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--Le prisme

La Provence Mystique au XVIIe siècle. — Pion. L'Evolution du Clergé anglican. — Bloud et Cie.

Dans la Collection : « LA PENSEE CHRETIENNE » Chez Bloud et C\

Newman. — Le Déoeloppcment du Dogme chrétien, Newman. — La Psychologie de la Foi.

Newman. — La Vie chrétienne.

Gerbet.

Dans la Collection des CHEFS-D'ŒUVRE DE LA LITTÉRATURE RELIGIEUSE

Gerbet. — Dernières Conférences d 'Albéric cV Assise.

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« C'est méchant signe pour ceux qui ne goûteront pas ce livre »; la malicieuse indulgence de Nicole ne permettait pas qu'on usât de cette formule trop sommaire et trop dédaigneuse. Il aime d'ailleurs que l'on laisse les gens libres d'admirer ce qu'il leur plaît et de négliger le reste. On peut néanmoins se demander comment ceux qui ne goûtent pas les Essais de morale peuvent bien prendre autre chose qu'un plaisir de convention à la lecture de Montaigne. Ceux qui trouvent Nicole ennuyeux l'ont-ils lu, ce qui s'appelle lu et comme il faut lire un moraliste, paisiblement, à petits pas, sous quelque charmille ou le long d'un ruisseau dormant. Vous lui demandez des surprises, des frissons, des éblouissements, des éclairs et des tonnerres. Mais le moyen vraiment d'écrire en coup de vent un traité sur les moyens de conserver la paix parmi les hommes ! Dites plutôt que ces mêmes problèmes sont pour vous sans attraits, que vous aimez mieux un roman de cape et d'épée. Pourquoi pas? Nicole assurément trouverait la chose toute naturelle. Mais s'il ne vous déplaît pas qu'on vous aide à rentrer au fond de vous-même, vous chercherez en vain un guide plus délicat, plus pénétrant ou plus sûr.

Nicole manque d'onction. Sainte-Beuve l'a dit qui s'y connaissait. Mais quoi, n'est-ce pas là un des caractères essentiels du français moyen, et,

notamment, des contemporains de Nicole? Pour nous rendre aimable l'onction d'un petit livre comme ['Introduction à la vie dévote, il ne faut rien moins que le génie et l'esprit de François de Sales. Or, Nicole qui avait infiniment d'esprit, n'est pas exactement ce qu'on appelle un génie. D'ailleurs sa religion est plus sérieuse que tendre et que rayonnante. J'ajoute que l'époque où il vivait ne ^confondait pas, comme nous faisons aujourd'hui, la discrétion avec la sécheresse. Elle ne permettait guère qu'on romançât la religion. Bourdaloue, qui pourtant n'était pas janséniste, semblerait presque glacial auprès de nos auteurs spirituels les plus en vogue. Plus d'éloquence, mais pas beaucoup plus d'onction que Nicole. Leur siècle les aimait ainsi.

Notez encore que Nicole n'est pas, à proprement parler, un mystique, ni même, le plus souvent, un « auteur spirituel ». Pour un simple moraliste comme lui, mieux vaut, somme toute, n'avoir pas assez d'onction que d'en avoir trop. Qu'on songe qu'il a écrit presque autant que M. Emile Faguet. Si les Essais de morale étaient rédigés ta la manière de François de Sales, ils nous paraîtraient insupportables, — je l'espère du moins — et en tout cas, ils auraient paru tels à Mme de Sévigné, à Joseph de Maistre, et à Sainte-Beuve lui-même. L'indulgence est le seul genre d'onction que puisse se permettre un moraliste au long cours. C'est déjà si beau pour lui de ne se montrer ni dur ni amer. Nicole est pétri d'indulgence. Il a beau promener « sa lanterne » dans les bas-fonds de nos cœurs, rien ne l'irrite, rien ne l'étonné. Il nous humilie sans relâche, il ne nous décourage jamais. Tendre et sévère tout ensemble, il poursuit l'amour-propre dans ses dernières retraites, et cependant il ne nous permet pas de nous mépriser tout entiers. A sa discrète et prudente façon, il transpose le jansénisme; il le fait remonter du cœur à la tête, et, ce faisant, il lui

enlève tout son venin. Evidemment le péché originel nous a réduits à ne pas valoir grand'chose, mais enfin notre volonté n'est pas aussi dérangée que notre cervelle. « Il faut, répète Nicole, extrêmement distinguer les fautes d'obscurcissement et de défaut de lumière, des fautes de passion ; les fautes de l'esprit, des fautes du cœur ».

