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TROISIÈME PARTIE

Du haut de son crâne, l'oncle Jules ramena vers loreille droite, par un mouvement familier, la mince calotte de soie noire qu'été comme hiver il portait dans l'appartement. îl leva vers son neveu un visage ravi. Et, tout en feuilletant un de ces in-octavo à tranche roug^e et reliure de cuir plein, dont le temps a vieilli la ciselure dorée, il professa :

— Fierté, synonyme de châsse, du latin fereiruni... L'étymolog^ie te donne le sens exact : hrancard oii l'on porte les morts... La fierté avec ses reliques, mais tu Tas vue, au trésor de la cathédrale, — ehî oui, le dernier étage de ce bâtiment aux belles fenêtres à meneaux, à gauche dans la cour, en sortant par le Portail des Libraires... C'était autrefois le cloître des chanoines et la cour capitulaire, et au-dessus s'éle-

vait la bibliothèque. Elle a été pillée, dispersée, détruite à la Révolution; à la place des in-folio séculaires, des missels ornés de miniatures sans prix, on y a déposé, en 1790, les archives du district. Maintenant, il n'y a plus que des murs nus; les archives ont été entasser ailleurs leurs liasses jaunies, et les manuscrits g^othiques, hélas ! ne sont pas revenus... Le Trésor est installé audessus, dans une maçonnerie de rajout.

— Et l'on y monte du transept, dit Pierre, d'un ton de connaisseur, par un bien charmant escalier...

Il n en avait jamais gravi les marches usées, s était borné à en constater lexistence, et à demander, avec son sens pratique, où il conduisait. De la frêle et hardie structure, des fines rampes à balustres d'où la cathédrale à chaque pas se découvre, dans la riche pénombre des vitraux, comme s agrandirait une mystérieuse forêt de pierre, — pas plus que des vénérables splendeurs du Trésor, il n'avait cure. L essentiel était de disposer favorablement l'oncle, par la concession de paroles habiles. Air connu. Quand le savant, parfois maussade et silencieux, avait entonné son antienne, il n était plus le même homme; il rayonnait, alerte, souriant, disert. Il avait le cœur sur la main... G*était un moment à saisir.

Pierre regarda M. Vaugioy. Il était abrité der-

rière des piles de bouquins, un amoncellement de volumes épais, d innombrables brochures; Tavocat revit sa table luisante et nette, bien en ordre, et song^ea : « Gomment peut-on se reconnaître là dedans! »... Mais Tonde, fig^ure inspirée, se rejetait dans son fauteuil. Des bibliothèques tournantes l'entouraient de leurs casiers à portée du doig^t; tout autour de la pièce, embrumée d'une fumée lég^ère, et qui sentait avec le tabac refroidi ce moisi léger des papiers anciens, — des livres, des livres s'alignaient sur les rayons de chêne, du haut en bas des murs. Front poli, épaules voûtées, les yeux intelligents mais un peu ternes, comme usés d'avoir lu tous ces livres, et tant d'autres, le vieu?v lettré, le curieux d'histoire, le monographiste de la légende de saint Romain était là dans son cadre. Il replaça, de l'oreille droite sur le sommet du crâne, sa calotte brillante, et rouvrit la bouche, gros d'éloquence et d'érudition

Pierre baissa la tète. Le moment n'était pas venu ; il fallait se résigner à la douche...

— La châsse que tu as vue, et qui est censée contenir les reliques de saint Romain, n'est que de la fin du douzième siècle. Depuis les guerres de Religion, elle remplace, dans les processions, et notamment dans la fête de l'antique patron de Rouen, la fierté primitive abolie : c'est, prétendon, la chasse de saint Sever...

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Voilà dont Pierre se souciait bien! Il sourit pourtant, esprit fort, à lidée de la substitution... Ah ! crédulité des masses !

— Qu'importe, reprit avec sagesse l'oncle Yaugloy, puisqu'elle inspirait la même vénération, et contribuait, par la vertu du privilège ancien, au sauvetage annuel d'un prisonnier coupable de meurtre, et à celui de ses complices...

— Je ne vois pas bien quel avantage la société..., objecta Pierre, pensant éviter, par une digression propice, le récit même. Docte, l'oncle reprit :

— Il fallait seulement que le meurtre eût été commis sans préméditation et que les complices ne fussent pas encore sous les verrous. A cette époque de violences et de sanglantes exécutions de famille, certains crimes pouvaient trouver peut-être une excuse... Et qui sait? le privilège de saint Romain, une fois par hasard, innocentait un malheureux, digne de clémence... Pour mon compte, j'ai toujours trouvé un charme touchant au principe de cette légende...

" Pan ! » se dit Pierre, et de nouveau il inclina le front.

— Juges-en... Je t'épargnerai ma propre prose... (M. Vaugloy désigna le manuscrit entassé devant lui, la trois cent quatrième page commencée du second volume de son Privilège de saint

Romain) . . . Mais écoute le lan^^ag^e du bon Pasquier, clans ses naïves Annales de la Normandie...

Il atteignit un livre à sa g^auche, ouvrit au signet, et lut :

— " Vous entendrez donques, s'il vous plaît, (jue les doyens, chanoine et chapitre de l'église de Rouen tiennent histoire très véritable, qu'ils ont apprise de main en main, de tout temps immémorial, que sous le règne de Glotaire II, il y eut un dragon, depuis appelé gargouille, qui faisait une infinité de dommages, es environs de la ville, aux hommes, femmes, petits enfants, ne pardonnant pas même aux vaisseaux etnavires qui estaient sur la rivière de Seine, lesquels il bouleversait; que saint Romain, lors archevêque de Rouen, mû d'une charité très ardente... "

Les mots'coulaient, incolores, à travers la rêverie de Pierre. Il se demandait : u Le prierai-je de me prêter cinq cents francs, ou mille?... Il a des économies... Mais combien?... Il vaut peutêtre mieux ne pas l'effrayer, commencer par cinq cents... » De la séculaire histoire, de la façon dont le saint, avec l'aide d'un prisonnier condamné au gibet, et qu'il avait choisi pour second, soumettait la « beste indomptable, » puis lui passant " son estole au col » la faisait, douce comme un agneau, ramener en laisse par le prisonnier, lequel en échange recevait sa grâce; et comme

ensuite le successeur de larclievéque, saint Ouen, obtenait de Dag^obert, fils de Clotaire II, que il delàen avant, doyen, chanoine et chapitre pourraient tous les ans, aux jour et feste de TAscension, faire congédier des prisons celui qui avait commis le plus exécrable crime, à la charge de lever et porter la fierté de saint Romain, en une procession solennelle... " — c était, en vérité, balivernes dont un esprit sérieux n'avait que faire. Quel enseignement utile tirer de cela, quel exemple à la barre, ou mieux à la tribune, à laquelle maintenant il pensait plus souvent? L'économie politique, à la bonne heure!... L'oncle Jules avait refermé Pasquier, continuait :

— Et voilà comment, jusqu'au 30 avril 1791, où le ministre Dupont avisa le tribunal de sa suppression, cette cérémonie dura. Elle était magnifique. Du lundi des Rogations au jeudi de l'Ascension, période où les tribunaux vaquaient, le chapitre choisissait son prisonnier. Le jeudi, précédé d'un échevin et suivi de la confrérie de 8aint-Romain, il en prenait livraison, solennellement, des mains de six conseillers, trois clercs, trois laïcs; le lieutenant du bailli de Rouen, le vicomte, l'avocat et le procureur du roi conduisaient le cortège dans la grande salle du Palais où le Parlement siégeait, en robes rouges, pour la remise de la peine. Puis,

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fers aiî bras, on coiuliiisait l'Iiomme à Tédicule (le la Fierté, — dont tn as admiré Félégant camf)anile, sur la place de la Haute Vieille Tour. Il levait la châsse, et processionnellement, en

grande pompe, on gagnait le parvis de la cathédrale. L'archevêque lui faisait réciter son Confiteor, puis, lui ôtant ses fers, il le renvoyait ;d)sous. Les orgues tonnaient, la nef retentissante d'hymnes ondulait comme un champ d'or, avec la magnificence des costumes, parmi Fétincellejnent des cierges et le brouillard bleu de l'encens... C'était une très belle occasion d'affirmer la suprématie de l'Église. Arme de guerre excellente, surtout aux époques de trouble religieux, que ce pacifique privilège!... Nobles, bourgeois, vilains, toute la ville y pouvait voir, non moins que dans le déroulement somptueux du cortège, la puissance de Dieu et de ses ser-

iteurs. C'est un g^rand moyen de retenir les âmes que de les frapper par l'admiration, et de les divertir par un spectacle de fêtes. Le Rouen d'autrefois aimait fort, ainsi que tout le populaire du moyen âge, joyeux d'échapper ces jourslà à sa vie dure et misérable, de semblables réjouissances. Il y en avait d'autre sorte, et non des moins curieuses. Telle celle qui se célébrait, le jour de la 8aint-Barnabé, sur le pont de Robec : la fête des Cornaj-ds, ainsi baptisée à

cause de F ornement dont se hérissait le bonnet des gais confrères. Ils élisaient un des leurs, et sur un âne, à travers les ruelles d'eau qui font ressembler ces quartiers à une Venise minuscule, puis le long des voies et des carrefours, ils promenaient leur tapage et leurs chants. On a conservé F un d'eux. J'v retrouve un peu de lame de cette foule anonyme qui élança en plein ciel la prière des cathédrales, leurs portails religieux et leurs tours, mais qui inscrivit aussi, dans la dentelle de la pierre, tant de naïf bon sens, d'esprit critique, visible aux sculptures à demi effacées!... Oui, un peu de lame enfantine d'alors, si malicieuse dans son enthousiasme de foi et d'efforts! Écoute, elle se prolonge en écho dans ce refrain :

Vi?- DionacJuis in viense Julin Eqiessus est e monaaterio.

C'est Dom de la Bucaille !

Eqressus est sine licentia Pour aller voir clona Venissia Et faire la ripaille...

Amusée, la voix de M. Vaugloy faisait sonner les vers macaroniques, leur verve cocasse... Quand il fut au bout de l'hymne farcie, il s'arrêta, songeur. Pierre, accablé, gardait le silence. L'oncle Jules, délicatement, comprit. Maudite manie!... Il venait, avec ses discours, d ennuver

son neveu; il en ressentit un remords. Toutes ces curiosités îi'étaicnt bonnes que pour les vieux, dont la vie s'achevait. Il fallait autre chose, aux jeunes... Il contempla Pierre avec indulf^ence, et d'autant plus de sympathie qu'il venait de passer, g^râce à lui, un ag^réable instant. Pierre, de son côté, comprit que l'heure favorable sonnait. Son tour était venu...

— J'admire votre science inépuisable!... Et je suis sur que lorsque le second volume du Privilège paraîtra, l'Institut considérera comme une justice de marquer, par l'attribution d'un de ses meilleurs prix, que votre place n'est pas seulement à l'Académie de Rouen... Les inscriptions et belles-lettres...

L'habit à palmes vertes, la poi^^^née de l'épée, or et nacre, s'évoquèrent, dans le rayonnement confus d'une gloire lointaine... L'oncle Jules, quoique flatté, protesta, avec la vivacité d'une modestie sincère...

— Ne te moque pas de moi... Je n'ai pas d'ambitions si hautes. Dieu merci... Poursuivre mes tranquilles études, dans mon petit coin, jouir des douceurs de la vie de famille, faire pour les miens tout ce que je pourrai, voilà, mon cher Pierre, le désir suprême de ton rabâcheur d'oncle... Mon bonheur à moi est sous ma main... Et si je parviens à contribuer, un

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jour, à celui de quelques personnes que j'aime, tout mon souhait sera réalisé. Gomme 1 autre, je pourrai dire : Hoc erat in vous...

— Je sais combien vous êtes bon, dit Pierre, et c est pour cela que je n'hésiterai pas, aujourd'hui, à m'adresser à vous...

Les pommettes de l'oncle Jules se tachèrent de rouge, sig^ne d'un de ces élans du cœur, qui, si souvent, lui mettaient, en dépit de son mutisme morose, une bonté au visage, une parole tendre aux lèvres... Il se leva avec la promptitude d'un jeune homme, vint à Pierre.

— Parle, mon enfant, dis-moi ce qui te tracasse, et si je puis...

Pierre balança s'il énoncerait le gros chiffre, ou réduirait à la moitié ses prétentions. La prudence l'emporta. Il dit très vite, un peu gêné :

— Voilà!... Une dette de jeu... Cinq cents francs stupidement perdus au poker, hier, avec Guy de Glosseville... Je ne sais où les trouver... Les vingt-quatre heures expirent ce soir... Maman est à sec... Ma tante? Ah! oui, — il feignit de se méprendre à un coup d'œiî interrogateur de M. Yaug^lov, — il y aurait bien eu le Mont-de-Piété... On ne peut pas, n'est-ce pas?...

M. Yaugloy haussait les épaules. Pierre innocemment continua :

— Ah! ma tante Joséphine,... oui. mais la

laçoiî dont elle s'est conduite, au moment de cette demande en maiiag^e... Je ne veux rien lui demander, ni lui devoir...

Il n'avait pas cessé cependant, depuis deux mois, d'empocher les cent francs depuis tant d'années remis, le P' régulièrement, dans une enveloppe blanche, à Mme Urtrel. Mais sans doute estimait-il, ceux-là, ne les point devoir, ne les ayant pas demandés.

— Je sais, je sais... dit M. Vaugloy, et se dirigeant sans insister vers un rayon chargé de lourds dictionnaires, il déplaça l'un des tomes...

