Le prisonnier chanceux
or L ON APPREND LES AFFREUX SOUPÇONS QUE s'attira, dès son JEUNE AGE, LE HÉROS DE CETTE HISTOIRE, ET LES PROJETS Qu'iL AVAIT FORMÉS.
Vers !o commftncement do l'a i née i^5j il existait deVerâ les parajijes do h\ province dé Guîeîine, uii château (|ui, podr îi'êtfC pas le plus âdmirabie de tous les châfcaux, n'en présentait pas
moins aux yeux une fort belle appareuce. On n'y voyait pas à la vérité, ces merveilleux efforts de l'architecture, qui, grâce au fini du travail, changent de grossiers moellons en pierres précieuses; mais, en revanche, on pouvait y admirer la solidité et l'épaisseur des bons gros murs, vieux, d'après leur mine, déjà de plusieurs siècles, et certes bien résolus à en voir passer plusieurs autres sans s'ébranler.
Point d'ornements futiles, point de luxueuses dépendances; un bon manoir de campagnard, et voilà tout; un logement vaste et commode pour le seigneur et sa famille , de la place et pour les gens et pour les chevaux. Que fallait-il de plus ? Aussi, le château de la ^iTour- Miracle était- il avec raison
LE PRISONNIER CIIANCEDX. 9
trouvé fort beau par tous les habilans du pays. "^''^^
Il était plus estimé encore par son propriétaire, messire Aurèle-Agrippa de la Tour- Miracle, baron de Frostac, lequel perpétuait, en cette antique demeure, les souvenirs de toute sa race.
Il aimait, lorsque quelqu'un de ses amis lui faisait la faveur de louer son château, il aimait à parler de l'affection tendre que tous ses ancêtres avaient nourrie, ainsi qu'il faisait lui-même, pour ces vénérables toits, et il assurait qu'un ho nme d'honneur ne devait pas moins tenir à la demeure où ses ancêtres avait vécu qu'aux enfans qui devaient conserver son nom. Il appuyait son opinion par beaucoup de motifs qui seraient un peu long a déduire. D'ail*
10 LE p;it$<)NMËR CaANCEUX.
leurs il raisonnait sur bien d'autres sujets encore, et, entre autres, passait peu de jours sans se féliciter d'être né gi^nti^iomue e^ i^on pas iiraiid seigneur.
— Je; cç>^sidère, disait souvent médire Aurèle-rAgrippa à son curé , la position d'un §ra»d seigueu,ir coiiï^iue très (iélieate et il u;e.se!>nt>.l,e difi^cUe^ de n'v pas laisser v^u peu de sa bonu^ renom; ée. D'aUoj^, il faut f<;iir6 une grande dépens, pour soutcuir (i^gneuenl k'étii^'U de son vs',t>"^ ; U fi>"l donc iAvo^ir 4n rar* geut et ie grand !)esaii;\d'2^rgeni ^^KliMine '^ bien dçs e!>o>e^ i^çabr^use^:, ^y^u^iiS ç^u'un sii> glv ji;0'kM^^i<J'^i«»t!, couK.H^ j,e suis, p,eul '<h\W'K ie4 çoUîieï> portés ïvM'S t[U€^ personne s'vu i!Ç,<^nda.t^se,^ ei; ç(n.is;i • ççer ^out son bU-u. au service du roi v\ c\\\ pajs. Yç)(ye^ lv»iS tes la Tour-^^Mî-'vH'V-*. î
Avec qui n'ont-ils pas guerroyé? Contre
les Anglais, contre les Espagnols, contre
leurs voisins, et ce qui n'est pas toujours
le plus beau de leur histoire, ci>ntre le
roi, leur suzerain ! Mais comme de bons
^entilhommes qu'ils étaient, lorsqu'ils
:;'/ii;j5le voyaient battus, ils pouvaient aller ^ j b I
gfagner leur pain en portant leur épée
fi?/
;^/e#ailleurs, et venaient ensuite retrouver
leurs vieilles pierres. Tandis que s'ils avaierit été de grands seigneurs, ils aurail dû se battre contre beaucoup .ooins de gens, ou bien ils ne seraient plus aujourd'hui exisians. Car la richesse veut être conservée par des précautions d'un genre qui n'est pas dastS le goût de îia famille.
T<'ls étaient à peu près les discours de ii.essire Aurèle-Agrippa pour louer
12 «^« l'RISONKlER CHANCEUX.
la médiocrilé dorée do sa forliine; pourtant il n'aurait pa? fiillu prendre ces discours trop au pied de la lettre. Ce vieux seigneur avait jadis ardemment recherché les grandeurs du monde, et il y avait dans sa philosophie, comme c'est l'usage, un peu plus de résignation dépitée que de simple et naturelle con- Yiction.