Cette distinction n'a rien de très imprévu, mais n'est-il pas vrai que, dans la pratique, nous l'oublions presque toujours. Nicole s'y tient au contraire. C'est un pli qu'il s'est donné et qu'il laisse infailliblement à ses élèves. Si la charité s'accommode fort de cette perspective morale, ni l'orgueil ni la vanité n'y trouvent leur compte: A parler franc, nous aimerions mieux pécher par le cœur que par l'esprit. Tout le monde se plaint de sa malice et personne de son jugement. Tant pis et tant mieux pour nous, notre malice n'est jamais aussi parfaite que notre orgueil voudrait nous la faire voir. Jusque dans l'horreur du crime le plus authentique, la lanterne de Nicole discernerait quelques « fautes d'obscurcissement », et quelque « défaut de lumière ». « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. »

Il ne faut pas, écrit-il dans le traité qui a pour titre : Craindre tout clans les contestations, il ne faut pas

juger durement cette inflexibilité d'humeur qu'on éprouve dans quelques esprits. Car .souvent cette inflexibilité n'est que dans l'esprit, et nullement dans le cœur. Et c'est plutôt un défaut de leur imagination que de leur volonté. La qualité de leur esprit leur fait concevoir vivement les objets qui les frappent. Ils en reçoivent fortement les impressions, ils en tirent des conséquences qui les persuadent pleinement, et qui, quoique fausses, forment néanmoins leur conscience et les obligent d'agir d'une certaine manière et c'est par là qu'ils deviennent inflexibles. On ne peut nier qu'il n'y

ait en cela du défaut; mais comme ces erreurs d'esprit ne regardent pas des choses essentielles ; qu'elles sont jointes avec une bonne intention, et souvent avec des lumières très droites en d'autres choses, c'est un défaut tolérable.

La Rochefoucauld, s'il s'était jamais avisé de trouver quelqu'un de nos défauts tolérable, aurait ramassé en deux lignes le développement que l'on vient de lire. Mais cette vive et brusque clarté ne nous aurait pas persuadés. Une douce petite pluie est plus fécondante qu'une averse. Un pacificateur doit rester paisible jusque dans le ton et l'allure de son discours, paisible, c'est-à-dire, un peu lent, et avec Amyot et François de Sales, je ne sache pas de pacificateur comparable au bon Nicole. Si nous l'écoutions, nous ne contesterions jamais, même et surtout quand nous sommes sûrs d'avoir raison si l'on résiste à des arguments qui nous semblent invincibles. Ne nous mettons pas en colère. Qui sait si nous ne sommes pas en partie responsables de cette résistance qu'on oppose à la vérité que nous présentons?

S'ils ont tort de ne se rendre pas à la vérité que nous soutenons contre eux, n'en avons-nous pas autant qu'eux de les avoir éloignés de s'y rendre par les faux jours où nous la leur avons fait voir?

Il y a plus

nous avons encore à examiner si la vérité n'était point destituée dans notre bouche de ces appuis naturels qui la font recevoir et goûter aux autres ? Peut-être n'avons-nous point de talent pour la bien faire entendre aux autres. Il est vrai qu'on ne peut pas corriger ces impuissances naturelles, mais aussi il ne faut pas imputer aux autres ce qui en dépend. Il faut souffrir l'humiliation de n'être pas cru quand on n'a pas le talent de se faire croire. Un grand capitaine grec qu'on avait pris dans une hôtellerie pour un valet, fut prié par la maîtresse

du logis d'aider à quelque service de cuisine ; et s'étant trouvé dans ce ministère si disproportionné à sa qualité, il ne dit autre chose à ceux qui s'en étonnaient, sinon qu'il payait la peine de sa mauvaise mine. Il en est souvent de même de ceux qu'on condamne quand ils ont raison. Ils doivent penser simplement qu'ils souffrent la peine de leur peu de netteté d'esprit et de leur peu d'adresse à mettre les choses dans leur jour, sans aller chercher d'autres raisons de se mettre en colère contre ceux qui l'ont emporté sur eux.

C'est long encore, mais, de bonne foi, qui pourrait s'en plaindre ! L'auteur des Maximes se serait contenté d'écrire: «Il faut souffrir l'humiliation de n'être pas cru quand on n'a pas le talent de se faire croire. » Mais de telles vérités se digèrent malaisément. Elles ne nous font renoncer à la dispute qu'en tournant notre colère contre nousmêmes. Un moraliste chrétien ne peut vouloir d'une remède si cruel. L'histoire du capitaine grec, c'est, si l'on veut, toute l'onction de Nicole. Il en est de moins agréables.

Pas d'onction, pas d'éloquence, on lui reconnaîtra sans peine d'autres misères. Ni François de Sales, ni Pascal, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Joubert, mais, juste ciel, qu'on nous dise un écrivain qui serait à la fois tant de personnages ! Il est Nicole et cela suffit. Les Essais de morale, si vous ne les placez pas d'office dans la bibliothèque d'un hommede goût, par quoi les remplacerez-vous? Ne me parlez plus des Maximes ni des Essais toutcourt, car outre qu'il n'est pas très sûr que ce soient là vos livres de chevet, ni Montaigne, ni La Rochefoucauld, ni Joubert lui-même n'appartiennent au même ordre que Nicole. Il est pour nous, Français, le moraliste chrétien par excellence ; comme Amyot est le traducteur. A ce titre, il est unique. Les lettres françaises ne peuvent se passer de lui.

Vous me répondrez que vous ne tenez pas très

fort à fréquenter familièrement un moraliste chrétien. A merveille ! Voilà du moins une excellente raison. Libre à vous de ne prendre aucun intérêt aux mille problèmes que pose Nicole. Il est de très honnêtes gens qui ne se sont jamais inquiétés — et pour cause — « des moyens de profiter des mauvais sermons ». Mais ceux pour qui l'assistance aux sermons est à la fois un devoir et une torture ne regretteront pas les précieux conseils que leur donne notre moraliste sur ce modeste sujet. lien est pareillement qui ne se sont jamais demandé « si l'on doit se laisser peindre ». Bronze, toile ou photographie, ils n'hésitent que sur le moyen — le plus éclatant ou le moins coûteux — d'éterniser leur image. Ils ne ressemblent en rien cà ce personnage à qui Nicole envoya sa quatre-vingt-treizième lettre.