Il n'avait, de la récente aventure, guère retenu que ceci : Joséphine avait bien agi, comme toujours. Vouloir marier Pierre, sans doute, était légitime, et Mlle de Josserant, certes, en valait bien une autre. Mais du moment que Joséphine. . . Dans son endurcissement de célibataire indifférent à tout ce qui était épousailles, et dans la continuité de son quotidien labeur, il avait de parti pris fermé l'oreille à tous les commentaires et à tous les cancans. Il n'entendait à présent qu'une chose : Pierre était dans le besoin, et spontanément s'adressait à lui. Cette confiance le touchait, comme une preuve d'affection. Il avait l)eau, par habitude de contradiction, critiquer son neveu devant Mme Urtrel, dont 1 excessif amour maternel lui paraissait aveugle ; il s'a-

vouait, quand il était seul, aimer bien aussi ce g^arnement. Un neveu, pour un vieux g^arçon d'oncle solitaire, c'est un peu comme un fils... M. Yaugflov avait ouvert le pesant in-quarto, et d'une cachette ménag^ée dans le verso de la couverture, retirait cinq billets éping^lés. Puis méthodiquement, il remit le Bescherelle en place. Allons, il nen serait ni plus riche ni plus pauvre, pour ces billets de moins... Il avait assez de livres comme ça, et s'il lui prenait fantaisie de quelques-uns, dans un catalog^ue imprévu, eh bien! il restait encore deux cachettes pareilles, dans le Furetière, et le Bayle. Il revint à Pierre, qui avec un étonnement charmé suivait ses g^estes, et, sans rien dire, il lui tendit la somme.

— Merci, merci, mon bon oncle!

Sincèrement, à cette minute, Pierre adorait

M. Vauglov... La crème des hommes, 1 oncle Jules! D'un mouvement prompt il jeta ses bras autour du cou desséché, baisa, avec une tendresse exultante, les pommettes ridées, où le roug^e une seconde fois montait.

— Là! là! dit M. Vaugloy, plus ému quil ne voulait le paraître. . . une belle affaire ! . . .

Il ajouta :

— Je n'ai pas de conseils à te donner, mon enfant!... Mais le jeu!... Méfie-toi... Je ne pour-, rais renouveler souvent ce que je viens de faire.

ISaiis s'enquérir davantage, affectueusement, il le poussait vers la porte : — Va d'abord rassurer Sophie, elle doit être inquiète!...

Pierre, dehors, aspira le matin ensoleillé, à pleins poumons. Le soleil de juin dorait, au hout de la rue Malpalu, la délicieuse façade de Saint-Maclou, le quintuple porche ciselé. La sensation des billets, — là, dans son portefeuille,

— lui mettait comme un renouveau de vigueur, au cœur... Pas plus difficile que ça!... Il eût, pour le même prix, avalé conférence double. Sa mère? .. Ah! bien oui, nul besoin de la rassurer... Il avait omis, sagement, de rimj)ortuner avec ce souci... La prochaine fois, s'il le fallait absolument, on verrait... Après tout, cela rentrait dans les profits et pertes, le bilan de la campagne nouvelle, ces petites dettes, inévitables... N'était pas assidu qui voulait, dans le salon Glosseville. Il fallait bien payer, par une élégante insouciance, une attitude de beau joueur, l'honneur de cartonner avec Guy, — il dénommait ainsi familièrement son partenaire

— deux fois par semaine, sous les yeux hautains de la marquise et le regard amical de Luisa... Amical? Était-ce le mot?... Oui, peut-être, vis-àvis de son cousin, le capitaine... Non certainement vis-à-vis de lui, Pierre... Il n'y avait pas à s'y méprendre, toute fatuité à part. Ce n'était

pas de Tamitié, c'était de ramour!... Allons! il avait tort d'en vouloir autant à la tante! Avec son avarice, elle lui avait peut-être évité la plus énorme des sottises... qui sait, elle avait peutêtre fait son bonheur, par contre-coup?...

Deux mois, et quel chemin!... Il se revit au lendemain du g^rand événement. Sa première stupeur passée, — comment! la tante avait la cruauté de le planter là, au milieu de la route... millionnaire, elle laisserait à la côte son neveu, le possesseur futur de sa fortune ! . . . elle voulait le contraindre, en vertu d'on ne savait quelles billevesées morales, à filer le parfait amour, le cœur plein, les mains vides!... à travailler, comme un manœuvre, pour /jag^ner le pain des siens!... — Pierre avait réfléchi. Sa tante, à tout prendre, lui avait éparg^né un pas de clerc... Et quel pas ! un peu plus il le précipitait au g^ouffre. . .

C est ainsi qu il qualifia, bien vite, la médiocre vie besogneuse qu'il lui aurait fallu mener s'il avait épousé Hélène, réduite aux quatre mille cinq cents francs annuels de sa dot, — espérances évanouies. Dès lors, il ne reg^retta rien, pas même la femme. Un désir nouveau le consolerait, le consolait déjà. En son amour-propre masculin, il gardait, souvenir flatteur, la vision de sa pseudo-fiancée, penchée vers lui, certain matin, dans le grave salon de la rue Herbière.

Î,E PRISMK U)l

Et ce regrard doux comme un abandon, comme {in don, lui suffisait. A la duplicité même de la jeune fille, il découvrait des raisons, une excuse : elle Faimait, pensait ainsi le conquérir; n'étaitelle pas un instrument docile, aux mains âpres de Mme Buzeau, de Mme de Josscrant? Toute sa colère s'amassait, vexée, contre celles-là.

Au reste, à l'inévitable rumeur causée par la rupture brusque, avait succédé, assez vite, un demi-silence. A vrai dire, d'abominables histoires, de ces racontars absurdes, accueillis, colportés sans sourciller, et où semble même se complaire la crédule méchanceté du monde, avaient un moment couru. « Pierre Urtrel avait volé à Paris, dans un cercle... Hélène de Josserant était atteinte d'une infirmité dég^oùtante. " Mais le prudent mutisme, les réticences de convenance auxquels étaient intéressés les deux partis, leur attitude réservée et digne, — on se saluait avec une politesse froide quand on n'avait pu s éviter, — ramenaient en quelques semaines le diapason mondain à une sourdine discrête. Bientôt 1 indifférence naturelle, puis des potins plus récents avaient relégué l'historiette aux derniers pians. L'oubli venait, et s'épaissirait.

Si la blessure, pour Pierre, avait été tôt cicatrisée, Mme Urtrel tout un mois l'avait traînée, douloureuse. La nécessité de dissimuler et de

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sortir plus, de se répandre, pour tenir tête, elle pavait ces bravoures de long^ues heures prostrées, sur sa chaise long^ue. Ce que pouvait souffrir Hélène, baste ! que lui importait! Pierre ne souffrait pas... Au reste, qu'elle pleurât sang- et larmes, la petite sotte, au contraire, ce serait tant mieux. Mme Urtrel détestait, d'une haine corse, à travers cette fausse innocente, les deux coupables, Mme de Josserant, niaise geig^narde, Mme Buzeau, vrai Tartuffe. L'avoir battue avec ses propres armes, Mme Urtrel ne leur pardonnerait jamais cette humiliation! Pierre, bon prince, ne s'attardait pas à de telles mesquineries. Ce qu'avait pu penser Hélène, mon Dieu! parfois, il y pensait bien. Et avec cette légèreté des hommes, chez lui si naturelle, il s'absolvait ainsi : » Elle a dû oublier déjà! » ou : " Elle se consolera vite ! »

L'étrange était que son raisonnement, dans l'espèce, touchait juste. Avril n'avait pas fait éclater les bourgeons que les deux vieilles dames de la rue Herbière, désarçonnées d'abord, avaient réenfourché leur dada. Mme Buzeau, tournant ses visées du côté de Boireaux, déclarait le substitut digne de compenser, et largement, le dommage. Celui-là avait des rentes au soleil, des parents qui ne vivaient pas de la charité d'autrui... G était un esprit éminent, un vrai magis-

trat, non de ces puffistes qui, parce qu'ils vous endossent une robe à rabat... Mme de Josserant opinait avec soumission, d'un ég^al lyrisme. Quant à Hélène, odieusement mortifiée les premiers jours, puis furieuse de voir avec quelle facilité Pierre portait son deuil, elle avait courag^eusement, un beau soir, séché ses larmes, — l'amour-propre en fait parfois couler d'aussi cruelles que l'amour, — et, d'une volte-face délibérée, elle s'était fait un devoir, bientôt un plaisir, de subjug^uer Boireaux, homme aimable, du reste, et à qui son menton g^labre, son étincelant monocle conféraient une dig^nité loin certes d'être nég^lig^eable... Elle prouvait ainsi, clair comme le jour, et à elle-même pour commencer, la toute-puissance de sa précieuse personne. Un butor seul l'avait pu méconnaître...

Cette manœuvre élémentaire, Mme Urtrel s'en voulut de ne l'avoir pas devinée, anéantie, par une personnelle offensive. Mais, désormais, il convenait de ne s'avancer qu'avec circonspection. La volonté despotique, révoltante même au fond, de Joséphine imposait un frein à son légitime désir de revanche. Il n'était pas jusqu'à son cuisant ressentiment de dupe qui ne lui conseillât le sang^-froid, une vue nette. Cette fois!... Les confidences de Pierre, repris tout entier au tourbillon de la vie mondaine, aux divertisse-

ments que le printemps ramène, tennis, gardenparties, cycling^, bientôt lui ouvrirent la surprise d'un horizon nouveau, plus vaste infiniment que l'ancien. Oui, cette piste était la bonne! Gomment ne Tavaient-ils pas suivie d'abord? Elle s'en voulut de l'avoir nég^lig^ée pour l'autre. Luisa Ferro, certainement...

Pierre, aussi dég^ag^é du souvenir d'Hélène que s'il ne l'avait jamais connue, s'était jeté, corps et âme, dans le feu de cette passion nouvelle. Aussi bien ne couvait-elle pas, depuis des mois, sous la cendre?. . . La conquête de Luisa Ferro lui apparut un triomphe g^risant; cette victoire-là balancerait toutes les défaites!... Et peu à peu, de rencontre en rencontre, d'étincelle en étincelle, la flamme avait pris, ga/jnait. Maintenant elle brûlait haute.

Tacticienne avertie par l'échec, Mme Urtrel le rappelait au calme, à une lente marche... N'allait-on pas se heurter d'abord à l'inimitié, voire à la défensive brutale des Glosse ville, dont le plan, formé de long^ue date, semblait être de marier Luisa à son cousin Guy?... Ensuite, — Joséphine était si bizarre, impossible de se fier à elle à présent, de faire le moindre fond sur la solidité de sa tendresse familiale, — il fallait être bien sur que la fortune de Luisa Ferro n'était pas dans le genre de celle des Buzeau ! Au cas où soupçonnant encore, avec sa monomanie de

vertu, quelque arrière-pensée dans la cour que Pierre faisait à la jeune Cubaine, la tante se refuserait, comme pour Hélène, à toute donation, encore fallait-il que les millions de la Havane, les fameuses plantations de tabac ne s'évaporassent pas en fumée !

— Ya prudemment, Pierre ! . . . Piano, piano, ne cessait-elle de répéter... Attendons les renseignements.

On ne la prendrait plus pans vert. Des rensei- (jnements, elle en aurait de sûrs, et d'abondants! Pour n'en point manquer, elle manœuvrait avec une habileté d'Apache, ne posait un pied que longftemps après l'autre. Des lettres timbrées aux couleurs des colonies, barrées et pointillées de mille sortes, alourdies de cachets, lui parvenaient, une à une. La concierge, les jug^eant d'importance, mobilisait, pour les monter, sa graisse débordante, ses jambes molles. Des facteurs sonnaient, tendaient leur carnet, le pli recommandé, contre signature. Mme Urtrel fit à Paris plusieurs voyages. On vit sa robe violette dans trois études de notaires.

Pierre, serein, se larissait vivre. Le procès Gandin, gagné contre toute attente (donnez-vous donc du mal! toutes les causes qu'il avait travaillées jusqu'ici, il les avait perdues!), avait jeté quelque lustre sur son talent d'avocat. Sa faconde.

ine LE PRISME

nourrie de la moelle de la Grande Encyclopédie, lui valut deux ou trois clients. Il ne désespérait pas de la g^rande réussite. Quand il voudrait, bientôt, ce serait 1 installation rue Jeanne-d'Arc, le vaste premier aéré et somptueux, aux bibelots de bon g^oùt. Il pourrait aussi relever sa notoriété de barreau par quelque renom littéraire.

Des vers, où il avait rimé, sous des noms sup^ posés, sa déconvenue sentimentale, Télég^iaque reg^ret de ses amourstfaucbées dans leur fleur, lui semblaient contenir mieux que des promesses. Il se les récitait avec une componction satisfaite. Un journal littéraire en publia trente, sous le pseudonyme élé^jant de Paul d'Urtal. Nul doute qu'en volume. . . Il les imag^inait volontiers, réunis sous la couverture jaune ; le médaillon de Lemerre estampillait sa g^loire... Au surplus, ce n'étaient là que jeux d'artiste, de la littérature... Il ne s'en tiendrait pas là. Allié aux Glosseville, est-ce que le Conseil g^énéral, puis la Chambre?...

Il tourna, d'un pas vif, dans la rue de la République, aug^ura bien de cet auspice fortuit. Si Dieu voulait, il ferait son chemin, dans cette voie-là... Il tâta le portefeuille rembourré dans sa poche... Ce soir il enverrait « à Guy » les dix louis perdus hier (il ne comptait plus que de la sorte... Deux cents francs, fi!... Les louis, cela vous sonnait le g^rand seig^neur) ... Des quinze

autres, il disposa de diverses manières. Vraiment, cet oncle Jules était un chic type... Un peu phraseur, c'est vrai... Mais quoi, on n'est pas parfait!

La place de la République, le pont Corneille élarg^irent leur perspective. L'île Lacroix massa dans l'azur gris ses frondaisons vertes. Il longea le quai. Des mâts hérissaient le fleuve. Un ciel colonial s'étendit, sur une mer sillonnée de vaisseaux. Des lies merveilleuses, où, sur des kilomètres, des plants de tabac agitaient leurs feuilles larges au souffle d'un vent de braise, surgirent. Le brun visage de Luisa Ferro eut la couleur, le parfum doré de l'herbe de rêve.

