conduite d'accord avec les idées de celle dont, en somme, son avenir dépendait.
La tante (cela se voyait à cette tristesse que ne dissimulait pas entièrement une gaieté un peu forcée) traversait quelque crise. Sans doute le bouleversement qu'allait causer dans sa maison, dans son cœur, la prochaine séparation d'avec Jacques, le départ de Rose et de Jacqueline? Car enfin, ce mariage, retardé sans autre motif que la délicate peine, chez les deux fiancés, de rompre
tout un passé d'habitudes, de liens amicaux, il allait pourtant se réaliser enfin! Le 27 octobre, Rose Yvelain serait Mme Letanneur, et le mois suivant on s embarquait au Havre... Pierre, avec flair, évitait de se hasarder sur ce terrain pénible. De même, dans sa chasse aux renseignements, il évitait tout arrêt brusque. Il s'en tenait à des phrases vagues, qui ne nommaient personne. Il ne voulait désormais s'engager à fond sur une piste, que le succès au bout. L'essentiel était de savoir que la tante ne démordait pas de ses principes : une rente honorable, — ou rien.
Il se loua — (puisque aussi bien elle ne varierait plus à son âge. entichée de cette conception simplette : une chaumière et deux cœurs !; — d avoir tu ses dernières espérances. La tante n eut rien compris encore à cette affaire de Luisa. Il fallait maintenant, avec diplomatie, arriver à savoir ce qn elle pensait de 1 une ou de l'autre combinaison qu'il envisageait, hésitant.
Deux Hgiires en effet s'étaient, dès le lendemain du retour, dressées devant lui, au seuil de routes différentes. Deux visages hantaient son sommeil, se penchaient au-dessus de ses courts labeurs et de sa longue paresse. Charlotte? Jacqueline? A peine avait-il revu Mlle Yvelain, il s'était retrouvé sous le charme. Un seul des francs regards, une minute de lovai contact avaient rétabli le courant,
renoué l'harmonieuse entente. Puis, sitôt éloigrné d'elle, il retombait à ses insouciants calculs, à la dispersion de son désir et de sa volonté. Il emportait en lui la délicieuse imagée, aussitôt recouverte, effacée par le flux quotidien, — quitte, au reflux, à la retrouver plus vive, comme lavée d'une matinale fraîcheur...
A la rencontre de Mlle Trapier, au contraire, son plaisir avait été moins sensible. Gomment se dissimuler que l'été l'avait plutôt jaunie, à la façon de ces fleurs étiolées, que la canicule dessèche ? Pourtant, à l'approcher ensuite, à passer plus de temps près d'elle, il l'avait mieux jugée. Elle avait une g^râce indéniable, — moins d'éclat que Jacqueline, parbleu! mais d'autres qualités, des avantagées auxquels ne pouvait prétendre l'étudiante... Un esprit si cultivé, si disting^ué... Elle s'habillait si bien!... Et pas l'ombre de hauteur avec les g^ens qu'elle appréciait vraiment, — une fière marque d'intelligence quand on avait cette fortune-là...
Il tressaillit. Une petite main gantée se posait sur son bras.
— Regardez donc, beau ténébreux!
A flanc de coteau entre les premières maisons de Jumièges, le long de la pente boisée, l'auto plongeait. La Seine au bas allongeait sa courbe sinueuse, que barraient, d'une brusque falaise et
de masses d'or roux, les futaies de Brotonne à perte de vue. Charlotte désig^nait les ruines abbatiales, le jet puissant des tours où le temps avait ouvert des ogives d'azur, les murs énormes dominant de la majesté de leur structure les jardins incendiés d'automne.
Pierre se tourna vers la jeune fille, comme si toute source d'émotion coulait d'elle.
- — Il est de fait! Savez-vous que j'ai déjà vu m cela trois fois?... Il me semble que c'est la première.
— Vrai? dit-elle moqueuse.
■ — Aussi vrai que vous êtes là !
Mais, en même temps qu'il parlait, l'image de Jacqueline, un autre visage, d'autres yeux que ceux qui devant lui souriaient, — irrésistiblement s'étaient levés, luisaient comme des diamants. Et c'était un plaisir à double face, une sensation trouble, et douce.
" Qu'est-ce que je lui reproche? » se demanda Pierre.
Sur le trottoir où il venait de céder le pas à une vieille dame, Jacqueline et Rose une seconde le précédaient. Il jouit de contempler la démarche assurée des deux sœurs, le rythme du beau couple de grâce et d énergie. Il les rattrapa; le visage de Jacqueline se détournait, rieur. Il pliait sur la neigeuse rondeur du cou, comme s'incline une de ces lourdes pivoines roses, sur la tige souple. Ravi, Pierre recueillait la vision éblouissante, subissait l'ascendant de ce charme, fait de jeunesse et de droiture, d'exquise et simple élégance. Depuis quelques jours, il rencontrait chaque après-midi ces demoiselles Yvelain.
Le lendemain de la visite à Jumièges, au dernier vendredi d'Amfreville, elles avaient avec Jacques et Mme Luguehais-Vaugloy concerté devant lui de revoir, en quelques pèlerinages d'adieu, les endroits les plus beaux de Rouen. Deux ou trois semaines encore, et elles quitteraient pour longtemps cette ville où elles étaient arrivées si seules,
si pauvres, fortes de leur coura^je quotidien. Avant qu elles n'en partissent rassérénées, vers leur destinée nouvelle, l'aube d'une vie largue et stable, — Rose au bras d un cher mari, du vaillant Jacques, et Jacqueline désormais indépendante, maîtresse de choisir son bonheur sans l'inquiétude d'avoir à lutter d'abord, pour le pain, — elles voulaient remercier, d une visite pieuse, toutes les stations de beauté où leurs préocccupations, leurs soucis parfois avaient fait halte. Elles avaient été ainsi sonner, dans le couvent des Visitandines, à la porte du Musée d'antiquités. Elles avaient cueilli de maig^res chrysanthèmes couleur de rouille dans les plates-bandes du jardinet semé de ruines grises et de moulages gothiques, au cœur silencieux de l'ancien cloître. La cathédrale, avec la flamboyante richesse de ses portails et de ses tours, avec ses glorieux tombeaux de la Renaissance, où le sénéchal de Brézé chevauche, où s agenouillent les cardinaux d'Amboise; Saint-Ouen, dont la nef vertigineuse s'épanouit sur le jet des piliers, comme un bouquet aérien sur des fusées de pierre; Thumble promenoir de 1 aitre Saint-Maclou , avec ses cloches d'école, ses attributs mortuaires sur le pourtour de bois, — elles avaient été saluer tout cela. Ensemble, hier, on avait été revoir au musée la rutilante toile de Delacroix, cette Justice de Trajan, dont Pierre avait loué couleur et mouvement,
comme s'il en avait ressenti l'émotion forte. Par goût, il préférait à cette puissante œuvre, de même qu'aux étonnants Géricault, la peinture claire des maîtres modernes, de gracieux sujets, baigneuses dans la brume du matin ou l'or des couchants, femmes à leur toilette, et ces paysages impressionnistes, violets, écarlates, citron... Il faut être de son temps, que diable!
Aujourd'hui rendez-vous devant Saint-Maclou, où la voiture tte de Jacques devait amener la tante, d'Amfreville. Mme Urtrel, sollicitée par politesse, avait remercié Rose d'un sec : — « Je n'ai plus mes jambes de vingt ans. Pierre me suppléera, mademoiselle. » Elle préférait ne pas irriter ses nerfs, au spectacle d'un manège dont l'évidence la mettait hors d'elle. Elle l'avait toujours pensé, l'eût dit si elle n'eût craint de s'aliéner Joséphine, captée, aveugle : des intrigantes, rien de plus, ces belles demoiselles! Mais, parce que l'une avait réussi à mettre le grappin sur M. Letanneur, ce n'était pas une raison pour que l'autre parvint à apprivoiser Pierre. Il avait assez de bons sens, Dieu merci! Il percerait à jour un aussi plat calcul, il ne tomberait pas dans le filet tendu par cette petite gale de Jacqueline... « Ah! ah! ce mari-là nous conviendrait! s'exclamait sa prévoyance amère. Nous ne sommes pas difficile... Un si joli garçon, n'est-ce pas? Et une position à
souhait... Sans parler de Ihéritag^e qui, un jour, ferait de nous une petite femme riche. . . Et dame ! quand on part de rien î - Ainsi raisonnait Mme Urtrel. Abîmée en de longues rêveries, son canevas à broder sur les genoux, elle grattait de 1 aiguille le faux Beauvais du siège ou elle était assise, et qui nen pouvait mais. Jouffle la regardait de ses veux clairs, en ronronnant. Ou bien encore, de la fenêtre à la porte, Mme Urtrel allait et venait, tantôt prêtant l'oreille vers l'escalier, tantôt sondant, dun regard dattente, le quai grouillant, désert pour elle.
Elle avait souvent prévu le combat qu elle devrait livrer un jour contre ces étrangères. Elle s était dit : " Je saurai bien défendre Pierre. Il ferait beau voir que des coureuses de fortune prévalussent contre lamour maternel, le respect filial, la simple raison, tout le solide bon sens de nos habitudes bourgeoises. ^^ Pourtant acculée au fait, jetée à laction, elle estimait la situation grave. <* Quelle série de fatalités! Dabord ces déplorables échecs qui deux fois ont bouleversé nos plans. Et la candeur masculine, ce pauvre Pierre qui ne démêle pas sous la séduction le but grossier!... Eh! oui, un homme est toujours flatté de plaire!... Et cette impudente coquetterie de Jacqueline, enragée du mariage de sa sœur, visant le coup double! Heureusement, elle ne parviendrait
à niîner en deux semaines Fœuvre de longue patience, la sagesse depuis des années déployée. Le temps matériel lui manquerait. Jamais, d'ici au 27, elle n'affolerait Pierre au point qu'il oubliât tant de motifs de réfléchir, son avenir en jeu, les espérances d'hier et de toujours. La poire ne serait pas mûre. Cette aventurière ne récolterait que déception et courte honte... »
Mme Urtrel s'en fiait à la brièveté du laps, au départ qui devait suivre la cérémonie, à l'efficace contrepoids des millions de Charlotte, dans la balance.