Vous me donnez, Monsieur, un sujet exquis de vous entretenir, souhaitant que je vous écrive mon sentiment sur la disposition où doit être une personne qui est toute à Dieu, lorsque ses proches ou ses amis lui demandent son portrait... Je m'en vais donc prendre plaisir à vous faire un entretien sur ce sujet.

« Sujet exquis. » « Je m'en vais donc prendre plaisir », de tels mots sont révélateurs. Il y a donc des écrivains qui se font une joie de creuser de pareils sujets. Souffrez qu'il y ait aussi des originaux pour les suivre allègrement à pareille fête. D'ailleurs puisque rien ne manque au pittoresque de ce cas de conscience, il se trouve que la personne au sujet de laquelle il fut proposé était une femme. Après avoir rappelé les saintes chrétiennes des premiers temps « qui étaient si soigneuses de tenir leur visage caché » et les héroïnes qui se défiguraient de leurs propres ongles pour « paraître hideuses à ceux à qui elles avaient paru (trop) aimables », Nicole continue sa tranquille promenade :

On dira peut-être que les personnes en qui la nature n'a point mis ces charmes qui sont si dangereux, ou en qui les années les ont effacés, n'ont point sujet d'être dans la crainte de le faire voir, comme ont été ces femmes héroïques dont l'histoire nous rapporte les exemples. Mais outre que cette pratique d'être voilées était en usage universellement parmi les femmes pour tous les âges et toutes les conditions, sans qu'on eut égard si elles étaient plus ou moins belles : n'est-il pas vrai que nulle femme ne souffrirait jamais qu'on fît son portrait, si elle croyait avoir quelque chose non seulement de difforme, mais de désagréable à la vue : et il ne suffit pas de n'avoir point envie de se faire peindre comme belle, il serait encore à désirer pour une plus exacte perfection, qu'on fût résolu de ne se faire jamais peindre, puisque l'on est femme, puisque l'on est fille d'Adam, et que l'instinct naturel et propre du fidèle est que l'amour total que l'on doit à Dieu et auquel on doit souhaiter de porter lès autres autant qu'on le peut, doit nous faire désirer que l'on ne soit occupé que de lui seul, et que l'on ne pense point à nous en la manière humaine et défectueuse que les tableaux y peuvent faire penser ; au lieu de consentir à perpétuer la représentation de notre visage, et de nous vouloir faire vivre dans un tableau en un temps où ce visage a peut-être déjà reçu de grandes impressions de notre mortalité, et sera peut-être rongé bientôt des vers. Mais en quelque jeunesse et en quelque santé que l'on puisse être quand on se fait peindre, on est assuré que le visage sera dans la terre en un état de corruption et d'horreur, pendant qu'il paraîtra vivant et sain dans un tableau. L'amourpropre qui est ingénieux à flatter, à séduire et à inspirer de ménager les moindres avantages, soit effectifs, soit imaginaires, peut faire penser qu'on mérite bien d'être considérée et d'être peinte, ou à cause des restes et des traces de ce que l'on a été ou de ce que l'on est encore, ou à cause d'autres qua-

lités qui peuvent récompenser en quelque sorte le défaut de la beauté, et qu'un certain caractère de bonté, d'honnêteté, de douceur, de modestie, de prudence, de bon esprit qui se peut montrer sur le visage, mérite bien d'arrêter les yeux, et peut tenir lieu de ces grâces et de cet éclat qui ne sont que comme une fleur qui pouvant bien plus aisément se ternir et se passer, et pouvant d'ailleurs faire de mauvais effets, sont en quelque sorte moins estimables que ces autres qualités qui ne sont pas sujettes à un semblable déchet ni à un semblable péril de nuire à personne, et qui viennent de l'esprit, quoiqu'elles paraissent sur le visage.

Il faut donc en ces rencontres faire une attention sérieuse sur cette malignité de se vouloir faire considérer et de se vouloir perpétuer en quelque sorte dans un tableau, de laquelle il est difficile de se défendre quand on se fait peindre. L'amourpropre dit dans le cœur : Après que je serai morte, ce tableau demeurera dans un cabinet. Il sera cher aux personnes qui ont désiré l'avoir et à ceux à qui ils le laisseront, et les fera penser à moi, comme si j'étais encore moi-même devant leurs yeux. Ces réflexions suscitées par cet amour de soi-même vous paraissent-elles bien conformes à cette pureté de l'amour de Dieu dont nous devons embrasser les maximes et les règles, aux sentiments de cet homme intérieur et nouveau, selon lequel et dans lequel seul les personnes qui sont bien à Dieu doivent être regardées et connues, et qui seul doit faire la satisfaction et la gloire qu'elles recherchent?...

