Ces gens suivent d'ordinaire leurs pensées et leurs
fantaisies sans faire réflexion si elles seront proportionnées à l'esprit de ceux qui les écoutent. Nous suivons de même nos humeurs et nos passions, sans avoir aucun soin de proportionner nos actions et nos paroles à l'esprit de ceux avec qui nous vivons ; ce qui fait que nous les choquons en mille manières ; et que nous ne faisons rien qui les édifie.
2. Il y a des Prédicateurs qui choquent les auditeurs intelligents et judicieux, en s'écriant mal à propos sur de petites choses, en s'échauffant sur des sujets qui ne le méritent pas, et en faisant paraître je ne sais combien de faux mouvements, qui incommodent étrangement ceux qui ont l'idée de la justesse aussi bien pour les mouvements que pour les choses.
Mais ce défaut n'est-il pas infiniment plus grand et plus ordinaire dans notre vie, que dans les Sermons ? Car combien se glisse-t-il de mouvements dans nos actions et dans nos paroles, qui sont faux ; non selon la Rhétorique, mais selon la foi ? Ne fait-on pas souvent paraître de l'inclination et de l'estime pour des actions qui ne devraient causer que des sentiments d'horreur % Ne reçoit-on pas souvent avec moquerie et avec mépris des choses qui ne devraient exciter que de la piété? Combien relève-t-on de choses qui devraient nous paraître basses et méprisables ! Combien en rabaisse-t-on qui sont effectivement grandes et dignes d'être admirées ! Combien parle-t-on froidement de celles dont on devrait être le plus touché ! Ce sont autant de faux mouvements d'autant plus dangereux qu'ils naissent de la mauvaise disposition du cœur, au lieu que ceux des Prédicateurs ne marquent souvent en eux qu'un simple défaut d'esprit.
3. Plus on a d'idée de la justesse, soit pour les choses, soit pour les mouvements, plus on remarque de défauts dans les Prédicateurs ; et ainsi on peut dire que la réputation de beaucoup de ceux qui éclatent dans cet emploi, n'est fondée que sur le peu de lumière de leurs auditeurs. Si nous avions de même des spectateurs éclairés, et qui eussent l'idée des vrais mouvements que les objets devraient exciter en nous, la manière dont
nous agissons et dont nous parlons, leur deviendrait presque insupportable ; ils ne verraient en nous qu'inclinations corrompues, qu'impressions injustes, q[ue défauts de sentiment et d'amour pour les choses qui en méritent le plus ; et ils éprouveraient à notre égard quelque chose de ce saint mouvement que Jésus-Christ fit paraître à l'égard des Juifs par ces paroles : 0 generatio incredula, quousque vos patiar ? O race incrédule, jusqu'à quand vous souffrir ai-je ? L'indulgence avec laquelle on nous souffre, n'est donc aussi qu'un effet de l'aveuglement des hommes. Nous ne passons qu'à la faveur de leur peu de lumière, et il est bien juste que nous souffrions patiemment dans les autres ce qu'on souffre continuellement de nous.
4. Ce qui détourne les Prédicateurs du droit chemin, et qui les jette dans la fausse éloquence, dans les pensées vaines et de nulle édification, est souvent qu'ils ont d'autres vues que celles qu'ils devraient avoir en s'acquittant de leur ministère ; ils veulent paraître savants, éloquents, habiles ; ils se piquent de bel esprit ; en un mot ils parlent pour eux-mêmes, et non pour leurs auditeurs, et en parlant de la sorte ils ne parlent souvent, ni pour leurs auditeurs, ni pour eux-mêmes : ce sont de même ces fausses vues qui se mêlent dans nos actions, qui en détruisent l'édification ; si nous n'en avions point d'autres que de satisfaire à notre devoir et de servir le prochain, elles répandraient une odeur de piété qui gagnerait insensiblement les cœurs ; mais les passions et les recherches secrètes qui s'y mêlent empêchent cet effet, et produisent ordinairement des impressions toutes différentes de celles que nous prétendons. Le désir que nous faisons paraître de nous relever, nous rabaisse aux yeux des autres ; on plaît d'autant moins qu'il paraît plus qu'on a eu dessein de plaire ; et par une contradiction naturelle aux hommes, ils conçoivent justement des passions toutes opposées à celles qu'ils remarquent en nous.
5. Mais ces Prédicateurs dont nous parlons, sont particulièrement propres à faire connaître le néant et l'aveuglement de la vanité des hommes ; ils se fatiguent
dans leur cabinet à produire de belles pensées ; ils en chargent leur mémoire avec travail ; ils les débitent avec hardiesse, et ils sortent ensuite de la chaire fort satisfaits d'eux-mêmes, s'imaginant avoir laissé une grande idée d'eux à leurs auditeurs ; car on ne recherche ces prétendues belles pensées que pour plaire, et il est difficile qu'en croyant plaire aux autres, on se déplaise à soi-même : cependant il n'y a le plus souvent rien de tout cela ; les personnes de piété ont pitié de ces sortes de Sermons : ceux qui sont peu charitables s'en moquent ; presque tous n'y pensent pas un quart d'heure après : c'est à peu près comme l'on nous traite, lorsqu'au lieu de rechercher le vrai bien, nous n'avons pour but que d'acquérir la réputation des hommes. Nous devenons souvent par là l'objet de leur mépris et de leur malignité ; et ceux qui nous sont le plus favorables, s'occupent à peine de nous l'espace d'un quart d'heure.
6. L'illusion de ces Prédicateurs peut encore servir à nous faire remarquer combien on tire peu de secours des autres pour se corriger de ses défauts ; car quoiqu'il n'y en ait point de plus exposés que ceux des Prédicateurs, il n'y a rien néanmoins de plus ordinaire que d'en voir qui y demeurent toute leur vie sans trouver un seul ami qui les en avertisse. On croit que c'est une civilité qu'on leur doit de leur témoigner qu'on est satisfait de leurs Sermons ; et ces civilités étant reçues par l'amour-propre, passent pour des témoignages sincères et des approbations authentiques : ainsi un Prédicateur trompé par les autres et par lui-même, continue souvent à abuser toute sa vie de son ministère ; il détruit au lieu d'édifier, et il épuise inutilement non seulement les forces de son corps, mais aussi celles de son âme, qui s'affaiblit encore plus que le corps par cet emploi quand on ne s'en acquitte pas comme il faut.
Il est moins étrange que les Prédicateurs qui ne sont soumis à personne, se corrigent peu de leurs défauts ; ils s'appellent d'ordinaire eux-mêmes à ce ministère ; ils prêchent quand ils veulent et comme ils veulent, et personne ne prend un intérêt particulier dans la manière
dont ils le font. Mais qui ne s'étonnera que les Prédicateurs choisis par des Compagnies réglées, où l'on ne les admet à ce ministère qu'avec discernement et avec mûre délibération, fassent souvent paraître si peu de spiritualité et si peu de lumière dans leurs Sermons et qu'ils ne les remplissent pas moins que les autres d'une scolastique basse et inutile ?
Ce qui doit augmenter notre étonnement sur ce point est que dans les mêmes Ordres où l'on laisse ainsi les gens prêcher à leur fantaisie et avec des défauts visibles et contraires à la fin de leur ministère, on ne souffrirait pas qu'ils fissent une fausse démarche dans les cérémonies, qu'ils omissent une génuflexion, qu'ils manquassent à la moindre des pratiques régulières. Il y a dans ces sortes de Sociétés des punitions ordonnées pour toutes les fautes contre la régularité, mais il n'y en a point pour ceux qui abusent de la parole de Dieu, soit en débitant au peuple des pensées vaines et abstraites, au lieu de leur donner une nourriture solide et proportionnée à leurs besoins, soit en détruisant le fruit des vérités qu'ils annoncent par une ostentation de science et d'éloquence. On se remet absolument aux Prédicateurs de la manière dont ils s'acquitteront de leur ministère ; on leur laisse suivre leurs idées ; et si l'on leur donne quelques règles pour les conduire, elles sont si vagues et si peu précises, qu'ils s'imaginent les suivre en faisant tout le contraire de ce qu'ils devraient.