Dès Morfonds, — tandis que Pierre exhalait son âme lyrique en ratures et griffonnages, elle avait orienté son propre espoir, et, tout ensemble, l'attention de son fils, vers ce havre possible. Elle avait toujours trouvé à Mlle Trapier une distinction incomparable, des mérites rares. Elle avait achevé de l'apprécier, en la voyant sensible aux hommages discrets dont Pierre, dès le retour, avait eu le bon esprit de l'entourer. Qu'elle était charmante, qu'elle semblait bonne! Qui sait si la Providence ne leur réservait pas, de ce côté, une éclatante compensation? On va chercher quelquefois bien loin ce que l'on a sous la main. Charlotte ne pouvait lutter évidemment, au point de vue physique, avec cette Jacqueline, — bien qu'elle fût d'une grâce infiniment aristocratique,
et qui, au moins, durerait... Tandis que l'autre n'avait que la beauté du diable ! Et ce joli teint une fois fané, ces rondeurs noyées d'embonpoint, — Jacqueline finirait énorme, — que resterait-il? Un boulet à traîner toute la vie... Une lourde et médiocre chaîne... Mieux valait choisir celle d'or, si lég^ère! Elle l'avait encore redit à Pierre, tout à l'heure, en lui mettant au front le baiser de cong^é.
Joséphine?... Sans doute c'était une ennemie encore... Gomme si, avec sa clairvoyance ordinaire, Mme Urtrel n'avait pas deviné l'intime désir de sa belle-sœur! . . . Une rêveuse, Joséphine, une de ces belles âmes à prétentions, qui bâtissent dans les nuages, la sentimentalité niaise, — pour se rattraper de la platitude de leur propre vie, du prosaïsme quotidien, où elles n'en font pas moins bien leurs affaires ! Beau mérite, la chimère pour les autres, quand on a su si bien s'accommoder, soi, de la réalité... Elle s'était si complètement toquée de Mlle Yvelain aînée, — une pimbêche, une fausse savante, — elle voyait de si bon œil le mariage de Jacques, et d'un si triste regard la séparation prochaine, qu'elle était bien capable de songer à utiliser, pour les retenir tous deux, Mlle Yvelain cadette. Mais de ce que Pierre, par galanterie pure, eût marqué à Jacqueline quelque attention sympathique, puis, piqué au jeu, mon-
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tràt à présent plus d'empressement qu'il n'eût convenu, était-ce une raison pour que Joséphine pût song^er sérieusement à lui encombrer, lui barrer l'avenir, d'une compag^ne si peu assortie?... Cette bonne Joséphine ! Elle était elle-même d'une santé si ég^ale, d'une si alerte vieillesse, qu'on ne pouvait raisonnablement escompter, avant dix ans peut-être, l'instant où Pierre entrerait en possession de la fortune qui hii revenait. Lui faudrait-il végéter tout ce temps, de la pension et des charités familiales? Borner, par la nécessité d'un labeur sans envergure, d'un g^agne-pain asservissant, le champ de son ambition et de ses succès? Ne serait-il qu'un bon avocat de province? Doué comme il était, servi par le puissant secours d'une dot comme celle de Charlotte, d'une famille comme celle des Trapier, républicains opulents, lui faudrait-il renoncer à l'essor politique, à une si vaste carrière, où ses facultés brillantes rélèveraient d'un coup d'aile?... Non, sentiment, réflexion, tout ici concordait; le mariage était chose trop sérieuse pour qu'on en risquât réussite ou perte sur le dé d'un caprice!... Mme Urtrel s'en persuadait : un infaillible instinct guiderait son fils.
Et soit que l'influence maternelle le pénétrât à son insu, soit qu'à force de se tenir lui-même de tels raisonnements, il en g^ardât jusque dans
rabandoii une réserve, Pierre en effet, à cette minute, ressentait moins, — après avoir souri au frais sourire, — la douceur de cette communion, que de vag^ues craintes informulées.
Oui, que lui reprochait-il, en définitive à cette délicieuse Jacqueline? Elle ferait une adorable amie, la plus tendre et la plus g^rave, la plus souple comme la plus sûre. Instruite? Elle Tétait plus que toute autre; disting^uée, autant que quiconque... Quelle arrière-pensée alors le rétractait dune pudeur inaccoutumée, retenait sur ses lèvres prudentes Taveu prêt à jaillir? Pourquoi limitait-il à de cordiales plaisanteries, à de galantes banalités, le cercle étroit des phrases où il tournait? Et si ce nétait point d'elle que cette gène obscure naissait, était-ce donc en lui qu'il en devait chercher la cause?. .. Il y avait là toute une pénombre d àme, un second plan de conscience confus, où il n'avait cure de s'arrêter.
Gomme ils débouchaient de la rue Damiette, le portail de Saint-Maclou dressa de biais ses clochetons, le fouillis dentelé de sa façade. La voiturette de Jacques, sous la garde d'un gamin, était rangée au bas des marches. Mme Luguehais-Yaugloy causait avec l'ingénieur, devant la porte des Fonts.
A la vue des jeunes gens leurs paroles tombèrent. Elles n'étaient que de surface, réticentes, comme il arrive entre gens qu une divergence de
partis éloigne, sans que pourtant Tancien nœud cramitié se distende. Sous aucun prétexte, Mme Lug^uehais-Vau(]^loy n'eût voulu que Jacques n'ag^ît point selon son désir, réfrénât Félan qui le poussait vers une activité plus vaste, un horizon élargi. Il voulait aller étudier au loin des méthodes d'industrie nouvelles... Quelle occasion meilleure aurait-il que cette co-direction d'usines à Saint- Louis, où une exposition internationale concentrerait bientôt, avec toute la production américaine, l'effort comparé des autres peuples?... Il voulait emmener avec lui la compagne élue entre toutes, l'amie de son esprit et de son cœur... Quoi de plus juste?... Mme Lugueliais-Vaugloy avait trop le culte de l'action, de la liberté, pour en blâmer Texercice chez autrui, fût-ce aux dépens de ses habitudes et de ses goûts... Et pourtant, si cette gentille Rose avait pu demeurer près d'elle!... Si du moins Jacqueline...
Elle enveloppa d'un regard d'affection soucieuse la jeune fille et son neveu. Jacques, les mains de Rose dans les siennes, se tenait à l'écart au bas des degrés, échangeait un affectueux bonjour. Pierre et Jacqueline côte à côte montaient les marches.
Appariés de taille, elle un peu plus petite que lui, ils donnaient une telle impression d'accord, dans la bonne humeur et Taisance, — un tel
ravonnement de jeunesse heureuse sortait de leurs mouvements, de 1 élég^ance molle de Pierre et de la beauté nette de Jacqueline, que Mme Lu- .o^uehais-Vaug^loy, frappée, les reg^ardait venir en silence...
L'avenir se modelait devant elle, selon la fig^ure de son désir... ^e formaient-ils pas le plus beau couple, ces enfants qui ne demandaient quà s'aimer? tétaient-ils pas faits pour marcher ainsi toujours F un près de l'autre, d un même pas, dans la route des jours, ces êtres qui portaient en eux la force féconde, l'amour qui crée, lintellig^ence qui anime, aide, remédie? Quelles énerg^ies souveraines, quelle admirable vertu dormaient en eux!... Ah!... s ils voulaient seulement... Si Pierre pouvait comprendre... L'imbécile, comment ne sentait-il pas que le rêve, que la joie et la tranquillité de toute une existence l'escortaient ! . . . qu'il n'avait qu'à étendre la main pour la saisir, lincarner, cette ombre fuyante que par instants l'on côtoie et qui peut soudain ne plus reparaître, jamais?... Gomme elle eût voulu pouvoir lui souffler à l'oreille : « Qu'est-ce qui te retient, quel calcul? Quelle peur?... Mais tu ne sens donc pas que tu passes à côté de ton bonheur, qu'elle est à toi si tu le veux, cette créature unique! Tu ne devines donc pas que c'est la vraie, la simple vie? »
Et elle pensait encore : « Ah! si un bon instinct Favertissait, si un mouvement spontané, jailli du fond de son cœur qui est incertain, qui est faible, mais qui n'est pas mauvais, Télançait vers cette ])etite main fière, capable de le soutenir, de le diriger!... Que j'aimerais alors à la lui faciliter, cette vie qu'il redoute, qu'il n'ose envisag^er !... Gomme il trouverait, comme il prendrait près de moi, chez moi, la place qui plus tard, quand je ne serai plus là, sera sienne!... Gomme je m'ingénierais à satisfaire leurs besoins, leurs goûts, leurs plaisirs!... Ah! s'il savait!... "
Mais aussitôt, elle se rebellait. Sa droiture en elle protestait : " S'il savait!... Qui sait ce qu'il ferait? Sans doute le voile tomberait de ses yeux?... Jacqueline, cause de richesse, lui apparaîtrait désirable, embellie d'une grâce irrésistible!... Et je ne veux pas, je ne voudrais pour rien au monde qu'une pensée de lucre se glissât dans ce qui ne doit être que don désintéressé, dévouement, amour, rien qu'amour!... S'il doit aimer, que nul mobile ignoble, même inconsciemment, ne l'y décide!... Sinon, ce serait souiller, profaner d'un germe mortel le plus pur des sentiments, empoisonner la source des émotions et des pensées, l'essence de tout ce qu'il y a de grand et de fécond ici-bas ! . . . S'il doit aimer Jacqueline, que ce soit de lui-même, ou que ce ne soit
point!... " L'honnêteté profonde de Mme Luguehais-Yaug^loy là-dessus ne pouvait transig^er, même au prix de son propre bonheur^ Elle avait trop d'affectueuse estime, d'admirative tendresse pour Jacqueline... La chère mig^nonne! Elle lui savait le cœur assez large, l'esprit assez haut, pour n'être pas en peine d'elle dans la vie. Elle méritait mieux que d'être épousée par intérêt, elle valait de n'être épousée que pour elle. Elle ne pouvait manquer de trouver un jour une âme dig^ne de la sienne; tant de loyauté, de g^entillesse, de bonne volonté confiante, on s'apercevrait bien vite de tout cela!... Mme Luguehais- Vaugfloy était tranquille : quelqu'un d'autre saurait découvrir ce trésor. Tant pis pour Pierre. Il se consolerait avec un parti plus « brillant! »... Et tant pis pour elle-même, voilà tout!... Combien d années, après tout, lui restait-il encore?... Il fallait que les vieux apprissent à vieillir, solitaires, avec résig^nation...