Les vertus chrétiennes qu'on a pratiquées et par lesquelles on a été distingué des personnes qui vivent selon le monde doivent être regardées comme les linéaments et les traits de l'âme, et comme un caractère particulier dont les personnes qui nous connaissent doivent conserver l'idée dans leur esprit. C'est un portrait que rien ne saurait

effacer et auquel le temps ne doit apporter aucun détriment, comme il en apporte aux peintures matérielles. C'est en cette manière que les personnes parfaitement chrétiennes doivent se contenter d'être peintes, et la charité de Jésus-Christ doit faire cette peinture ineffaçablement dans le cœur des personnes qu'elles aiment et à qui elles sont chères. C'est cette impression intérieure et spirituelle qui est leur vrai portrait, puisqu'elle représente ce qu'elles sont véritablement devant Dieu.

J'ai choisi cette lettre parce qu'elle met bien en lumière le caractère particulier des morales de Nicole. Celui-ci éclaire toujours ses analyses psychologiques à la lumière surnaturelle des dogmes chrétiens. Là est son originalité, sa grâce propre, et je puis bien dire, son charme; charme paisible et qui agit lentement, fait d'un certain mélange très rare de bonhomie, d'indulgence résignée, decharité chrétienne et de malice.

Ecoutez encore.

On peut blesser la vérité en diverses manières, et il n'est pas juste que ceux qui la blessent d'une manière, parlent durement de ceux qui la blessent en une autre. On blesse la vérité en la combattant, en lui résistant, en ne lui cédant pas, en inspirant aux autres la fausseté. Cela est vrai, mais on ne la blesse pas moins en s'en glorifiant, en l'employant à nos intérêts et à notre vanité, et en la faisant servir d'armes contre la charité. Que ceux qui blâment les autres d'une simple ignorance et d'un défaut d'intelligence, prennent garde s'ils n'ont point déshonoré la vérité en ces autres manières qui ne lui sont pas moins injurieuses.

Celui qui combat la vérité, en est ennemi en ce point : mais celui qui s'en sert contre la charité, en fait un usage aussi indigne d'elle, puisque Dieu ne donne jamais la vérité pour éblouir la charité.

Ce qui me fâche dit-on, c'est que non seulement ceux dont les prétentions étaient injustes, ne m'ont

pas cédé, mais ils ont même fait prévaloir leur injustice. Ils m'ont procuré la condamnation et l'improbation des autres. C'est fort bien prouver que ces personnes sont à plaindre ; mais c'est fort mal prouver que vous ayez sujet de vous plaindre d'elles. Elles sont à plaindre, et d'avoir combattu la vérité, et d'avoir fait prévaloir l'erreur, et d'avoir fait mépriser ceux qui avaient raison. Ce sont trois maux différents pour ces personnes ; mais c'est un bonheur pour vous, et d'avoir connu la vérité, et de n'avoir pas eu sujet de vous en élever, et d'avoir participé à l'espèce d'injure qu'elle a reçue. C'est à elle qu'il appartient de prévaloir, et non à vous. C'est à elle qu'on devait céder, et non pas à vous. Si on ne l'a pas fait, c'est la vérité qui a sujet de s'en plaindre et non pas vous.

J'ai gardé pour la fin une demi-page qui devrait être dans toutes les anthologies :

Il en est des amis comme des habits, il y en a qui ne sont bons que pour l'été, d'autres pour l'hiver, d'autres pour le printemps et pour l'automne. Mais comme on ne jette, pas ses habits d'été dès lors que leur saison est passée, et qu'on les réserve pour une autre année; il faut de même épargner ses amis, quoiqu'ils ne soient pas bons en certains temps, et les réserver pour ceux où ils peuvent être d'usage. Il y en a qui ne sont bons que pour le mois de juillet, c'est-à-dire lorsqu'il n'y a point de froid à craindre, et le nombre en est assez grand.

Detellespages abondent dans l'œuvre de Nicole. Encore une fois, il faut avoir lu Nicole trop vite pour le trouver ennu}reux.

Pour ma part, s'il est permis à un « enfant du siècle » de rendre témoignage au moins romantique de nos ancêtres, pour ma part, depuis vingt ans que je le pratique, je l'ai toujours trouvé d'un commerce délicieux. Comme il n'est jamais sublime et qu'il ne vise jamais à l'effet, c'est un

ami de toutes les heures. Mais essayez plutôt et vous comprendrez alors qu'on aime Nicole. Ne dites pas avec Ronsard :

Je veux lire en trois jours... les Essais de Morale.

Un tel héroïsme ne convient plus à la frivolité de notre temps, mais que du moins, ces petits livres soient toujours à la portée de votre main. Prenez-en un, n'importe lequel, et lisez-le, au hasard des pages, non pas tous les jours, mais de temps en temps, aux heures où la honte vous prend de tant d'autres livres qui ne méritent pas votre amour, où vous sentez que votre goût devient moins sévère, votre raison moins solide et votre âme moins chrétienne.

Pour former ce petit recueil et lui donner plus de variété, on a supprimé librement quelques chapitres ou quelques paragraphes du second et du troisième traité. On a modernisé l'orthographe de Nicole, en respectant le plus possible les petites singularités typographiques de son temps, et notamment ces pluies de virgules qui sont d'un effet si reposant. Nicole n'a pas besoin qu'on l'explique, mais il serait très intéressant de îe comparer en détail aux autres moralistes. Ce rapprochement tournerait plus souvent qu'on ne croit à son avantage. Mais pour utiliser le plus possible le petit espace dont on disposait on a dû s'abstenir de tout commentaire (1).