On ne peut sans doute alléguer d'autre raison de cette conduite, sinon que l'on sait fort bien dans ces Sociétés en quoi consiste la manière de bien pratiquer les cérémonies ; mais que l'on y a peu d'idée de ce que c'est que d'annoncer la parole de Dieu d'une manière digne de Dieu, et que l'on y connaît peu l'importance des fautes qu'on peut commettre en abusant de ce ministère et en le rapportant â soi-même et non à l'utilité de ses auditeurs.
C'est la conclusion qu'il semble que l'on ait droit d'en tirer : mais elle s'étend beaucoup plus loin que cet exemple, et si nous voulons nous faire justice, nous trouverons qu'elle nous regarde en une infinité de ren-
contres ; car nous sommes de même exacts dans la pratique de certains devoirs extérieurs, jusqu'à y être attachés d'une manière superstitieuse et judaïque ; mais nous n'avons que des idées fort confuses de la plupart des devoirs spirituels et des vertus intérieures ; ce qui fait que nous connaissons peu les fautes que nous faisons contre ces devoirs et ces vertus. Nous ne savons ce que c'est que la véritable humilité, la mortification intérieure, l'amour de la justice, la dépendance de Dieu, le désir de la souffrance ; et comme ce sont ces vertus intérieures qui sont la source de l'onction et de l'édification qui se répand dans les actions et dans les paroles, il n'est pas étrange que ne le connaissant pas et n'en ayant pas même de vraie idée, il n'y ait rien d'édifiant dans notre conversation ni dans notre vie.
Pensées sur divers sujets de morale.
Modérés contredisants.
Il n'y a point de personnes plus contredisantes et plus contredites que celles qui sont les plus modérées dans leurs sentiments. Cela paraît étrange, et est pourtant vrai. La raison en est que la plupart du monde se jette dans l'excès, ou en blâmant, ou en approuvant ; d'où il arrive que les personnes modérées qui ne louent rien et qui ne blâment rien avec excès, mais qui souvent approuvent le bien et blâment le mal dans les mêmes personnes, se trouvent presque toujours contraires au jugement des autres.
Deux sortes de modération.
Il y a une modération de langage et une modération de sentiment, et ce sont deux qualités très différentes. Car souvent ceux qui sont dans des sentiments justes et modérés, ne sont point modérés dans leurs discours, et y font paraître plus de chaleur qu'il ne faut. Et au contraire il arrive souvent que des personnes dont les
sentiments sont très injustes et très excessifs, ne laissent pas d'être modérées dans leurs paroles, ce qui ne sert qu'à les abuser, en leur faisant prendre cette modération apparente pour une véritable modération de sentiment.
Serviteurs imparfaits utiles.
Il est utile à un Maître d'avoir des serviteurs imparfaits, parce qu'il lui est utile d'avoir des dettes à remettre, afin d'engager Dieu à lui remettre les siennes. Ceux qui s'en plaignent se plaignent en effet que Dieu leur donne de l'argent pour acheter le ciel.
Nourriture d 'amour-propre due aux serviteurs.
Les Maîtres ne doivent pas seulement à leurs serviteurs la nourriture du corps qui a pour fin la subsistance du corps, mais ils leur doivent aussi celle de l'âme qui a pour fin la conservation de la piété dans ceux qui en ont, et l'établissement de la piété dans ceux qui n'en ont pas.
Mais outre ces deux nourritures, ils leur en doivent encore une troisième, que l'on peut appeler la nourriture de l'amour-propre. Je dis qu'ils leur doivent cette nourriture, parce que la faiblesse de l'homme est telle, qu'il ne peut se passer des consolations humaines et des satisfactions de son amour-propre. Les louanges, l'approbation, les témoignages d'amitié, les espérances qu'on ne les abandonnera pas, le gain et l'intérêt, le repos, le délassement, la joie, sont toutes choses qui contentent l'amour-propre. L'âme s'en voyant dépourvue, tombe incontinent dans l'ennui et dans le découragement.
La raison ne veut pas que l'on ôte aux personnes faibles toutes les consolations humaines et tous les appuis qui les soutiennent ; et comme les serviteurs sont ordinairement du nombre de ces personnes faibles, il est juste de les soulager par ces moyens humains qui entretiennent l'esprit dans une assiette raisonnable.
On y est d'autant plus obligé, que leur condition est dure d'elle-même, et très contraire aux inclinations de la nature, et qu'ayant besoin nous-mêmes de tant d'appuis, il serait bien injuste que nous les refusassions aux autres.
Il est donc vrai qu'il faut nourrir l'amour-propre, mais la fin de cette nourriture n'est pas de faire subsister l'amour-propre, on doit avoir au contraire pour but, non de le détruire, mais d'empêcher que manquant de matière et d'aliments, il ne renverse l'esprit de ceux qui sont trop faibles pour se soutenir sans cela.
Ce n'est pas grande chose que d'avoir ce qu'on appelle communément bon esprit.
On fait trop valoir la qualité que l'on appelle communément bon esprit. L'idée que l'on s'en forme dans le monde n'est pas dans le fond si grande chose, et il y a mille défauts de gens à qui on donne ce nom de bon esprit, équivalents à la bêtise, comme il y a souvent dans les bêtes beaucoup de bonnes qualités équivalentes à ce prétendu bon esprit. Il n'y a que la solidité d'un esprit qui cherche Dieu, qui ne puisse être égalée par aucune qualité humaine.
Ebullitions d'esprit .
Il y a des personnes qui ont des ebullitions d'esprit, comme il y en a qui ont des ebullitions de sang, c'està-dire, que leur esprit paraît par tout. Cela m'incommode : je n'aime pas ceux qui m'avertissent si fort de ma bêtise ; ils ne peuvent me communiquer leur esprit, qu'en ai-je donc affaire ? Voilà le sentiment naturel de la malignité humaine. S'il a tant de bien, qu'il dîne deux fois, disent les pauvres superbes dans leurs proverbes : s'il a tant d'esprit, qu'il s'en serve comme il pourra, dit l'orgueil humain. Il est vrai que c'est là le sentiment de l'orgueil ; mais il est de la charité et de l'humilité de ne le pas incommoder.
Origine des Cérémonies.
Si les hommes étaient parfaitement raisonnables, il eût suffi de faire connaître qu'un tel est Magistrat, afin de lui faire rendre obéissance ; mais parce qu'ils sont grossiers et attachés à leurs sens, il a été utile de donner à ces Magistrats certains ornements extérieurs qui les distinguassent, et d'ordonner qu'on leur fît certains gestes, et pour ainsi dire, certaines grimaces qu'on appelle cérémonies. Cette invention a réussi selon le dessein de ceux qui l'ont trouvée.
Mais ces cérémonies ont incontinent changé de nature dans l'esprit du peuple; car au lieu qu'on ne doit au Magistrat qu'un respect purement extérieur, et une reconnaissance qu'il est Magistrat, c'est-à-dire, chargé de faire exécuter les lois, ce qui peut subsister avec l'idée qu'il est un méchant, un malheureux, un homme digue de mépris ; le peuple et tous les esprits charnels mesurant tout par leur orgueil, trouvent que c'est une grande chose et un grand bonheur que de donner ainsi des ordres, d'être obéi, et de recevoir des honneurs extérieurs : ainsi on commence à considérer les Magistrats comme grands, élevés, heureux ; et ces Magistrats connaissant ces jugements que l'on porte d'eux, commencent aussi à s'en estimer davantage, et à se plaire dans leur condition.
Les mots ne signifient pas la même chose en dioerses bouches.
Les mots ne signifient pas les mêmes choses dans la bouche de tous ceux qui les prononcent, tant ils conçoivent les choses diversement. Nous disons tous les jours : Heureux est l'homme qui n'est point allé au conseil des méchants : Beatus vir qui non abiit in consilio impiorum : Heureux ceux qui sont sans tache dans leur voie : Beati immaculati in via : et en prononçant ces mots, nous sommes frappés d'une certaine idée de bonheur qui ne nous émeut point, tant elle est confuse. Mais
dans la bouche de celui qui a prononcé ces paroles, c'est une idée de ce qui lui enlevait le cœur : il voyait en cela un amas de félicités qui ravissaient son esprit. Ce bonheur qui n'est pour nous qu'un point, est pour lui et pour tous ceux qui ont le même sentiment, une montagne démesurée. L'hébreu est plus expressif : Beatitudines viri ! 0 bonheurs infinis de l'homme !
V amour approche les objets.