Elle suivait tête basse le groupe joyeux des visiteurs. Elle avait accueilli Jacqueline et son neveu d un air cordial, où rien ne perçait de ses réflexions, aussitôt reprises derrière eux. Les deux sœurs et Jacques, éludant les offres du suisse, s'attardaient au miraculeux escalier de l'orgue, dont la vis sévère tourne dans une cage dentelée. Pierre, re?pectant le silence de la tante,
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découvrait avec des exclamations les lourds vantaux intérieurs des portes, sculptés par Jean Goujon dans la masse du bois. Les jeunes fdles en admiraient le dessin, g^a^jnaient le chœur où resplendissait la sourde clarté des verrières. Mme Lugfuehais-Vaugioy dut alors subir Téloquence du suisse qui, rabattu vers elle, pi'euait la g^entille bonté de son silence pour un assentiment. Le chapeau en bataille et la canne haute, agitant une ample barbe rousse sur son torse épingle de médailles, il parlait avec une conviction si emphatique, une si bienveillante majesté, que les jeunes gens, amusés, se rapprochèrent.
Ils écoutèrent avec sympathie ce brave serviteur, dont rignorance écorchait les mots, mais qui aimait son égHse, et dont le discours avait l'accent de la foi. Il vantait les anciennes couleurs des vitraux, leur fabrication selon un « projet » que les savants d'aujourd'hui n'avaient pu retrouver. Il stigmatisa le vandalisme du dix-huitième siècle recouvrant de boiseries les nervures de la pierre, « bichonnant » à la chaux le haut des chapelles. Il loua l'éclat des " mosaïques de Florentine » .
Pierre, sans respect pour la sainteté du lieu, faillit pouffer, ne reprit son sérieux que lorsque, après un dernier regard à la petite nef recueillie,
toute iumineuse dans l'éclat de g^emmes des verrières, Jacqueline l'eut rejoint sur le parvis. Rose et Jacques s'empressaient déjà autour de la voiturette.
— Hein? bafoua Pierre. Quel type, le bedeau! Et son rire éclata sonore. Mais Jacqueline dit :
— Oli! que vous êtes peu charitable!... Je le trouve touchant, cet homme. J'aime son humble culte du bijou commis à sa g^arde. Cette merveille de Saint-Maclou, cette relique d'art et de poésie, c'est son bien, sa chose. Tous les jours, avec ponctualité, il époussette et frotte. Il astique les cuivres et ravive les dorures. Il lustre de cire le chêne séculaire de l'autel, après l'avoir nettoyé de ses peinturlures... Tous les jours, avec simplicité il répète, comme il les a retenus, les mots qu'on lui a appris. Il ne raisonne pas, il ag^it. Il est dans son église comme un artisan dans son échoppe, il travaille avec le ciel au-dessus de lui. 11 n'a aucune curiosité d'en sonder la profondeur; il doit y aller tout droit un jour, il accomplit en attendant son devoir quotidien. Cette certitude lui suffit.
— Vous me faites song^er au précepte évang^élique, dit Pierre, avec une ironie qui insinuait la duperie possible : « Heureux les simples d'esprit, le royaume des cieux leur appartient. »
11 crovait flatter ainsi les conviclions de Jac-
qiieline, qu'il savait ralliée aux idées de sa sœur et de Jacques. Devant ces demoiselles Yvelain, libre-penseuses, dévouées à un idéal de morale pure qui ne comportait point de sanction d'audelà à la pratique du bien, il n'était pas fàclié, — encore que catholique d'éducation et d'habitudes, — de se poser en esprit fort, incrédule aux mystères. La reli(jion, pour lui, c'était une armature indispensable au maintien de la société, excellente pour les misérables. On n'en pouvait trop déplorer, à ce point de vue, le discrédit (grandissant dans la démocratie. Il en pratiquait donc la lettre, s'il n'en révérait pas l'esprit. Jacqueline avec franchise ajouta :
— Qu'importe la différence des relig^ions, si chacune n'inspire que le respect de soi et des autres? L'essentiel n'est pas d'avoir telle ou telle foi, c'est d'en avoir une.
— Gomme vous avez raison! approuva-t-il. Sincèrement, à cette minute il le pensait...
Qu'importaient de vains problèmes philosophiques, et ce qui attend l'homme après la mort, quand la vie s'ouvrait illimitée, dans une resplendissante lumière? Le reg^ard de Jacqueline dorait d'un enchantement brusque la minute présente, toutes les heures à venir. Il y avait dans ces yeux de clarté tant de loyale noblesse, tant d'enthousiaste g^aieté, ils rayonnaient un si puissant
magnétisme que Pierre, son indifférence, son scepticisme en étaient comme g^alvanisés. La passagfère réserve, les précautions dont il était encore armé quelques instants plus tôt, le souvenir des allusions, des conseils maternels, tout s'évanouissait, dispersé, fondu, dans le ravissement de cette seconde, sans seconde. Il avait éprouvé souvent déjà, dans ses conversations avec Jacqueline, d analog^ues oublis, 1 abolition de sa conscience, du reste du monde; jamais Tanéantissement n'avait été si complet, et si doux.
La voix de la tante l'en tira. Elle jetait à Rose installée dans la voiturette, à g^auche de Jacques, qui, penché vers le levier, s'apprêtait à démarrer :
— Bonne promenade, mes amis, vous nous retrouverez à Amfreville !
Et se retournant vers Jacqueline, elle désigna la Victoria qui, durant la visite, s'était venue ranger contre l'église :
— Qu'est-ce que vous diriez de rentrer tous les trois parle coteau, la descente de Belbeuf?
— Je dis, madame, que vous me gâtez! le retour sera magnifique par cette belle fin d'aprèsmidi.
Affectueusement, Jacqueline s'était approchée de Mme Luguehais-Vaugloy, lui avait offert son bras. La voiturette pendant ce temps s était mise
à ronfler, s'ébranlait, en une courbe subite. Elle était loin déjà, et le geste de Rose s'ag^itait encore, la blancheur de la main gantée, en un signe amical d'au revoir. Pierre, du parvis, embrassait la petite place ensoleillée. Dans la tiédeur du clair d'été de la Saint-Martin, épandant sa fragile gloire, il regardait avec attendrissement le groupe heureux des deux femmes, la jeune filialement appuyée à la vieille, et là-bas, tout au fond de la rue, parmi la vapeur dorée du jour déclinant, la voiture qui emportait Rose et Jacques.
— Voyez donc! s'écria-t-il. On jurerait un char de féerie, dans une apothéose! Le départ des amants : Rideau.
— Tu n'as pas de cœur! dit Mme Lugueliais- Vaugloy.
— Je blague, se défendit-il, mais j'envie.
Il était plus ému qu'il ne le voulait paraître. Il évitait de contempler Jacqueline, de peur de se livrer jusqu'au fond, dans un regard. Un trouble l'envahissait, sans qu'il parvint, ou s'efforçât même à le maîtriser. Il ne commandait plus qu'à son visage, sentait son cœur l'emporter dans le ressac, comme une barque folle vers des rives inconnues. Les deux êtres qui s'éloignaient côte à côte, ayant uni leurs destins, cette Rose virile et si femme, ce Jacques bon et ferme, qui ensemble allaient affronter le sort, est-ce qu'ils ne lui
donnaient pas la meilleure des leçons? Ils montraient le chemin. Ils étaient le vivant, l'évident exemple...
— 2sous y sommes, Jean! dit Mme Lu(juehais- Vaug^lov, en rang^eant sa jupe du côté de Jacqueline : et, à Pierre qui se tassait sur le strapontin : — Non ! non ! tu ne me gênes pas !
Il avait accommodé ses genoux entre elles, percevait à travers les étoffes l'attirante ligne, le jeune corps. Jean toucha, les chevaux piaffaient, partaient. Un heurt involontaire : Pierre venait de frôler la jamhe de Jacqueline; tout son sang reflua. Il savourait, pâle, cette joie volée, infiniment suave.
Placide , Jacqueline s'adossait aux coussins droits. Elle ne démêlait pas tout ce qu'en Tàme de son voisin son contact faisait naître, emmêlait dardent et dohscur; elle avait pour Pierre une sympathie de camarade, rien de plus. Elle était trop fine, trop fémininement délicate pour ne pas se rendre compte des modifications que son éloignement apportait au caractère changeant du jeune homme. Elle sentait bien, sitôt ensemble, qu'elle lui plaisait, et elle ne s'y déplaisait point; mais elle sentait si bien aussi, dès le dos tourné, qu'elle ne lui était plus alors de rien, — un agréable souvenir à peine. Elle l'eut peut-être aimé, s'il l'avait aimée ; elle n'y avait jamais
songé, de façon précise, lui sachant des idées, des goûts qu'elle ne partageait pas. C'était nn aimable, un charmant garçon, voilà tout. De là à prendre pour argent comptant la monnaie courante de ses compliments, il y avait loin. Elle s'étonnait pourtant depuis quelques jours de cette assiduité, d'autant plus qu'elle l'avait moins cherchée. Gomment se méprendre à certaines expressions du regard, aux sous-entendus des paroles, au langage des silences ? Mais est-ce que cela signifiait grand'chose ? Elle avait de l'amour une si haute idée qu'elle en eût cru outrager le nom, en l'évoquant pour si peu. Le désir des hommes lui semblait à la passion ce qu'est l'ombre au soleil. Elle en faisait la délimitation nette, gardait des êtres et des choses la vision exacte, en son clair bon sens. Ses troubles les plus longs étaient pareils à ces courants reflets de nuages, aussitôt dissipés que parus. Elle n'avait pas même remarqué l'effleurement du genou de Pierre, elle avait continué de parler d'un ton juste, au timbre net, comme elle pensait.
Pierre l'écoutait sous le charme, il se découvrait différent, meilleur, presque parfait. Il n'était que générosité, sacrifice, effacement de soi ; une espèce d'extase le dissolvait, et en même temps c'était dans ses veines comme un flux de sève, l'étourdissante griserie d'un renouveau. Il
brûlait Jaccomplir quelque action héroïque, un dévouement d'éclat. Mme Lug^uehais-Yau/jloy, enfoncée dans son coin, lui parut sourire, d'une tendresse complice. Il conçut la possibilité d'une vie de lutte et de labeur. Pour conquérir, pour conserver Jacqueline, il se sentait capable de grandes choses. 11 travaillerait!...
La Victoria, sortie de la côte de Bon-Secours, filait sur le plateau. La vallée de la Seine élargissait à droite l'occident balafré d'écarlate, l'immense ciel du soir où s'assombrissaient, lointaines entre les courbes argentées du fleuve, les masses bleuâtres des forêts : Rouvray, Roumare. Jacqueline dénommait, mélancolique, les plans vaporeux du paysage, des villages aperçus, — tous ces sites que bientôt elle cesserait de voir.