Il monta l'escalier de son troisième éta.o^e comme l'échelle d'un paradis. Le déjeuner n'était pas prêt, sa mère pas rentrée. Il entra, pour patienter, dans son bureau. S'il en profitait pour ranger, au fond du tiroir, les quinze louis de réserve?... Il l'ouvrit. C'était la première fois depuis deux mois. Son regard tomba sur une feuille de papier de Hollande, jauni à l'ancienne.

— Tiens! fit-il! qu'est-ce que c'est que ça? Ça, c'était le modèle de lettre de part oubliée,

la dérisoire annonce d'un bonheur irréalisé..,

— Elle est bien bonne ! fit-il.

Et comme il avait allumé une bougie, pour cacheter les trois billets bleus dans une enve-

loppe, il tendit à la flamme le papier compromettant. Puis avisant une cigarette, dans la boite de fer-blanc où sa provision était rangée, il la prit, en approcha le tordion qui se consumait. Tandis que les bouts de lettre se recroquevillaient, bribes jaunes dans le cendrier, il aspirait, rejetait l'odorante fumée, négligemment, comme si ce n'était pas un peu de vie, de sa vie vaine qui se dispersait, dans le néant.

Monumentale, la façade nord de Saint-Aignan étendait dans la tiède pénombre, du côté du parc, sa lourde ligne, ses fenêtres hautes, éclairées çà et là. Construit à la fin du seizième siècle, sur l'emplacement du vieux château fort à demi ruiné, trois pavillons, rappelant en petit Tordonnance du Luxembourg, coupaient la masse de briques, chaînée de pierre. La brique avait pris cette belle patine rouge sombre, et la pierre ce gris que le travail du temps donne seul. A cette heure crépusculaire, où s'achevait en douceur un des jours les plus longs de l'année, à cette heure tramée de mourante lumière et d'ombre bleue, le château semblait une grande chose animée, de tout son passé glorieux, de toute sa vie de la minute, avec le reflet des lampes, la clarté des portes vitrées le long du rez-de-chaussée seigneurial. Il s'ouvrait sur un vaste degré de pierre qui formait terrasse, au-dessus des lointains massifs, des pelouses en pente, face aux profondeurs du bois Saint-Gervais et de la Forêt- Verte. Les étages supérieurs, avec leurs fenêtres closes, l'alignement des lucarnes confuses, disparaissaient

dans une obscurité, molle et dense comme un velours suspendu, semé de scintillations d'étoiles. Ce nétait plus le soir. Ce n'était pas encore la nuit.

Un brouhaha léguer monta, de la salle à mang^er qu'on quittait, au salon où se répandaient les groupes. Gomme tous les jeudis et les dimanches, il y avait dîner, puis réception ouverte, à Saint- Aig^nan. Les Glosseville remplissaient de la sorte, — avec une mag^nificence où la bonne grâce, l'entrain du marquis, ancien lieutenant aux dragons de l'Impératrice, égayaient un peu la dignité froide de la châtelaine, — une des fonctions que leur imposaient leur nom, leur situation. Grand propriétaire et grand éleveur, conseiller général orléaniste, le marquis soutenait, avec l'éclat de sa valeur propre , les traditions politiques de la famille .

La marquise l'aidait de toute l'autorité que lui donnaient ses œuvres de bienfaisance sur tant de familles qu'elle soulageait. Une des dispensatrices en titre de la charité catholique, si vaste à Rouen, où de l'enfant au vieillard, elle guide, soulage, console tous les âges de la vie, par son immense organisation en crèches, orphelinats, ouvroirs, bibliothèques, patronages, cercles, par les refuges, les secours aux indigents, aux malades, les asiles temporaires, Mme de Glosseville ne s'en tenait pas à une générosité constante, tombant de haut; elle apportait;, au gouverne-

ment de ses aumônes et de ses dons, une quotidienne activité, une surveillance personnelle qui, jointes au soin minutieux qu'elle prenait de sa maison, absorbaient, |de Faube au coucher, une existence trop remplie. Ses pauvres, l'empire qu'elle exerçait sur eux, la direction de Saint- Aignanlui laissaient peu d'heures pour s'intéresser aux siens, à leur vie intime, à une parenté nombreuse, toujours de passag^e au château. Ce soin regardait le marquis.

Il était l'hôte par excellence, le pourvoyeur de distractions, de g^ibiers, le maître des jeux et de récurie. Trois enfants mariés, Guy, des petitsenfants, Luisa, d'autres cousins formaient la série actuelle des habitants, des invités. Quelques personnes de Rouen, des camarades de Guy, de hauts fonctionnaires trop heureux, dans l'aristocratique atmosphère de Saint- Aig^nan, d'oublier la fatig^ue de servir un rég^ime qu'ils n'aimaient pas, deux ou trois jeunes g^ens « d'avenir w (catég^orie de Pierre) complétaient l'assistance.

— Un cig^are, monsieur Urtrel?

Le marquis lui tendait une boite où des havanes l)londs s'alig^naient, corsetés de petites étiquettes d'or.

— Merci, je ne fume jamais...

— Pas de vices!... Ah! ces jeunes gens, tous parfaits.

Et avisant Luisa qui s'approchait, une tasse dans une main, un sucrier dans l'autre :

— Vous entendez, Luisa... Tous parfaits, les jeunes gens aujourd'hui!... A votre place, je me méfierais.

Un rire de gai défi le plaisantait, saluait son départ. C'était une joie que d'entendre rire Mlle Ferro. Argentin, le son résonnait, pénétrant et doux. Les lèvres un peu charnues découvraient les dents régulières, d'un émail éclatant, serrées comme des grains de riz. Quand elle fut tout près, droite devant Pierre en un balancement de la taille, le rire cessa; la bouche se fleurit d'un sourire^

— Vous prendrez du café, monsieur Pierrel

— Volontiers, mademoiselle.

Il ne pouvait détacher son regard de la vivante

fleur pourpre, de Thumide œillet des lèvres.

— Du sucre?

Il tâtonna, de la pince de vermeil.

— Merci.

— Un seulement?

Les moindres mots, les plus communs, à passej

par son zézaiement, ses inflexions lentes, sem| blaient une caresse. Les phrases, enveloppées d< sa voix câline, frôlaient au passage. Consciente de sa séduction, elle l'exerçait sur tous, en pn longeait l'emprise... Pourtant, à qui eût, di 1 autre bout du salon, contemplé Pierre Urtrel e\

Mlle Ferro, leur attitude eût paru la plus naturelle du monde. Une complicité tendre les unissait à cette seconde, sous l'apparente banalité de la g^alanterie... « Bonjour, êtes-vous jolie! — Vous me plaisez ! » disait, répondait un battement de paupières. Leur plaisir était si vif qu'ils craignirent qu'on ne le remarquât. Elle s'éloig^na, sans hâte, de cette démarche ondulante qui attirait tous les regards des hommes.

Pierre, voluptueusement, dégusta à petites gorgées son café. Nulle part il ne lui trouvait ce goût!... Le sucre de Saint-Aignan sucrait aussi mieux qu'un autre. L'avocat jouissait de fouler, sur ce pied d'égalité parfaite, le parquet de luisante mosaïque; il s'enflait de faire figure, en cette intimité, parmi ce grandiose salon, ces gens titrés, si riches, et dont les portraits d'aïeux le contemplaient, lui souriaient du haut des boiseries dorées. Un peu de l'éclat de l'antique maison, du prestige dont elle brillait encore, et plus que jamais peut-être, en ces temps de platitude et d'encanaillement, rejaillissait sur son élégante personne. Il goûta l'orgueil de perdre au poker, avec un Glosseville. Il était des leurs.

L'image de Guy ramena celle de Luisa. Il posa sa tasse sur un vaste plateau d'argent, qu'un maître d'hôtel dédaigneux promenait d'un convive à l'autre, et, rapide, explora le salon du

reg^ard... Personne!... A travers les groupes causants, il évolua vers le fumoir qu'un petit salon précédait. Un instinct lui disait de chercher du côté de ces pièces vides, la plupart des hommes ayant profité des portes ouvertes, du va-et-vient sur la terrasse, de la tiède liberté du soir... Parbleu! penchés au-dessus du fauteuil où Luisa s'éventait, le capitaine, et ce grand flandrin de lieutenant blond!... — Guy, soit! Pierre avait de la considération pour lui. Rival, évidemment, mais rival sérieux contre lequel ce serait encore un honneur d'avoir risqué la partie, à supposer qu'on la dût perdre! Mais ce M. d'Esblessac, toujours plastronnant, toujours battant le pavé du haut de sa jument baie, avec sa veste-corset d'un bleu tendre, un sabre ballant au rythme du trot, Pierre ne pouvait le sentir.

Luisa, à sa vue, se levait, et refermant son éventail, d'un coup preste, sur les doigts du lieutenant qui parut ravi :

— Quelle horreur!... C'est d'une inconvenance ! . . . Voulez-vous bien vous taire ! . . .

Suivie des trois jeunes gens, qui faisaient assaut de phrases galantes elle gagnait le promenoir du large degré, pépiait, comme un oiseau.

Les idées se bousculaient, courtes, dans sa cervelle légère. Elle semblait n'avoir au monde d'autre raison d'être que d'égrener ses rires.

insoucieuse de tout, sinon de plaire, en ses sautes de phrases et d'humeur. L'ombre d'un chag^rin, d'une pensée triste n'obscurcissait jamais l'étincelante nuit de ses regards, toujours chargés d'une mollesse heureuse. De quoi se fùt-elle bien inquiétée? La vie n'était pour elle qu'une longue fantaisie satisfaite. De son enfance, nul souv^enir que le bercement des puériles chansons de l'Ile, l'éclatante blancheur des rires dans de noirs visages, des couleurs claires et crues, l'enivrement d'un lourd parfum, sous le soleil.

Sa mère? Elle ne l'avait pas connue, n'avait de sentiment profond que pour son père, un homme de sèche, haute stature, au maigre visage énergique. Elle avait pourtant si peu vécu avec lui! Mais elle se souvenait, gamine, d'embrassades brusques, où saisie, enlevée dans les bras puissants, il la couvrait, la mangeait de baisers; d'autres minutes où elle jouait à ses pieds, petit animal familier... Puis, c'étaient des trous en sa mémoire... Elle se revoyait grandie, faisant, avec ce papa qu'elle craignait autant qu'elle le chérissait, de lointains, lointains voyages...

Ensuite, des années de solitude, l'éducation dans une pension anglaise, à Cannes, sans autres nouvelles que de rares lettres, aussi lourdes d'argent que brèves de tendresses... L'amusement d'un voyage en Italie, commencé avec une gou-

vernante, et où, à Gênes, elle se jetait dans les bras du revenant... Qu'il était vieilli, chang^éc. Enfin, après le délicieux printemps passé à Naples, Rome, Florence, ils étaient venus ici, à Saint- Aig^nan, où son père l'avait présentée à ces cousins dont elle entendait parler pour la première fois, ces Glosseville qui l'accueillaient, la fêtaient comme leur fille...

Il y avait deux ans maintenant qu'elle vivait avec eux, M. Ferro étant reparti presque aussitôt à la Havane; et seules, de loin en loin, quelquesunes de ces missives à cinq cachets, où il y avait une liasse de billets bleus et un feuillet blanc avec ce mot : tendresses, témoignaient que celui dont dépendait son existence existait lui-même, songeait à elle. Gela suffisait' pour qu'en toute confiance, sur la branche où son destin se balançait, elle sautillât, chantât à plein gosier, comme une de ces fauvettes à tête brune dont elle avait la vive, la sémillante ingénuité, et l'effronterie.

L avenir, il lui apparaissait doré, comme son passé. Une providence heureuse y pourvoirait. Ne serait-elle pas riche, à ne savoir que faire de sa richesse? N 'était-elle pas, à Saint-Aignan, r enfant gâtée de la maison? Choyée, flattée, ne vovant pas une de ses hardiesses ou de ses libertés qui ne trouvât d excuse, même aux yeux sévères

de Mme de Glosseville, — tous, depuis le marquis jusqu'au dernier de ses hôtes, ne l'entouraient-ils pas de prévenances et d'hommages? Ne dépendait-il pas d'elle que cette somptueuse demeure, ce parc dont elle aimait les taillis silencieux, les pelouses fleuries d'éclatantes corbeilles, achevassent même un jour d'être siens?... Est-ce qu'une entente, tacite d'abord, puis des allusions de plus en plus claires ne l'avaient pas avertie, ne lui rappelaient pas qu'il lui suffirait d'un simple : oui, pour troquer son nom de Ferro contre cette appellation mieux sonnante : Mme la comtesse de Glosseville?...

Le g^roupe bruyant déboucha d'une des hautes portes vitrées. Les voix jeunes sonnèrent g^aicment, sur la terrasse. La nuit s'était faite, s'épaississait, sereine. Elle planait au loin, en dais impalpable, étincelant d'étoiles. Les sept diamants de la Grande Ourse tremblaient d'un feu subtil, sur l'immense velours bleu. Une poussière lactée, par places, dénouait son écharpe de mondes. Un tel parfum montait de la terre recueillie, des parterres pâmés dans cette paix aug^uste, qu'il oppressait. A l'odeur mielleuse des pétunias et des roses se mêlait le souffle plus vif, la fraîcheur des bois proches, de la Forêt-Verte. Le silence était si profond, pesait si doux que les voix craig^naient de le rompre, s'échang^eaient basses. Le

point de feu des cigares parfois s'avivait, montrait le clair-obscur d'un visag^e.

Guy de Glosseville et M. d'Esblessac s'étaient arrêtés, au milieu d'un cercle de fumeurs. Pierre et Luisa continuaient de marcher, jusqu'au bout du promenoir, plus désert. De g^rands vases de ; pierre s'élevaient sur des socles, de distance en distance, arboraient des géraniums géants. Celui qui bornait à Test le spacieux degré déroulait à ses flancs le triomphe d'Amphitrite, la déesse nue sur sa conque, et, parmi des amours joufflus, le plongeon des dauphins dans Técume. Pierre en . connaissait chaque détail. C'était là, derrière la rondeur propice du vase, que depuis quinze jours, s'attardaient les minutes de furtive, d'intime causerie, volées à la banalité des autres rencontres, à la malveillante curiosité du monde.