Il n'y a que la charité qui nous puisse faire entendre l'Ecriture, parce qu'il n'y a qu'elle qui puisse nous donner les mouvements exprimés par l'Ecriture, sans lesquels on n'y voit rien que de confus, d'obscur et de mort. C'est. l'amour qui anime nos pensées et qui les approche de nous. Un Palais vu de loin est comme une masse confuse, mais, en s'en approchant, on distingue les objets, on voit des colonnes, des ordres d'architecture. Quand nous voyons les choses sans amour, on ne les voit que de loin.
Trois caractères d'esprit.
Il y a des gens propres à trouver des vérités : d'autres qui sont propres à trouver des images aux vérités, comme des comparaisons : d'autres qui sont propres à trouver des vérités aux images. Ce sont trois caractères différents d'esprits.
Le premier vient de la lumière et de la subtilité de l'esprit.
Le second vient d'un feu d'esprit, qui concevant les choses vivement, trouve par cette vivacité même des comparaisons pour les exprimer. A qui, dit Jérémie, vous comparerai- je, ô fille de Jérusalem ?... à qui dirai- je que vous ressemblez ?... Le débordement de vos maux est semblable à la mer. Cui comparabo te, aut cui assimilabo te, filia Jérusalem ! magna est velut mare contritio tua.
Le troisième ne vient ni de feu ni de subtilité d'esprit, mais d'une certaine agilité qui applique la même image à diverses idées de vérité qui sont dans l'esprit, et qui trouve ainsi facilement celle à qui elle convient.
Jugements des Essais de Montagne.
C'est un homme qui après avoir promené son esprit par toutes les choses du monde, pour juger ce qu'il y a en elles de bien et de mal, a eu assez de lumière pour en reconnaître la sottise et la vanité.
Il a très . bien découvert le néant de la grandeur, et l'humilité des sciences : mais comme il ne connaissait guère d'autre vie que celle-ci, il a conclu qu'il n'y avait donc rien à faire qu'à tâcher de passer agréablement le petit espace qui nous en est donné.
Ainsi, comme le Saint-Esprit a jugé si important de nous faire connaître l'aveuglement de notre raison, lorsqu'elle est privée de la lumière de la Foi, qu'il a voulu nous représenter ses égarements dans un livre canonique, pour nous faire estimer davantage le bien inestimable qu'il nous a fait de nous donner la connaissance du véritable bonheur de l'homme ; de même il semble qu'on puisse tirer quelque utilité du livre de Montagne, puisqu'il représente très naïvement les mouvements naturels de l'esprit humain, ses différentes agitations, ses démarches pleines de tiédeur, et la fin brutale où il se réduit après avoir bien tourné de tous côtés.
Dans ce misérable état l'âme ne s'attache point aux plaisirs par l'estime qu'elle en fait, mais par le mépris et le dégoût qu'elle a de toutes les autres choses. C'est une espèce de désespoir qui l'y porte, et ce n'est pas tant pour en jouir, que pour y noyer ses déplaisirs et ses tristesses .
Cet état est sans remède dans la nature, parce qu'il est impossible de l'en tirer, en lui proposant les biens du monde, puisqu'elle ne s'y est plongée que par le
mépris qu'elle fait de ces biens, et par l'expérience qu'elle a de leur vanité.
Ainsi la brutalité est le commencement et la fin de l'homme corrompu, et les sens et la raison s'accordent dans l'extinction de la raison.
Dieu cache sa vérité.
Dieu a caché la connaissance de l'immortalité de notre àme dans la ressemblance de la naissance et de la mort des animaux : Idem interitus hominis etjumentorum : L'homme parait, et il disparait dans le monde comme les bêtes.
Il a caché la véritable Religion dans la multitude des fausses Religions, les véritables Prophéties dans la multitude des fausses Prophéties, les véritables miracles dans la multitude des faux miracles, la véritable piété dans la multitude des fausses piétés, la voie du ciel dans la multitude des voies qui conduisent en enfer.
La solitude désagréable, et pourquoi ?
Les hommes aiment à penser, et à penser à eux d'une certaine manière, en jugeant qu'on les estime, qu'on les honore, qu'ils sont grands, puissants. C'est pourquoi la conversation et la vue du monde sont si agréables : car cela vient de ce qu'elles excitent des pensées de cette nature.
Au contraire la solitude est désagréable à la plupart des gens, parce qu'elle ne leur fournit pas assez de pensées qui leur plaisent. La nature est déplaisante à beaucoup de monde, parce que les images qu'elle fournit n'étant pas aidées de la voix et de mille autres circonstances qui accompagnent la parole, elles sont trop sombres et trop obscures.
Pour se plaire donc dans les forêts, il faut entendre le langage des forêts : car toutes les créatures ont un langage ; c'est-à-dire qu'elles peuvent exciter des pensées. Ceux en qui elle en excite suffisamment peuvent se
plaire dans la solitude, et ils s'y plaisent d'autant plus innocemment que ces images qu'elle leur fournit, leur représentent plutôt la grandeur de Dieu, que leur propre grandeur, et qu'elles leur parlent peu d'eux-mêmes,. ît beaucoup de Dieu. C'est l'avantage de la solitude.
Esprit de mouche.
Il y a des gens qui ne font qu'effleurer les matières,, ît qui s'y promènent comme des mouches ; ils n'approondissent rien : d'autres au contraire laissent des traces !t cavent ce qu'ils manient.
Vraie et fausse éloquence.
L'éloquence ne doit pas seulement causer un sentinent de plaisir, mais elle doit laisser le dard dans le iceur.
C'est un mauvais discours que celui dont on ne •etient rien.
L'abondance de lumière est différente de la justesse.
Ce sont deux qualités différentes d'esprit que d'avoir >eaucoup de lumière, et de bien juger les choses : l'une dent d'une fertilité qui produit beaucoup de pensées >ar la comparaison de divers objets qui se présentent . l'esprit, l'autre d'une exactitude qui fait examiner hacune de ces pensées avec plus d'attention et de >énétration. Les terres qui portent le plus de vin, ne lortent pas toujours le meilleur.
La stérilité qui paraît dans quelques esprits vient uelquefois de leur jugement, qui retranche une nfinité de pensées, et prenant les choses par la voie laturelle, ne s'écarte point tant en d'autres détours •lus longs et moins naturels.
Les esprits abondants voient tout ce qui est à l'en-
tour de leur objet. Les esprits pénétrants voient tout ce qui est dans cet objet.
Les esprits stupides dans leur froid, sont spirituels dans leur chaleur.
Pourquoi les gens qui paraissent bêtes dans la conversation commune, font-ils souvent paraître beaucoup d'esprit quand on les excite ? C'est qu'il y a un froid et une chaleur d'esprits. Or le froid de ces gens est stupide parce que leurs esprits ne sont point assez agités : et au contraire leur chaleur est spirituelle, parce qu'étant excités, ils trouvent et remuent beaucoup de choses.
Souvent on ne profite pas de la vérité, parce qu'elle est mal dite.
Nous nous plaignons quelquefois des défauts des autres, lorsque nous aurions sujet de nous plaindre encore plus de nous-mêmes. Il ne profite point, dit-on, de ce qu'on lui dit. Mais le lui avez-vous dit en la manière que vous le deviez ? Etiez- vous touché de confusion dans votre cœur ? Avez-vous vous-même confessé humblement votre misère devant Dieu ? Y avez-vous apporté la discrétion et la modération que vous deviez? Si vous ne l'avez pas fait, vous avez manqué de charité et ce défaut de charité devrait plus vous occuper que tous les défauts des autres. Jésus-Christ dit à tous ses disciples en la personne des Femmes de Jérusalem j Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes, pour vous montrer qu'il faut pleurer sur soi-même, avant que de s'arrêter à pleurer sur les autres.
Beauté de découvrir plusieurs vérités tout d'une vue.
C'est un grand ornement dans la nouvelle manière de bâtir, que tous les appartements s'enfilent, en sorte
que en ouvrant les portes on les découvre tous. De même, c'est un grand ornement dans une pièce, quand la proposition du sujet vous fait voir en quelque sorte toute la pièce, mais d'une manière qui excite plutôt le désir de voir distinctement ce qu'elle montre, qu'elle ne le satisfait en découvrant tout ce qu'elle contient.
Ces pièces où l'on traite divers points sans liaison, sont comme ces bâtiments où l'on va de chambre en chambre, et où l'on ne voit jamais plus d'une chambre à la fois.