Pierre, de tout son cœur léger, s'offrait à elle. Comme si elle eût pu comprendre ce don muet, il la contemplait à la dérobée, sans rien dire. Il se répétait : « Ma vie est là, ma vie est peut-être là. » Mme Luguehais-Vaugloy les unissait tous deux, dans le vœu touchant de sa vieillesse. Et la Victoria, fendant lair vif, les emportait ensemble, si près, si loin les uns des autres, dans la splendeur d'une de ces dernières belles journées où Tannée jette, avant de s'éteindre, son éclat suprême.
— Tu ne tliabilies pas? Tu vas être en retard! Pierre, en veston de flanelle, jambes étendues
sur un pouf, rêvassait dans le silence du salon, où un feu de boulets, luisant roug^e, et la flamme blanche de la lampe à alcool entretenaient une intimité chaude et claire. Les rideaux, — depuis un instant clos sur la tristesse du soir pluvieux, le froid du fleuve et des quais, — pendaient en plis maigres. Les fleurs de soie s'effilochaient, sur la trame pauvre du coton. Jouffle, roulée en boule dormait, son museau dans le ventre.
— Eh bien! Pierre? A quoi penses-tu?
La voix de Mme Urtrel s'inquiétait avec une sollicitude tendre. Dans la chambre à coucher communicante, où elle allait et venait de sa table à coiffer à son armoire à glace, elle arrêta court sa toilette à demi terminée, pencha, dans l'entrebâillement de la porte, un visag^e interrog^ateur.
— C'est un diner très important. Il vaut mieux arriver les premiers...
La tante réunissait en effet ce soir, dans la plus stricte intimité, les fiancés et leurs témoins.
Le maiiag^e devait avoir lieu le lendemain matin, à la petite mairie du villag^e. Jacques et Rose, selon leurs convictions, avait décidé de borner là toute cérémonie, et sachant combien il leur serait ag^réable de reprendre ensuite leur liberté, Mme Lu(juehais-yau(}loy, — au blâme secret de sa belle-sœur (Joséphine ne pouvait rien faire comme tout le monde !) — avait avancé 1 habituel repas. Elle avait toujours trouvé du reste assez peu décente, presque choquante même, cette coutume des noces en grand apparat. L exhibition mondaine, qu'elle n'avait jamais aimée, lui semblait encore moins discrète en cette occasion, où la famille seule, c est-à-dire ceux qu'on aime vraiment, avait quelque motif de paraître. Il n'y avait donc à Amfre ville, ce soir-là, avec les deux fiancés, que Pierre, Jacqueline et les quatre témoins : c"est-à-dire l'oncle Jules et M. Trapier, qui assistaient Jacques, — d'où l'agitation de Mme Urtrel pour qui la présence de 1 usinier, et sa rencontre avec Pierre, étaient la grande affaire ; — enfin la tante, et elle-même, qui assistaient Rose. Elle s était vu demander ce service l'avantveilie, remplaçait une amie malade, professeur de littérature, s'il vous plait! Elle n'avait osé refuser, et — puisque maintenant les femmes témoignaient! — elle témoignerait donc, le sourire aux lèvres, mais sans joie.
— Bah! dit Pierre, nous arriverons toujours. Il décroisa, recroisa les jambes, cherchant une
position plus commode. Un coussin sous la nuque le cala. Il fronçait le sourcil d'un air las.
— Ah ! si j'étais à ta place, soupira Mme Urtrel, je sais bien ce que je ferais.
— C'est entendu!... Va, n'use pas ton éloquence, petite mère!...
Elle reg^arda son fils et sourit. L'appellation familière la touchait toujours... « Pierre avait beau faire semblant de vouloir réfléchir, se débattre encore, au fond il était convaincu. Il ne voulait pas avoir Pair de céder, sans cela il serait le premier à Pavouer : Jacqueline ne lui convenait pas, mais pas du tout... C'était le moins raisonnable des partis, tandis que Charlotte !... Ah! sans sa bonne petite mère... » Elle évita d'insister, Purg^ent n'était pas de triompher avec éclat, mais d assurer prudemment la victoire. Habituée à ne pas heurter l'obstacle de front, dans sa faiblesse féminine, mais à revenir, à biaiser toujours, elle n'avait eu qu'à se louer d'un tel procédé, la plus efficace des forces. Elle jeta : u Je sais bien que ta sag^esse est le meilleur avocat!... » Et, plus tranquille, elle rentra la tète. Jouffle, que le colloque avait réveillée, se plia en arc, étira ses g^riffes sur le marbre du foyer, et majestueuse suivit sa maitresse. Le panache de sa queue un
moment battit, dans rouverture de la porte, puis disparut.
Pierre, seul dans la place, bâilla. Sa mère, Mélanie, la chatte, — ces compagnes remplissaient insuffisamment son existence ! Il était temps d'avoir un intérieur à lui... Il examina le papier défraîchi des murs, le faux luxe des tentures et des sièges. Il n'était pas né décidément pour cette médiocrité. Cette constatation sembla dissiper son humeur maussade. Il sourit à des perspectives lointaines...
Mme Urtrel n'avait pas tort, la sagesse de Pierre était en train de pulvériser les derniers arguments qui s'élevaient encore, faiblement, au fond de lui. Le débat, s'il n'avait pas été vif, du moins avait été long. Ces quinze jours d'indécision avaient semblé à l'angoisse de la mère un siècle. Certains jours, elle avait cru la partie perdue. Quel était le charme de cette aventurière, pour ensorceler de la sorte un garçon si intelligent, et de sens rassis? Qu'est-ce qu'elle avait dans le sang, cette Jacqueline? Il avait suffi que Pierre la revit, que des circonstances fatales (au diable le mariage de M. Letanneur!) rendissent les rendez-vous plus fréquents, patatras ! voilà le pauvre enfant retourné!... Heureusement qu'elle était là, veillait. Jour à jour elle avait suivi, conjuré la crise.
Pierre revenait de loin. Lui-même, à mesure
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qu'il rentrait en possession de lui, s'étonnait d'avoir pu chang^er à ce point. Il avait été amoureux comme on ne l'est pas, même au coUèg^e, à dix-huit ans. Pour peu que Jacqueline eût consenti à l'entendre, eût daig^né voir, nul doute, il se serait laissé aller aux aveux irrémédiables, à la démarche suprême. Il fallait rendre à la jeune fille cette justice : si elle eût le moins du monde ressemblé aux autres, aidé d'un rien de coquetterie, c'en était fait. C'est comme la tante : impossible de savoir ce qu'elle pensait vraiment... Et cela aussi l'avait retenu... Car, n'est-ce pas, vég^éter à deux, avec toutes les chargées d'un ménagée, et une pension évidemment honorable, mais sans plus... Continuer à mener cette existence stagnante, à subir cette gêne dég^uisée, dont toute son adolescence avait pàti... S'asservir à un labeur constant, dont les grains étaient aléatoires. . . Il y avait de quoi faire réfléchir de moins timorés!... Certes elle était exquise, Jacqueline. On ne pouvait imag^iner de plus enivrant bonheur que celui d'avoir à soi, toute à soi, une femme pareille, la compag^ne des bonnes et des mauvaises heures, égale, souriante, jolie... Ce que lui reprochait Mme Urtrel : d'être trop intellig^ente, trop volontaire, — un motif à dissentiment, à querelles même, plus tard, — il ne s'arrêtait pas à ce puéril g^rief. .. Pourtant, qui sait parfois?
Quand le désir est passé, quand la réalité quotidienne demeure, il est des entraînements qu'on peut avoir à reg^retter... Des années de vie pénible, terre à terre, compenseraient mal la g^riserie d'un instant.
Tant de raisons n'allaient pas sans déchirement ni révolte. Ce qu'il avait en lui de naïf et de sain souffrait au fond de sa conscience, et aussi l'élan de ce désir insatisfait, qu'irritait la vision chère. Le contraste même, trop saisissant de Charlotte, — rencontrée souvent comme il quittait Jacqueline, — n'avait fait que redoubler son hésitation, en même temps qu'attiser les craintes de sa mère. Le charme frêle de la blonde Mlle Trapier soudain pâlissait, comme un pastel s'évanouit, près du solide éclat dont rayonnait la beauté de l'autre, le frais visag^e sous les sombres cheveux châtains... Impression dont sa g^alanterie coutumière, surprise, se défendait mal, et qu'il traduisait en refroidissements lég^ers; mais loin de lui nuire, ils le servaient, ravivaient d'une ardeur inverse la sympathie chaque jour ^grandissante de Charlotte. Il n'était pas si absorbé par sa passion qu'il ne le remarquât. D'où, à s'en ménag^er avantagée, un pas tentant, aussitôt franchi, et qui sans l'éloig^ner de Jacqueline, à laquelle il ne se résig^nait pas à renoncer, l'avançait d'autant, du côté de Charlotte.
Mme Urtrel, avec discrétion, posait des jalons dans cette voie. Le départ de Jacques Letanneur, remettant la direction des services à l'ingénieur qui le secondait, homme des plus capables sans doute, mais d'aptitude moindre, et qui n'aurait pas dans la maison cette place prépondérante; — l'àg^e aussi de la tante (les destinées de l'usine reposaient sur elle), — enfin les goûts différents de Pierre qui l'éloig^naient de l'industrie, autant de puissantes causes, si elle y réfléchissait, dont l'effet au premier abord inattendu, mais tout logique, était de militer pour une alliance avec les Trapier. L'occasion leur était unique, de mettre la main sur cette maison rivale, leur concurrente heureuse depuis vingt ans. Marier dans ces conditions l'héritière de la marque Trapier à l'héritier de la marque Luguehais-Vaugloy, c'était, — avec un homme comme Pierre que sa haute valeur désignait pour d'autres tâches, — prendre la direction d'ensemble, rester par l'union des intérêts, par la double force jointe, maître incontesté, seul roi du marché. Ce raisonnement, qu'en sa perspicacité d'amoureuse Charlotte s'était tenu, Mme Urtrel n'avait pas eu de peine à se convaincre, dès les premiers mots échangés à couvert avec Mme Trapier qu'eux aussi l'avaient déduit, et ne demanderaient pas mieux de l'appliquer, dès le moment venu, — puisque
aussi bien leur fille ne marquait « aucune hostilité pour ce charmant M. Urtrel », — au contraire.