Dès l'âge de seize ans, il avait jadis quitté le vieux manoir, et les guerres d'Italie avaient vu ses premières proues ses. 11 était brave, bien fait de sa personne , riche; c'était beaucoup pour réussir à la cour ; aussi ses espérances avaient-elles été d'abord démesurées, puis les années venant sans apporter aucune marque solide de la faveur royale, messire Aurèle Agrippa avait
commt océ à s'apercevoir que ses grands avantages devaient être neutralisés par quelque grand défaut. Il chercha longtemps l'enciouûre et ne pût jamais parvenir à la trouver; un ami qu'il avait, prétendit le mettre sur la voie , le baron se fâcha tout rouge et, en tuant son ami eu duel, se priva de jamais rien connaître sur les causes de l'oubli dans lequel on le laissait.
La pure vérité était que le seigneur Aurèle Agrippa était aussi impérieux que brave, et railleur et taquin et contre-disant en toute occasion- il était de plus fort entêté et lorsqu'il s'était mis en tête une opinion, il n'élait dans le royaume de j)uissance telle, fût-ce celle du roi, qui pût le décider a en démordre.
Aussi ne se fit-il des amis que parmi les gens de guerre, loul prêts h excuser les eraporiements de son humeur pour les services qu'il savait rendre. Les courtisans le fuyaient comme la fièvre quarlaiï'.e,el s'il n'avait, par un caprice de la fortune, trouvé grâce devant les yeux de madame Diane de Poitiers, il n'aurait jamais rien obtenu de la cour. Mais celte illustre favorite, estimant plus se? vertus réelles que ses vices d'extérieur, le prit en ^ré, iui Cr^ donner !e collier de î'Ordie , et, marque plus grande encore de Sa faveur, lui conseilla fortement d'aller vivre dans ses terres , atte?jdii que son caractère n'était pas fait pour rien obtenir des grandeurs onvoilées.
Messire Aurèîe Agrippa fut assez sage pour eu croire sa prokctrice. f^e retour
flans son pavs, il se r;iria, et (juinze jours aprè-- la noco, i! viv;;il a rouleaux tirés avec sa femme qui. au bniU fl'nno année de îr.ariajîe , mourut en laissant un fils, le vieux seigneur considéra touiouis celte - ouMe circonstance coinmo ]a plus heureuse rencontre qui se fût, trouvée en sa vie entière.
A celte époque , il fit un voyr^ge if la cour, et ce fui le derrù( r. Il voulut (jue madame Diane tînt son iils sur les fonds du bjiptèn e,ee à quoi eiie eonsenlit avec une bonne «race qui lui aunùt acquis le Tieux gentilhomme, si (îéjà la chose n' ni été faite. Lasevémonie iernuoécs niessire Aurèle AL'rjppa revint bien vile h son château avec son fds Jean . et , fort honoré de tous s; s Yoisiîîs pour sa s>aissance tt pour sa qu;^!ifé d«e (^hcval'i'fp ..e !'Or-
dre, et pour son expérience miiilairc, il \it commencer une vieillesse respectée et telle que chacun peut y porter envie.
Alors il prétendit mettre k profit les belles connaissances que lui avaient fait acquérir ses voyages. Le digne chevalier avait beaucoup vu, et dans le commerce des honnêtes gens qu'il avait fréquentés, avait appris a juger des choses d'une manière qui ne sentait point son campagnard.
li conçut la grande et difficile entreprise d'écrire pour son fils et pour le public un Commentaire sur les grandes affaires auxquelles il avait pris part, et il fut grandement encouragé dans cetle idée par son curé et par le prieur des Bénédictins de Saint-Gilles, dont le cou-
vent était situé a (juel([ues lieues de chez lui.
Dès-lors commença pour le vieux gentilhomme une existence pleine du charme tranquille et doux qui sied a la vieillesse. Chaque jour il s'occupait de l'instruction de son fils , puis de la composition de son merveilleux ouvrage. Chaque soir, sauf un accident imprévu, on voyait arriver au château le curé et le prieur, que le baron recevait auprès d'une table aussi finement servie qu'on ie pouvait alors faire en province.
