‹ --Le prismeChapitre 2 sur 5 · Nous nous trompons aussi souvent dans l'idée que · texte numérisé non relu

Nous nous trompons aussi souvent dans l'idée que

nous avons des fautes des Saints en nous les représentant plus grandes qu'elles ne sont ; car premièrement nous voyons souvent dans eux des défauts que Dieu n'y voit pas ; au lieu que nous ne voyons pas en nous ceux qui y sont véritablement. S'ils font des fautes par ignorance, l'ardeur de leur charité les en purifie, sans même qu'ils les reconnaissent ; et ainsi elles ne subsistent plus : s'ils en font par faiblesse ou par quelque passion, ils s'en humilient, et ils se relèvent plus forts qu'ils n'étaient avant leur chute, et par là encore elles ne subsistent plus : mais les fautes des âmes froides, quoique plus légères en apparence, subsistent toujours aux yeux de Dieu, parce qu'elles n'ont point ce feu de charité pour les consumer, et qu'elles ne s'en relèvent point tout à fait.

2. Il faut extrêmement distinguer les fautes d'obscurcissement et de défaut de lumière, des fautes de passion ; les fautes de l'esprit, des fautes du cœur : il n'y a proprement que Dieu qui soit juge des fautes qui naissent d'ignorance, où la cupidité ne paraît point avoir de part, et il n'est pas permis aux hommes d'en déterminer le degré.

3. Tous les Saints ont dans le cœur une disposition sincère d'aimer et de suivre toute vérité connue : mais ils ne connaissent pas également toutes les vérités, et ils ne sont pas également appliqués à toutes celles qu'ils connaissent. Dieu les éclaire et les touche différemment ^elon les divers desseins qu'il a sur eux, et en leur donnant un amour ardent pour certaines vérités par lesquelles il les veut sanctifier, il permet quelquefois qu'à l'égard des autres ils demeurent dans quelque espèce d'obscurcissement, ou dans un défaut de sentiment qui ne vient pas de la corruption de leur cœur, mais de ce que Dieu les applique à d'autres choses ; c'est ce qui fait que ceux qui aiment ces vérités sont souvent choqués de les en voir si peu touchés, parce qu'ils ne considèrent pas qu'ils sont eux-mêmes dans cette privation de lumière et de sentiments à l'égard de plusieurs autres, et que le cœur de l'homme étant étroit au point où il l'est dans cette vie, Dieu n'exige pas qu'il aime

vérité dans toute son étendue, mais seulement que ce soit l'amour de la vérité, et non la cupidité qui soit le principe de ces actions.

4. Quand Dieu laisse ainsi les Saints dans l'ignorance de certaines vérités, ou il détourne les occasions qui les pourraient engager à faire des fautes par cette ignorance, ou il couvre par la pureté de leur cœur, et par l'ardeur cte leur charité celles qu'ils font. Il arrive néanmoins de là qu'on peut facilement abuser de leur exemple, soit en s imaginant qu'on doit suivre aveuglément tout ce qu'ils ont fait, soit en se portant à mépriser ces Saints à cause de ces défauts de lumières : mais il faut remédier à l'un et à l'autre de ces scandales par la considération de cette diverse dispensation que Dieu fait de la connaissance de la vérité ; car on voit par là d'une part qu'il peut rester des ténèbres dans les Saints à l'égard de certains points dans lesquels par conséquent ils ne doivent pas être pris pour guides, et on a lieu de conclure de l'autre qu'il ne s'ensuit pas que ceux en qui on aperçoit de ces défauts de lurriîères à l'égard de certaines vérités, ne puissent être Saints par l'application qu'ils ont a d'autres.