Ce point acquis, elle l'avait en douceur fait miroiter, à diverses reprises, devant Pierre. Elle devait le reconnaître : le cher enfant, loin de se cabrer contre l'évidence, en avait de suite reconnu l'éclatante netteté. Aussi tout en achevant de poudrer à blanc ses cheveux, ne se tourmentait-elle pas autrement, à cette heure, de n'entendre plus aucun bruit dans le salon : la méditation portait ses fruits. Elle dit seulement, quand six heures sonnèrent :
— Pierre, il est six heures.
Docilement Pierre se leva, son^jeant sans déplaisir qu'il allait revoir Jacqueline et dîner avec M. Trapier. Ying^t minutes après, le teint rafraîchi, la moustache frisée, une éblouissante chemise molle sous 1 habit, le col du pardessus relevé, il s'enfournait dans le tram, derrière le dos soutaché de tresses de Mme Urtrel. En silence, dans la tristesse boueuse du véhicule vulg^aire, odorant le chien mouillé, ils poursuivaient leurs rêves. Et Pierre se souvint d'un soir de l'hiver, d'un identique trajet à travers la pluie, aux cahots berceurs de ce tram à quatre sous. Des deux visag^es féminins qui lui éclairaient alors l'avenir, l'un s'était effacé à tout jamais, l'autre, lumi-
neux encore, se voilait d'une ombre incertaine. Qu'on se connaissait donc mal, et comme à tâtons on errait devant soi !
Il jeta un re^jard sur le chemin parcouru, celles qu'il avait cru devoir être associées à sa vie et qu'il laissait en arrière. Hélène de Josserant était aujourd'hui Mme l'avocate générale, — Hélène Boireaux, pour les habitants de Lunéville. Elle s'était mariée en juillet. Mme Urtrel avait su par l'abbé Randain que Mme Buzeau espérait déjà, dans quelques mois, voir la nouvelle famille s'accroître... Pierre en vain tenta de se remémorer de façon plus précise les traits du visag^e d'Hélène, ce visage qu'il avait vu se pencher brûlant, si près du sien... Il y réussit mal, en sourit... Allons! elle n'avait pas perdu de temps ! Grand bien lui fit.
Il donna une pensée rapide — s'attendrir ne servait à rien — à ce joli être qu'il avait ensuite failli aimer : Luisa Ferro! Sa beauté brune, son caquetage léger, sa sautillante grâce d'oiseau des Iles!... Qu'était-elle devenue? A quoi pouvaitelle passer la longueur des jours, la mélancolie de pareilles soirées?... C'était une des premières fois qu'il y songeait, et bien que sa conscience ne lui reprochât rien, il aimait autant ne pas s'appesantir sur cette vision de deuil, la déception commune... «Les Glosseville étaient excellents
310 LE PfiISME
pour elle, la pauvre petite s'était fait une raison » , — voilà tout ce qu il avait entendu dire, chez la tante... Luisa avait encore de la chance dans son malheur!. = . Il hornait là Foraison funèbre, passait à d'autres réflexions.
L'humiliant servag^e de l'orpheline, cette douleur qui n'avait le droit de se plaindre d'aucune atteinte apparente et pour qui tout — de la froide politesse des maîtres à l'ironique pitié des domestiques, — était quotidienne piqûre, envenimait, élarg^issait la plaie, cette solitude et ce désarroi d une petite âme puérile, la veille adulée et fêtée, désormais sans espérances, celong^ sang^lot caché succédant à ving^t ans de rire sonore, toute une vie d insatiable reg^ret quand on n'avait eu que le choix des désirs, — c'était là détails où Pierre ne se souciait génère d'entrer. On ne souffre pas de ce qu'on ig^nore.
Allons! il était visible qu'il n'avait pas trop à se plaindre du sort. . . Hélène, Luisa, — sa chance avait voulu qu'il ne se fourvoyât dans aucune de ces impasses... Le voyait-on attelé à ces existences précaires, à ces ménagées de lésine et de misère?... Brr ! Tout le froid de Taig^re fin de novembre, un humide vent g^lacé le pénétrait, sifflant par la porte du compartiment, un instant entrouverte...
— Places, si'ou plait!
Le lendemain matin, par un jour encore plu-
vieux, Mme Urtrel et Pierre se mirent en devoir de refaire le même chemin. Le tram les descendrait devant la mairie. Ils blâmèrent cette idée (ça lui ressemble bien, à ton ami Jacques!) de se venir marier, comme en catimini, dans un villag^e suburbain. Pourquoi cette affectation de simplicité? Mme Urtrel ne lui voyait d'autre but que de dérang^er les gens, par une pénible course matinale. Du diner de la veille elle gardait une rancœur, et un espoir. . . Pierre avait été encore trop aimable pour Mlle Yvelain! Mme Urtrel avait beau sentir sa cause plus qu'à moitié gagnée, elle continuait à en vouloir à Jacqueline de la chaude alerte. Elle n'admettait pas que le calme de la jeune fille put signifier une indifférence réelle... Gomment ne pas aimer Pierre? Elle accusait d'hypocrisie, d'ambition froide, ce détachement simulé. Son grand reproche, inavoué, mais qui la rebellait avec toute la violence de l'instinct, c'était de sentir en Jacqueline une volonté franche, des qualités de maîtresse femme qui lui eussent enlevé à elle tout ascendant maternel et, jusqu'au cœur de son fils peut-être?... Et puis, née de rien, sans nom estimable de famille, sans dot, cette fille eût frustré Pierre d'une alliance autrement belle, d'un avenir auquel tant de mérites, d'avantages acquis donnaient droit... D'autre part, — et la douceur de ce sentiment balançait l'amertume de
Tautre, — M. Trapier leur avait marqué, à tous deux, une sympathie non équivoque.
— De vraies avances! avait résumé Pierre en rentrant.
Il ne discutait plus avec lui-même, las d'être aux prises avec des désirs et des reg^rets opposés. Il se laissait aller à sa pente, à cette acceptation souriante des événements que le temps, les autres combinaient pour lui, — et dont tout en lui d'ailleurs : éducation, penchants, agfréait d'avance la solution facile, celle qui exig^eait le moins et rapportait le plus. Il n'avait presque rien compris, hier, à la manière d'être de Jacques. D'abondance, l'ing^énieur avait parlé plus d'une heure devant lui, avec M. Trapier, des procédés divers de leur industrie, de découvertes possibles... « A quoi bon tant d'enthousiasme pour un métier quand on le quitte? Jacques à Saint-Louis aura des occupations scientifiques tout autres. Est-il jeune ! et quelle poésie peut-on trouver à la couleur de substances chimiques, à ces mots barbares qui vous cassent la tête : hydrog^énation, phénylamine?.. . » Qu'on lui parlât d'une césure heureuse, ou d'une période bien bouclée! voilà qui était autrement intéressant... Certain livre étalé aux vitrines, rue Jeanne-d'Arc {Le Voile en satij, Paul d'Urtal), à la bonne heure! Gela vous donne, quand on passe et repasse devant la li-
brairie, conscience de votre valeur... Il est vrai qu'il n'y avait encore que deux exemplaires de vendus,.. Mais patience!... Pierre en voulait un peu, — oh! moins que rien, une nuance! — à la tante et à Jacqueline des brefs élog^es qu'elles avaient décernés à son œuvre après l'avoir lue, enfin. Elles avaient mis le temps!... M. Trapier, au contraire, lui en avait reparlé encore hier le plus chaleureusement... Il citait l'avis de sa fille : « Un délicieux livre, paraissait-il. »
— Nous y sommes, dit Mme Urtrel.
Gomme ils sautaient du marchepied, ils aperçurent devant la petite mairie le landau et le coupé de la tante, avec le cab électrique de M. Trapier. Tout le monde était déjà réuni dans la salle des mariages. Les poi(jnées de main de Pierre, les discrets baisers de Mme Urtrel échangées, un instant de silence plana. On attendait M. le Maire.
Pierre, par contenance, caressait, avec lenteur, sa barbe ondulée. L'endroit lui semblait mesquin. Ces banquettes de velours ras, ces chaises rudimentaires, les deux fauteuils provinciaux évoquaient de pauvres noces, le défilé hâtif de petits ouvriers ou de paysans, sous la lecture ânonnée du Gode, devant un adjoint sans gloire. La République de plâtre au-dessus de l'estrade lui fit penser aux Mariannes de Forain.
Jacques et Rose se tenaient l'un devant Tautre. Ils se souriaient sans rien dire, avec (jravité. L'oncle Vaug^loy, paré pour la circonstance d'une reding^ote inusitée, rayonnait de tout son crâne d'ivoire et de son g^labre visag^e rond. Il lançait aux mariés des reg^ards attendris, et à Jacqueline un clignement de paupières, des petits si(jnes affectueux. Il n'écoutait pas, — bien qu'il complétât leur groupe, — la conversation de sa sœur et de M. Trapier. L'usinier, majestueux dans sa pelisse, riait avec bonhomie aux historiettes captieuses; Mme Lrtrel, affable et digne, agitait en parlant son chapeau neuf, son aigrette de jais et de plumes.
Mais Pierre, dédaignant tous autres (il voyait M. Trapier en bonnes mains), n'avait d'yeux que pour Jacqueline assise à l'écart, â côté de la tante, et parlant bas. Elle portait une de ces robes tailleur dont la coupe hardie faisait si bien valoir sa libre grâce. Le gris fer de l'épaisse étoffe, la fauve fourrure d'une martre sombre, d'où émergeait le cou souple, donnaient à l'éclat du teint, fouetté de rose, une fraîcheur de fleur, veloutée d aube. Les lourds cheveux châtains, sous un chapeau léger de chrysanthèmes, la coiffaient d'une couronne de princesse et de fée. Il ne l'avait jamais trouvée plus jolie. Pourtant, par une dissonance qu'il ne s'expliquait pas, elle ne
l'avait jamais moins ému. Mais le secrétaire-instituteur annonça :
— Monsieur le Maire.
Empressé et très élég^ant, les couleurs tricolores sous rhabit, une de leurs relations, M. Lerpin, propriétaire de la grande affinerie, parut. Et de le voir saluer avec amabilité, mais non sans une majesté officielle, puis proférer d'une voix de commandement : » Asseyez-vous! » Pierre, — parmi le brouhaha de l'installation, chaises remuées, robes qu'on tapote, puis dans le court silence qui suivit, — se demandait, non sans quelque stupeur : « Est-ce que j'assiste à la répétition d'une comédie, ou à l'acte le plus solennel qui puisse eng^ager une vie humaine?... Ce bon M. Lerpin, transformé en loi vivante, inexorable, et ce décor banal avec son estrade, ses fauteuils, son buste allégorique, est-ce pour rire? est-ce sérieux?... » Il n'avait jamais eu l'occasion de voir célébrer un mariage civil, ne concevait la réalisation d'une telle cérémonie que dans l'éclat des orgues et le scintillement des cierges, quand, vers l'autel fleuri, la mariée s'avance dans sa robe de soie blanche et son voile de dentelle. Il écoutait, désillusionné, sceptique, la lecture des articles, — tout à fait comme une condamnation au tribunal ! — l'obligatoire dialogue, les réponses irrémissibles... Ses regards surpris allaient du
chapeau incliné de sa mère (attitude des g^rands moments) à Timmobilité paterne de M. Trapier. Pierre contemplait avec supériorité le reste de l'assistance, visiblement émue.