(1) L'homme — chez Nicole — est encore beaucoup plus attachant que l'écrivain, mais l'homme s'est peint lui-même presque à chaque page de ses Essais. Et voilà, j'espère, de quoi me mettre d'accord avec le maitre sûr et charmant, de qui je ne saurais me séparer sans inquiétude et sans remords. Arrivé à la dernière station de son délicieux pèlerinage aux sanctuaires de Port-Royal (Débats, 2i janvier, 10 juin 1908), M. André Hallays a jugé les écrits de Nicole avec une froideur qui me désole. Il a raison, comme toujours, mais, pour une fois, je n'ai pas tout à fait tort. Nicole est une potion calmante qu'il faut prendre à très petites doses et supprimer dès qu'elle menace de nous endormir pour de bon. Au demeurant, la somnolence indulgente et lucide qu'elle nous cause est un délice.

ou que les différentes dispositions

font juger différemment des autres objets.

I. Cette diversité de sentiments paraîtra plus sensible par l'exemple d'un prisme de verre qui est regardé fort différemment par trois sortes de personnes. Si on le donne à un enfant, il s'en divertira tout un jour et même plusieurs jours. 11 sera ravi de la beauté des couleurs -qu'il apercevra au travers et il se croira heureux de la possession de ce trésor.

Si l'on le donne à un philosophe, il trouvera là matière d'un grand nombre de spéculations sur la nature des couleurs, sur les réfractions et réflexions de la lumière, sur le renversement, le raccourcissement, l'éloignement des objets.

Si l'on le donne à des gens du monde qui ne se mêlent point de philosophie, ils le regarderont négligemment comme un amusement d'enfant. Ils trouveront, à la vérité, quelque beauté dans cette diversité des couleurs mais la pensée que ce n'est qu'une apparence leur fera remettre incontinent le verre sans aucune attache.

On voit donc par la manière dont on le regarde, à quelle classe on appartient.

II. Les gens du monde méprisent intérieurement les philosophes et les enfants, les uns comme se repaissant de spéculations vides et creuses, les autres comme s'attachant à un vain plaisir et n'en voyant pas le peu de solidité. Les philosophes méprisent et les gens du monde, comme n'étant point touchés des beautés de l'esprit et de la nature, et les enfants, comme étant trop touchés des objets des sens. Les enfants ne méprisent personne; ils jouissent sans réflexion delà beauté de

l'objet qui les attire ; et je pense que, bien que toutes ces dispositions soient défectueuses, celle des enfants l'est moins que les autres.

III. Il est certain que ce que l'on voit par ces prismes est plus beau en soi que tout ce que les hommes peuvent faire par leur industrie et qu'elle ne saurait égaler l'éclat que cet instrument donne en un moment à tous les corps. Il est donc certain que s'il n'y avait au monde qu'un de ces prismes et qu'on n'en put faire d'autres, tous les diamants ensemble n'en égaleraient pas le prix. Un seul prisme vaudrait un royaume et rendrait heureux dans l'opinion des hommes celui qui en serait possesseur. Mais parce qu'il n'y a rien de si facile que d'en avoir un, cet instrument si précieux est réduit par l'opinion des hommes à servir d'amusement aux enfants et il y a quelque honte aux personnes âgées de s'y arrêter et d'en faire état.

IV. La raison en est, qu'étant si commun et de si vil prix, il ne distingue point ceux qui le possèdent de ceux qui ne le possèdent pas, parce qu'il ne tient qu'à chacun

. de le posséder. On ne dit à personne qu'il est heureux d'avoir un prisme. C'est une félicité exposée à tout le monde et qui ne touche point les hommes à cause de la corruption de leur cœur. Leur plaisir est de jouir de ce dont les autres ne jouissent pas. Rendez leur bonheur commun, il leur devient méprisable. La rareté en fait le prix et il faut, afin qu'ils se croient heureux, qu'ils en voient d'autres qui se trouvent malheureux ; cette préférence qu'ils se donnent à eux-mêmes dans leur idée faisant toute leur joie et tout leur plaisir.

V. Si tout le monde avait des palais, personne ne se trouverait heureux d'en avoir. Qui est-ce qui compte entre les avantages de sa condition de voir le soleil, les étoiles, les nuées, les campagnes, les montagnes0/ Toutes les beautés de la nature ne nous font rien, parce qu'elles sont communes à tous. Et l'envie que les hommes ont de se distinguer les a portés à attacher leur plaisir à des parterres, à des allées, à des lambris, à des vases, à quelques ornements qui sont infiniment moins beaux que les objets communs qui sont exposés à tout le

monde et cela parce que les pauvres ne jouissent pas de ces objets et qu'on loue les riches de les avoir.

VI. Le plaisir des hommes est donc un plaisir de vanité et de malice. Il est tout appuyé sur les faux jugements des hommes, qui louent excessivement certaines choses parce que les autres ne les peuvent pas avoir. Ce n'est pas ce qu'il y a de réel dans les objets qui nous plaît, c'est de voir que nous avons ce que les autres n'ont pas. Ces plaisirs d'orgueil sont proprement ceux dont les hommes sont insatiables. Ils se dégoûtent de tous les autres, mais ils ne se lassent jamais de ceux-là, parce qu'il y a des bornes dans les plaisirs des sens, mais qu'il n'y en a point dans ceux de l'orgueil.