5. On peut ajouter à cela que peut-être ceux qui blessent en apparence certaines vérités par ignorance et par défaut de lumière, ont devant Dieu plus d'amour et de zèle pour elles que ceux qui font paraître beaucoup de chaleur pour ces mêmes vérités ; car Dieu a particulièrement égard au fond du cœur ; et quand il y voit un amour sincère de la vérité et de la justice, une disposition à les suivre aux dépens de toutes choses, il a moins d'égard aux ténèbres qui empêchent cet amour de se répandre sur certains points particuliers, au lieu qu'il arrive quelquefois que ce zèle apparent pour certaines vérités, n'est qu'un effet d'amour propre et d'attache à son propre sens. On soutient la vérité comme on soutiendrait la fausseté, si on avait les mêmes engagements à la soutenir, et Dieu ne voit souvent rien de sincère au fond du cœur qui tende directement à la vérité.

Des moyens de profiter des mauvais sermons,

Que les mauvais sermons ne doivent pas servir de prétexte de n'y assister point. Qu'il faut chercher les moyens de s'en édifier, et qu'on ne doit pas mettre de ce nombre ceux qui sont bons dans le fond, quelque défaut de langage et d'ordre que l'on y remarque.

On ne saurait éviter d'entendre quelquefois de mauvais sermons ; car outre qu'on ne connaît pas tous les Prédicateurs, et qu'il n'est pas juste de les éviter sans les connaître, outre que les Prédicateurs mêmes ne sont pas uniformes à prêcher, ou toujours bien ou toujours mal, et qu'ainsi en cherchant un bon sermon, on en trouve quelquefois de fort mauvais ; il semble qu'une personne de piété ^ne se puisse dispenser d'entendre les prédicateurs, quels qu'ils soient ; car les sermons en général étant nécessaires à l'Eglise, et Dieu ayant choisi cette voie pour l'instruction des peuples, il faut que ceux dont la piété sert de règle aux autres, contribuent à faire subsister ce ministère, en donnant l'exemple de se rendre assidus aux instructions publiques ; autrement, si par un discernement qu'ils feraient des prédicateurs, ils portaient le peuple à se dispenser de les écouter, ce ministère serait peu à peu abandonné, et les simples se trouveraient par là privés du principal moyen que Dieu leur a donné pour s'instruire des vérités nécessaires à leur salut.

Mais afin qu'ils ne destinent pas uniquement cette action à l'édification des autres, et qu'ils en puissent aussi profiter eux-mêmes, leur piété les devrait appliquer à trouver des moyens de s'édifier de toutes sortes de sermons ; et puisqu'il n'est pas en leur pouvoir de faire que tous ceux qui se mêlent de prêcher s'acquittent comme il faut de ce ministère, ils devraient travailler sur eux-mêmes pour s'acquitter, comme ils

doivent, de celui d'écouter les prédications, qui est une autre fonction qui a aussi ses devoirs, et par conséquent ses règles.

On voit bien d'abord que la recherche de ces moyens et de ces règles doit consister à trouver des intentions saintes de s'édifier des mauvais sermons ; car il ne faut pas de méthode pour s'édifier des bons : chacun sait qu'il faut ouvrir son cœur aux vérités solides qu'on y annonce ; qu'il faut demander à Dieu la grâce qu'elles y fructifient comme une semence divine ; qu'il faut les conserver dans sa mémoire comme un trésor précieux, qu'il faut faire en sorte en les repassant souvent dans son esprit, qu'elles s'y enracinent et s'y étendent, et qu'enfin il faut chercher les occasions de les réduire en pratique.

On sait encore assez que l'on ne doit pas mettre au nombre des mauvais sermons ceux, où des vérités, d'ailleurs solides et édifiantes, seraient proposées d'une manière grossière et peu agréable, où le prédicateur aurait peu de talent, peu d'extérieur, peu de facilité de s'exprimer ; car pourvu que le fond soit bon, il faut qu'un auditeur judicieux s'y rattache, et qu'il s'en serve pour couvrir les défauts extérieurs...

Description des mauvais sermons ; combien ils déshonorent Jésus-Christ. Outrages qu'il reçoit dans sa parole aussi grands que ceux qu'il reçoit dans son corps. Mouvements de f rageur et de reconnaissance qui en doivent naître.