Jacques et Rose venaient de prononcer, d'une voix calme où avait palpité tout leur confiant amour, le oui qui achevait de les lier T un à l'autre, sinon devant eux, — car leurs cœurs depuis longtemps s'appartenaient, — du moins devant la loi et les hommes. Leurs clairs reg^ards disaient l'horizon vaste, la route droite, la joie de s y enfoncer à deux.
Jacqueline, avec une fraternelle tendresse, les unissait au fond de ses yeux et de sa pensée. De tout son cœur elle exaltait à cette minute le vaillant ami qui les avait libérées, ce Jacques qui donnait à sa sœur l'appui de son bras, toute la certitude d'un loyal, d'un fécond amour. Pour Rose, pour elle, la vie désormais, ce dur et vaste champ de la vie qu'elles n'avaient pas craint de vouloir labourer seules, et devant lequel elles ne sauraient quand même, dorénavant, rester oisives, s'étendait ensoleillé, à l'infini. Elle se réjouissait du voyag^e prochain, de la leçon des pays nouveaux, du retour même. Partout, il y aurait un intérêt à prendre, du bien à faire. Et un jour^ elle aussi, elle trouverait un Jacques!... Elle aperçut à ce moment Pierre qui souriait, hau-
tain, dans sa barbe. Nulle association d'idées ne Teffleura. Elle ne g^ardait, de tant de g^alanteries, qu'une indifférence amusée, l'espèce d'affection qu'on a pour un aimable g^arçon, un animal familier, qu'on voit souvent. Puis son reg^ard tomba sur Mme Lug^ueliais-Vaug^Ioy, et d'un élan filial elle l'associa aux deux êtres qui avaient formé son cœur et sa conscience. Elle éprouvait un g^rand chagrin de la quitter, ardemment souhaita de la revoir, toujours la même, quand elle reviendrait. Un an ou deux, qu'était-ce à cette verte vieillesse?... Affectueusement Jacqueline considérait la tante, et son jeune visage s'illuminait d'une gratitude, d'un respect touchants. Mme Luguehais-Vaugloy détourna la tête, à l'aimant de cette sympathie. Son visage ridé et grenu, qu'un secret chagrin durcissait, s'adoucit soudain. Les beaux yeux marron brillèrent, humides. Elle répondit au regard de Jacqueline, d'une tendresse égale, d'un long sourire; puis lentement elle retourna la tête. Elle se disait : « J'avais tort de souhaiter pour elle une destinée qui n'était pas la sienne, je ne songeais qu'à moi, à mon égoïsme de vieille maman sans fille... J'avais tort... Je ne voulais pourtant que son bonheur! Qui sait? J'aurais fait son malheur peut-être... La chère enfant!... Oh! je ne suis pas en peine; elle trouvera un mari plus digne
d'elle, capable de la comprendre, d'apprécier sa nature droite et fière... Pierre ne la méritait pas... Elle vaut mieux, beaucoup mieux!... " Et dans la sag^esse de son expérience, elle se félicita de n'avoir rien montré de ses préférences... Maudit arguent, qui fausse tant de sentiments et d'actes, qui pourrait créer tant de bien, et qui cause tant de maux! Qu'elle avait bien fait de n'en pas mêler l'appât à la pure grâce de Jacqueline! Gela eût été capable de décider Pierre, et elle aurait eu à se reprocher elle-même ce qu'elle avait si durement reproché à cette pauvre Sophie, à propos d'Hélène... Elle contint un soupir... Ah! le triste, triste cœur humain, l'âpre bataille de la vie!... Le secrétaire appelait : « Mme Luguehais-Vaugloy ! » et lui tendait respectueusement, pour qu'elle signât sur le registre, le porteplume mouillé d'encre.
Elle s'approcha de l'estrade, serra la main de M. Lerpin, et joyeusement parapha l'acte, de sa haute écriture virile. Jamais elle n'avait donné une signature de meilleur cœur que celle-là. Elle le dit gaiement, en embrassant Rose et Jacques qui, dans leur reconnaissante joie, la remerciaient.
En de bourdonnantes félicitations, mains tendues, on entourait M. et Mme Letanneur. Pierre, son mot dit, demeurait pensif... La rapidité et la simplicité de la cérémonie le déconcertaient. Se
pouvait-il que sans plus de façon on se trouvât enchaîné, rivé?... Il n'enviait pas le sort de Jacques, frémit à l'idée qu'il pourrait être, à cette minute, à tout jamais attaché comme lui, contraint d'assurer le sort d'une femme, — de cette jolie Jacqueline par exemple, — à laquelle il devrait (il entendait encore M. Lerpin) « aide et assistance... » — pour laquelle il lui faudrait travailler, lutter double... Était-ce une illusion, le jour morne et sale qui tombait des vitrag^es nus? Jacqueline lui apparaissait subitement peu désirable, — jolie toujours évidemment, — mais avec quelque chose de narquois, et de revéche...
Non, ce n'était pas elle qu'il épouserait ! Il s'étonna d'avoir pu song^er sérieusement à une telle folie. Il avait pourtant bien cru l'aimer... Gomme on se trompe!... Sa pensée se tournait vers Charlotte, en même temps qu'elle se détournait de Jacqueline. L'ig^nominie des bas mobiles qui, à cette seconde, et depuis le retour en Victoria, après la visite à Saint-Maclou, le détachaient définitivement du mariag^e d'amour, un moment consenti, et le rejetaient au mariag^e d'arg^ent, toute sa vie souhaité, il écartait, inconsciemment, l'amertume d'un tel calice. Cette lie d'âme, il évitait, avec son insouciante vanité, d'y descendre. Il jug^eait mesquin de s'arrêter à de
telles pensées, pas une seconde ne se sentait méprisable et vil. Il colorait, de belles raisons sentimentales, la lâcheté de son abandon et la platitude de son choix : il était bon fils avant tout, pour rien au monde ne chag^rinerait sa mère...
Il buta dans Toncle Jules, qui l'arrêtait, candide :
— Eh! eh! monsieur mon neveu, cela ne vous donne pas quelques velléités?...
D'un haussement d'épaules, il s'apprêtait à la riposte, quand il surprit l'attention de M. Trapier, qui, justement, s'approchait d'eux, pour prendre congre. L'usinier avait entendu la question. Il n'était pas inutile qu'il entendit la réponse. Un sourire ambig^u plissa les lèvres de Pierre :
— Ma foi, mon oncle, je vous répéterai ce que je disais à maman, en venant tout à l'heure : — Vous prêchez un converti !
Approbateur, M. Trapier secoua la main que lui tendait l'oncle Jules, et avec une nuance de cordialité marquée, celle de Pierre. De brefs adieux disjoig^naient les g^roupes. Jacques et Rose montaient dans le coupé, rejoig^naient Rouen. Ils partaient dans la soirée pour Paris, INice et l'Italie. Mme Lug^uehais-Vaug^loy rentrait chez elle avec Jacqueline, qu'elle héberg^eait une quinzaine, avant que toutes deux s'en allassent rejoindre le
jeune couple à Florence, d'où l'on achèverait ensemble le voyag^e. Gomme la portière du coupé se refermait, Pierre, du seuil de la mairie, ag^ita son haute-forme :
— A cette après-midi, au train !
Le landau emmenant la tante et Jacqueline s'éloig^nait à son tour. L'oncle Jules avec les Urtrel attendait le passag^e du tramway, [vers la ville. Une mélancolique petite pluie fine commençait à tomber. Pierre g^rommela contre le temps fétide et le tramway lent. M. Trapier venait de monter dans son cab. Aimable, il g^rimaça derrière la g^Iace relevée. La caisse d'un brun luisant, le chauffeur opulemment vêtu de cuir, soudain virèrent. Et le beau cab verni s'élança^ disparut dans la bruine. Mme Urtrel et Pierre le reg^ardaient encore.
Trois mois après, dans la favorable douceur d\m beau midi de février, un g^rand concours mondain, à sensationnelles arrivées d'équipag^es et d'autos, amassait devant le portail de la cathédrale une ving^taine de badauds, de serg^ents de ville et de mendiants. M. Tabbé Randain allait célébrer, dans la chapelle de la Vierge, le mariage de M. Pierre Urtrel et de Mlle Charlotte Trapier. — « Des gens rupin » jeta la voix d'un bancroche, comme du landau de Mme Luguehais- Vaugloy descendaient, après Toncle Jules et la tante, Pierre brillant d'une sobre élégance et Mme Urtrel, dont apparut d'abord à la portière le panache blanc d'un chapeau d'edelweiss, puis le visage rayonnant de majesté satisfaite, enfin la robe de moire violette, incrustée de dentelles blanches.
Le cortège s'organisait sous le porche de gauche, dont, au-dessous de la Salomé dansante, les portes larges ouvertes encadraient le brouhaha des toilettes claires, des voix, sur un fond sombre de nef, où tremblotaient des étoiles de cierges. D'une
g^rande auto fermée, stoppant après une courbe savante, — prudemment, avec un joli retroussement de blancheurs, aussitôt étalées en une ampleur de traîne, où sur le satin à cassures nettes écumait la cascade neigeuse du voile, — la mariée sautait. M. Trapier, imposant, lui donnait le bras, et, derrière, Mme Trapier avec un cousin suivait, pâle d'émotion et de poudre, dans le froufrou et l'éclat de sa robe mordorée.
Ils avançaient avec leur simple assurance de millionnaires heureux, en train de conclure, au milieu de l'applaudissement unanime, une des plus considérables affaires de leur vie, l'association habile qui établissait définitivement leur fortune célèbre, leur prépondérance industrielle.