Pierre, cette fois, n'entendait pas compromettre, par une cour trop avérée, — et qui eût donné l'éveil à la soupçonneuse délicatesse des Glosseville, — la réussite de son projet. Ils étaient trop intéressés à le contrarier. Que Quj surtout ne se doutât de rien ! . . . Le poker heureusement. . . Pierre se loua de sa tactique, dùt-il alimenter ce soir, de la perte d'autres louis, la sécurité du capitaine... Il en serait quitte pour une seconde visite chez l'oncle Jules, un appel discret à bcs cachettes... Oui, mener si bien les choses que

nul, à Rouen, ne put s'opposer... Et un beau jour, la sensationnelle nouvelle éclaterait, révolutionnerait les salons... Quelle revanche de l'échec précédent!... Quant aux Glosseville, roulés, ils seraient trop malins pour en convenir, donner, par une brouille qui la révélerait, de l'éclat à cette petite cuisine de famille... Fi donc! eux, rechercher les millions de leur mi- (jnonne cousine!... Il y avait, pour Guy de Glosseville, assez d'autres héritières de par le monde, et dans son monde même, sans qu'il fût besoin de recourir à l'étranger, notamment aux dollars, toujours prêts, des Américaines...

Sur le fond même de l'affaire, Pierre était tranquille. Sans doute certains points demeuraient obscurs, dans l'état civil, la filiation, les parentés directes de Luisa. Quelles dispositions exactes M. Ferro avait-il prises, en faveur de sa fille, Pierre l'ignorait également. Mme Urtrel attendait, de la Havane, une lettre très importante qui devait les renseigner avec plus de précision. Au besoin même, il eût pu, en dernière ressource, s'adresser à Luisa, savoir d'elle tout ce qu'il ignorait encore. Mais, avec autant de soin qu'il en avait mis à tirer, de sa première fiancée, les renseignements de cet ordre, il évitait d'aborder cette fois de telles questions. Il ne voulait pas effaroucher du moindre sujet sérieux cette âme

enfantine, cette chang^eante humeur prête à s'envoler, à peine sent-elle qu'on l'apprivoise... L'évidente fortune de Luisa, ces dépensiers caprices qui se passaient toutes leurs velléités, et les plus coûteuses, le consentant silence de Mme de Glosseville, si rigoureuse d'ordre pour elle-même, et qui, à un sou près, rognait les fastueuses sommes consacrées aux charités et à la représentation, la démonstrative tendresse enfin dont tout Saint-Aignan entourait la créole, comme une de ses châtelaines de demain, — c'était, pour le méthodique esprit de Pierre, cependant porté, par sa récente mésaventure, aux étroits calculs, autant de garanties, et des plus certaines. On pouvait dans ces conditions se laisser aller, en toute confiance, au délice de convoiter le trésor qu'était Luisa, à l'enivrement de le gagner chaque jour un peu plus, par de mystérieuses, mais sûres approches.

D'une lente pression de main, — sitôt qu'ils s'étaient vus presque seuls, leurs doigts s'étaient noués, — il attira vers lui la docile proie... Un pas encore... Là, on ne pouvait plus apercevoir la robe claire, de là-bas... Le vase complaisant les dissimulait, du surplomb majestueux de ses bords... Ils écoutaient, le cœur tremblant, les voix chuchotantes mourir. Pierre chercha d'un ardent regard le rayonnement aimanté des grands

yeux de ténèbres. La fragrance vanillée des corbeilles montait de la pelouse, se mêlait à la troublante odeur de Chypre dont Luisa parfumait le sombre satiné de sa peau, les dentelles de son lingue. Il la respirait toute, dans l'ombre.

— Quelle admirable nuit! murmura-t-il.

Énervée, elle soupira :

— Ne parlez pas... Goûtons ces instants qui passent.

— D'autres viendront. . .

Elle lui serra la main, plus fort. Les doigts souples, la paume brûlante signifièrent : — a Taisezvous! j'entends..." La voix chaude de l'avocat, — une de ces voix que bien des acteurs eussent enviée, — lui causait un plaisir presque sensuel, comme celui qu'aux fervents de musique procurent la vibration des cordes, telle résonance de cuivres. Son âme voguait, sur les ondes du son, vers de chantants Paradis. Elle écoutait, par delà les paroles. Cette séduction, — dont il se rendait si bien compte, et dont il jouait avec une astuce candide, — Luisa, loin de s'en défendre, la provoquait, par une langoureuse coquetterie, l'encourageait, par de brusques familiarités. Aux manques de son éducation se joignait, pour l'excuser, le vice d'origine. Luisa tenait un peu du nègre, c'était indéniable. La spontanéité de cette ardente et puérile nature étonnait davantage Pierre que

les roueries de jeunes filles plus civilisées. Allons, il faudrait veiller à cela, quand elle serait sa femme !

Il la voyait déjà telle. Et Luisa, dans son for intérieur, — aux heures où elle réfléchissait (cela la prenait parfois, de loin en loin), — s'envisag^eait de même, assez volontiers. Elle ne dépendait que d'elle seule, après tout. Son père? mais il se moquait bien qu'elle épousât tel ou tel, — titres et fortune ne lui étaient de rien, — pourvu qu'elle fût heureuse! Il le lui avait dit souvent, en Italie. « Tu es assez riche, ma fille, pour acheter ton bonheur... » Elle était trop fine pour ne pas avoir compris de suite ce que l'amabilité, les avances de ses parents sig^nifiaient au fond. Si elle était sensible à la tendresse qu'on lui marquait, et ne cherchait point, outre mesure, à en approfondir la cause, du moins elle en avait vite démêlé le but... La perspective n'était pas pour lui déplaire, l'avait un instant éblouie, au début...

Ce cousin dont on lui parlait sans cesse (Guy, alors en grarnison à Sampigny, n'avait fait sa connaissance que trois mois après son arrivée à Saint- Aig^nan), le prestig^e d'un beau nom, d'une belle carrière enfiévraient ses rêveries d'ex-pensionnaire. De ce g^lorieux métier de soldat et de chef, fait plus qu'un autre de patient labeur, de dévouement quotidien, de sacrifice obscur, elle voyait

moins la g^randeur morale que les si^jnes matériels, qui en parent la servitude. Le cliquetis du sabre, les éperons du cavalier, du chevalier, For des galons et des croix, les étoiles certaines du g^énéralat, — a Madame la g^énérale ! . . . » — autant d'imagées puissantes sur une fille de mulâtresse ; elle gardait, des proches ancêtres, la fascination de ce qui brille, le goût enfantin, invétéré de la race. La beauté de l'uniforme, pour elle, était d'être voyante.

Elle en avait admiré l'éclat, sur le torse de Guy. Ils avaient été vite très bons amis, puis camarades. L'officier, sans se défendre contre les projets d'union que sa famille combinait pour lui, ne s'y accommodait pourtant qu'à demi... Gentille, cette moricaude, et de fortune appréciable, évidemment. Mais elle ne lui inspirait pas de sentiment sérieux. Non qu'il jugeât nécessaire d'en ressentir, pour épouser une femme plutôt qu'une autre. Mais le galant dédain dont il les dominait toutes s'était nuancé tôt, en ce qui concernait Luisa, d'un imperceptible, involontaire mépris. Créole, tant qu'on voudrait... pourquoi ne pas dire franchement : fille de couleur? Son sang bleu hésitait.

Au reste, il était assez rarement là, depuis l'année presque entièrement absente, passée à l'École de Guerre. On l'avait déporté — « Voilà

ce que c'est que de s'appeler de Glosseville, disait-il, par le temps qui court! » — à l'État- Major d'une division du Sud-Ouest. . . Il n'avait pu s'échapper que trois ou quatre fois de son exil, jouissait en ce moment d'un congé de deux mois. . . Il voyait approcher avec horreur Tinstant de retourner dans son trou, ne tarissait pas sur les désillusions, 1 écœurement dont l'officier, aujourd'hui... Bientôt il serait impossible de servir! Il commençait à ne plus voir pour lui qu'une issue : la démission...

Ces discours, si Luisa les analysait, — et elle le faisait, parce qu'elle les rapportait à elle-même, — ne fournissaient plus à sa sympathie le même aliment qu'autrefois. Le dégoût qu'avait Guy de rallier Gastelnaudary, pouvait-elle l'attribuer, dûment, à la vivacité de la tendresse qu'il lui vouait? Non... Sans que rien eût été dit entre eux, ni prononcé autour d'eux, qui pût donner à penser que leur mariage aurait ou n'aurait pas lieu, à une date ou à une autre, — il était trop visible que le capitaine ne songeait, en rien, à en hâter la réalisation... C'était une chose entendue sans doute, un accord implicite... Mais qui sait si par cela même, oui, précisément par cette certitude, le rêve souriait toujours autant, à l'un comme à l'autre? Par amour-propre féminin, Luisa se persuadait que les sentiments de son

cousin ne s'étaient en rien modifiés; qu'il se déclarerait demain, si elle s'en donnait la peine. . . Mais, elle, en s'interrog^eant bien, trouvait-elle toujours, dans cet avenir depuis deux ans décidé, formulé, le même attrait de nouveauté, le même charme?... Cet homme, habitué à commander, prompt à se faire obéir, n'était-ce pas un tyran qu'elle allait, bénévolement, s'imposer?... Le camarade, l'ami, — l'amoureux pour peu qu'elle le voulût, — ne masquait-il pas le maître volontaire et jaloux?... Et puis, Guy démissionnaire, dépouillé de ses attributs guerriers, du bel habit, Guy sans les intermittences du service, présent du matin au soir,... cela n'était plus tout à fait la même chose, demandait réflexion...

— A quoi song^ez-vous? supplia Pierre... Je voudrais posséder cette merveilleuse lampe des contes, dont la lumière éclaire jusqu'au dedans des êtres...

— Ne croyez-vous pas préférable, mon ami, de ne jamais se connaître à fond les uns les autres?... N'a-t-on pas de chances de s'aimer mieux, plus long^temps, de la sorte?

Elle filait, minaudante, mais sincère, l'habituel couplet de réternelle romance... La réponse qu'elle avait provoquée aussitôt chanta :

— Vous blasphémez!... Peut-on concevoir d'avoir rien de secret, entre cœurs qui battent à

l'unisson?. . . Pour moi , je ne conçois l'amour que . . .

La voix enjôleuse modulait une passion vraie. La poésie de l'heure, le g^risant décor, le contact de la petite main nerveuse et moite inspiraient à Pierre un lyrisme efficace. . . Luisa se taisait, troublée, savourait en elle le retentissement délicieux des phrases. Voilà ce que Guy ne lui avait jamais dit, et ne saurait sans doute lui dire jamais... Elle contempla le jeune homme, à la dérobée. . . Qu'il était doux, charmant, soumis ! . . . Elle devinait en lui une àme d" élite, une àme mobile et souple, dans le g^enre de la sienne!... Quel compagnon amusant, aimable, il ferait!... Gomme la vie serait facile et g^aie avec lui... Riche, M. Urtrel le serait un jour. En attendant, ne l'était-elle pas pour deux! Et avec son talent, il ne tiendrait qu'à lui, dès maintenant... Avaitelle été bécasse, cette petite Josserant, de n'avoir pas su s'attacher un pareil prétendant!... Naïvement, Luisa s'attribuait le mérite inverse, triomphait, modestement, mais non sans une pénétrante satisfaction, de la défaite d'Hélène, et de sa propre victoire sur Pierre. . .

Il avait eu l'habileté de lui dépeindre sa rupture avec les Josserant comme une conséquence de son rapprochement vers elle... « Il avait cru aimer Hélène; vite, il s'était aperçu que son cœur faisait fausse route. Il navait jamais aimé que

Luisa, il ne pourrait jamais aimer qu'elle. » Elle n'en doutait pas. On aime à croire, quand on croit qu'on aime.

— On vient, soupira-t-elle.

Et vite elle jeta, ainsi qu'un baiser :

— A vendredi, chez votre tante ! . . .

De l'air le plus naturel, d'un pas assuré, comme s'ils avaient fait le tour du vase, revenaient après avoir contemplé, au bout du deg^ré, la beauté des parterres et de la nuit, ils allaient au-devant des g^êneurs. Ce d'Esblessac! Toujours!... Pierre proférait :

— C'est à des soirs pareils, mademoiselle, que s'applique le beau vers du Cid :

Cette obscure c'arté qui tombe des étoiles...

Il ajouta, intérieurement, à l'adresse du lieutenant ennemi : « Ça te dég^ote, centaure!... Hein? Quand tu placeras des citations pareilles... Mais ça ne connaît que ses règlements, de Brack, Marbot... et encore!... et encore!... »

Cet aparté, où une flatteuse appréciation de soi s'alliait à quelque intolérance, Pierre eut l'occasion, la soirée terminée, de le renouveler à diverses reprises, car le hasard asseyait, au même banc d'automobile, d'Esblessac et lui, pour le chemin du retour. Gomme d'ordinaire, les deux voitures du château, réservées pour le service de

la ville et du chemin de fer, ramenaient à Rouen les invités qui ne disposaient pas de moyens de locomotion personnels.

— J ai renvoyé mon phaéton, dit d'Esblessac. Cette diablesse de Paula n'a-t-elle pas attrapé une bleime, en allant?...

— Ah! compatit Pierre, dun ton averti.

Une « blême, » qu'est-ce que c était que ça?... Voilà ce qui ne lui arriverait jamais, à lui... Il s'en venait prosaïquement en fiacre... Ruineuses, ces courses-là!... C'étaient comme les enjeux de poker — satisfait, il palpa son g^ousset : cinq louis de rattrapés. — Baste ! il fallait savoir courir un risque, de temps à autre... Après tout, les pièces étaient rondes, c'était pour rouler.