Mais il y a des sermons qui pèchent par le fond même, et qui ne sont remplis que de paroles, qui ont plus de son que de sens. Il y en a où l'on ne débite que des spéculations creuses, et des pensées sans solidité, qui laissent l'âme dans la disette et dans la faim, dont on ne saurait rien rapporter pour la correction de ses mœurs, et où le peuple comprend aussi peu, que

s'ils étaient faits en une langue inconnue ; il y en a même où les prédicateurs dissimulent ou affaiblissent la vérité par une lâcheté criminelle ou l'altèrent par ignorance ou par intérêt.

Comme il est impossible que ceux qui ont un peu de lumière ne reconnaissent ces défauts, on ne doit pas exiger d'eux qu'ils se les dissimulent à eux-mêmes, mais seulement qu'ils ne les agrandissent pas ; et il est bon au contraire qu'ils tâchent de comprendre la grandeur des excès qui se commettent en ce point, et qu'ils gémissent devant Dieu de la manière si indigne dont sa vérité est traitée par les hommes ; car ce saint gémissement faisant une partie de la piété, tout ce qui l'excite leur est utile, et contribue à leur édification.

En considérant avec cet esprit les outrages que Jésus-Christ reçoit dans la dispensation de sa parole, ils trouveront qu'ils ne sont pas moindres que ceux qu'il reçoit dans la distribution de son corps, et qu'on peut dire même qu'ils sont plus grands ; et qu'ainsi ils nous doivent être de plus grands sujets de douleur, d'humiliation et de terreur ; car quoiqu'il y ait une infinité de prêtres vicieux et criminels, qui s'ingèrent dans l'administration des sacrements et dans la distribution du corps de Jésus-Christ, il n'y a rien de plus rare que d'en trouver d'assez impies pour donner aux fidèles des hosties non consacrées, au lieu du corps même de Jésus-Christ, ou pour mêler des poisons avec des hosties consacrées, afin de faire mourir les corps de ceux qui les reçoivent.

Ainsi quoique ces prêtres malheureux commettent un sacrilège par la hardiesse qu'ils ont de s'ingérer dans des fonctions si divines, ceux néanmoins qui participent au corps de Jésus-Christ par leur ministère n'en reçoivent aucun préjudice. Il n'en est pas de même de la parole de Dieu... Il y a des prêtres qui l'empoisonnent par leurs mauvaises maximes, ou par leurs emportements et leurs passions, et qui font ainsi qu'au lieu de porter la vie dans les âmes, elles y portent souvent la mort. Et enfin, il y en a qui, au lieu de la vraie parole de Dieu, ne débitent que leur imagination ; ce

qui ne nuit pas seulement aux simples, en les privant de la nourriture dont ils ont besoin, mais les trompe malheureusement en leur donnant lieu de recevoir comme la parole de Dieu, des pensées toutes humaines et toutes profanes.

Il ne faut qu'appliquer ces vues à l'état présent de l'Eglise pour reconnaître qu'il y a une infinité de chrétiens qui souffrent ce que l'Ecriture appelle famem verbi, la disette de la parole de Dieu, parce que ceux qui sont chargés de les instruire, au lieu des vérités solides tirées de cette parole, dont ils les devraient nourrir, ne les repaissent que de leurs propres pensées et de leurs vaines spéculations ; qu'ainsi l'Eglise éprouve en bien des lieux cette plaie terrible dont Dieu a autrefois menacé de frapper les Juifs, et que la même Ecriture appelle ubera arenlia, des mamelles qui n'ont point de lait, c'est-à-dire des pasteurs sans lumière et incapables de nourrir leurs peuples de la doctrine de la vérité ; ce qui doit exciter en même temps en nous des sentiments de compassion pour la misère spirituelle de tant d'autres, des mouvements de reconnaissance de ce que Dieu nous a traités plus favorablement qu'elles, en nous donnant la connaissance de sa vérité, dont il permet qu'elles soient privées, et une frayeur salutaire par la vue du peu d'usage que nous avons fait de tous ces discours...