Il eût fallu voir ces trois beaux vieillards ainsi réunis, pour se faire une image de ce que peut être un tranquille bonheur au déclin de la vie. De bon vieux vin scintillant dans les verres, de bons fauteuils bien rembourrés, la fenê-
trejouverte à?rair^parfaiué du>oir en été, et, eu hiver, ua grand feu bien flambant, tout cela rendait les conversations douces et interminables. Les coudes sur la table, ou le dos bien appuyé à la tapisserie des sièges, on se livrait sans crainte à toutes les séductions de la pensée. Maintes fois, dans ces entretiens, on refit l'Etat et même l'Europe, ohl mon Dieu , coninje des politiques de village le pourraient aujourd'hui. Point de journal, il est vrai, pour servir de thème aux rêveriesj mais on ne iiianquait pus de nouvelles. Le château n'était pas tellement perdu qu'il n'y passât de temps efl temps quelque colporteur heureux de vendre à prix modique, outre sa toile et ses épingles, de ces chiffons de papier aujourd'Iîui si précieux, ou on lisait les terribles événements survenus en Allemagne
LB PUlSONNiEK CHANCEUX. 19
à la suite du schisjiio; les plus récentes horreurs commises par le Turc en Hongrie, les énormités des corsaires d'Alger ; comme quoi un enfanta deux têtes était né a Dortniunde , en Hollande; comme quoi un épouvantable incendie avait ravagé la célèbre ville de Copenhague, dans le royaume de Danemarck, et d'autres faits non moins mémorables.
Voila comme riessire Aurèie Agrippa passait des années. Au moment où commence cette histoire, il avait atteint de son âge la soixaHl<'-dixiè.!:e, eA il voyait s'élever à côié de lui, plein de force et de santé, son lils qui atieigiiaii précisément la vinglièrni'.
11 est temps de présenter ee fils au lecteur; mais il n'est pas, ce semble, de irieileure manière d'introduire un liéros
20 Llî PRISONNIER CHANCEUX.
que de le niODirer dans l'acUon, et comine l'occasion se présente , nous ne la manquerons pas.
Un soir donc que le bai on et ses deux vieux amis étaient réunis autour de la table du souper, messire Aurèle Agrippa s'écria :
-' Messieurs , je vais vous lire ce soir les trois derniers chapitres de mon livre huitième relatant les événements de la guerre de Pién ont. Je ne doute pas que vous n'en soyiez très satisfaits.
— Je le prévois d'avance , répondit le curé ; mais, monsieur le baron, avant de commencer cette très utile et très agréable lecture, permettez-moi devons parler d'un sujet qui n'est pas moins intéressant, j'ose le dire.
LE PKISOXMER CHAXCIiUX. 21
-- Oh ! oh ! répondit le genlilhornme, est ce que vous composeriez aussi quelque savant ouvrage sur un su)et quelconque?
— Point; il s'agit de vous toucher quelques mots au sujet de votre fils Jean.
— Ail ! ah ! leprlt le i)aron en posant ses coudes sur la tahl * et en regardant le curé 5 je vous avoue, mon père, que je trouve comme vous qu'il y a lieu de parler sur (te sujet, et connue vousin'avez aidé dans l'éducation assez honnête que j'ai voulu donner à înoîi fils, il me parait tout simple de vous consulter sur des soupçons...
— Précisément, dit le curé, je suis
dans la même idée que vous, et j'aurais
à vous soumettre des doutes...
%î LE PRISONNIER CHANCEUX.
— Absoluu eot comme moi ! répondit le baron. Convenez que c'est fort singulier; et de prime abord , sans rechercher davantage, nous pouvons déciarer qu'il y a dans la conduite de ce jeune homme des obscuriléé qui me donnent lieu de le traiter très sévèreriîent.
— Un moment , monsieur !e baron , s'écria le prieur ; jusqu'ici mon confrère et vous, n'avez encore parlé que de doutes et de soupçons, et déjk vous vous hâtez de songer à des châtiments? C'est aller un pieu plus vite que la justice ne vou drait. Je connais le seigneur Jean, votre fils, dès son plus bas âge , et c'est un jeune homme tout a fait franc, ouvert , qui, j'ose le dire , est aussi bon catholique que personne dans les environs , et qui , en fin de compte, ne peut jamais
que vous faire le plus grand lionueur.
— Tout ce (iue vous venez de dire, monsipur le prieur , sVcria le curé, est d'une vérih'^ inc *nteslable ; il n'en est pas moins certain que la conduite de Jeaîi est. . singulière , et qu'on m'a rapporté de lui des choses. . .
Mais enfin que vous a-t-on rapporté?
répartit le prieur.
— Sacs doute, parlez, mon père, j'expliquerai après vous ce qui me choque en lui.
Après ces paroles du baron , ie curé toussa légèrement, avança la lèle du côté (lèses auditeurs, et mettant sa voix à un diapason très peu élevé, il paria alDsi :
— "Vous savez, messieurs et respectables amis, que les bruits les plus sinistres courent dans tout le canton, et même dans toute la province. Des gens qui ne s'Inquiètent pas aisément assurent que les Huguenots sont tout disposés à rompre la paix , et plusieurs paysans sont venus mèiiie me dire que des réunions nocturnes ont eu lieu et ont lieu dans différents endroits du pays. Gomment se fait-il donc que Jean soit toujours par vaux et chemins, et qu'à l'heure où je parle , c*est-à-dire, si j'en crois cette horloge, à neuf heures bien sonnées, il ne soit pas encore rentré au logis? Voilà ce que j'avais à vous dire et qui me paraît, monsieur le baron, digne de toute votre sollicitude. On sait combien les hérétiques ont d'adresse pour attirer à eux les jeunes âmes ignorantes, et je
LE PRISONNIER CriANCEUt. 2S
crains plus encore que l'attrait d'une vie aventureuse n'agisse fortement sur l'esprit de votre fils qui ne rêve que chevalerie et coups d'épée.