Rouler! Quelle ivresse!... La lourde voiture électrique filait sans une trépidation, sans odeur. . . Il est vrai qu'on ne sent jamais rien quand on est, soi, dans l'auto, même lorsqu'elle dég^ag^e cette acre fumée de pétrole; seuls, les piétons... mais voilà, il fallait être dans l'auto ! . . . Belle maxime ! . . . Tout chang^eait aussitôt de point de vue. Dedans, dehors... De tout l'instinctif élan de son amour de jouir, de tout son ég^oïste besoin délégance, de confort, de toute la veulerie paresseuse et de toute la médiocrité de son àme, il souhaita être emporté toujours ainsi, à travers la vie, en de luxueuses machines. D'un scrupule, il colorait

son vœu. L'arguent était bien, décidément, la seule chose qui valût la peine d'un effort, ici-bas! N'était-il pas la source unique des joies, la semence féconde, le levier mag^ique? Ne métamorphosaitil pas, d'un soudain, d'un irrésistible coup de baguette, l'imbécile en homme d'esprit? témoin d'Esblessac! rhonnôteté apparente en filouterie avérée? témoin Mme Biizeau! le laid en beau, le fumier en fleur? Pierre bornait là son apologie dédaignant toute application personnelle... Que l'argent lui vînt, — et il avait absolue confiance qu'il lui viendrait, — il saurait être égal, sinon supérieur à sa fortune... L'argent! se répétait-il, l'argent... Il l'admirait, en philosophe qui en constate les tout-puissants effets, et qui le méprise, en soi... Mais, sans qu'il voulût se l'avouer, c'était à travers l'hypnotisante vision, à travers l'arc-enciel du prisme que la voiture, à toute vitesse, l'emportait, ivre d'air pur et d'ombre fraîche, que l'azur nocturne palpitait, houle d'astres dans l'infini, et qu'autour de lui, devant lui, un avenir illimité de joies s'étendait, avec la flottante forme de Luisa, l'éblouissement de ses yeux noirs, le parfum de sa chair, doux à en pleurer.

— Pierre ! Pierre !

— Maman?

Il assujettissait, sur sa cravate de linon bleu céleste, assortie à la chemise de tennis, une minuscule fleur de lis dor (épingle pour les Glosseville). Il se détourna de la glace, jeta :

— Je m'habille pour aller chez la tante. . . Entre donc ! Et de nouveau face au miroir, il lissait, d un fin peigne d'écaillé, sa barbe soveuse et frisée... Mais dans le cadre de bambou, MmeUrtrel,au seuilde la chambre, se réfléchit si grave, une lettre à la main, que Pierre en hâte posa son peigne, vint à elle :

— Qu'ya-t-il?

— La lettre de la Havane... Oh! pas grand'chosede plus... mais, enfin, on précise les derniers renseignements... Juge toi-même.

Tandis que Pierre, soucieux, s'absorbait dans la muette lecture, elle s'assit devant l'armoire normande, dans le fauteuilartnouveau. Elle poussa son soupir habituel :

— Dieu! qu'on est mal, sur ces sièges raides... Ah! les fauteuils de mon temps... si bien capitonnés...

Pierre relevait la tète. Ils se regardèrent, la lettre en suspens, entre eux...

— Résumons-nous, dit Mme Urtrel. . . M. Ferro est d'une bonne famille espagnole de petite noblesse, absolument éteinte. Une de ses tantes a épousé le dernier Glosseville de la branche cadette ; c'est cette Mercedes qui est morte en 73, deux ans après son mari, et dont on a recueilli le fils à Saint-Aignan... Un mignon bébé, emporté l'an d'après par une cholérine... Voilà pour le lien de parenté entre Luisa et les Glosseville... Il est mince, mais suffisant pour que toute la fortune de M. Ferro, qui est considérable...

— Sept millions, précisa Pierre, rêveur, en rouvrant la lettre, pour constater, une fois encore, le chiffre...

— Pour que tout cela passât aux mains des Glosseville, si Luisa n'existait pas...

— Elle existe !

— Voilà le hic. . . Nous ne savons pas du tout si elle existe, légalement. L'extrait de son acte de naissance porte : Père inconnu... Elle s'appelle, en réalité, tant que nous ne saurons pas si un acte de reconnaissance est intervenu, Luisa Pinchal... du nom de sa mère ; elle est née à Pinal del Rio, d'une certaine Maria-Goncepcion, maîtresse d'un fonctionnaire espagnol, dont ensuite on perd la trace. . . Un point, c'est tout. Y a-t-il, chez quelque

officier public de la Havane ou de toute autre ville, comme je l'espère, — car M. Ferro est un grand voyageur et il a très bien pu, soit au moment de son séjour en Italie, soit à son passage en France, régler le sort de sa fille, — y a-t-il quelque papier en bonne forme, qui donne à Luisa en toute propriété le nom qu'elle porte, quelque testament qui lui assure la fortune à laquelle elle a droit?... Mystère... Si on ne s'en tient qu'à la brutalité des faits, elle n'a pas de vie propre, pour rinstant; notre loi civile l'ignore. Elle n'est qu'une mulâtresse quelconque, ni plus ni moins que les petits négrillons de frères, dont l'aura gratifiée le bon M. Ferro, au cours de sa vie aventureuse, et dont ni lui ni personne ne se soucie... Pierre haussa les épaules :

— Si Luisa était ce que tu dis, nous ne la verrions pas ce qu'elle est. Les marques d'intérêt qu'on lui prodigue à Saint-Aignan,les plans établis sur son nom de Ferro bien plus, tu l'avoueras, que sur sa personne toute nue, les preuves d'affection dont les lettres de son père témoignent...

— Sans doute! concéda Mme Urtrel... Sans doute. Je ne puis aller contre l'évidence. . . Je considère pourtant comme le plus élémentaire des devoirs de nous entourer, cette fois^, de toutes les garanties ... Il faudra être sûî's, — elle appuya, — tu m'entends, sûrs qu'un beau matin notre jolie Luisa

Ferro ne s'éveillera pas Luisa Pinchal, ou Liiisa tout court... etqueles millions du père reviendront, comme nous n'avons pas tortde le croire, à la fille. . . Pierre avoua :

— C'est certain...

Aprement, il concentrait son attention : comment s'y prendre pour savoir... au moins tout ce que Luisa savait d'elle-même?...

Mme Urtrel, affectueusement, en mère sag^e, continuait :

— Aussi, mon cher enfant, ne puis-je que te louer d'éviter tout ce qui pourrait donner l'éveil à la malig^nité publique. Les curieux sont lég^ion, il y en a tout autant que de jaloux. Je me félicite de ce qu'une cour assidue n'ait rien révélé de tes sentiments. On serait trop porté à en calomnier aussi bien le mobile que les effets, s'ils ne répondaient pas à notre attente... Déjà notre conduite à été odieusement travestie, dans cette malheureuse affaire Josserant... Heureusement tous ceux qui me connaissent, et savent quels sont les vrais devoirs, quelles doivent être les principales préoccupations d'une mère, tous ceux-là m'ont rendu ou me rendront justice...

Pierre, en silence, endossait le veston blanc, rayé d'imperceptibles filets bleus, se coiffait d'un panama bossue à la mode estivale. Pensif, il baisa Mme Urtrel au front.

— ^e crains rien... j'aviserai... Et en tout cas...

Un g^este ébaucha sa pensée... Mme Urtrel comprit: le cher g^arçon serait prudent... Une jouissance org^ueilleuse flatta son vieux cœur tendre... Elle admira Pierre de rester maître de lui, en aimant... Habituée à la soumission féminine, qu'en ce qui la concernait, elle, Sophie Urtrel, tant de revanches compensaient, elle s'émerveillait, intérieurement, de voir cet aigle né d'elle évoluer hautain, et passionné pourtant, au-dessus des faibles colombes en émoi.

— Va, fit-elle, en rendant le baiser... à tout à l'heure ; dis à Joséphine que je n'arriverai que pour diner.

Pierre, dehors, consulta sa montre. Cinq heures et demie... Le Palais, aujourd'hui, avait fini tard.. . Ces demoiselles, là-bas, devaient le maudire!... 11 eut la vision d'un tennis lang^uissant, maussade sans lui, et sourit... Il était bon de se laisser désirer... Faire attendre les dames, quelquefois, était habile tactique...

— Pierre ! . . .

La voiturette de Jacques Letanneur le rasait, s'arrêtait devant lui, avec une trépidation ronflante. Ça tombait à pic. . .

— Je vous enlève?

— Volontiers...

— Vous alliez à ximfreville?... Moi aussi... Une course à expédier, rue de Darnétal... Ving^t minutes, au plus.

— Parfait!

Il s'asseyait à côté de Jacques... Penché vers son levier, l'autre main à la roue de direction, ring^énieur remettait la machine en marche. Elle vibra toute, grrondante, puis fila, dans un sifflement de vitesse . . . Sacré Letanneur ! . . . Ça rendait, la science industrielle... Qu'est-ce qu'elle avait coûté déjà, cette auto?... Quatre mille? et un moteur de 1903... C'était rudement ag^réable, de pouvoir se passer ces fantaisies-là ! Jacques avait de la veine... Ing^énument, Pierre l'envia. 11 s'enquit, avec cordialité, du persistant souci de son ami. Car tout en jalousant « le chouchou de la tante » , il subissait l'ascendant de cette nature droite et ferme. Et puis les demoiselles Yvelain étaient vraiment sympathiques.

— Mlle Rose va mieux?

— Merci, vous la verrez sans doute tout à l'heure avec Jacqueline... Elles dinent à Amfreville, ce soir... Mme Luguehais-Vaug^loy a voulu fêter la convalescente...

— Bravo! dit Pierre.

— Ce sera la première (jrande sortie, depuis avril...

— Quelle absurde alerte ! . . .

Cette maladie de Rose Yvelain,— rien d'abord, un simple refroidissement, g^ag^né en quelque course charitable, et qui, nég^lig^é, tournait au point pleurétique, à une pneumonie double retenant la vaillante fille six semaines au lit, puis à la chambre, — Pierre, à la vérité, ne s'en était que médiocrement soucié, tant que le dang^er avait été g^rave et Jacques inquiet. Le hasard, — oh! rien crue le hasard, évidemment, — avait fait qu'il avait eu peu d'occasions de rencontrer alors Letanneur, et lui-même, absorbé par Favatar de sa crise sentimentale, — c'est ainsi qu'il décorait sa volteface, d Hélène à Luisa, — il n'avait pu s'intéresser aux préoccupations de sa tante, attristée de voir souffrir ces personnes qu'elle aimait, sans qu'elles lui fussent pourtant rien... Après tout, venait-elle de manifester tant de g^entillesse à sa propre famille, au moment où les intérêts les plus g^raiids?... Jacqueline, et le chagrin qu'elle devait ressentir, Pierre ne s'était pas davantag^e attardé à ce détail. Si aux rencontres de la jeune fille, il éprouvait quelque agrément, si elle lui apparaissait alors aimable, c était uniquement à son ég^oïste point de vue, pour le divertissement, l'espèce d'émotion lég^ère qu'il en tirait. D'elle, de ce qu'elle pouvait éprouver, en dehors de lui, il n'avait pas la curiosité d'y penser. Il était, par-dessus tous, de ceux dont on dit : « Loin des yeux, loin du cœur. »

Rose hors craffaire, Letanneur redevenu g^ai, criinmeur égale, Pierre avait alors déployé toute sa bonté naturelle. Il prenait, au maria^je forcément remis, — ce serait pour l'automne, — à la santé chaque jour raffermie, aux désirs de la malade, l'intérêt le plus vif; s'il ne s'était pas présenté chez Mlles Yvelain, c'était par discrétion,.. Que Jacques les assurât de son affectueux respect, de son dévouement!... Une ou deux fois, depuis, il les avait rencontrées, à Amfreville, maintenant que le soleil de juin hâtait le rétablissement... Et il avait été ce qu'il était d'ordinaire, avec les femmes qu'une qualité quelconque, fortune ou charme, rehaussait, — le plus attentionné et le plus g^alant des hommes. Séduction que Mme Lug-uehais-Vaugloy elle-même de nouveau subissait, sans en être dupe... Pierre, sa déception oubliée, avait fait sa paix... Il avait eu — justement un jour où Rose et Jacqueline faisaient visite à la tante, et où il était resté, après elles, — une explication loyale. . . « Sa chère tante avait eu raison... Elle avait lu au fond de son âme... Il la remerciait de lui avoir évité une irréparable erreur... Elle serait son guide désormais... » Une restriction mentale avait excepté, néanmoins, delà confidence, tout projet Ferro... On n'était pas encore assez certain que la fortune de Luisa permettrait de se passer des subsides de

Mme Lug^uehais-Vaugfloy, au cas où une nouvelle lubie de celle-ci... Terrain dang^ereux, qu'il valait mieux réserver!

L'auto longeait le boulevard Gambetta, laissait à droite le champ de manœuvres^ vide à cette heure, et les masures du faubourgs Martainville étalant leur lèpre, sous les pentes pelées du Mont- Garg^an. Pierre s'était mis à parler avenir, expliquait sa conception largue, le mariag^e tremplin, l'argent clef des carrières... L'ingénieur répondait de brèves paroles, tout à la conduite de la volante machine, où se prolongeait son active, adroite volonté... Il cria soudain :

— Eh! l'homme !

Un misérable, — à la figure noire de crasse et de charbon, où le blanc des yeux luisait^ un peu hagard , traversait la voie large , en courant, comme à la rencontre de l'auto. Letanneur n'eut que le temps d'imprimer un brusque à-gauche. La voiture, lancée, hésita, vira enfin. Foudroyante seconde, où tous deux avaient vu l'accident, riiomme à terre, une bouillie de sang. . . Letanneur arrêtait court, emporté à quelques mètres de l'imprudent. Retourné, debout dans la voiturette, il l'invectivait en gesticulant. Il avait une voix rauque d'angoisse.