Les saluts s'échang^eaient avec une correction cordiale. Pierre, d'un signe de tète, attestait à Charlotte sa fierté, sa joie. Elle était extrêmement émue, pensait surtout à ce que ses fleurs d'oranger, fixées au voile par des épingles, ne se dérangeassent pas. Un peu de rose pourtant colora ses pommettes sèches, et Pierre, — qui les derniers jours lui avait trouvé mauvaise mine, le teint plus jaune, accusant l'osseux de la figure, — la revit avec satisfaction presque jolie. Elle avait beaucoup de chic, dans la magnifique toilette. Maigre, mais si distinguée!... Il compta sur le lendemain, sur une hygiène autre, pour remplu-
mer, arrondir tout cela. En attendant elle avait tant de g^râce! Il se consola, on ne saurait tout avoir.
Mais le suisse, en habit roug^e brodé d'or, ses faux mollets gonflant le bas blanc, bien tiré dans le verni des souliers à boucles, frappa de sa long^ue canne le pavé séculaire, qui retentit. Les org^ues tonnèrent. Le cortèg^e s'ébranla. Et précédés du suisse g^igantesque, derrière M. Trapier et Charlotte, avec un intervalle pour ne pas marcher sur la queue, pour détacher aussi leur premier rôle, Mme Urtrel et Pierre firent leur entrée.
Tout le long[ de l'égalise, entre la rang^ée de chaises, et dans la chapelle, des parents, des amis, des relations leur adressaient de petits bonjours, des reg^ards de fête, auquels ils ne répondaient pas, dans l'org^ueilleuse joie, le ravissement de cette minute suprême, depuis des années escomptée, enfin venue. Mme Urtrel, sur la bande de tapis déroulé, où se posait son pas avec lenteur, se sentait planer, comme en un glissement fier, sur des nuages. La terre vaincue, le monde soumis était au-dessous d'elle. Sa marche avait l'impulsion souveraine d'un de ces navires qui ont traversé les mers, entrent au port, pavoises de flammes, dans la splendeur du couchant. Elle ne se souvenait plus de tant d'heures humiliées, des mois tremblants d'espérances et
de craintes. Sa plate vie de servag^e bourgeois, le faix des préoccupations maternelles, — jours oubliés, évanouis! Mauvais rêve qui avait duré ving^t ans, et que cet instant de triomphe revanchait! Elle s'appuyait, légfère, au bras de son fils, à sa victoire incarnée. Elle atteig^nait le point culminant de sa vie.
A sa cervelle bourdonnante, les idées affluaient en foule. Grisée par l'odeur de la cire et des fleurs, par l'hosannah de la musique, jamais elle n'avait été si lucide. Pierre! son petit Pierre!... Gomme elle avait su le guider avec sagesse, pas à pas l'amener là... Gomme elle avait édifié lentement, sûrement, le bonheur de cette fortune, établi sur de solides bases le digne foyer de son fils, des Urtrel... Elle daignait reporter une part d'estime sur Gharlotte, sa seconde enfant, sa fille... " La mignonne n'avait de hautain, d'un peu cassant, que l'apparence... Douce comme un mouton avec son fiancé ! Et avec elle, prévenante, affectueuse vraiment... Ge n'était pas une Jacqueline!... Non! ce n'était pas cette bru-là qui lui enlèverait jamais le cœur de son Pierre... Sa famille nouvefle non plus... Il fallait reconnaître aux Trapier un tact parfait, ils se conduisaient en vrais parents... » Elle en revenait, impressionnée, au chiffre respectable de la dot. « Quinze cent mille francs!... Et payés recta... Non point un
de ces douaires fictifs, restant aux affaires, et dont le remploi s'évapore en fumée... Mais un bon petit million et demi, net. Joint aux quatre cent mille francs donnés par la tante (Joséphine, délicatement, — il n'était que juste de le constater, — avait substitué le capital à la rente), cela chiffrait dans les dix-neuf cent mille. Et ma foi, avec soixante mille livres par an, ces enfants pouvaient aller, pour commencer. » La soirée de contrat s'était passée on ne peut mieux. Par bribes, des phrases d'articles, — le Gaulois, le Figaro avaient inséré de long^ues notes, — chantaient à ses oreilles. « Hier, dans les beaux salons de l'hôtel de M. Trapier, à Rouen, soirée de contrat des plus brillantes... La fiancée en une délicieuse toilette de mousseline lavande... Mme Urtrel, la veuve de l'ancien trésorier-payeur g^énéral, en velours bleu paon... Les bijoux de la corbeille étaient fort admirés : on remarquait une rivière de diamants; un diadème rubis et perles, de magnifiques émeraudes. Parmi les donateurs, M. Trapier-Lerond, un lit ancien Louis XV; M. et Mme la comtesse Soulier, un thé en vermeil; M. Vâugloy, un missel de poche avec des miniatures du quatorzième siècle ; le marquis et la marquise de Glosseville, un service de toilette complet en arguent; M. Ernest Trapier, du Havre, un coupé automobile, etc. »
On avait pris place derrière les prie-Dieu et les fauteuils de peluche, disposés pour les mariés en face de Tautel. Mme Urtrel admira la silhouette aristocratique de Pierre ag^enouillé. La tache blanche de Charlotte, tout satin et dentelles, et dont on n'apercevait que la nuque courbée, sous la blondeur des cheveux anémiques, l'émut d'un souvenir rétrospectif. Elle se revoyait de trente ans plus jeune et mesura l'étape. Elle avait le droit de s'enorg^ueillir. Elle en puisa la conviction nouvelle dans l'allocution que M. l'abbé Randain, d'une voix onctueuse, entamait devant l'assistance assise et recueillie. Il célébra dans un discours émaillé de citations latines et dont on ne pouvait que louer l'ordonnance et le goût, les mérites respectifs des deux familles, quels titres elles avaient à la considération, à la reconnaissance même de leurs concitoyens, dont elles honoraient, par un exemple vivant des g^randes vertus bourgeoises, la ville, la province, la patrie... Mme Urtrel écoutait avec fierté la parole du bon abbé. Elle crut seulement — lorsqu'il fit allusion, par une phrase spéciale, à l'incessant labeur des Urtrel et des Luguehais-Vaugloy, à ce labeur qui était un des fleurons de l'industrie comme une des forces vives du pays, à ce labeur dont... — devoir étouffer une modeste toux, dans son mouchoir de Malines. Les cierges dansaient
devant elle avec leurs mille petites langues d'or. L<a fumée bleue de l'encens s'irisait dans un rais de soleil, reflété à travers l'arc-en-ciel des vitraux. Azur et or, ainsi apparaissaient la rayonnante chapelle, le ciel et la terre, le monde entier aux yeux de Mme Urtrel. Les deux familles alignées à droite et à gauche des prie-Dieu, leurs clientèles d'amis et de connaissances, leurs rapports passés et futurs, la société bien faite, toute une architecture de châteaux réalisés, — ces châteaux croulants qu'elle avait tant de fois rebâtis dans la flamme de Fâtre, — chatoyaient au trompe-l'œil doré de l'illusion, aux couleurs merveilleuses du prisme...
Quand l'abbé Randain eut fini, Charlotte et Pierre relevèrent leur front, qu'ils avaient baissé sous l'éloge. Les vingt minutes d'éloquence leur avaient été un favorable répit, entre les phases de cette cérémonie où, absents d'eux-mêmes, ils ne s'efforçaient qu'à remplir avec ponctualité la succession des rites, avec une aisance machinale : l'échange de l'anneau, l'offrande des piécettes d'or, préparées dans la poche du gilet, ou l'ouverture du gant... Charlotte, tandis que se balançaient les périodes harmonieuses, concentrait en une rêverie vague sa joie presque lasse, d'avoir été, d'être si vive. Elle l'avait donc enfin, ce mari qu'elle avait voulu ! Si charmant, si intelligent, si
désintéressé ! . . . Saurait-elle lui plaire toujours?. . . Trouverait-il toujours en elle celle qu'il avait aimée jeune fille, pour cette g^ràce qui passe, cette jeunesse dont la fleur tombe vite? Trouverait-elle toujours en lui le compag^non fidèle, l'ami sur qu'il semblait promettre? Ardemment elle le souhaita, de tout son faible cœur avide de certitude, de tout son être frêle, avide de santé, de joie.
Pierre, malgré son air d'attention émue, n'avait gfuère entendu davantag^e M. Fabbé Randain. Il apercevait de profil le visag^e de Charlotte entre le réseau de neige du voile, et s'inquiétait de le voir si anguleux. Assis près d'elle à la toucher, depuis l'avant-veille son mari selon la loi, et maintenant son époux devant Dieu, il s'interrogeait avec un malaise brusque. Cet être qui était sien, qui allait être sien plus complètement encore, quel abîme le séparait de lui ! Elle l'aimait, et il en éprouvait une reconnaissance flattée... Mais lui, Taimait-il? L'aimerait-il?... Un bon mouvement l'attendrit, il se jura de Taimer, de tenter de l'aimer, de l'aimer longtemps... Toujours? L'idée ne lui en vint pas. Pourtant, une mansuétude singulière l'envahissait. Il avait toujours été bon, il se sentait meilleur. Il considérait toute chose avec sérénité. Le Pierre besogneux de naguère s'effaçait, renaissait, magnifique, dans le rentier d'aujourd'hui. De cette église en rumeur,
de l'instant g^lorieux, du lendemain stable, un optimisme universel sortait. Pierre voyait la vie à travers ses soixante mille livres de rente. Aussi, quand d'un heurt respectueux, le suisse brodé d'or l'eût averti que la cérémonie était consommée, seleva-t-il avec une noble assurance, et prenant le bras de sa femme comme une chose bien à lui, il se mit en tête du cortèg^e, d'un pas viril, pour le défilé vers la sacristie.
Tandis que préservant leurs chapeaux de soie au bout des cannes et des parapluies levés, le flot des invités achevait de s'eng^ouffrer lentement par la porte basse, Mme Luguehais-Vaug^loy, fuyant le tapag^e des congrratulations et l'étouffante atmosphère de la pièce bourrée de g^erbes et de bouquets, excipait d'une migraine. Elle avait pris le bras de l'oncle Jules et regag^né le landau ; ils devançaient le g^ros vers Amfreville, où l'on avait préparé les tables du lunch. Quant à Sophie, elle reviendrait avec les beaux-parents, et les deux époux avaient leur coupé (don de M. Ernest Trapier, du Havre) , tout fleuri de roses et de g^iroflées blanches...
L'oncle Jules, voyant sa belle-sœur absorbée en un silence g^rave, se frotta les mains (sig^ne de réflexion) puis prononça :
— Une cérémonie tout à fait réussie, Joséphine?