— Ce en quoi îj se montre fort judicieux , répondit le haron , puisque sa naissance l'oblige a passer sa vie sous le harnois. Mais je ne me doutais pas , je l'avoue, qu'il pût songer a se faire huguenot; si j'étais certain que cette idée lui fût jamais venue, je le jetterais de mes propres mains dans un cul de basse fosse que le fondateur du château a fait construire, il y a quelques cents ans, et qui n'a jamais servi !
— Vous allez un peu vite, monsieur le baron, interrompit le prieur en souriant; et il faut au moins laisser au pécheur la possibilité de se repentir.
— Bah! continua messire Aurèle A^rripa, il aurait toujours le temps (!e se repentir entre les vieilles pierres. Mais, je ne crois pas que mon fils , qui a l'honneur d'être filleul tie n adame Diane, ait jamais songé à déserter la foi catholique. J'ai bien des soupçons sur son compte, mais ils ne vont pas jusque là.
— Faites-nous donc part de vos soupçons, dit le curé, nous verrons peut-être un moyen de les ajuster avec les miens et d'en tirer une vérité.
— Eh bien, mes pères, je crois que mon fils Jean a des rapports avec des voleurs de grande route.
— De grande route ! s'écrièrent les deux prêtres consternés.
— De grande route, répéta le baron , et je ne vois pas, à vous parler franc, qu'ily aitsujet de vous épouvanter ainsi. J'ai connu ii la cour, dans ma jeunesse, de fort honnêtes gens qui avaient fait un peu ce métier, et qui s'en étaient trouvés bien. Rien ne forme les soldats destinés a faire la guerre en partisans çomiiie cette école. Quoi qu'il en soit, mon fils Jeanine parait en :!;aiivaise compagnie; il fait se» expédilio: s avec son doaiesti(|ue Pierrot
— Qui ne :!i'a ja;iiais plu, dit le curé.
~ Qui porte sur la ligure l'eHpreinle d'une mauvaise conscience, dit le prieur.
~ Et que j'aurais déjà fait pendre , continu i le baron, s'il n'était le frère de
liiil C.V. J* ii!4 i'^nlin , j*; sui^ inquii>t et
28 LE PRTSOXMER CHANCEUX.
méconleni. Je ne sais pas poiirijiivoi iiîon fils court tonie ia journéo vl toiiti^ la soirée, si ce n'e.-t pour faire do méchants coups, el j'ai peur, en le traitanf avec sévérité, ou de le pousser k des résolu» lions plus fâcheuses encore que sa conduite actuelle, ou bien de donner malière au bavardage el a la médisance de tous les alentours. Je suis donc fort embarrassé; mais j'ai découvert encore un plus grand sujet d'inquiétude que toutes les courses de mou scélérat a« ûls; apprenez, mes pères, qu'il fréquente très assiduement la maison de ce misérable Bl. deCastillac!
— Preuve qu'il penche vers l'hérésie I s'écria le curé.
— Preuve plus grande encore qu'il tourne au brigandage, iulprrompit le
LE PRISONIHER CHANCEUX. 20
baron avec l'emportement qui lui était naturel , et que les années n'avaient pas détruit en lui. M. de Gastiliac n'est pas un Huguenot, c'est un déterminé batteur d'estrade qui ne connaît ni ami, ni ennemi.
— ■ Je suis très sûr de ce que j'avance , répliqua le curé, M. de Gastiliac peut cacher, s'il lui plail, les rapports qu'il entretient avec les chefs de la nouvelle religion, mais je n'en suis pas à apprendre ses faits et gestes, et je sais très bien ce qu'il faut savoir à ce sujet.
— Ne contestez pas davantage , dit le prieur; voici que M. de la Tour-Miracle tient notre homme pour un tur buient, et que M. le curé le croit hérétique; sans me prononcer sur ces deux avis, il me semble que l'on peut décla-
rer hardiment la c^nipagnie de M. de Gastillac 1res mauvaise pour Tean. J'espère qu'il n'a suivi encore aucun mauvais conseil; niais dans tous les cas, mon avis est qu'il ne peut rester ici davantage, et qu'il faut l'envoyer au loin.
— Voila précisémeni le point sur lequel je voulais vous consulter , mes pères, reprit niessire Aurèle Agrippa.