— Vous m'aviez va!... Vous ne pouviez pas faire attention?.. .

L'homme se taisait, buté, les yeux rivés au sol. Ses mains noueuses tressaillaient.

— Vous vouliez vous faire écraser peut-être?. . . Renverser, n'est-ce pas ?= . . Une bonne indemnité?. ..

— Quelle brute ! criait Pierre.

Un reg^ard de rage souffrante se leva, affronta, du fond de la « brute, » du tréfonds de cette pauvre chose humaine, la voiturette puissante, les heureux, les riches qui la montaient, participaient de son luxe, de sa force... Pierre g^êné tourna le dos en maug^réantet Letanneur, haussant les épaules, se rassit, réactionna le moteur. Il était si bouleversé que la colère primait en lui la pitié, — car il étaitdoux à ceux qui souffrent, même quand ils ont mérité leurs souffrances... Et savait-on si celui-là?...

Pierre éleva le premier la voix. N'était-ce pas à vous dég^oùter de la charité? Certainement, cette canaille voulait se faire casser quelque chose, réclamer après une pension à vie, la forte somme... Il flétrit les mauvais penchants de certains ouvriers; l'alcoolisme, la débauche, une misère dont souvent les victimes seules étaient responsables, abrutissaient tout un bas peuple... Et toutes les belles théories de Jacques n'y feraient rien ! . . . Il y avait des niveaux si inférieurs que rien au monde ne les pourrait relever... Jac-

qiies, qui avait repris possession de lui, objecta :

— Faut-il conclure à s'en désintéresser absolument? Un tel point de départ, mon cher, risquerait de précipiter tant dlieureux de la terre, des fortunés, comme vous et moi, à une indifférence vers laquelle nous n'avons que trop de pente, sinon à une hostilité dont pourraient naître des maux pires encore... Reg^ardez cette rangée sinistre...

Il désig^na une quarantaine de loqueteux, vieux courbés, sorcières en guenilles, qui, devant la grille de la caserne Jeanne-d'Arc, faisaient queue.

— Et nous les remarquons par hasard, parce que nous passons là... Je crois que nous ne nous penchons pas assez souvent, nous tous que le hasard d'une naissance ou la chance d'un succès a élevés, sur ceux d'en bas, l'effrayant dessous de la société...

Jacques avait mis l'auto à la petite vitesse. Elle longreait les murs jaunâtres, le trottoir de la caserne. En silence, ils contemplaient l'étrangle spectacle. Mendiants de profession, chemineaux, pauvres résig^nés ou honteux, la file patiente étendait au soleil ses faces trag^iques et ses corps las. Maugrées de poils g^ris, de barbes rudes qui les faisaient bestiales, ces faces hâves, jaunies de bile, disaient les jours sans pain, les nuits sans g^ite, les semaines de privations et les mois de famine. Les yeux n'avaient plus qu'une expression

terne, usée, où le servile sourire comme Tamère rancœur ne s'animaient qu'à peine. Quelquesuns seuls levaient un reg^ard aig^u, de narquoise ou harg^neuse bravade.

Cuites de soleil, lavées de pluies, les joues blêmes et les poitrines hàlées tremblaient la fièvre ou toussaient creux. Beaucoup n'avaient plus d'à(>e, montraient, à travers les trous de leurs vêtements, des bras secs comme des cordes, des jambes encroûtées de plaies. Et ces vêtements faisaient peine, comme ces visages faisaient peur. Les pantalons tireboucbonnants, les vestons élimés et verdàtres, les redingotes grotesques, toute une défroque de rebut, déformée, étriquée, flottante, étalaient les charités de hasard, les larcins aux étalages de friperie, l'humiliant destin de vieillir sous cette misebas bourgeoise, comme sous une déshonorante livrée. Les savates éculées, les bottes crevées, semelles nouées d'une ficelle et bouts perdus, les pieds nus et cendreux évoquaient les routes de poussière, le ruban qui sinue et s'allonge, l'ornière traîtresse, la boue tenace.

La plupart serraient contre eux d'anciennes gamelles, les unes sales et rouillées, d'autres astiquées au contraire, après chaque repas. On voyait des vieilles avec des assiettes ébréchées, des pots sans anses, une casserole relevée sur quelque

tas d'ordures. Plusieurs étaient assises à croupeton, laissaient couler Theure avec sérénité... Des habituées sans doute.

— Qu'est-ce qu'ils font là? s'enquit Pierre... Et comme il avait des lettres, il ajouta, philosophe : — On pense à Baudelaire : « Débris d'humanité pour Féternité mûrs!... »

— Ils attendent que les soldats aient mang^é, dit Jacques... Après la distribution de la soupe, on leur portera les restes... A toutes les grilles de casernes, c'est la même chose, matin et soir...

— Voilà vingt ans que j'habite près d'ici, c'est la première fois que je vois ça... Je ne me doutais pas qu'il y eût tant de misère...

Pierre lavait constaté, souvent, quand, rue de la République ou rue Grandpont, quelque ouvrier sans travail le frôlait, de sa cotte sale, de ses mains pendantes et noires : Rouen, comme toutes les grandes villes industrielles, cache sous la riche surface, sous l'élégante population flânant le long des vitrines claires, ou filant sur les chaussées, au trot des steppeurs, au teuf-teuf des autos, toute une populace besogneuse et morne. Mais c'était là nécessité sociale : de dérisoires salaires courbaient, sur de durs métiers, ou sous les pesantes charges, des épaules d'hommes et de femmes, lesquels naissaient, vivaient et mouraient à la peine; des espèces de femelles,

vicieuses de nature ou d'habitude, s'entassaient sous ces sombres hangars de concasseuses d'anthracite; saouls de fatigue et titubant d'alcool, on voyait les portefaix du port, les débardeurs joncher, aux soirs d'hiver, — par les nuits d'été, d'étoiles, ça allait encore, — le pavé blanc de gel; ils s'allongeaient sur les marchandises entas, tapis sous les bâches durcies, ou s'empilaient, corps à corps, — ça tenait chaud! — dans les wagons, à l'aube semés de vermine... Ces gens-là, saturés d'alcool, n'alimentaient que de cette fièvre leurs courtes vies violentes; ils dînaient d'un quignon de pain, grignoté debout, ou de portions prises à crédit, — sans cela remerciés! — à ces cantines tenues par de riches patrons, qui se remboursaient à la paye... Qu'y faire? Parbleu, tout cela, il le savait bien, et que parfois on trouvait de ces malheureux, — sur le quai du Mont-Riboudet où s'alignent les tonneaux des grandes distilleries, — assommés le matin, auprès delà pièce vrillée, bue à même... Après?

Qu'espérer de cette foule paresseuse, dont la plus grande partie s'enivrait tous les soirs dans les bouges des rues Saint-Éloi, des Gharettes, de la Savonnerie, s'imbibait de vitriol au quartier Martainville, s'en allait tous les lundis, par bandes, cuver leur fête au Ghamp-des-Oiseaux, la prolonger sous les tonnelles, à grands renforts

(le cervelas, et de « petit sou! » Ah! ces « petit sou » qui en coûtaient trois, ces bols où sous couleur de café on versait, à ces g^osiers brûlés, un dixième de mixture noire et le reste d'eau-de-vie pure!... Oui, Falcoolisme, tare de la g^rande ville normande, vice dég^radant qui... Des phrases bien faites s'arrondirent dans sa cervelle. Beau thème, qu'il développerait avec une éloquence documentée, si jamais, à la tribune...

L'auto avait repris sa course, dévorait Fespace; les g^rands jardins de l'Hospice gfénéral s'étendirent. Une ombre verte tomba, du dôme mouvant de l'avenue. Jacques parlait.

— L'alcoolisme sans doute... Et aussi le surpeuplement des quartiers de FEst, la fourmillante promiscuité des g^aletas insalubres, dans cette régrion moisie par les eaux des ruisselets : Eau de Eobec, Saint-Maclou, Saint-Hilaire... Il faudrait jeter bas cette pouillerie, reconstruire!... Mais ça ne ferait pas rouvrir tous les établissements que la crise industrielle a fermés, les teintureries, les filatures... Et cela n'augmenterait pas non plus les quelques centimes, le honteux salaire de famine dont vivent des centaines et des centaines de femmes, réduites à la confection à domicile, à tailler et à coudre, coudre, les pommettes brûlantes, et l'estomac criant...

Le terrible problème, Jacques ne lui voyait,

non plus que Pierre, ni complète, ni prompte solution. On ne refait pas, en un jour, des siècles crég^oïsme et d'iniquité. Il faudrait pour que la société, à défaut de Ihomme, s'améliorât (car on ne perfectionnerait jamais qu'une minorité, — qu'elle fût la plus nombreuse possible, voilà tout!) il faudrait des siècles encore. Mais où l'avocat se consolait de mots, le savant se confiait, de tout cœur, au développement de la science, aux bienfaits d'une morale tolérante et haute. Consciencieusement il cherchait, dans l'application d'un socialisme raisonné, — dont l'idéal comme la pratique tenait dans ces deux mots : solidarité humaine, — d'humbles, d'utiles secours. Il montra les bâtiments dispersés de l'hospice, dans le profond feuillage :

— En attendant plus de justice sociale, une plus heureuse répartition des forces créatrices et de leur production, voilà bien quelque remède... Mais si faible! Savez-vous ce qu'a dépensé le bureau de bienfaisance, l'an dernier? Plus de quatre cent mille francs, et combien d'infortunes ont été assistées? Un peu plus de sept mille... Et en dépit des milliers de secours médicaux, en dépit de cinq cent mille kilos de pain et de cent vingt mille litres de lait distribués, combien de petites tombes auront été creusées, combien la fosse commune aura-t-elle englouti avant l'heure!... Ça

me fait froid dans le dos, moi, quand j'y pense. . .

Pierre songeait : Quatre cent mille francs, rien qu'en secours officiels, et, sans parler de la charité privée, de tout le flot d'or qui par le canal Glosse ville, le vaste système des oeuvres catholiques, s en allait se perdre dans cet abîme toujours ouvert... c'était à décourager la meilleure volonté! cétait trop triste! Mieux valait n'y pas penser. Y penser le moins possible, en tout cas... Depuis que le monde était monde, c'était ainsi. Il y avait, il y aurait toujours l'envers des choses, et l'endroit. Il fallait en prendre son parti, ne pas voir trop morose, si Ton pouvait. L'argent ne parvenait pas à assurer le bonheur de tous. Constatation rigoureuse... Si Letanneur, ou lui Pierre engloutissaient en aumônes ce qu'ils avaient amassé hier, ce que leur apporterait demain, le monde en serait-il moins pauvre? De même s'évaporeraient les milliards d'un Vanderbilt, d'un Rothschild, sou à sou, sans bénéfice... Alors?... Plus il y réfléchissait, moins il voyait de solution... Il se cala aux coussins, résigné.

Quand la voiturette stoppa devant la porte d'Amfreville, le quart de six heures sonnait, à la grosse horloge encastrée au fronton d'un pavillon, dans l'usine. Pierre sautait, d'un bond léger, entrait, s'époussetait chez le concierge, tandis que Letanneur, d'une courbe hardie, repartait, s'enfonçait

à travers les bâtiments d'exploitation, où il avait affaire. Du lustre redonné au cuir roug^e de ses souliers plats, Pierre, d'un reg^ard circulaire, enveloppa la pelouse... Les vieilles dames sous les platanes, bon... Charlotte Trapier et Luisa au banc des sapins, parfait .. le tennis en plein mouvement de robes claires, ail riglul ... Et, délibérément, il s'en vint au g^roupe des platanes, pour le baisemain ag^réable à la majesté des mères... Il posa des lèvres respectueuses sur le front de Mme Lug-uehais-Vaugloy, affectueusement offert, et fit la commission de Mme Urtrel. Il n'était pas mauvais que l'on vit l'union intime, la cordiale entente de famille.

Ce devoir accompli, il s'en fut vers le g^roupe des sapins. Les jeunes filles l'accueilHrent par de familiers bonjours, des rires où sonnait une coquetterie. Il plaisanta, de railleries caressantes, des compag^nes de cotillon, salua très bas Charlotte Trapier, avec une politesse détachée Mlle Ferro... — Soyons diplomate ! Ah ! si les Affaires étrang^ères ne l'avaient pas dédaigné, jadis!... Luisa lui riait à la dérobée, de tout son visag^e illuminé, de ses lèvres muettes, de ses reg^ards g^uetteurs. Dig^ne, mais rehaussé de cette adoration secrète, il fit mine de ne s'occuper d'abord que de Charlotte.

Il la revoyait pour la première fois de l'été. Mlle Trapier venait de faire un long- voyage, en

Italie et en Autriche. Souffrante à la fin de Thiver, elle avait été passer avec sa mère le mois de mars à Bordi^jbera, avril à Florence, puis mai à Tienne, chez ses parents. Elle revenait plus forte, frêle toujours, avec un peu de rose aux joues, et — ji^igea Pierre , — davantage de chair aux épaules. Ils causèrent des villes étrang^ères, des particularités de mœurs, de Toblig^atoire thème des musées. Elle avait le mot juste, une observation preste qui amusèrent Pierre. Il se sentait d'autant plus en repos, en liberté, qu'absente de Rouen au moment de la tapag^euse rupture avec les Josserant. Mlle Trapier devait tout i^jnorer de Fhistoire réelle. Et puis, elle n'avait jamais aimé beaucoup Hélène, Pierre le savait, et cette certitude, jointe à l'intuition que par seul instinct de femme elle devait n'être point fâchée de l'échec d'une concurrente — Charlotte aussi était à marier! — lui donnait une aisance conquérante. Il fut spirituel, empressé. Dans son besoin déplaire, il oublia presque Luisa. Elle en blêmissait, de fureur contenue.