Deux sortes de défauts d'esprit.
C'est un assez grand mal que de connaître les défauts de son esprit, de les sentir et de ne pouvoir les corriger. Il y en a qui sont sots si doucement, qu'ils ne s'en aperçoivent point du tout ; leurs paroles et leur jugement sont toujours d'accord et ils ne sentent jamais aucun reproche intérieur qui les avertisse de leurs défauts.
Mais ces autres dont nous parlons, ne sont pas de même; comme ils ne disent rien de bon, ils n'approuvent presque rien de ce qu'ils disent, ils sont toujours leurs premiers censeurs et leur esprit ne leur sert quasi que pour condamner ce qui en naît.
La différence des uns et des autres consiste, ce semble, en ce que les uns n'ont qu'un esprit et que les autres en ont deux. Ceux qui sont ainsi contents d'euxmêmes jugent et parlent par le même esprit, c'est-à-dire que leurs paroles égalent et suivent leurs pensées et qu'ils n'ont pas plus de lumière qu'ils en font paraître. Ces personnes ont d'ordinaire quelque facilité de parler et comme elles pensent peu et que leur esprit est extrêmement borné, qu'elles ne conçoivent rien de grand ni de subtil, leur imagination s'accoutume à leur fournir promptement les images des sons qui sont nécessaires pour exprimer ces choses communes.
Mais ces autres qui sont malheureux dans leurs défauts, n'en font pas de même ; ils ont une lumière assez étendue, mais fort obscure ; ils ont l'idée du vrai
et du bien, mais ils ne le conçoivent que confusément. De sorte que quand il s'agit de s'exprimer, comme leur entretien ne leur donne pas le temps de chercher les termes propres, ils sont contraints de hasarder et de prendre les premiers venus et le plus souvent ils n'expriment rien moins que ce qu'ils ont dans l'esprit.
Ainsi, les véritables gens d'esprit sont ceux qui n'en ont qu'un, mais qui est juste, et qui conçoit assez promptement et assez nettement les choses pour les exprimer sur-le-champ d'une manière agréable. Les sots heureux sont ceux qui n'ont aussi qu'un esprit, et qui disent les sottises sans s'en apercevoir.
Mais les gens d'entre deux qui ont un double esprit, sont nécessairement malheureux en ce qu'ils sentent leurs défauts : et l'on peut dire que ce double esprit fait qu'ils sont sots aux sots, et ne le sont pas aux gens d'esprit, parce que les uns ne voient que leurs défauts et que les autres sentent au contraire davantage ce qu'ils ont de bon.
Humilité naissante d'orgueil.
Je ne trouve point de qualité plus humiliante que l'orgueil et la vanité. Cette qualité doit faire disparaître à nos yeux tout ce que nous avons de bon, car peut-être Ta-t-elle détruit devant Dieu. De plus, elle attire, je ne sais comment, le mépris ou l'indifférence des autres, qui est une des plus grandes humiliations qu'on puisse avoir dans le monde et en même temps des plus utiles. Ainsi l'humilité peut naître de l'orgueil, pourvu qu'on en accepte humblement les suites.
Délicatesse vient de faiblesse.
On peut avoir l'esprit très juste, très raisonnable, très agréable, et très faible en même temps : l'extrême délicatesse de l'esprit est une espèce de faiblesse. On sent vivement les choses et on succombe à ce sentiment si vif. Il y a des gens qui sont douloureux partout.
On connaît d'autant plus Dieu, qu'on est plus concaincu qu'on ignore sa conduite.
Job pour réfuter la témérité de ses amis, qui décidaient hardiment que les maux qu'il souffrait, étaient un effet de la colère de Dieu contre ses péchés, et pour montrer qu'il entrait plus avant qu'eux dans les secrets de la Providence, leur dit ces paroles remarquables : Ab Omnipotente non sunt abscondita tempora, qui autem noverunt eum, ignorant dies illius. Les temps différents n'ont point été cachés aux hommes par le Tout- Puissant, mais ceux qui le connaissent, ne connaissent point ses jours. Ainsi il apporte pour preuve qu'il connaît Dieu, de ce qu'il ignore ses jours, c'est-à-dire ses desseins, et les secrets ressorts de sa Providence. Ceux qui prétendent les connaître ne les connaissent pas ; et ceux qui comprennent qu'il leur est impossible de les connaître, témoignent par là qu'ils le connaissent, parce qu'ils font voir qu'ils ont une plus grande idée de l'infinité des conseils de Dieu, et de l'abîme de sa sagesse.
Cette parole doit donc réprimer toutes les vues et les paroles téméraires par lesquelles nous assurons quelquefois que Dieu fait telle chose pour telle et telle fin : qu'il punit celui-là pour tel et tel péché, qu'il couronne celui-ci pour ses bonnes œuvres, qu'il a dessein de retirer tel et tel effet de ce qu'il permet arriver, que certaines choses sont nuisibles, et d'autres avantageuses, que certains crimes seront punis en cette vie, qu'il délivrera sa vérité par certains moyens.
Il me semble que certaines gens s'éloignaient de cette règle en assurant hardiment qu'on ne sortirait jamais d'affaire par des voies humaines, par des négociations, par la faveur des puissances ; car Dieu cachant quelquefois sa conduite sous ces sortes de moyens, qui les assurait qu'il ne choisirait point cette voie?
Visite de Dieu.
Il y a un temps que nous devons connaître, et un temps que nous devons ignorer. Nous devons connaître le temps où Dieu nous visite, Si cognovisses tempus visitationis. C'est-à-dire, que nous devons écouter ce qu'il nous dit présentement par toutes les manières dont il nous parle, par les maux, par les créatures, par les Supérieurs, par les ennemis. Mais nous devons ignorer les temps que Dieu s'est réservés en sa puissance. Ce n'est pas à vous, dit Jésus-Christ à ses Apôtres, à savoir le temps et les moments que le Père a réservés à son pouvoir.
Multiplication de ce qui est dit par l'esprit de Dieu.
C'est une étrange chose qu'une seule parole dite par l'esprit de Dieu fait de plus grands effets, et se multiplie plus en quelque manière par les fruits que Dieu en tire, que tous les plus grands discours, quoiqu'utiles et pleins de bonnes choses. Que savons-nous des paroles que sainte Elisabeth a prononcées? Trois ou quatre mots qui font partie de la Salutation Angélique, et ces trois ou quatre mots se multiplient tous les jours infiniment par l'usage des fidèles, et les fruits que Dieu en tire.
Sécheresse.
La sécheresse est un défaut assez considérable, parce qu'elle éloigne de nous les personnes faibles, et que la plupart des Chrétiens sont faibles ; elle leur ferme le cœur, elle rend incapable de les servir ; il faut donc essayer de l'éviter, et pour l'éviter il la faut connaître, et prendre pour raison une conduite toute contraire à celle à laquelle notre inclination nous porterait.
Si la sécheresse n'est pas un défaut d'amour véri-
table, c'est au moins un défaut d'amour apparent, qui fait qu'on ne donne à ceux avec qui on vit aucune marque d'affection ni d'estime : on n'entre jamais dans aucun de leurs intérêts, on ne témoigne prendre part à rien de ce qui leur arrive de bien et de mal, on les entretient comme si on entretenait des gens venus d'un autre monde, on n'a aucune application à leur faire paraître de la gratitude, on s'acquitte des devoirs de civilité avec une froideur qui glace le cœur, on ne fait paraître par aucune marque, qu'on se fie à eux, ni qu'on agrée rien de ce qui vient d'eux ; si l'on croit avoir quelque sujet de se plaindre d'eux, on se plaint à tout le monde hormis à eux-mêmes, comme ne les jugeant pas capables qu'on entre en éclaircissement avec eux. Si Ton est d'un autre sentiment qu'eux sur quelque point, on ne leur en parle jamais, mais l'on garde seulement une réserve extrême avec eux. On témoigne grande facilité à croire le mal, et peu de disposition à croire le bien, l'on se tient resserré et renfermé dans soi-même, sans jamais se communiquer en rien .
Les personnes soupçonneuses et défiantes sont d'ordinaire sèches, parce qu'elles appréhendent toujours de mauvais effets de toutes les ouvertures qu'elles font. Ainsi elles se tiennent resserrées, et sont toujours comme en garde contre les hommes, en pratiquant trop à la lettre ce qui est dit dans l'Evangile : Donnez-vous de garde des hommes, Cavete ab hominibus. Elles croient qu'on fera mauvais usage de tout. Ainsi elles n'exposent rien, elles ressemblent un peu à ces avares qui par la crainte incertaine des voleurs tiennent les moindres meubles enfermés à la clef.