Retenue que Von doit avoir dans les jugements que Von porte des Prédicateurs. Qu'on peut trouver des sujets d'édification presque dans tous les Sermons. Etendue qu'il faut donner à la piété.

Il faut pourtant avoir soin de retenir dans de justes bornes cette vue des fautes qui se commettent par ceux qui annoncent la parole de Dieu, de peur qu'elle ne nous porte trop loin ; et que comme il paraît peu de lumière,

peu d'onction, et souvent peu de jugement dans certains sermons, elle ne nous en fasse conclure que le Prédicateur est absolument dépourvu de toutes ces qualités ; car ce jugement pourrait être mal fondé. Il y a des gens qui prêchent très mal, et qui ont néanmoins de la piété, et même de la lumière et du jugement en d'autres choses ; et la raison en est, qu'ils ne prêchent mal, que parce qu'ils ont une fausse idée, et qu'ils se sont d'abord proposé de mauvais modèles ; ils se mettent je ne sais comment dans l'esprit, que les Sermons doivent avoir quelque chose de relevé, de sublime, d'extraordinaire, et qu'on y doit éviter les pensées communes et populaires. Ainsi quand ils ont à prêcher, ils ne consultent ni leur cœur, ni la disposition de leurs auditeurs ; ils se guindent en une certaine région de leur esprit, où ils n'habitent pas d'ordinaire, et où ils ont un magasin de pensées fausses et de spéculations creuses, que cette fausse idée dont ils sont prévenus, leur fait approuver. Mais comme ils n'ont le jugement gâté que par cet endroit, ils ne laissent pas de pouvoir être judicieux en d'autres choses, quand ils sont sortis de ce pays, où ils sont en quelque sorte en un état violent, et qu'ils sont revenus à leur manière ordinaire de parler et de penser.

Après qu'on aura donc pratiqué cette équité envers le Prédicateur, et qu'on aura pris résolution de le ménager autant que l'on pourra dans ce qu'on en dira devant les autres, de peur d'empêcher le fruit qu'il peut faire sur ceux qui auraient d'autres vues que nous, il faudra considérer bonnement tout ce qu'il dit, et tâcher d'y trouver quelque chose qui nous puisse édifier, et à quoi notre esprit se puisse attacher, et il est difficile qu'on n'y réussisse si l'on le fait de bonne foi, ou que l'on n'ait au moins sujet de se convaincre que c'est notre peu de lumière et notre peu de vertu qui nous empêche d'en profiter.

Nous voudrions que tous les Sermons continssent toujours quelque beau principe de morale bien développé et bien exprimé, qu'ils nous fissent remarquer quelque défaut considérable de la vie des Chrétiens,.

qu'ils nous portassent à la pratique de quelque devoir important. Et en effet il serait à souhaiter'qu'ils fussent tels ; et c'est un défaut quand cela n'est pas, parce que les Prédicateurs doivent supposer que le commun du monde ne s'édifie guère que de ces sortes de Sermons ; ce qui faisait dire à saint François de Sales, qu'il ne trouvait point qu'un Sermon fût bon, si le Prédicateur n'y avait point eu pour but d'édifier quelque coin des murailles de Jérusalem. On doit néanmoins reconnaître que c'est aussi un défaut d'avoir une piété si resserrée. La vertu chrétienne a plus d'étendue ; elle n'est pas toujours occupée de la correction de nos mœurs, ni du soin de s'instruire des principes du Christianisme ; elle s'oublie quelquefois pour se porter toute à Dieu pour l'admirer, pour le louer, pour considérer ses mystères en eux-mêmes, sans aucun retour sur'soi, pour contempler les œuvres de sa miséricorde et de sa justice, pour se réjouir des grâces qu'il a faites aux Saints. Or il n'y a point de Sermon qui ne puisse exciter en nous quelques-uns de ces mouvements, si nous y étions disposés, et si notre esprit n'était point si borné à n'y chercher des sujets d'édification que d'un certain genre ; ce qui fait que souvent on trouve aussi peu à s'édifier dans plusieurs Sermons des Pères, que dans ceux qu'on entend présentement.

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