VII. Cependant, il est certain qu'il y a quelque chose de plus réel dans ce qui est indépendant de notre imagination, que dans ce qui en dépend absolument. Et par conséquent, les enfants étant remués fortement par les objets des sens et prenant grand plaisir à regarder avec un instrument qui leur représente cette diversité de couleurs, sont plus raisonnables en cela que les hommes les plus avancés en âge qui les méprisent, parce qu'ils n'y voient pas la nourriture de leur orgueil, et que la passion pour ces plaisirs d'imagination et de vanité les rend insensibles à toutes les beautés plus réelles, plus solides et plus innocentes.

VIII. Ainsi l'âge ne fait que nous rendre moins raisonnables ; ce qu'on appelle accroissement de raison en est l'obscurcissement : en sortant de l'ignorance simple des enfants, nous tombons dans l'erreur et dans l'illusion qui est beaucoup pire que l'ignorance : nous étouffons les passions naturelles par des passions plus vaines et plus malignes, et nous ne cessons de nous plaire à ce qui divertit les enfants que parce que nous avons le cœur plus gâté et plus corrompu que les enfants.

IX. Il y a un bien dans certaines passions qui est l'effet d'un grand mal et il y a du mal dans d'autres, qui est une preuve d'un assez grand bien : c'est un bien que d'être au-dessus des vains amusements de l'enfance et de n'y prendre plus de plaisir, mais c'est un bien qui

vient dans beaucoup de monde d'une très méchante cause qui est l'attache aux objets qui contentent la malignitéoul'orgueilouquelquepassion plus criminelle : c'est un défaut que d'être trop touché des beauté? de la nature, mais c'est une marque d'un assez grand bien ; car c'est signe qu'on n'est pas beaucoup rempli de passions malignes. Ainsi ce sont les derniers défauts qu'il faut corriger. -

X. La facilité qu'a la raison à nous détacher des plaisirs de la vue fait voir qu'ils ne sont pas bien sensibles, car enfin s'ils étaient si agréables et si vifs, ils nous attacheraient et nous divertiraient en tout âge, puisqu'en tout âge nous avons des yeux. Un prisme de verre nous en apprend la vraie mesure ; peut-être que s'il était en notre choix, nous aimerions mieux voir tous les objets de la nature, tels qu'ils nous paraissent par un prisme, que de les voir tels que nos yeux nous les représentent ■ mais l'incommodité qu'il y a à tenir cet instrument sur les yeux fait que nous aimons mieux les voir ordinairement sans prisme qu'avec un prisme ; c'est ce qui donne lieu de conclure que le plaisir que donne la vue du plus bel objet qui soit dans le monde, est moins considérable que la plus petite incommodité, comme est celle de tenir quelque chose devant les yeux : la nouveauté jointe au plaisir surpasse la peine, la peine surpasse le plaisir, lorsque la nouveauté n'y est pas jointe. Ainsi nous voyons d'abord cette diversité de couleurs avec plaisir pour un moment; et nous ne pouvons la considérer un quart d'heure.

XI. Les couleurs qui se voient par un prisme sont aussi réelles que celles qui se voient par les yeux, parce que nos yeux ne sont que de certaines lumières qui nous représentent les objets d'une certaine manière, qui n'est peut-être pas plus la manière véritable des objets, que celle où nous les voyons par un prisme : cependant parce que nos yeux sont l'instrument ordinaire dont nous nous servons, nous appelons couleurs véritables celles que nous voyons par nos yeux, et couleurs fausses et apparentes celles que nous voyons par des lumières extraordinaires, comme par un prisme.

Nous en faisons de même dans les objets de nos passions : les objets des passions permanentes, perpétuelles, communes nous paraissent raisonnables, sérieux, importants. Nous ne nous défions jamais de nous y tromper : mais quand les passions sont extraordinaires, nous sentons bien qu'il y a de l'erreur, de la folie et de l'illusion dans l'attache que nous y avons ; ce gentilhomme va se faire casser la tête à un assaut sans aucune vue de son devoir et par une pure ambition ; il est sage, brave, généreux ; cet autre demeure à la maison, c'est un fou et un esprit bas selon le monde ; car, l'opinion commune tient lieu de vérité et l'estime commune tient lieu de grandeur ; et quiconque s'en éloigne, tombe dans la folie et dans la bassesse, au jugement des hommes.

XII. Pour voir tous les objets renversés par le moyen d'un prisme, il ne faut que les regarder d'une autre manière que celle qui nous les fait voir colorés : le seul changement des rayons de notre vue bouleverse à notre égard toute la nature : c'est une assez belle image de ce que produit en nous la vue de la foi ; sans qu'il arrive rien de nouveau dans le monde, elle le renverse aux yeux de notre esprit ; elle nous fait voir les grands petits et les petits grands, les riches pauvres, et les pauvres riches, les heureux misérables et les misérables heureux ; chaque degré qui nous paraissait s'élever pour monter au comble de la félicité et de l'honneur nous paraît un degré qui descend dans l'abîme des misères.