Les préventions sont aussi une source ordinaire de la sécheresse particulière qu'on a pour certaines personnes. On se forme des idées d'eux ; souvent sur des signes assez légers, et l'on y demeure ensuite opiniâtrement attaché, et quand on vient à leur parler, on le fait en suivant cette idée et ce fantôme qu'on s'est formé ; d'où il arrive par nécessité que l'on n'entre point dans leur esprit, qu'on ne les entend pas, et que
Ton n'est pas entendu d'eux, ce qui forme un entretien discordant, la douceur et l'agrément de l'entretien consistant dans l'union des sentiments de l'esprit, et des mouvements du cœur.
Cette disposition de sécheresse est contraire à ce qui est dit de Jésus-Christ dans l'Evangile : II ne brisera point le roseau cassé, et il n'achèvera point d'éteindre la mèche qui fume encore. Arundinem quassatam non constringet, et linum fumigans non eœtinguet.
Elle est contraire à cette bénignité et à cette douceur du Sauveur qui a paru à tous les hommes. Benignitas et humanitas appariât Saloatoris nostri Dei.
C'est un défaut plus grand dans les personnes élevées, parce qu'il est plus suspect de fierté et de mépris.
Il est contraire à la charité, car si nous ne pouvons contenter les gens en leur accordant ce qu'ils demandent, contentons-les au moins par des témoignages d'affection : Si non potes, affabilem te prœsta : si nous ne leur servons point, ne les blessons pas.
Souffrir les personnes sèches.
La vertu chrétienne doit consister à éviter la sécheresse en soi, à la souffrir dans les autres, et même à y remédier autant que l'on peut.
Pour souffrir plus facilement la sécheresse des autres, il faut considérer qu'il est injuste de n'aimer les gens que par rapport à nous, et encore par des témoignages inutiles d'affection. Une personne est sèche ; mais elle vous donne de bons conseils, si vous les lui demandez ; elle est sèche, mais elle est prête d'exposer son corps et sa santé pour vous assister effectivement dans les choses nécessaires, elle est touchée vivement des choses de Dieu ; elle est généreuse, ferme, patiente : n'y a-t-il pas de la bassesse à perdre le sentiment de tant de qualités vraiment grandes, pour l'attache tendre que nous avons à des choses de néant?
Nous devons faire un état particulier des personnes sèches, mais vertueuses, parce qu'elles nous donnent plus
lieu de connaître si c'est Dieu, ou nous-mêmes que nous aimons dans les autres. Ces personnes si tendres et si pleines de témoignages d'affection nous trompent souvent, nous nous imaginons que nous aimons la vertu en elles, et nous n'y aimons que notre propre satisfaction.
Saint Augustin dit que lorsqu'on aimait les Martyrs dans l'état horrible ou le déchirement de leurs membres les réduisait, il n'y avait que la beauté delà justice qui pût causer cet amour. Il en est de même dans les personnes sèches, quand on les aime, on peut avoir quelque confiance que c'est Dieu et la justice que l'on aime.
De l'entretien .
L'entretien est utile pour se soulager et pour s'instruire. Les pensées purement intérieures ne sont pas assez sensibles. Ceux dont les pensées sont assez vives, n'ont pas beaucoup besoin d'entretien, si ce n'est pour se délasser.
Quoique l'on se parle à soi-même, on parle mieux néanmoins en parlant à d'autres ; l'obligation de se faire entendre fait faire un effort à l'esprit, la présence d'un auditeur l'excite, il agit plus vivement et par conséquent plus agréablement. La présence d'un autre fait penser à diverses choses auxquelles on ne penserait pas. Elle fournit des pensées, elle les soutient.
L'entretien est dangereux, c'est un mélange d'esprits corrompus. C'est un air de gens qui ont la peste et qui nous la communiquent.
L'esprit se forme plus par l'entretien que par toute autre chose. On oublie ce qu'on lit. On ne le sait que quand on l'a dit. Vous voyez quantité de personnes qui n'ont rien appris dans les lieux où l'on instruit les gens à dessein, qui se forment dans le monde, et ne sont presque plus connaissables. L'esprit s'y dégage, s'y dénoue, y devient appliqué.
L'entretien fait une partie considérable de la vie. C'est ce qui unit ou désunit les amitiés. C'est le principal moyen d'édifier ou de scandaliser les autres. C'est une manière commune à tous les fidèles d'édifier le prochain. C'est une charité toujours prête et qui ne coûte rien.
Qu'y aurait-il de plus heureux que la société des hommes, si tous leurs entretiens étaient édifiants. Il y a bien des manières d'édifier sans paraître prêcher . On édifieen faisant paraître les sentiments et les mouvements que l'on doit avoir sur toutes les chosesqui se présentent. On édifie en excusant le prochain. On édifie en se modérant lorsque les autres s'impatientent. Il n'y a qu'une personne qui prêche, et il ne le fait qu'à certaines heures à certains jours. Pour un Prédicateur il y a cent mille personnes qui s'entretiennent. Les Prédicateurs mêmes pour une heure qu'ils emploient à prêcher en emploient mille à s'entretenir.
Il faut que l'entretien ait toujours une fin raisonnable. La fin raisonnable est de tirer avantage de l'entretien du prochain, ou de lui servir.
La fin de se soulager et de soulager le prochain peut être de charité, quand on ne passe point les bornes de la nécessité. C'est ce qui peut autoriser les discours agréables, comme ceux des choses de la nature, des nouvelles publiques. Quand on se porte à ces entretiens par raison, par charité, ils peuveut devenir bons. Mais pour cela il faut choisir des personnes ennuyées qui ont besoin de soulagement, et non des personnes occupées. Il ne faut pas faire perdre le temps en ces sortes de choses, non seulement aux Prêtres, mais à toutes les personnes qui l'emploient réellement.
Si vous êtes faible et que vous ne puissiez souffrir la solitude de votre maison, vous pouvez peut-être vous soulager en faisant quelques visites, mais prenez garde de ne pas charger excessivement ceux à qui vous les ferez. C'est un grand fardeau qu'un homme qui ne saurait se porter soi-même, il le doit donc au moins partager en n'en chargeant pas un de ses amis entièrement. Il faut penser que cet homme n'a peut-être pas
le même besoin que nous, qu'il peut employer utilement son temps.
La plupart des visites ne sont autre chose que des inventions de se décharger sur autrui de poids de soimême que Ton ne saurait porter.
Une des plus grandes et des plus dangereuses faiblesses du monde, est de ne pouvoir demeurer seul. Cela nous rend dépendant de tout le monde, met notre repos entre les mains d'autrui, oblige à acheter les soulagements par mille servitudes, nous rend incapables d'une infinité de choses.
Je ne sais d'où vient que les Prédicateurs se corrigent si peu de la longueur de leurs sermons, et les causeurs de la longueur de leurs visites. N'est-ce point la vanité qui les trompe ? Comme ils sont satisfaits de ce qu'ils disent, ils pensent de même des autres.
Qui aurait un peu d'adresse, il y aurait à profiter pour soi-même et pour les autres dans tout entretien ; on pourrait tourner facilement le discours sur quelque matière qui nous serait utile, si l'on n'avait plus dessein d'instruire les autres que de s'instruire.
Quand on entretient quelque personne célèbre dans une profession, on ne devrait pas manquer d'entretien, car il n'y aurait qu'à la mettre sur sa profession. Il est utile d'apprendre quelque chose de tous, principalement quand n'y a rien de meilleur à faire.
Dans l'entretien il faut avoir la vue de profiter des autres. L'honnête divertissement qu'on se procure et qu'on procure aux autres, est une espèce de profit et d'utilité. Pour profiter des autres, il les faut jeter sur les matières qu'ils savent ; un homme qui a voyagé, sur les voyages ; un homme savant dans l'histoire, sur les historiens ; un critique, sur la critique ; un médecin sur la médecine. Il est utile pour cela, quand on prévoit qu'on sera obligé d'entretenir une personne, d'avoir une provision de questions à lui faire.