Il s'en aperçut, et aussitôt redoubla d'amabilité pour lautre. Un peu de jalousie aig^uillonne l'amour... Il rattraperait cela, pousserait l'avantagée, tout à l'heure... Mais Mme Trapier de loin faisait sig^ne à sa fille. Le moment du départ était venu. Pierre en avertit Charlotte, qui, tout à la

distraction de conter ses après-midi de Vienne, s'arrêta, roiig^issante. Il la raccompagna vers les platanes... Un clin d'oeil rapide lui montra le désappointement de Luisa ; elle mordillait un mouchoir de dentelles, en feignant de s'essuyer les lèvres... Une joie méchante transporta son amour-propre. Il l'aimait pourtant, à sa façon.

Mais, sous les platanes, dont les Trapier s'éloignaient, reconduits par l'oncle Jules, une nouvelle venue le retint. C'était Jacqueline Yvelain, qui, de l'autre côté de la pelouse, arrivait à pas lents, côte à côte avec Letanneur et Rose. Mme Luguehais- Vaugloy allait au-devant d'eux, faisait asseoir Rose à sa droite, dans le fauteuil abandonné par Mme Trapier. Elle tapotait le coussin, s'inquiétait : — Etes-vous bien, ma mignonne?

Le beau visage la remerciait, d'un chaleureux élan de gratitude, aux yeux qui rebrillaient de santé, d'énergie gaie. Pierre s'emparait de Jacqueline. Et sans plus penser le moins du monde, cette fois, à celle qui là-bas, vers le banc lointain, douloureuse, enrageait, il fut de nouveau tout esprit, et tout empressement. Mais ce n'était plus avec la même légèreté banale, la même indifférence foncière. Il s'écoutait moins parler, entendait mieux la voix jeune, la voix sonore qui répondait. Il trouvait au jardin vaste, au soir tombant, une tiédeur plus pénétrante, une gravité

plus douce. Il se sentait meilleur, incliné à Tindulg^ence et à Fattendrissement. Il en oubliait le souci des attitudes élég^antes, de la desséchante blag^ue. Il cessait de voir Tencombrante imagée que l'horizon, perpétuellement, lui renvoyait, le reflet de ce moi dont il emplissait ciel et terre. Il aperce- A ait la g^racieuse forme qui devant lui respirait, riait, embaumait, le vivant bonheur qu'était Jacqueline.. . Il n'apercevait pas, en revanche, certain reg^ard furtif, mais satisfait, dont Mme Luguehais- Vaugloy par moments les enveloppait tous deux.

Il ne fallut rien moins, pour frapper son attention, qu'un incident assez singulier. Une gfouvernante angolaise, celle des petites Glosseville junior, — car la dame de compag^nie de Mlle Ferro était là, Pierre avait vu son canotier bleu se promener à l'écart, mélancolique, — accourait, avec une rapidité insolite. Elle s'excusa près de MmeLuguehais-Vaug^loy, dit, avec son accent g^uttural :

— Mme la marquise attend tout de suite Mlle Ferro.

On appelait Luisa, qui, surprise, se hâtait, prenait congre. Et aussitôt les conversations reprirent, — ce bavardag^e où résonnait Téternelle duperie des autres et de soi. Les voix vieilles ou jeunes, les voix chantantes ou fatig^uées montèrent, toutes petites, dans le resplendissement de la chaude journée finissante, 1 immense coulée d ordu soleil oblique.

Trois jours après, Pierre, à Fheure du diner, se morfondait seul, dans l'étroite salle à manger. La persienne relevée, les fenêtres larg^es ouvertes laissaient entrer à flots lumière et chaleur, qui faisaient étouffants les murs chocolat, peints en lambris de faux bois, le plafond bas, orné de pâtisseries prétentieuses. Pierre détesta la médiocrité de ce lieu. Le rayonnant décor que de leur troisième étag^e ils surplombaient, comme d'une cag^e à mouches, loin d'ouvrir à ses yeux de reposantes perspectives, ne lui rendait que plus amer d'habiter dans un logis indigne de lui. Les boiseries blanches et dorées de Saint-Aignan s'évoquèrent, la familiale et vaste pièce d'Amfreville même, avec l'entourage du parc seigneurial ou des jardins soignés. Il imaginait là une existence facile, il y respirait l'air chaud du soir, l'odeur des massifs verts et des corbeilles fleuries — regards clos à l'admirable tableau déroulé devant lui : le fleuve étalant son eau pourpre et dorée, en molle courbe, au pied des coteaux roux, découpés net sur l'azur; le hérissement des mâts, les péniches vertes et noires, la vie marchande du quai ; à

perte de vue la ville étincelante de vitres, dentelée de clochers et de flèches, fumante des mille hautes cheminées d'usines; et sur tout cela, le poudroiement d'une impalpable clarté, la gloire paisible du jour qui meurt.

Il g^rommela :

— Maman est en retard... Et Dieu sait quelles nouvelles elle va rapporter!

Il ouvrit un vieux journal, au hasard. Les lignes dansèrent, devant son attention préoccupée. Il suivait, à travers les mots vides de sens, sa pensée... On ne savait rien, que ceci : M. Ferro était mort, cinq jours auparavant, d'une attaque d'apoplexie; on l'avait trouvé renversé, déjà froid, sur une banquette de wagon, entre la Havane et Matanzas. La gouvernante anglaise, en venant chercher Luisa vendredi chez la tante, avait conté ce détail, le seul que donnât la dépêche envoyée de Cuba... Rien d'autre... Existait-il un testament? Luisa avait-elle été préalablement reconnue?... Tels étaient les deux pôles entre lesquels allaient et venaient les idées de Pierre, comme la paille de fer aux aimants. Le deuil de la pauvre petite, question secondaire. Elle avait si peu vu son père, elle se consolerait vite! Cette mort même, à tout prendre, — si les événements suivaient le cours désiré, — Pierre n'y voyait pas motif personnel à s'attrister. Au

contraire. Il se trouvait débarrassé d'un beaupère qui à la vérité n'eût sans doute pas été gènant, mais dont les volontés — après tout, il eût tenu la bourse — pouvaient être intempestives... Qu'il se fût marié, par exemple, et que d'autres enfants... Gomme cela, au moins, Luisa entrait en possession immédiate de toute la fortune. . . On ne dépendait plus de personne... Avantagées qui compensaient bien la douleur de la perte... Seulement, voilà... M. Ferro avait-il eu la présence d'esprit de réglera temps, en bon père, ainsi qu'il le devait, l'avenir de sa fille? Quand les testaments n'étaient pas rédigées d'une façon absolument conforme à la loi, quand leur teneur prêtait à équivoque, à discussion... va te promener! Pas de procédure plus embrouillée que celle des liéritag^es. C'était cela, le vrai maquis... Hum! Sa mère tardait bien.

Ils avaient, d'un commun accord, décidé cette démarche. Un petit carton, encadré de noir, reçu le dimanche matin, leur avait notifié qu'en raison du malheur qui mettait en deuil sa famille, Mme la marquise de Glosseville suspendait à cette date même ses réceptions bi-hebdomadaires. Impossible de se présenter, dans la journée, comme Pierre comptait le faire, pour offrir des condoléances. Il n'était pas assez intime, et une telle visite eût compromis, sans résultat appré-

ciable, Mlle Ferro. Mais sa mère pouvait très bien toucher barre à Saint- Aignan, sous prétexte de renseignements à porter : Mme Urtrel, depuis quelque temps, avait été nommée secrétaire du Petit-Sou des Écoles chrétiennes, dont Mme de Glosseville était une des dames patronnesses, et justement il v avait eu, ce matin, une réunion du Conseil d'administration, à laquelle la marquise avait manqué. Mme Urtrel, une fois dans la place, se rendrait compte, échang^erait ses renseig^nements, contre d'autres. . . Qui sait? peutêtre pourrait-elle voir Luisa, lui dire la part qu'ils prenaient...

Il sursauta. Une clef tournait dans la serrure, à la porte d'entrée. Mme Urtrel parut. Le visag^e ne disait rien de bon ni de mauvais. Elle avait très chaud, se tamponnait le front, où la sueur perlait.

— Eh bien? dit Pierre...

— Eh bien. . . Rien, rien encore. Il faut attendre la lettre du notaire... On a bien demandé, de Saint-Aig^nan, des détails par dépêche... Mais tu comprends que cette demande, par convenance, s'est bornée à réclamer des éclaircissements sur l'accident même. . . Quant aux mesures prises, à la question du testament, ces règ^lements d'affaires ne se feront que par lettres... Patience!... 11 faut attendre.

— Attendre ! s'exclama Pierre. . . Au moins, as-tu pu voir Luisa?... Et quelle figure a la marquise?...

— J'ai vu Luisa. La pauvre mig^nonne fait peine. Elle a des poches sous les yeux, les paupières roug-ies.. Sa gentille frimousse n'est pas faite pour les larmes !... Elle commence à se reprendre un peu, d'ailleurs... On est parfait pour elle... La marquise, le marquis... D'une bonté, d'un tact.

— Ah ! dit Pierre, dont le visage s'éclaira. Alors on la traite...

— Oh ! tout à fait en fille reconnue, en grande personne dont le chagrin mérite de tendres consolations, et la situation les meilleurs égards...

— Il n'y a pas de doute, conclut Pierre, elle hérite !

Rasséréné, il prenait le chapeau des mains de sa mère, la conduisait jusqu'à sa chambre, affable. Il se sentait faim. L'horizon, diapré de nues mauves et violettes, s'agrandit, de tout son espoir. En attendant que Mélanie servit, il passa sa joie en caresses sur la chatte ; Jouffle dormait, blottie en boule, sur une chaise cannée, — c'était plus frais que les coussins ! Elle fit le gros dos, ronronnante, surprise, puis joueuse; elle répondait aux agaceries, ventre à l'air et pattes repliées. Elle écarquillait ses gros yeux ronds, tout en filant son rouet, et son clair regard verdàtre, posé si;r

Pierre, semblait dire : » Qu'est-ce qu'il a donc? » Deux semaines passèrent, aux journées lourdes, écrasées de chaleur. Pierre, en dehors des audiences dont il ne se pouvait dispenser, et des tennis du vendredi, moins suivis par cette canicule, ne boug^eait pas de l'appartement. Ses heures se consumaient en rêveries, en regrets de ne pouvoir joindre Luisa... Lui écrire? Mais si la lettre était interceptée... et le mot le plus banal, surpris, ne paraitrait-il pas significatif?... Quelle impatience de demeurer dans cette incertitude odieuse!... Le sentiment que l'attente cesserait bientôt, que dans quatre, trois, deux jours peutêtre il serait fixé, loin d'alléger son malaise, l'appesantissait presque. . . Savoir ! . . . Et si la nouvelle n était pas celle que les prévisions les plus légitimes lui permettaient d'espérer?. . . Si Mlle Ferro n'avait d'autres droits à ce nom qu'une tolérance d'usage. . . Si son père était mort intestat. . . ou si l'on ne retrouvait que de vieux testaments. . . ou si?. . . Mme Urtrel partageait son angoisse. Retomber à rien , après ce beau rêve!... Quelle lamentable déception!... Non, cette nouvelle blessure, après l'autre, ce n'était pas possible...

Le débat qui tourmentait ces deux âmes se poursuivait, identique, en d'autres âmes, à Saint- Aignan. Dans les chambres somptueuses de Luisa et de ses cousins, comme dans le bourgeois appar-

tementde Mme Urtrel, les mêmes préoccupations entretenaient, au fond des cœurs, un feu sombre. Il couvait sous la cendre, invisible, prêta éclater, inattendu.

Tandis que la marquise et son mari tenaient conseil, envisageant l'éventualité, des plus possibles, où M. Ferro, comme tant d'hommes que la mort surprend, n'aurait point pris ses précautions, Luisa, nature molle et caractère léguer, séchait déjà ses pleurs. Sa coquetterie renaissait, s'alarmait de ses traits tirés, de ses yeux roug;es. Un conseil d'être jolie lui venait du miroir repris, sans cesse en main. Elle humectait ses fins mouchoirs de parfums violents, d'eaux réconfortantes, s'en rafraîchissait le visag^e. Gomme une cire malléable, elle se prêtait à l'ordre des choses, aux commandements du destin. En elle se résig^naient la docilité fataliste, l'humeur changeante de sa race... Mort, celui qu'elle avait si peu connu, et tant aimé! Le ranimerait-elle?... Gela, c'était le passé. Un larg-e, libre avenir s'étendait à présent, un ciel sans bornes, resplendissant d'amour et de richesse...

Elle eût voulu voir Pierre, puiser dans le désir, la tendresse de ses reg:ards, une force nouvelle, une joie inconnue... Si elle avait souffert, une minute, de ses taquineries l'autre jour, elle n'en g^ardait qu'une soif plus g^rande de sa présence, la

crainte d'avoir déplu , lardente volupté de plaire. . . Ses cousins ne pourraient trouver mauvais que, libre de sa fortune, sans attaches sur la terre, elle épousât le fiancé de son choix, celui en qui elle sentait la plus sûre passion... Ils étaient si bons pour elle, lui marquaient, dans son chag^rin, tant de grave amitié! Guy lui-même, avant de repartir pour Gastelnaudary, n'avait pas insisté, maintenant qu'il la savait riche à millions, maîtresse d'elle-même, sur les anciens projets d'union. Elle appréciait cette délicatesse. Elle leur était reconnaissante, à tous, de leur compassion, n'attendait que l'arrivée de la lettre du notaire, pour leur témoigner, avant tout règlement de comptes, — par le don spontané, aux œuvres de la marquise, d'une somme considérable, — son affectueuse g^ratitude.

La lettre lint enfin, un matin.

Ce fut Mme de Glosseville qui l'ouvrit. Si habituée qu'on la vit à dominer les mouvements de son âme comme à composer son visag^e, l'émotion fut si forte que la femme de chambre, en train de rang^er, s'en aperçut, demanda, inquiète :

— Madame se trouve mal?

La marquise était debout, très pâle, devant son haut pupitre à écrire. L'enveloppe, hâtivement déchirée, traînait à terre; la lettre tremblait au bout des longes doig^ts secs. Elle respira un flacon

de sels, tendu en hâte, dit d'une voix encore chang^ée, plus ferme déjà :

— Faites prévenir M. le marquis que je désire lui parler tout de suite.