XIII. Les objets extérieurs ne sont colorés que quand les rayons qui nous les font voir passent par le prisme, et qu'ils se brisent en passant, ce qu'on appelle réfraction : c'est le milieu par où ils passent qui leur donne cet éclat ; et sans cela ils nous paraîtraient à l'ordinaire : rien de même ne paraît vif et agréable à notre esprit, que ce qui passe par notre cœur ; le cœur est ce milieu qui altère la couleur naturelle des objets, et qui nous les fait paraître autres qu'ils ne sont en effet : et cela est vrai à l'égard de toutes choses ; car comme un prisme colore toutes sortes d'objets, et aussi bien les plus difformes que les plus beaux ; que rien n'est affreux

quand on le voit par ce milieu qui change la boue en pierres précieuses ; de même les plus indignes objets passant par notre cœur, y peuvent recevoir un éclat et une couleur trompeuse qui nous les peut rendre agréables.

XIV. Quand on voit les objets traversés par un prisme, on ne les voit plus colorés ; quand on regarde le monde par la vue de la foi, il nous paraît sans éclat et sans l'agrément qui n'était pas dans les choses mêmes, mais qu'elles empruntaient de la corruption de notre cœur.

XV. Si quelqu'un désirait, afin de voir le monde renversé, qu'il se renversât effectivement, il faudrait le prier de prendre un prisme, et de contenter son désir sans troubler l'ordre du monde. Le changement de la vue fera le même effet que le bouleversement de toute la nature. Il y a de même de certains naturels malins qui voudraient qu'il arrivât continuellement des renversements dans les affaires du monde, et que ceux qui sont au-dessus de la roue se trouvassent au-dessous. Pour les guérir de cette malignité, il faut leur dire que s'ils veulent voir ces grands changements sans tant de peine, ils n'ont eux-mêmes qu'à changer de vue, au lieu de prétendre changer les objets. Ce changement de vue produira le même effet qu'un renversement réel. Ils verront ceux qui leur donnent de l'envie, dans un état misérable. Mais ce qui fait qu'ils ne se contentent pas par cette vue de foi qui renverse le monde à leurs yeux, c'est qu'ils ne veulent voir rabaissés ceux qui sont les objets de leur jalousie, qu'afin de s'en réjouir et de prendre un plaisir malin dans leur abaissement ; au lieu que la foi qui nous fait regarder les grands du monde dans la misère, nous empêche d'y prendre plaisir, et excite plutôt en nous des sentiments de compassion. Et ainsi ce n'est pas ce que demande la malignité du cœur de l'homme.

Des défauts des gens de bien.

Scandales qui naissent dans V obscurité qui couvre les Saints.

Si cette obscurité produit quelque bien à l'égard de certaines âmes, on peut dire qu'elle produit de très grands maux à l'égard des autres, et que c'est la principale cause de l'aveuglement des méchants ; car c'est ce qui fait que les gens du monde ne croient pas qu'il y ait rien d'estimable dans les hommes que ce qui flatte leurs sens, et qu'ils méprisent la plupart des gens de bien, parce qu'ils n'y voient pas ce qu'ils aiment. Ce qu'on leur dit des biens de l'âme leur passe pour chimère, parce qu'ils ne le sentent point et ne le voient point. Ainsi ils ne distinguent les hommes que par les qualités extérieures et par les rapports qu'ils ont à leurs passions; et comme les gens de bien participent toujours un peu à l'esprit du monde, ils participent aussi un peu à cette illusion. L'attache trop grande qu'ils ont pour les qualités extérieures, leur ôte le sentiment de la misère spirituelle des âmes ; souvent aussi ils n'ont pas l'estime qu'ils devraient avoir des vrais biens que d'autres possèdent, parce qu'ils sont couverts de défauts extérieurs auxquels ils sont fort sensibles; c'est-là une des manières les plus ordinaires dont on est scandalisé de Jésus-Christ dans ses membres ; car comme les Juifs voulaient que leur Messie fût tout rayonnant de gloire, nous voudrions que les gens de bien n'eussent aucun défaut, ni extérieur ni intérieur ; et à moins qu'ils n'aient cet agrément qui frappe nos sens, on est porté à les mépriser, parce qu'on voit leurs défauts et leurs misères, et que l'on ne voit pas leurs richesses et leurs biens.

Ce scandale augmente infiniment quand ces défauts qu'on remarque en eux ne sont pas de simples défauts naturels, mais que ce sont des défauts de mœurs et de véritables fautes ; car si l'on n'a soin de demander à Dieu qu'il nous préserve de la tentation qui en naît, il y a danger que ces fautes que nous voyons en ceux qui passent pour gens de bien ne les rabaissent et ne les avilissent tellement à nos yeux, que nous nous privions de l'édification que nous pourrions tirer de toutes les autres vertus que nous remarquons en eux. Souvent même ces vertus nous deviennent suspectes ; on commence d'appréhender d'y avoir été trompé ; on ne sait plus à quoi s'en tenir, et l'on entre dans un certain désespoir de trouver dans le monde des vertus solides.