Qui serait autant appliqué qu'il devrait à faire profit de toutes choses, trouverait peu de personnes dans l'entretien desquelles il ne se pût instruire. Ce sont toujours des hommes, et les actions de l'esprit humain
sont toujours admirables. Ils ont leurs passions, ces passions les occupent ; ils voient certaineschoses, ils n'en voient pas d'autres : il est beau de considérer les bornes et le cercle dans lesquels l'esprit de chacun est renfermé. Les uns l'ont plus petit, d'autres l'ont plus grand. Mais il est fort petit à l'égard de tous.
Un Ange qui connaît les bornes dans lesquelles le plus grand esprit du monde est resserré, s'étonne de sa petitesse. Croit-on qu'un Prince dont la réputation s'étend dans la plus grande partie de la terre, ou un Ministre d'Etat qui semble avoir dans la tête les affaires de tout un Royaume, ait l'esprit fort étendu V Tout cela se réduit à d'étranges abrégés, et à des raccourcis terribles. Les Rois n'ont dans l'esprit qu'un certain nombre de gens qu'ils connaissent, et à l'égard desquels ils veulent se signaler, et ces gens-là sont en petit nombre, numerabiles, ils ne voient le reste que dans une certaine confusion.
Allégories.
Le nombre de gens qui ont besoin de preuves est fort petit parmi les Chrétiens et doit être peu considéré ; on peut même dire que les prédications ne sont pas faites pour eux ; car on a droit de supposer que ceux à qui on parle sont chrétiens. Ceux qui ne le sont pas ont besoin d'autres instructions et la Religion n'en manque pas ; mais ils ne doivent pas trouver mauvais qu'on parle à des gens qui font profession du Christianisme, comme s'ils l'avaient dans le cœur.
Le principal but doit donc êlre de les édifier et l'on ne peut nier que les allégories n'y soient utiles, lors même qu'elles ne sont pas certaines. Car elles mettent toujours une vérité devant les yeux et elles la mettent même d'une manière qui arrête davantage l'esprit, parce qu'elles la font voir dans une image.
L'esprit est si porté à considérer les rapports des choses, qu'il n'y conçoit jamais bien la vérité, s'il ne la
voit dans une figure. La vérité est en quelque sorte comme un soleil, il le faut voir dans l'eau ou dans un miroir qui tempère les rayons ; c'est un éclair qui passe trop vite, il le faut arrêter et fixer.
Si les allégories ne sont pas certainement vraies, elles ne sont pas aussi certainement fausses ; et cela suffit dans les discours de Morale, lorsque l'allégorie est jointe avec la certitude entière de l'objet représenté.
Les allégories quoiqu'incertaines ont encore un avantage réel, c'est qu'elles empêchent qu'on ne méprise quantité de choses dans l'Ecriture qui paraissent basses. Car l'esprit est arrêté par cette considération qu'elles représentent peut-être de grandes choses ; et quand on lui fournit une explication probable, il est encore plus porté à la retenue, puisqu'il ne sait pas si cette figure n'est point véritable.
Conversation des Femmes.
La conversation des femmes est dangereuse pour tout le monde et l'on n'en doit pas excepter les plus réglées, les plus honnêtes, et les plus incapables d'inspirer ou de recevoir ce que l'on appréhende de ce commerce.
Un Ecclésiastique qui voit des femmes est à demimarié, parce que quelque pures que soient ces liaisons de part et d'autre, elles ne sont pas exemptes de ces complaisances réciproques, qui sont toujours un peu différentes de celles qui se trouvent entre des personnes de même sexe ; l'on se repose toujours un peu tendrement sur l'esprit l'un de l'autre, et c'est une partie de la douceur du mariage.
Les femmes ne sont pas seulement affaiblissantes par ces tendresses qu'elles excitent, par les amusements qu'elles causent, mais elles sont toutes pour la plupart ennemies de la pénitence, au moins pour les autres. Elles engagent au luxe, à la propreté, à la délicatesse. Avoir une femme pour conseiller, c'est avoir une double concupiscence.
Un Ecclésiastique qui est obligé par nécessité d'avoir
quelque conversation avec des femmes pour leur propre bien, devrait avoir soin de ne prendre jamais d'elles aucun avis pour ses habits, ses ameublements, ses maladies et généralement pour tout ce qui le regarde.
Il le doit faire non seulement pour éviter l'affaiblissement que leur mollesse est capable de lui causer, et pour les railleries que tous ces commerces attirent, mais pour leur ôter aussi cette matière et cette occasion de s'occuper de lui, de s'attacher à lui, de s'y reposer.
Les femmes sont semblables à la vigne, elles ne sauraient se tenir debout ni subsister par elles-mêmes, elles ont besoin d'un appui, encore plus pour leur esprit que pour leur corps, mais elles entraînent souvent cet appui et le font tomber.
Il y a une galanterie spirituelle aussi bien qu'une sensuelle ; et si l'on n'y prend garde, le commerce avec les femmes s'y termine d'ordinaire.
En même temps que ce commerce augmente l'attache de la passion, il domine celle de la raison, je veux dire celle qui est fondée sur l'estime de la vertu de ceux dont on prend la conduite. Les femmes connaissent leurs défauts, elles sentent leurs immortifications, leurs promptitudes. Leur passion présente leur fait passer par-dessus et leur en ôte le sentiment ; mais cette passion venant à cesser, ces défauts qui étaient comme couverts à leurs yeux s'y présentent en foule et causent de grandes désunions.
On n'est pas mieux dans la solitude, que dans le monde, quand on est vide de Dieu .
C'est en vain qu'on se sépare des grandes affaires : si Dieu ne remplit le vide qu'elles laissent, on éprouve dans la solitude les mêmes faiblesses, les mêmes distractions. Pour peu d'affaires que l'on ait, il y en a toujours assez pour remplir un cœur que Dieu ne remplit pas. Les petites affaires deviennent grandes, quand nous n'en avons point de grandes, parce que l'esprit qui n'est pas distrait ailleurs s'en occupe tout
entier. On se noie dans un ruisseau quand on n'a pas la force de se relever, l'âme se peut abîmer dans les moindres affaires au défaut des grandes.
Etendue de la reconnaissance.
On borne d'ordinaire sa reconnaissance aux grâces que l'on reçoit immédiatement de Dieu, et aux bienfaits auxquels on participe actuellement ; cette idée néanmoins est infiniment trop resserrée ; car les préparations des bienfaits et des grâces, et tout ce qui se fait dans la vue de nous faire du bien, tient déjà des bienfaits. Or cette considération étend infiniment notre reconnaissance, car il est certain que Dieu dont la connaissance est infinie, a vu toutes les suites de ses œuvres, et que non seulement il les a vues, mais qu'il les a voulues. Il nous a eus dans l'esprit de toute éternité, et il n'a rien fait de toutes les choses auxquelles nous avons part, que dans le dessein exprès de nous y donner part.
Pour donner donc une juste étendue à sa reconnaissance, un homme doit établir premièrement ces principes.
1. Que tout ce qu'il reçoit par le ministère des créatures, est un bienfait de Dieu, qui a eu de toute éternité la volonté de lui faire ce bien, et qui y a disposé ceux dont il l'a reçu.
2. Que les préparations des bienfaits étant jointes à cette vue expresse, sont des bienfaits.
Ces principes supposés, on se doit considérer, et dans son être naturel, et dans son être spirituel, et dans tout ce qui regarde la conservation de l'un et de l'autre.
Notre être naturel, c'est-à-dire notre vie, dépend d'une infinité de causes que la Providence de Dieu a réunies.
Il fallait afin que nous vinssions au monde, qu'il y eût un monde, des hommes, des femmes, que ces hommes et ces femmes s'unissent ensemble par des mariages ; et afin de les unir de la sorte, il a fallu qu'une infinité de circonstances se rencontrassent, que ces hommes et
ces femmes fussent préservés de la mort, qu'ils se vissent, qu'ils s'aimassent.
Un seul mariage ne se forme que par le concours d'une infinité de hasards ; qui peut donc comprendre l'infinité de ceux qui ont concouru à la naissance temporelle d'un homme qui naît après six mille ans depuis la création du monde, et une si longue suite de générations : cependant dans toute cette infinité de hasards, il n'y en a pas un où Dieu ne nous art eus en vue, et qu'il n'ait disposé tout exprès pour nous faire naître.