Point ne me soucie que mori (ils devienne ici quelque sacriprint, comme les temps de guerre civile, où nous avons déjà vécu, en ont fait dans nos campagnes; je crois donc aussi , comme le très îévérend prieur, qu'il faut l'envo}er au loin. îiiais où? la se trouve la difDculté.
- A la cour, dit le curé, c'est là
LE PRISONNIRR CHANCETJt. 51
place d'un homme comine hii , et je ne doute pas qu'il n'y fasse une helle fortune.
Messire Aurèle Aurippa secoua ierîlr»mejil la tète.
— Depuis vingt ans . dit-il , j > ne connais plus personne a la conr, et dansée pays-Ta, on n'avance que par les amis qu'on possède ou qu'on peut ache ter. Mon Gis Jean n'est pas en position d'y réussir, et plutôt qui^ do le voir traîner misère dans les cours ciu Lou Vre , j'aiîîierais mieux, oui mi Soi presque mieux , le voir se prumener, Inas dessus, hras dessous, au :^or'jr (ie i'égl^se avec iVl. de Gaslillac.
-—Mais, fil observer le prieur, si vous envoyiez notre J un." liomme ii sa
marraine, madame Diane? Elle saurait probablejueni que faire de !ui-
- Voilà une idée merveilleuse, dit le baron , et je suis surpris qu'elle ne me soit pas encore venue. Qu'en dîtes vous M. le curé?
- Je la crois excellente.
- Pardieu! je vnis écrire de suite a madame Diane et dès demain matin , monsieur mon fils , de ^^ré ou de force , partira pour lui porter nia lettre.
En parlant ainsi , le vieux seigneur s'était levé et s'étant approché d'une petite table où était placée une écritoire, il se mit sans délai a écrire l'épilre qui devait servir de point de départ à la carrière de son fils.
En ce moment, on entendit dans les corridors du château , le bruit de pas rapides et fermes.
— Voilà Jean, dit le prieur.
En effet , la porte de la salle s'ouvrit et un beau grand jeune hommeparut.il avait la taille Une et souple; sa poitrine large annonçait la vigueur; ses yeux pétillaient de vivacité et d'esprit, ses lèvres souriaient joyeusement sous deux fines moustaches ; il avait l'air d'un paladin, d'un amoureux, d'un bon compagnon , de tout ce qu'on voudra; mais il n'avait la mine ni d'uu brigand ni d'un sombre hérétique.
En entrant dans la salle , il ôta respectueusement le chapeau couvert de plumes qui lui cachait le front, et sa-
8à LÉ PRISON-MER CIÎANCEUX.
lua son père et les ecclésiastiques.
Les trois vieillards coaiprirent à Tinsianl qu'ii avait quelque chose à dire; niais il élait visiblenient einbarrassé , iuliiiiidé, et pendant quelques secondes il j;;ua avec ses plumes, avec le pommeau de son couteau de chasse sans trouver de paroles j-our exprimor ce qu'il voulail dire.
Mais enfin, il prit son parti, et s'avançant vers son père av<'c une certaine îimidilé -jUi n'était j)as sans grâces, il lui dit :
— Monsieur, je ne s.us pas comment le respect que je vous (iois , ordonne de se conduire dans la circonstance où je fue trouve. Je vous supplie d'être assuré de toute ma vénération et de me par-
lE PlUSONiNÏEK CUANCEUX. 55
donner si je coiumels quelque faute.
Mais je viens vous supplier de permellre mou mariage avec Mile de Casliilac.
r.e baron fit un geste de surprise qui bienlôl devint un geste d indignation , tandis que 1*'S deux prêtres, le prieur surtout, ([ui gâtait un peu le fils de *son ami, levèrent les yeux au ciel avec une vive expression de chagrin.
JEAN ÉTAIT PLUS AMOUREUX QU HERETIQUE; CE QUI LE MIT DANS UNE TRES MAUVAISE PASSE.
M 'Tf/^T'Ï Y} JTT.
Miisske Aarèll> Agrippa ét;»il trop en mlèVi* pml- ne îids faire du liruit.
- Vaurien , cria-t-ii à son Qls , où aslii pris l'audaee de trir' faire Une pareille ^ieinande ? Ne sals4it pas Hleti ce quô
c'est que ce scélérat de Gastillac? Ignores tu que les catholiques le prennent pour un huguenot , les huguenots pour un espion et tous les honnêtes gens pour UD bandit? Et tu oses venir me parler d'un mariage avec sa fille? Mais j'aimerais mieux , coquin , te voir mort sur le champ que gendre d'un hosiime dont la fin ne peut-être que très déshonorante !
Jean écoutait la tête basse et dans une attitude respectueuse ; ce qui ne l'empêchait pas de solliciter du regard l'intervention des prêtres. Voyant enfin que son père était arrivé au bout de sa période et que nul allié ne se déclarait en sa faveur, il se décida à risquer une réponse.