Cette tentation est en même temps très dangereuse et très ordinaire ; car il est difficile de vivre longtemps avec les personnes de piété, que l'on ne connaisse en elles quantité de défauts, non seulement imaginaires, mais véritables. L'esprit humain agit et se fait toujours paraître un peu ; ils se laissent tromper et éblouir ; ils se laissent emporter à des préjugés injustes; ils sont quelquefois précipités dans les jugements ; on en voit qui sont arrêtés à leurs pensées, d'autres qui sont délicats dans ce qui les touche ; d'autres qui sont tendres dans les petites incommodités : il y en a que leur zèle emporte à des excès ; enfin il n'y en a presque point eu qui la nature ne se fasse paraître par bien des endroits. Que si l'on se porte sur cela à les condamner, on vient à condamner tout le monde, et à passer de l'aversion pour les défauts jusqu'à l'aversion pour les personnes, selon cette parole d'un Ancien : Quivitia odit, homines odit.

Considérations que la foi nous fournit contre les scandales qui naissent des défauts des justes. Dioers exemples des défauts des Saints, par lesquels Dieu a accompli ses desseins sur son Eglise.

Il est donc utile de se fortifier contre cette tentation par les considérations que l'on peut trouver dans la foi:

or elle nous en fournit qui seraient capables de la dissiper, si nous y faisions une attention sérieuse ; car elle nous fait voir que les fautes des justes leur sont utiles en plusieurs manières, comme nous avons déjà dit, et même que souvent Dieu les permet plus pour les autres que pour eux-mêmes ; il obscurcit leur éclat, afin que ceux qui ne méritent pas d'en jouir en soient privés ; il dérobe à nos yeux leurs bons exemples, pour nous punir de n'en avoir pas profité ; il resserre l'odeur de leur piété, parce que le monde ne l'a pas reçue comme il le devait.

Nous nous scandalisons donc souvent de certaines fautes dans les justes qui ne sont pas tant pour eux que pour nous ; elles ne leur nuisent pas, mais elles nous nuisent : ce sont des épines qui sont bonnes pour eux, parce qu'elles garantissent leur piété du danger où elle serait d'être comme flétrie par les louanges des hommes ; mais ces épines en nous blessant nous empêchent d'en approcher et d'en sentir la bonne odeur, et ainsi il n'y a que nous qui y perdons.

Les fautes des justes entrent dans l'ordre de la Providence, et souvent Dieu s'en sert pour exécuter ses plus grands desseins contre les méchants : peut-être que saint Chrysostome aurait pu se ménager davantage avec Arcade et Eudoxie ; et que s'il l'avait fait, ils ne l'auraient pas abandonné à la fureur de Théophile ; mais parce que Théophile et les méchants Evêques de ce temps-là méritaient d'être abandonnés à leurs passions, et d'être aveuglés par un succès conforme à leurs desseins, Dieu permit que ce Saint suivît l'ardeur de son zèle .

Il y a des gens de bien qui examinant la vie de saint Thomas de Cantorbie, sont portés à croire qu'il aurait pu, sans violer les lois de l'Eglise, se relâcher à beaucoup de choses que le Roi Henri II désirait de lui ; et néanmoins le cœur de ce saint Archevêque étant droit, et le cœur de ce Roi étant corrompu ; le procédé de ce Saint étant humble et juste, le procédé du Roi violent et injuste, Dieu jugea de ce différend plutôt par la pureté du cœur du Saint, et par la méchanceté de son

adversaire, que par le fondée la cause, et il ne laissa pas de le justifier par quantité de miracles, lorsque toute l'Eglise était partagée sur son sujet.

Le Cardinal d'Arles fut auteur d'une entreprise qui causa une infinité de troubles, qui est la déposition d'Eugène IV. Cette action ne fut point suivie dans l'Eglise ; il n'y a aucunes marques qu'il s'en soit repenti ; et néanmoins il n'a pas laissé de faire des miracles après sa mort, Dieu ne lui ayant pas imputé ce qu'il avait fait par le zèle de la justice, quoique dans des circonstances qui rendaient son action imprudente. Saint Pierre de Luxembourg, saint Vincent Ferrier, sainte Catherine de Sienne étaient de divers partis du temps du schisme, et il faut par nécessité que quelquesuns d'eux aient été pour l'Antipape, et néanmoins cet obscurcissement n'a pas empêché leur sainteté.

L'utilité que l'on peut tirer de tous ces exemples nous donne une vue assez différente de celle qu'ont d'ordinaire ceux qui composent les vies des saints , car au lieu qu'il paraît que leur unique but est de mettre en vue toutes leurs vertus, et de cacher tous leurs défauts, je ne sais s'ils ne feraient point mieux de faire remarquer leurs défauts, aussi bien que leurs vertus, afin d'empêcher par là que l'on ne se scandalise de ceuxque l'on aperçoit en quelques gens de bien que l'on connut. Quiconque, par exemple, fera réflexion sur la manière dont trois Saints, savoir saint Epiphane, saint Jérôme et saint Cyrille d'Alexandrie, ont agi sur le sujet de saint Jean Chrysostome, ne s'étonnera plus que des gens de bien soient quelquefois prévenus, et qu'ils tombent en quelques excès, et il concevra qu'il y a une très grande étendue dans ce passage : Caritas operit multitudinem peccatorum : La charité couvre beaucoup de péchés .

Autres raisons qui prouvent que les fautes des Saints sont bien moins considérables quelles ne nous paraissent .

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