Il en est de même de la première institution du ciel et de la terre. Dieu les a créés avec une volonté expresse
ue nous en jouissions, pour nous les donner, pour les aire servir à la conservation de notre vie, et nous en devons être aussi assurés que s'il nous avait dit : J'ai créé le ciel, ce soleil, cette terre pour ton usage.
Notre naissance dépend de tout : des guerres, des révolutions d'Etat, des pestes, des famines, des lois, des polices. Ainsi tout s'est fait pour nous.
On a établi des lois pour nous mettre en sûreté, on a trouvé des arts pour nous faire vivre commodément.
Cela est encore plus sensible dans ce qui regarde la Religion.
Dieu nous avait en vue dans tout ce qu'il a fait dans l'Ancien Testament, puisque nous en jouissons par la lecture de l'Ecriture, et que l'Ancien Testament a été nécessaire pour donner lieu au Nouveau, qui fait notre espérance et notre bonheur.
Toute la vie de Jésus-Christ est pour nous. Les Martyrs ont souffert pour nous. L'Eglise a combattu pour nous contre les hérésies, nous en lisons l'histoire comme si nous n'y avions point de part. Cependant tout cela s'est fait pour nous. L'Arianisme a été ruiné par saint Athanase, pour nous conserver la pureté de la foi de la Trinité. Saint Augustin a combattu les Pélagiens pour nous assurer la connaissance de la grâce.
Dieu avait expressément ce dessein, nous l'en devons donc remercier.
Tout est pour Jésus-Christ, Jésus- Christ est pour nous.
Lettres choisies.
Quil ne faut point aimer les jugements précipités, quoiqu'ils nous soient favorables.
Je n'ai nul dessein, Mad., de vous mettre de mon parti, et j'approuve tout à fait la conduite que vous gardez, qui est de n'en prendre point. Je n'aime point du tout ceux qui me sont favorables sans connaissance, parce que je ne dois pas aimer qu'ils agissent témérairement. Or sans doute vous jugeriez témérairement si vous vous déclariez pour moi, étant aussi peu instruite que vous le pouvez être. Pourquoi donc, me direz-vous, m'avez-vous dit quelquefois dans les lettres diverses choses qui tendaient à me faire croire que vous aviez raison, et que les autres avaient turt ? Je m'en vais vous satisfaire sur ce point. Je n'ai pas de preuves bien certaines que ceux qui sont intéressés dans cette affaire gardent une retenue fort exacte, et qu'il ne leur échappe quelquefois d'accuser les gens d'intérêts et d'autres motifs assez bas. Or ces mots que j'ai mêlés quelquefois dans mes lettres tendent uniquement, non à vous faire juger en ma faveur, mais à vous empêcher d'en juger, en vous faisant regarder cette affaire comme embarrassée, les uns disant d'une manière, et les autres d'une autre. Quand vous serez dans ce poste-là, je n'essaierai jamais de vous en tirer.
Ce que l'on doit penser de ceux qui trouvent tout le monde ridicule.
Vousl'avez échappé belle sur ce que vous me mandiez, Mademoiselle, que vous trouviez tout le monde ridicule. Car il m'était venu dans l'esprit de faire un Traité pour montrer : 1. Que ce sentiment n'était permis qu'à ceux qui se trouvent sérieusement très ridicules eux-mêmes.
2. Qu'il est toujours dangereux, si l'on en demeure là, et si on ne passe à d'autres mouvements plus charitables.
3. Que souvent ce que nous trouvons ridicule ne l'est pas, et que cette pensée ne vient que de ce que nous concevons trop superficiellement les choses, et que nous ne les pénétrons pas assez. Mais je n'ai point du tout le loisir de faire des Traités. J'admire combien on fait peu de choses dans la vie, quand on a comme moi peu de tête, peu d'yeux et peu de santé. Ainsi qu'il ne vous prenne pas envie de me le demander. Méditez, si vous pouvez, vous-même sur ces trois points.
De la manière dont on peut être mécontent des hommes.
A Madame de Saint-Loup.
Comme les mécontens s'unissent en Hongrie, et forment un parti formidable à la maison d'Autriche, je suis d'avis, Madame, que nous nous unissions aussi pour former un parti que l'on appellera les mécontens du genre humain ; (la conséquence n'est pas trop juste : mais il n'importe, ce qui est écrit est écrit), et ce sera, s'il vous plaît, le sujet que je prendrai pour vous entretenir dans cette lettre que je vous écris sur l'avis que m'a donné une de vos amies, que vous ne seriez pas fâchée d'en recevoir de ma part pour vous divertir dans votre solitude. Je ne sache point de sujet qui y soit plus propre que celui-là, et qui tende plus directement à la fin que je me propose ; car quel moyen plus naturel de consoler quelqu'un d'être séparé des hommes, que de lui apprendre à les haïr. J'entends de cette haine parfaite qui s'accorde fort bien avec la charité et qui est plus capable de la conserver que de la détruire. Il faut pour cela séparer d'abord ce qu'il y a de Dieu dans les nommes, leur charité, leur vertu, les grâces qu'ils peuvent avoir reçues de Dieu, qu'il ne faut jamais rendre l'objet de notre mauvaise humeur ; mais pour
tout le reste, l'Ecriture l'abandonne à notre aversion, puisqu'elle veut que nous le mettions au rang de ce qu'elle appelle vanité des vanités. Ce serait un discours trop grand que d'entreprendre de décrier le monde entier dans une lettre. Je me renfermerai donc dans des bornes plus étroites, en vous faisant seulement le portrait de la vie que je mène ici, et des gens qui m'environnent de près ou de loin.
Je vous la puis définir en un mot, en vous disant que c'est une solitude entière, non extérieure, mais intérieure, qui consiste en ce que je ne trouve personne avec qui je puisse espérer d'avoir quelque union de lumières et de sentiments. Ainsi il faut renfermer toutes mes pensées au dedans de moi, et écouter celles qu'on me dit, qui sont les plus étranges du monde. Ce sont pour la plupart, des maximes fausses, et souvent hérétiques, que des gens ramassent dans les rues, qu'ils n'examinent jamais, et sur lesquelles néanmoins ils établissent la conduite de leur vie. C'est perdre sa peine que de les vouloir porter à en douter. Pour en douter, il faut s'y appliquer, et raisonner avec quelque suite, et c'est ce qu'ils ne font jamais. Ainsi il n'y a pas d'autre remède que de les laisser là, et de parler de la pluie et du beau temps. Voilà, Madame, où j'en suis, et cet état que je décris n'est point extraordinaire. Dans quelque société que l'on vive, on y peut remarquer que presque tout le monde a ses pensées et ses jugements à part, peu de gens conviennent de lumières, et encore moins d'inclinations et d'affections. La plupart du monde cherche son intérêt ou son divertissement dans le commerce qu'il a avec les autres, et il n'y en a presque point qui s'y portent dans le dessein de leur procurer quelque avantage spirituel, ou d'en tirer quelqu'un pour soi-même. Nous ne devons point regretter, Madame, la privation de l'entretien de tous ces gens qui nous viennent voir comme ils vont à la Comédie. Il n'y aurait que celui du petit nombre d'amis éclairés et affectionnés que l'on pourrait regretter avec quelque sorte de justice. Mais, entre nous, combien le nombre en est-il petit ? La charité de ce monde n'est-elle
pas souvent tellement couverte de cendre, que si elle se conserve au dedans, elle ne jette au dehors aucune chaleur ? A combien est-elle souvent épineuse ? Et combien est-il souvent à craindre que ces épines ne nous blessent, et ne nous fassent des plaies dangereuses ? Il n'y a donc pas quelquefois moins d'avantage à être séparé de ses amis, que d'être en liaison avec eux, parce qu'il est difficile que ce commerce ne produise des diversités de sentiments, et qu'il n'y a presque personne entre les gens de bien qui sache se modérer quand il n'a pas les mêmes lumières que les autres. Chacun le veut emporter, et ne se contente pas de blâmer celles d'autrui comme fausses, il veut aussi que l'erreur qu'il lui attribue, ait son principe dans le cœur, et on ne manque jamais de deviner quelque intérêt qui le fait agir. A quoi bon tout cela? me direz-vous. A conclure que ce n'est pas un grand mal d'être seul, d'être à l'écart des hommes, et qu'il y a peut-être plus de mal que de bien dans la société de ceux qui sont d'ailleurs estimables, et que nous ne devons pas laisser d'aimer et d'estimer nonobstant les épines qui nous blessent. Vous pensez sans doute en vous-même, que qui parle de cette sorte en veut à quelqu'un ou à quelqu'une. Vous ne devinez pas mal : mais il vous doit suffire que ce quelqu'un n'est pas vous, ni les gens que vous connaissez, et qu'ainsi vous n'avez point d'intérêt à ma mauvaise humeur. Le pis est, Madame ; car il faut que j'ajoute encore cela, que l'on ne saurait jamais s'assurer d'avoir raison dans ces différends ; car on peut bien avoir certitude qu'on n'a point de tort, ni dans le fond, ni dans la manière, et que les autres ont tort en l'un et en l'autre, mais il y a un autre tort plus intérieur dont on ne se peut jamais bien justifier devant Dieu, et que l'on a toujours sujet de craindre. C'est qu'il se peut fort bien faire que des gens qui raisonnent de travers, qui se précipitent dans leur jugement et qui ont tort visiblement dans le fond et dans toutes les manières, aient néanmoins au fond du cœur un grand feu de charité qui excuse tout cela devant Dieu, et qui le couvre à ses yeux, selon qu'il est dit, que la charité
couvre la multitude des péchés ; et qu'une personne qui aura raison, et clairement raison dans le fond et dans la manière, ait néanmoins beaucoup plus de tort que ceux dont j'ai parlé parce qu'elle aura moins de charité et plus d'aigreur, et que son dépit sera plus durable. Ainsi, Madame, tout est misérable dans le monde, puisque c'est même une misère et une tentation que d'y avoir trop de raison ; et c'est avec grand sujet que je vous veux porter à en être mécontente, pourvu que vous vous enfermiez aussi dans ce mécontentement ; car il n'est permis d'être mécontent des autres, que lorsque l'on l'est encore plus de soi-même.