Lorsque la porte fut refermée, et qu'elle se sentit seule, Mme de Glosseville ne put contenir plus longtemps sa joie. Elle se laissa tomber dans un fauteuil, le visag^e illuminé; et les yeux au ciel, elle remercia le Seigneur. Que de charités nouvelles elle allait pouvoir faire !

Elle ressaisissait, relisait la lettre. Nul doute ! . . . M. Ferro, surpris par le mal foudroyant, n'avait pu mettre ordre à ses affaires... On n'avait retrouvé dans ses papiers qu'un brouillon de testament, remontant à trente ans, et conforme à celui déposé chez le notaire cubain, en 73, après la mort du petit vicomte de Glosseville, fils de la tante Ferro, et son seul héritier... De Luisa, pas un mot... (Et pour cause, elle n'était pas née...) Les sept millions passaient tout entiers aux Glosseville, branche ainée, au marquis, leur chef.

Il entrait précisément, en tenue de cheval, g^uêtré de jaune, et stick aux doigts. Il s'excusa, il allait partir pour sa ferme d'Houbermont, lorsque, dans la cour... Il s'arrêta net, à l'expression inusitée dont le visage de sa femme était peint. La marquise, de pâle, était devenue pourpre; les joues en feu marquaient seules, dans le visage

ramené au calme, blême à sa coutume, et dans le maintien dominé, tout l'intérieur bouleversement... Elle désig^na la lettre. Il comprit.

— Vous aviez deviné juste, murmura-t-il.

Et sincèrement, il se réjouit. Pas plus qu'à la marquise, des raisons basses ne dictaient sa joie. Ils étaient si riches déjà que nulle pensée de lucre exclusif, nulle âpre satisfaction d'avarice n'avaient rivé, n'aveug^laient leurs consciences sur cet objectif : sept millions de plus. Cet arguent, un jour ou lautre, par le mariag^e de Guy, serait rentré dans la fortune familiale... La Providence avait voulu que le retour se fit plus tôt. Que sa sag^esse en fut remerciée ! Comme Mme de Glosseville s'était félicitée d'un tel décret, en song^eant d'abord à ses pauvres, le marquis s'en loua, comme d'un heureux et juste accroissement de leur antique maison. Il en allait pouvoir rehausser la splendeur. Et la politique qu'il servait, la bonne cause traditionnelle, en recueillerait elle-même quelque fruit.

Ils se souriaient donc, d un plein accord, sur le fait même. Restait la question délicate : Luisa. Pauvre enfant ! . . . Si la volonté de son père était évidente, si le testament unique prouvait l'intention formelle que l'argent passât entier aux héritiers les plus dignes, à la vraie famille, il n'en était pas moins probable que M. Ferro, s'il eût vécu, eût pris, en faveur de sa fille naturelle,

telles dispositions qui continuassent à lui faire une vie largue, ouatée... Il l'aimait, cette malheureuse, et, s'il n'avait pas jug^é bon de la lég^itimer, de lui transmettre millions et nom, du moins lui eùt-il assuré, certainement, quelque douaire... une somme quelconque... un don suffisant...

Ni l'un ni l'autre, dans leurs suppositions, n'allaient jusqu'au bout. Cette hypothèse que, bien que l'accident imprévu eût à jamais rendu mystérieuses la pensée intime, la volonté du père, il convenait néanmoins d'admettre : — qu'aimant sa fille comme il l'avait manifesté du reste, il se réservait peut-être de régulariser la situation de Luisa, de 1 instituer sa lég^a taire universelle? — cette inconvenante et folle hypothèse, ils n'eurent même pas besoin de l'écarter. Elle ne leur vint à l'esprit, en effet, ni à l'un, ni à l'autre.

Sans doute, elle leur était venue nag^uère, et plus d'une fois. Ce n'était pas sur une autre base qu'était même, à vrai dire, fondé le projet du mariag^e de Luisa et de Guy. Mais, maintenant, voilà que la base frag^ile s'était effondrée. On se trouvait en présence d'un fait. Ce n'était pas Luisa, c'étaient eux qui héritaient des millions de M. Ferro. M. et Mme de Glosseville étaient des esprits positifs. Ils se pHaient, sans discussion, à la réalité, à l'évidence. Elles n'étaient pas ici

douloureuses, ni tout à fait imprévues. Aussi bien y étaient-ils accoutumés déjà.

Mme de Glosseville, pour rendre Télog^e, avoua :

— Et vous, mon cher ami, vous avez eu un tact divinatoire en conseillant à Guy le silence, ou des phrases qui n'eng^ageaient à rien, lorsque, avant de partir pour Gastelnaudary, il a pris congé de Luisa... De la sorte nous n'aurons pas à paraître nous retirer puisque nous ne nous sommes pas avancés... La pauvre enfant est elle-même trop bien élevée, elle a trop de bon sens pour ne pas comprendre que d'anciens rêves, des projets en l'air ne sont plus de mise, ne cadrent plus avec sa situation actuelle. Elle sera la première à nous approuver, lorsqu'elle sera revenue de son désappointement, car je suis sûre, hélas! qu'elle ne se doute de rien...

— Je vous laisse, dit le marquis, le pénible devoir de la mettre au courant.

— Je m'en chargée...

Ils se turent un moment. Déliés, par leur discrétion récente, et bien plus encore par la force même des choses, de « ces anciens rêves, ces projets en lair » auxquels il n'avait pas dépendu d'eux que l'avenir donnât corps, ils s'en détournaient, d'un seul mouvement, sanshâte méchante, mais avec une détermination froide, un sens juste de la vie, un dédain des vaines sentimentalités.

Ils biffaient, crun trait, l'erreur commise de bonne foi... Gendre dispersée déjà. Passé mort, que le présent enterrait.

Le marquis, qui, tète basse, fouettait machinalement du stick SCS jambières de cuir, releva le front :

— Ne pensez-vous pas qu'il serait digne de nous, conforme aussi aux secrètes pensées de notre g^énéreux cousin, de faire pour la pauvre enfant, — car elle n'est pas responsable devant Dieu du malheur de sa naissance, — ce que son père, sans nul doute, eût fait lui-même, si la mort. . .

— Certainement, dit Mme de Glosseville, avec élan. Fixez vous-même le chiffre!... Et d'abord, si vous partagiez ma manière de voir, je compte rassurer de suite cette... notre...

Elle cherchait l'appellation la plus convenable ; elle avait épuisé les qualificatifs pitoyables, failli dire : notre chère cousine... Luisa tout court lui parut mieux.

— Je dirai à Luisa qu'elle se considère toujours comme de la maison. Elle ne cessera pas de trouver, quoi qu'il arrive, une place à notre feu, et à notre table. M. Ferro nous l'avait confiée. Nous la g^arderons, tant qu'elle voudra...

Le marquis baisa la main de Mme de Glosseville.

— On ne connaîtra jamais les ressources de votre cœur !

Puis, se redressant, il proposa, du seuil :

— Que penseriez-vous de cent mille francs? Elle répondit :

— C'est la nuance même.

Et tous deux se séparèrent, contents de la vie, et non moins d'eux-mêmes. Il restait à Mme de Glosseville le moins ag;rêable de la tâche : avertir Luisa. Sous la sécheresse apparente de sa conduite, elle cachait une sensibilité mesurée, mais réelle. N importe, elle n'avait jamais reculé devant l'accomplissement d'un devoir. Elle s'acquitterait de celui-là comme des autres.

Elle sonna, sur-le-champ, fit avertir Mlle Ferro, — on continuerait à l'appeler ainsi, — qu'elle désirait lui parler. Le plus tôt serait le mieux... Trancher dans le vif, c'était encore le meilleur remède. La plaie se cicatriserait plus vite...

Sereine comme la justice, mais maternelle comme la bonté, Mme de Glosseville parla. Luisa, précipitamment accourue, écoutait, haletante. Les mots sonnaient à ses oreilles, comme le bruit de la mer dans une coquille creuse. Accablée, stupide, elle entendait un bourdonnement morne. Ses yeux secs, d'où les larmes, par une affreuse contraction des nerfs, ne pouvaient jaillir, contemplaient les objets familiers, les g^estes nobles de la marquise assise droite, dans une ancienne bergère dont le dossier formait dôme. Par une

absurde association d'idées, la pauvrette, machinalement, se répétait : Mme de Maintenon, Mme de Maintenon, et ces mots dénués de sens sonnaient en elle comme un g^las, sur toute sa pauvre vie écroulée, ses espérances mortes, piétinées. Les détails de la spoliation, et comment de son luxueux, de son doux rêve, elle sortait nue, la g^énérosité de ses cousins lui assurant en revanche, sa vie durant, nourriture et g^îte, et Tos à rong^er de cent mille francs, — trop pour les fantaisies d'une jeune fille dépensière, et pas assez pour la dot d'une orpheline, hier millionnaire, aujourd'hui ruinée, — elle ne comprit tout cela que plus tard, beaucoup plus tard. La vie quotidienne devait se charg^er de lui répéter la leçon, de la lui faire entrer de force dans la tête, et dans le cœur, tant et si bien que dans l'un comme dans l'autre, il n'y aurait plus rien bientôt, que cette dure, inéluctable compréhension, rien, plus rien que le vide, en vain rempli par la vie de chaque jour, la leçon amère jusqu'à la nausée.

Ces événements, qui allaient disperser de fond en comble deux existences, modifier si profondément deux avenirs, sans que nulle trace indicatrice les révélât pourtant aux yeux de la plupart, on les connut vite, à Rouen. Mme de Glosseville s'en expliqua, avec une franchise condescen-

dante. Beaucoup sentirent leur considération s'en accroître. On loua généralement la libéralité dont elle faisait preuve, la délicate manière dont elle soutenait une parente dans l'infortune. Elle témoig^nait une larg^eur d'esprit qu'on apprécia, au taux même de l'héritage : les liens de nature, malgré la non-sanction des lois, étaient sauvegardés par elle; une telle conduite honorait la marquise. Luisa fut plainte, par quelques-uns. Et le train habituel reprit. Rien au monde n'était changé.

L'après-midi où avait eu lieu la mémorable conversation des deux châtelains, à Saint- Aignan, lécho, — propagé par une indiscrétion de valet de chambre (Mme de Glosseville renvoyait à Mme Urtrel des pièces concernant le Petit Sou des Écoles chrétiennes), — l'inflexible écho avait retenti, morne, dans l'appartement du quai de Pari?.

Porte close, — quelle figure allait faire Pierre, en rentrant du Palais! — Mme Urtrel demeurait abasourdie... Elle avait moins de colère que de plaintive douleur. Ce dernier coup l'atteignait à terre. Elle subissait, meurtrie, le choc pesant. Rien à faire... La chance échue aux Glosseville la frappait, comme d'un éblouissement. Il fallait qu'il en fût ainsi. Ils héritaient, c'était ainsi!... Toute sa révolte, — car enfin, elle était mère.

elle souffrait de voir sou Pierre eucore uue fois dépouillé d'une juste espérance, — toute son indignation allaient au mort. Pouvait-on être assez imprudent, assez coupable pour ne pas songer, d'abord, à l'avenir de ceux qu'on aime, qu on (lit aimer!... T.ette négligence impardonnable, cette légèreté, imbécile chez tous les hommes, criminelle chez un père, c'était la seule cause de leurs maux! Elle la maudit, de tout son cœur. Le bruit d'un pas bien connu l'émut, raviva sa souffrance. Pauvre Pierre! Elle le plaignait, pour ce qu'elle allait être obligée de lui apprendre. Il entra en chantonnant, flaira le drame, et se tut court.

— Du courage! lit-elle.

— Aïe! dit-il... Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé... Parle, voyons!

Il courbait la tête, sous le couperet. Muet, il considérait une des fleurs du tapis. Il remonta, de la trame usée, aux tapisseries des fauteuils, aux faux Beauvais qui, eux aussi, montraient la corde. Le salon défraîchi, les murs banals l'horripilèrent... Ah! non, cette guigne!.., Et son destin, soudain, lui sembla noir.

— Rien? soupira-t-il, rien?... On a volé le testament, c'est sur, on a substitué des actes!... C'est une infamie, une infamie!.,.

Sa voix chevrota. Ses yeux se mouillèrent,

Mme Urtrel redouta qu'un attendrissement, la trop dure surprise n'abattissent cette tendre nature, si délicate. Elle aussi, elle compatissait à la douleur de Luisa. Elle souffrait dans l'amour de Pierre. Elle répéta :

— Du courag^e !

Et elle song^eait : « Que décidera-t-il? Que lui conseiller, pour le guider dans sa raison, sans le blesser dans son cœur?» Mais Pierre, virilement, la regarda :

— Sois tranquille, petite mère! Du courage, j'en aurai...

Longtemps ils épiloguèrent, sur les incidents divers, les tristes côtés de l'aventure. Ils ressassaient certains regrets, commentaient sans fin telle hypothèse... Mme Urtrel se réjouissait, sans réserve, d'une aussi vaillante résignation. Sans qu'ils s'en rendissent compte, ils conversaient, sur ce sujet qui, une heure plus tôt, leur tenait au profond de l'être, d'une manière presque détachée déjà... à l'imparfait... Ils ne s'arrêtaient pas autrement aux cent mille francs, un fétu, un souffle, moins que rien. Ils ne s'arrêtaient pas davantage au but évanoui, à ce mirage dont leurs désirs la veille se coloraient... Ce mirage, ce mariage, personne n'y pensait plus, n'y penserait plus jamais, qu'une seule personne, une seule... Mais celle-là ! . . .

Celle-là n'était plus, comme le disait naguère Mme Urtrel, qu'une mulâtresse quelconque. Telle elle apparaissait aux yeux désabusés de Pierre. Il avait cessé de la voir à travers les couleurs chatoyantes, à travers la brume irisée, la chang^eante nuée qui transforme et déforme... Le prisme était dissipé, l'amour avec lui.

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