,,r- Permettez-moi de vous faire obseryer, monsieur, dit-il d'une voix très
soumise, que j'ainin de tout mon cœur, mademoiselle de Gastillac et que rien n'égale ses vertus, ainsi que peut le témoigner le révérend prieur.
— Je conviens, dit le bon père, que cette jeune personne est d'une grande piété et qu'on la respecte autant par tout le pays , que son père est peu estimé.
— Eh! monsieur, dit Jean avec l'air de bonne humeur qui le quittait rarement, je n'ai pas la moindre envie d'épouser le père , mais seulement la fille.
— Voilà une discussion oiseuse ^ s'écria messire Aurèle Agçippa en frappant du pied; n'insistez pas, drôle! car vous n'épouser ez point la personne dont vous
pariez, si vertueuse qu'elle puisse être et le scFàit-flle encore vingt fois plus. Le fait est résolu, et je ne changerai pas d'avis, soyez en sûr. Contentez-vous donc au Ijeu de faire des rêves ridicules, de répondre catégoriquement à m^s questions. Où courez-vous tous les j|0urs? où passez voii^ toutes les soirées ?
Jean baissa les yeux vers le plancher , se mordit la lèvre et ne soufûa pas mot.
— Mon cher enfant, dit le curé , ceci est -très grave, je vous l'assure, et si l'on vous interroge , c'est toul-a-fait dans votre intérêt. \ ous pouvez d'ailleurs vous expliquer sans nulle crainte, car vous ne voyez ici qu'un père dout la tendresse vous est connue et de vieux
LE PRISOWiïER CHANCEinL 43
amis bien éprouvés. Parlez donc et ne nous cachez rien.
Jean Ht un salut très poli, mais continua a garder le silence , et son altitude témoigna suffisamment qu'il était décidé à n'en pas démordre.
— C'est a inerveille, monsieur, grommela le baron; vous vous obslinez à ;îie résister, je ne chercherai pas davantage a vous n^eltre dans votre tort. Je me resouds à ignorer que vous hantez des brigands , (jue vous connaissez un homme mésestimé de tous vos amis; il m'est assez de savoir que vous avrz prétendu épouser sa Gile. Maintenant vous allez connaiirc mi volonté. Demain malin , au point liujour, vous partirez pour Anct. Voici uike bourîje qui contient
;#4 JLE PRISONNIER CHANCEUX.
l'argent dont vous avez besoin ; voici uni.' lellreqiie vous rcmellrezà madame Diane, votre marraine; je ne vous en dis pas plus. Je suppose que vous n'avez nulle envie de résister. Dans tous les cas, sachez bien que ce serait inutile et que si vous ne partiez pas de bonne grâce, corbleu ! je vous ferai partir de force.
Ici , messire Aurèle Agrippa s'interrompit pour attendre une réponse. Jean saiua profondément son père.
— C'est bien, monsieur, dit le vieillard d'un ton plus doux ; allez prier ces deux messieurs de vous donner leur sainte bénédiction et retirez-vous dans votre chambre. Je vous verrai avant votre départ.
Jean sortit d'un pas très lent el lai) l qu'il fui dans le voisinage de la salle où se tenait son père, il lïiarclia <!e l'allure d'un homme qui va paisiblement se coucher. Mais lorsque Ton ne pût plus l'entendre, il se mit k courir, entra proraptement dans sa chambre, en ferma la porte a clef derrière lui et s'élança à la fenêtre qu'il ouvrit avec précaution.
— Pssst! fit-il.
— Me voici, monsieur, répondit un homiiie caché dans l'herbe, qui se leva à son appel.
— Pierrot, dit Jean d'une voix rapide, il n'y a pas de temps a perdre.
Les domestiques ont fermé les portes et il faut que je sorle. As-tu nos chevaux dans le voisinaj»e?
46 LE PRISONKIER CHANCEUX.
- Monsieur, les vuici à deux cents pas, sous les arbres.
— C'est à merveille, attends- moi donc!
Il courut à son lit, en attacha les draps l'un à l'autre avec une dextérité qui prouvait une certaine habitude, les attacha à sa fenêtre et se laissa iilisser jusqu'au sol.
— Muinlenapt, Pieriot , hâtons-nous!
— Où allons- nous , monsieur?
— Où diaide veux tu que j'aille, si ce n'est a Gastiliac ?
— Hu ;; ? il e^l hient;>rd poiir faire la cour aux daiTies, savcz-vous que onze
heures SOI) I passées?
— Passées ou non , i! iaut{|ue je voie Magdelaine. Est-lu a cheval, car ou n(\ se voit pas dans un creux?
— Oui , monsieur.
— En route donc!