Ce que c'est que d'être opiniâtre.
A Madame de Saint-Loup.
Que voulez-vous que je vous dise pour vous édifier, vous qui allez quand il vous plaît aux sources de l'édification, et qui en buvez à longs traits, en sorte que vous en devriez faire part à vos amis, sinon comme, fontaine au moins comme canal. Il est vrai qu'il en reste quelque teinture dans vos lettres, et que qui serait bien spirituel y en trouverait assez. Quoique je ne le sois guère, je ne laisse pas d'y en trouver beaucoup. N'estce pas y pratiquer l'humilité que d'avouer comme vous faites, que vous aimez à avoir raison ; car c'est avouer en même temps que vous ne l'avez pas toujours, puisqu'il n'y a rien de moins raisonnable que de désirer si fort que l'on croie que nous l'ayons, et de s'imaginer de l'avoir. C'est ce qui rend tout le monde incorrigible ; car le premier pas pour se corriger, c'est d'être persuadé qu'on a tort ; et le premier pas pour se le persuader, est de bien croire qu'on le peut avoir. C'est, Madame, la vraie distinction entre les opiniâtres et ceux qui ne le sont pas. Il y en a qui traitent d'opiniâtres ceux qui ne
sont pas de leur sentiment, et qui se mettant en possession de la vérité ne croient pas qu'on leur puisse rien contester sans opiniâtreté. Mais cette idée est très fausse. Il n'y a point proprement d'opiniâtreté à n'être pas du sentiment d'un autre. Si l'on a raison de n'en être pas, on est louable de ne s'y pas rendre ; et si l'on se trompe, c'est une erreur de l'esprit. Mais c'est toujours un effet de sincérité que d'avouer de bonne foi que Ton n'est pas persuadé de ce sentiment. Qu'est-ce donc que d'être opiniâtre? C'est, Madame, d'être attaché à son sentiment vrai ou faux ; en sorte qu'on ne s'imagine pas pouvoir avoir tort, et que l'on ne daigne pas examiner les raisons de ceux qui sont persuadés que nous nous trompons : c'est se blesser d'être contredit, et s'imaginer qu'en combattant notre opinion on combat la raison même. Or vous n'en êtes pas là, Dieu merci ; on vous peut fort bien contredire, comme vous savez fort bien contredire les Princesses mêmes, et que vous ne leur cédez jamais un pouce de terrain. Ainsi vous aimez à avoir raison sans opiniâtreté ; et je pense, après tout, que si l'on s'y voulait obstiner, on vous réduirait quelquefois à avouer que vous ne l'avez pas toujours ; et que si vous ne cédez point à la principauté, ce que je trouve fort louable, vous céderiez à la raison. Je ne suis donc pas trop incommodé de cet amour que vous avez d'avoir raison, puisqu'il peut souffrir qu'on le contredise, et que je puis espérer même de le convaincre, s'il y a lieu de le faire ; et c'est ce que je pourrai quelque jour entreprendre sur un certain sujet sur lequel je crois que nous pensons différemment.
Que l'impuissance est un grand talent.
Je vous écris, Mademoiselle, dans une espèce de convalescence qui n'a pas été précédée d'une grande maladie. Deux jours de fièvre pour un autre ne sont rien : mais pour moi, cela suffit pour être réduit à une très grande faiblesse ; il semble pourtant que je suis
quitte de la fièvre, mais non pas de la courte haleine ou asthme qui me dure depuis quatre mois; c'est un mal où je retombe de temps en temps, et qui m'emportera quelque jour selon l'apparence. Pourvu qu'il me dure encore autant qu'il m'a duré, cela n'ira pas mal, car il y a quarante ans que j'en fus attaqué la première fois, et les cinq premières années il fut continuel, et l'on crut chaque année que j'en mourrais. Il a été moins violent depuis ; mais il est un peu bien long cette année : peut-être que les chaleurs m'en tireront. Vous voyez que c'est un mal d'assez bonne composition, puisqu'il laisse vivre les gens si longtemps : mais il est encore bien meilleur pour l'âme que pour le corps ; il m'a réduit à une espèce de silence nécessaire, en me rendant presque incapablede tous les emplois du monde, parce qu'il n'y en a guère où il ne faille avoir de la voix et de la force de corps. Or c'est un grand talent qu'une impuissance bien avérée : combien pensez-vous qu'il faille de délibérations à M le Tourneux pour savoir quel usage il doit faire du talent qu'il a de prêcher ; il se peut tromper en s'y portant ; il se peut tromper en s'en retirant. Jamais, Dieu merci, je n'ai été en peine de tout cela, parce que j'ai su certainement que Dieu ne voulait pas que je fusse d'aucun emploi qui eût besoin d'avoir des poumons ; et je vous assure que ce n'est pas un petit soulagement. Je me laisse aller à vous parler de cette matière, parce qu'il me semble qu'elle n'est pas inutile : le monde ne fait état que des talents d'action, et l'objet de son horreur, c'est de n'être bon à rien : cependant c'est un jugement plein de fausseté, et qui n'a sa source que dans la vanité naturelle à l'homme ; et si nous nous en étions bien défaits, nous trouverions bien plus de bonheur dans la privation des talents, que j'appelle des talents d'impuissance, que dans toutes les grandes qualités. Le bonheur des Religions est pour celles qui n'ont point de talent extérieur, que l'on connaît pour n'en point avoir : celles qui en ont sont beaucoup moins heureuses quand on les connaît et qu'on les emploie, parce que l'on les tire de l'état de rabaissement, qui
est le vrai état qui convient à l'homme dans jcette vie ; et c'est toujours un sujet de peine quand on en a, et qu'on n'est pas employé, qui est plus ou moins sensible, selon que l'âme est plus ou moins humiliée.
Ce n'est pas que je crois qu'il soit permis à une personne qui serait dans une Religion, de se contrefaire et de cacher ce que Dieu lui a donné de talent : elle doit aller simplement ; et faire le mieux qu'elle peut tout ce qui lui est commandé, parce que ce n'est pas à elle à disposer d'elle-même ni de ce que Dieu lui a donné. Mais si par une privation réelle de talents, par des accidents et des maladies, et même par des préventions on vient à ne la juger bonne à rien, elle doit embrasser cet état comme le plus grand don de Dieu, et s'y tenir dans la joie et dans le repos, tant que Dieu l'y laissera, et souhaiter même qu'il l'y laisse. Voilà assez de moralités: mais il n'était pas juste que je vous eusse entretenu d'une petite maladie comme la mienne, sans vous donner au moins quelque sujet de vous la rendre utile à vous-même.