IV
Qu'il faut aimer les vérités, lors même qu'elles sont mêlées avec d'autres choses qui les déshonorent, ou qu'elles sont proposées d'une manière basse et commune.
On se flatte d'ordinaire d'être du nombre de ceux que Saint Augustin appelle, non verborum, sed rerum avidos, avides de choses et non de paroles ; et on s'imagine que c'est ce qui nous dégoûte des Sermons où il y a plus de paroles que de choses ; cependant on peut
dire que ce dégoût vient plutôt d'un défaut contraire, c'est-à-dire de ce que nous sommes plus attachés aux manières qu'aux choses mêmes, et que nous aimons plus la rareté, l'éclat et la justesse des pensées, que leur solidité et leur vérité ; car enfin il n'y a point de si mauvais Sermons où il n'y ait des choses, c'est-à-dire des vérités : mais elles ne nous touchent point, parce qu'elles sont ou communes, ou hors de leur place, ou mal exprimées, ou qu'elles y sont mêlées avec quantité de pensées fausses ou éloignées du sujet. Puis donc que tous ces défauts étant joints à la vérité, nous en ôtent entièrement le goût, il faut que nous ayons peu d'amour pour elle. Un diamant mêlé avec des ordures ne perd point son prix à notre égard ; on le ramasse toujours avec soin et avec ardeur quand on le découvre ; et souvent on s'y applique d'autant plus que l'on le trouve dans un lieu qui semble le déshonorer : nous en devrions faire autant de ce peu de vérités chrétiennes qui se trouvent dans de certains Sermons ; il serait juste que nous y fissions d'autant plus d'attention, que notre Nesprit ne serait pas partagé par un grand nombre de choses qui méritassent son application. Or il n'y a point de vérité chrétienne qui étant méditée comme il faut, ne soit capable de nous nourrir ; et il n'y en a point même qui ne nous parût avoir une très grande étendue, si nous avions assez de lumière pour pénétrer ce qu'elle renferme...
Ne peut-on pas dire de même que l'on ne peut mieux reconnaître si l'on aime la vérité pour elle-même, que lorsqu'elle se présente à nous en des discours où nous ne pouvons rien aimer qu'elle, et où nous trouvons d'ailleurs une infinité de choses choquantes ? Ainsi l'on pourrait faire servir ces sortes de Sermons d'un exercice utile pour honorer la vérité pour elle-même, sans qu'il y eût rien qui partageât l'hommage que nous lui rendons ; et la moindre vérité honorée de cette sorte, serait capable de nous édifier davantage que les instructions les plus touchantes, et qui contentent davantage notre esprit....
Que les défauts qu'on remarque dans les mauvais Sermons nous donnent lieu d'en remarquer de semblables dans nous-mêmes .
Un autre moyen de profiter des mauvais Sermons, est de se servir de ce qui nous y choque pour connaître nos propres défauts ; et en les considérant de cette sorte, plus un Sermon serait rempli de défauts humains, plus il serait propre pour nous servir de tableau de ce que nous sommes, et de la manière dont nous agissons ; car la vie des chrétiens devrait être une prédication continuelle, qui portât dans l'esprit des autres une image vivante de toutes les vertus. L'apôtre saint Pierre nous recommande d'insinuer l'humilité en toutes choses, Humilitatem in omnibus insinuate ; c'est-àdire qu'il veut que les Chrétiens prêchent l'humilité par toutes leurs actions. On en peut dire autant de toutes les autres vertus, et nous ne devrions rien faire qui ne pût servir à les graver dans le cœur des autres, comme un Prédicateur ne doit rien dire qui n'édifie ses auditeurs : cependant combien s'en faut-il que nos actions fassent cette impression sur l'esprit de ceux qui les voient ? Qu'y portons-nous au contraire le plus souvent que l'image de nos passions, de nos mouvements déréglés, de nos intérêts secrets ? Nous prêchons donc à peu près par nos actions, comme les mauvais Prédicateurs prêchent par leurs paroles ; et nous nous acquittons du ministère général de Chrétiens, comme ils s'acquittent du ministère particulier de Prédicateurs. Ne voyons donc pas leurs défauts tout seuls, mais voyons les nôtres dans les leurs, et tournons contre nous-mêmes une partie de ce dégoût que nous avons d'eux.
Si même nous y prenons garde de près, nous trouverons que les défauts particuliers dans lesquels ils tombent, sont assez semblables aux nôtres, et ont à peu près les mêmes causes.