Les deux coureurs de nuit partirent au galop, ils allèroul ainsi pendant une bonne lieure sans se parler ^ mais au bout' dé 06 temps, Jean retint un peu la vive allure de son heval , et dit a son compagnon :
— Exidl'.jue laoi un peu, si ioulefois c'est posiïiblo, <;e que co iprenii mon père S(>uâ ies expressions énigi };;iU<t-u(^ qu'i! a eHi4(îJ'pvétî* aujuui'îi'haii.cïi ^je purviant. Il m'accuse de rrtujuenl'r de>>.4^>gands. Sais-hi bis'u ( = iu; j'ai déjà eu <juelques doutes 'i?Hir' les hounèl^s geiis
parmi lesquels nous sommes tombes nne ou dr'ux fois déjà et que fii m'as paru parfaitement connaître?
— Il ny a rien d'étonnant à ce que je les connaisse, répondit Pierrot , puisque ce sont de pauvres bohémiens qui sont là errans dans les bois depuis plus de vingt ans. Je les connais dès ma naissance.
— Tes bohémiens, mon cher Pierrot, répondit Jean, ont de mauvaises mines, et je les crois capables de faire de méchants coups.
— C'est leur métier , monsieur. Mais vous savez aussi bien que moi combien ils ont toujours été polis envers vous.
— Je ne le nie pas. Comprends-tu
LE TRISONMER CUAXCECX. 49
aussi pourquoi mon père veut absolument que ce bon gros M. de Gaslillac soit un scélérat?
— Ceci est plus clair, répondit Pierrot avec assurance, et moi-même je vous ai dit souvent qu'il s'était fait une très triste réputation. Depuis un mois , il passe pour être l'espion des catholiques et pour traliir les protestants dont il était l'ami lors de la guerre.
— Au moins, dit Jean , trahit-il pour une bonne cause. Quand je serai son gendre, ce qui finira bien par arriver en dépit de toutes les oppositions, j'aurai peu de peine à lui inspirer de meilleurs sentiments.
— Vous, monsieur ? répondit Pierrot ; voilà une singulière idée. M. de Gastillac
est né traître, et traître il mourra, je vous le jure. Tous les discours que vous pourriez lui faire, Siéraient -ils plus éloquents que les sermons de monseigneur l'arclieiêquè lui-même, u'y féraièiit rien.
" Allons donc, Pierrot, dit Jean en levant les épaules, vas-tu aussi te ranger du parti des vieilles gens'? Fais attention que par ce mot je n'entends pas désigner monsieur mon père auquel je rends le plus profond respect.
— Vous respectez raonseii'neur le haron. ]'(n conviens, répliqua Pierrot, mais voiîa que vous courez la nuit hors de èbez vous pour braver toutes ses défenses A votre place, et si j'avais du !)ien I our vivre honnétemeiit, je ne ferais pas l'amour avec mademoiseUe Magdelaine, puisqu'on vous l'a iléfendu.
LK VUISONNIER CIIANOEUX. 51
— Mon pauvre Pierrot, je n'y puis mail; l'amour me lient le cœur, et j'aurais beau me démener, je ne réussirais jamais à me retirer jfle son pouvoir.
Ici Jean soupira profondément ; il soupira, mais non point d'un air morose et désagréable, sentant ie De Profanais; il soupira comme il sied à un jeune, beau, brave, spirituel et loyai garçon, qui n'a que de justes pensées dans l'âme, et que l'(*spérance n'abandonne jamais, même devant (le bonnes raisons.
Pierr(it ne r( pendit ijas a son maître , en aucune occasion il n'osait le contredire. Il l'aimait lîeaucoap, ayant sucé le même lait que lui, ei , bien que passant pour un gaillard très nisé, très fourbe et très hardi dans les villages des environs, il était doux et candide comme une jeune
liîle silôl (|ii'il se trouvaii auprès de Jean, et ne cessait de lui prodiguer les meilleurs conseils, dont ce dernier ne faisait pas toujours son profit, comrne, parexemple, dans la circonstance actuelle.
La nuit était admirable; c'était une nuit d'aulomne , [>ure , belle et chaude encore ; les étoiles scintillaient avec bonne grâce, et c'était plaisir que de courir les aventures aux rayons argentés que la lune jetait complaisamment sur les feuilles des arbres, sur les buissons, et ça et Ta sur les cailloux dont la route sinueuse était jonchée trop abondamment sans doute au gré des chevaux qui, à tout moment, s'y heurtaient et en faisaient jaillir des étincelles.
Arrivés près d'un vieux chêne noueux, les voyageurs découvrirent au-dessus des
hraiicbcs d'une futaie le loît pointu d'une tour, et Jean arrêta sa monture. Pierrot en fit autant.
— J'avoue, dit le jeune homme, qu'arrivé au terme de ma course, je suis un peu embarrassé sur ce que je viens faire.
— En effet, monsieur, répliqua Pierrot, que venez-vous faire à Gaslillac? Vous ne pensez pas, sans doute, à voir mademoiselle Magdelaine cette nuit ?