Il avait eu dans le ton une inflexion d'imperceptible doute ; elle leva les yeux, le reg^arda droit :
— Réussie à souhait pour tout le monde ! Il toussota, s'enquit :
— Voudrais-tu dire que pour nous?...
Mme Lug^uehais-Vaugfloy haussa les épaules :
— Mon bon Jules, tu sais mieux que moi ce que je pense.
Il reprit au bout d'une seconde :
— Il est certain que ces représentations à g^rand orchestre ne valent pas toujours des pièces plus simples.
Ils passaient devant la petite mairie d'Amfreville. Ils se turent. Ils comparaient dans leur esprit une cérémonie plus sobre, certaine réunion de famille tenue ici même trois mois avant, par un aig^re matin de novembre.
L'oncle Jules ajouta :
— Il est certain aussi que sous ces belles apparences il peut y avoir beaucoup d'arg^ent, et peu de bonheur.
La voix de la tante se fit bourrue, elle trancha :
— Bien des g^ens n'ont pas le bonheur qu'ils mériteraient, mais sois-en sûr, mon bon Jules, la plupart de ceux qui sont heureux de la sorte, ceux à qui l'arguent suffit, n'ont que le bonheur qu'ils méritent.
Et la millionnaire dont les charités connaissaient le prix de la richesse, la vieille femme solitaire et bonne évoqua les voyag^eurs sur le point de s'embarquer, — ce Jacques et cette Rose qui avaient su g^ag^ner leur bonheur, et cette petite Jacqueline, qui saurait gagner le sien, un jour... Elle sentit qu'elle s'attendrissait et détourna le visage, pour cacher à son beau-frère qu elle avait les veux humides. Mais l'oncle Jules, mvope, ne le remarqua point, et Mme Luguehais- Vauglov, se dominant aussitôt, reprit son habituelle expression, son bon sourire de clairvoyante philosophie et d'avenante malice.
A la fin de la semaine, sur la jetée, au Havre, un yachtsman, à la casquette et au complet de caoutchouc beige, donnait des indications, s'agitait, autoritaire, devant un camion chargé de malles. Autour des larges caisses anglaises, où les rivets de cuivre rouge étincelaient dans le cuir fauve et neuf, des matelots au sobre uniforme, le col timbré d'un T que soulignaitl'ancre, s'empressaient, maniant des paniers d'osier vêtus de toile vernie, des cartons à chapeaux aux luisantes serrures. Le yachtsman désigna une valise plate, timbrée de larges initiales P. U., où reposait la série de ses cravates.
— Avec précaution, celle-là!
— Soyez tranquille, monsieur, dit en soulevant sa casquette le maître d'hôtel préposé à la surveillance g^énérale du service, à bord de la Desdémone.
C'était le nom du charmant bateau de plaisance qui, à quelques encablures, sur le balancement du flot glauque, érigeait dans la fraîche lumière du premier matin de mars sa longue coque vernie, d'un émail vert d'eau, ses deux mâts fins, sa cheminée jaune et trapue. M. Ernest Trapier (du Havre), son propriétaire, l'avait mis à la disposition du jeune ménage. Ses cousins feraient ainsi plus agréablement leur voyage de noces. Plutôt que l'Italie banale, et la promiscuité des trains, pourquoi ne pas pousser, dans un yacht à eux, jusqu'au climat merveilleux du Caire? M. Ernest Trapier pouvait les y héberger encore, dans une villa qu'il possédait, près de la place de l'Esbekieh.
Pierre avait accepté, d'autant plus volontiers que M. Trapier (du Havre), son nouveau parent, disposait d\me influence politique considérable. En épousant Charlotte, Pierre n'avait pas cru devoir faire demi-mesure. Il convenait, ne fût-ce que par gratitude, qu'il embrassât toute la fortune de la famille. Ses idées avaient évolué, son sens philosophique grandi, depuis le temps où il fréquentait Saint-Aignan, subissait l'inévitable
contre-coup de l'influence Glosseville. D'un libéralisme d'opposition, il était venu, par une pente insensible, mais rapide, au radicalisme militant de M. Trapier. Il était mùr pour les grandes discussions sociales, auxquelles l'avaient préparé les débats judiciaires. Ses essais littéraires même, le bon exercice rhétorique du Voile e?i sang, lui avaient fait la main. Il saurait composer des discours, débrouiller, réguler le jeu de l'énorme machine administrative. Une fois député, c'était iaffaire d\m an ou deux, le tâtonnement d'essai... Son beau-père, tout en affirmant ses opinions, n'apportait à la République que le concours d'une haute situation industrielle; ses ouvriers votaient avec orthodoxie; il bornait là son action. M. Ernest Trapier (du Havre), un banquier célibataire, — autres raisons d'amitié, — était au contraire un des g^rands électeurs du département, un des plus actifs soutiens de la politique g^ouvernementale. Pierre avait réfléchi que bientôt il aurait l'âgée exigée par la loi pour devenir un des représentants du pays... La Chambre! G est là seulement qu'il trouverait le véritable, le meilleur emploi de ses facultés, c'est de là que daterait sa carrière. M. Ernest Trapier (du Havre) pouvait facilement, le moment venu, lui en ouvrir l'accès.
G est avec la plus affectueuse cordialité qu'il
avait donc profité de l'invitation, s'était installé la veille avec Mme Charlotte Urtrel dans la somptueuse villa de Saint-Adresse. Ils ne se mettraient en route que dans quelques jours, le temps de faire, au préalable, quelques connaissances utiles. Il devait déjeuner, ce matin même, avec un conseiller municipal socialiste et le président du syndicat des Employés maritimes. Gaiement, Pierre aspira l'air salubre, le vent vif que fraîchissait l'embrun. La Desdétnone, dans le soleil déjà printanier, étincelait de peinture claire et de nickels. Les quais obstrués de tonneaux, de ballots et de caisses, les bassins hérissés du fourmillement des mâts étendirent dans sa pensée leur vie grouillante, une odeur d'aventure et de départ. Il goûta cette poésie des grands ports, sensible aux plus casaniers. La tour des signaux dressait au bout de la jetée sa colonne blanche. L'ondulation des vagues, mouchetées d'écume, évoquait le large. Des nuages légers semaient l'azur, glissaient au-dessus de la mer.
vSoudain, un cri rauque déchira le ciel. Pierre reconnut le mugissement de la sirène, qui annonce le départ des grands transatlantiques. Et en même temps il se souvint de la Bourgogne, des passagers qu'elle emportait. Il tira sa montre ; huit heures et demie, c'était bien cela. Elle levait l'ancre pour l'Amérique, elle allait passer devant lui.
Hier, avec Charlotte, il avait failli monter à Rouen dans le même train que la tante. Elle était partie un peu plus tôt pour retrouver au Havre les Letanneur et Mlle Yvelain, et leur faire ses adieux avant l'embarquement. Jacques ayant obtenu de ne prendre ses nouvelles fonctions que le 15 mars, ils avaient prolongé leur séjour à Rome, d'où Mme Luguehais-Vaug^loy était revenue en même temps qu'eux, rappelée par le mariage de Pierre. Elle les avait laissés seulement à Paris, où ils avaient passé les deux dernières semaines. » Une quinzaine qui s'est écoulée vite ! comme avait dit Jacques hier soir. . . — Et qui a joliment modifié mon existence! » avait songé Pierre. . . Amicalement, il avait voulu, avec Mme Urtrel, — la vraie, sa femme, — aller saluer à Ihôtel les voyageurs. La tante, elle, les avait accompagnés jusqu'au bateau, où ils devaient coucher. L'entrevue avait été parfaite; on avait échangé des phrases quelconques. La politesse, dans la cordialité. Au demeurant, Pierre avait brusqué Tau-revoir. Moins par émotion, — car, là, vrai, il ne parvenait à s'en découvrir aucune, — que par délicatesse : il fallait laisser la tante à ses effusions.
La sirène de nouveau mugit... Cette fois!... Il se tourna et vit, derrière le panache de fumée du remorqueur, la géante stature de la Bourgogne.
Elle avançait avec une imposante lenteur, dans la masse élancée de sa force. Des passagers se tenaient debout, contre les bastingages, couvraient les dunettes et le pont de leurs groupes de fourmis. On distinguait les gestes d'adieux, l'agitation fébrile des mouchoirs. Pierre chercha s'il reconnaissait, parmi ces visag^es indistincts, les trois silhouettes familières. Il n'y put réussir, et, si blasé qu'il fût, en ressentit un léger serrement de cœur. Dire qu'avec ce navire qui emmenait les Letanneur et Jacqueline, achevait de s'en aller, de disparaître à tout jamais une des formes possibles de sa vie, une des faces de son bonheur, qu'il n'avait dépendu que de lui de choisir!
Brève mélancolie, qu'il secoua vite. La Bourgogne l'avait dépassé, enfonçait dans la passe, vers la haute mer, ses robustes flancs chargés de tant d'existences humaines, — de tant de rêves et de désirs élancés par delà l'océan vaste, vers une terre de labeur, d'action féconde. Au g^rand steamer, au transport banal où piétinaient, foule confondue, ces centaines d'êtres qu'à la lutte quotidienne poussaient un instinct de travail, une ambition, l'impérieux amour, — Pierre compara son yacht. Il en apprécia la structure fine et riche, si bien à la mesure de ses commodités personnelles. Le yacht aussi tenait la mer. Entre les
deux façons de la traverser, il avait choisi, et bien choisi.
Il ne s'en repentait pas. Il donna un dernier regard à ses malles. Leur aspect confortable, leur nombre le flattèrent. Celle-ci contenait le lingue de Charlotte, et ces trois-là, ses robes. Une imagée demi-nue, épaules creuses dans la toilette de nuit, lui apparut, telle qu'elle l'avait déçu, l'autre soir, en sa maig^reur chétive... Charlotte, à vrai dire, manquait des charmes qu'un mari était en droit de souhaiter, — et dont la plupart des femmes, heureusement, n'étaient pas dépourvues!... Eh! Eh! cette petite boulotte, hier, en face d'eux, dans le train...
Il fit encore une recommandation au maître d hôtel, caressa de l'œil la Desdémone, et, satisfait, s'en alla, du côté de la ville. Il song^eait au déjeuner de tout à l'heure. Dans le soleil de mars, dans lor prismatique, — des formes vagues (le conseiller municipal, le président du syndicat) flottaient devant lui. L'un lui tendait l'écharpe tricolore, l'autre un portefeuille, et tous deux murmuraient, avec déférence :
— Monsieur le député. . .