— Je le veux, au contraire , répondit Jean de la Tour Miracle. Mon père prétend me faire partir demain matin pour revenir, Dieu sait quand ; il faut absolument que je voie Magdelaine et que je lui parle.
— Gomment parviendrez-vous jusqu'à elle, monsieur?
^àf LE PRISONNIER CHANCEUX.
— Par son balcon ; et je ne serai pas , si j'en crois les romans, le premier cavalier amoureux qui aura choisi cette route, j'avoue seulement que j'ai grand' peur qu'elle ne s'effraie et ne s'irrite. Pourtant je ne puis me décider à obéir a mon père sans tenter au moins un moyen d'avoir tin meilleur sort.
—Ah ! monsieur, dit le fidèle serviteur, ne faites pas de folie, je vous en conjure. Si vous entrez dans la chanibre de cette jeune demoiselle à l'heure qu'il est , et qu'on vous aperçoive , savez-vous bien que son père a le droit dé tirer sur vous compile sur un renard, et si un malheur arrive, messire Aurèle Agrippa lui même jurera que ce fût bien fait, tout en vous pleurant?
— Tu me rends du courage , Pierrot >
LE PRISONNIER GH^VNCBUXj M
dit Jean er> sautant à bas de son choral' qu'il attacha par la brrde à une grossef branche.
— : Patientez au m0ins,dil Pierrot, jusqu'à ce que j'aie vu si dans ces boi« il ae se truve pas par hasard qwelqucî!» holi>émiens doni le secours pourrait vous être utile en cas de danj^er.
— Maître Pierrot, vous avez des relatiofv^ qui me déplaisent, et dont je vous demanderai plus de compte un jour que j^en aurai le temps Laissiez dotmïr vos' bohémiens, et suivez -moi.
Pierrot baissa la tète et descendit de sa monture qu'il lia à côté de celle àe son maître.
Jean traversa la route, suivit un sentier à peine frayé dans PHerbe% et par-
56 LE PRISONNIER CHANCEXnC.
YÎnlaupied d'un grand mur tout couvert de mousse et de pariétaires.
Sans s'arrêter à considérer ces jolies plantes , attendu qu'un amoureux n'es herboriste qu'à certaines heures , Jean mit son pied droit dans un trou, sa main gauche dans un autre, se hissa ainsi vers la crèle de la muraille, et y parvint après quelques efforts , malgré qu'elle fût d'une hauteur très raisonnable ; il descendit dans le jardin qni entourait le manoir de Gastillac, en exécutant la même manœuvre de l'autre côté du mur. Pierrot s'était lEontré non moins agile que son maître.
— Maintenant, dit le valet, nous voici dans la gueule du loup.
LE PRISONNIER CHANCEUt, 57
— Orientons-nous, murmura Jean a voix basse, la chambre de Magdelaine est dans la tourelle de droite. Viens de ce côté.
Les deux aventuriers se trouvèrent en peu d'instants, sous une étroite fenêtre que l'amoureux couva du regard.
— J'ai peur d'effrayer Magdelaine, dit Jean a voix basse; comment faire ?
Il resta quelques instans pensif; puis il se mita chanter k demie voix. Il n'était pas encore parvenu à la moitié de sa romance , qu'une lumière brilla dans la chambre. La fenêtre s'ouvrit avec précaution , et une voix douce et effrayée lui dit :
— Au nom du ciel , quelle folie! Ne savez-vous pas que mon père, lorsqu'il
LE PRISONNIER COANCEUX.
est ici, pa^se la nuit a rôder partout, craignant les surprises de ses eniiemis? Retirez- vous! Vous ne vous douiez pas des dangers que vous affrontez !
— S'il y a du danger à vous aii! er, chère Magdelaine, répondit Jean , il y a pius de doulî'ur encore! Laissez uk.m ne faire attention qu'à la douleur.
Ah! reliiez-vous, je vous en con-
jure !
- Non , pour lou! un e; pire! répoîidit Jean avec enlhousiasn.e : jusqu'à ce que vous m'ayez (il que V(;us n/aimez et que vous «ie pt rnsi liez d'.sp^rer a Vv!tre main !
.- Je ne ie dirai jamais, repartit audeiaine, parce (jue je sais que \(:iic
LE PRISONNIER CUANCEUX. 59
père ne voudrait pas de uioi pour sa fille.
— Vous vous trompez grandement ; mon père n'a pas des sentiments pareils.
— Je ne me trompe pas, repartit la voix tremblante de la jeune fille; je' connais les motifs qui dicteraient le refus du baron et je les honore. Ne pensez plus a une passiun inutile; et si jamais vous avez senti quelque estime pour moi , relirez-vous ! Vous nie perdez et vous risquez votre vie.
— Est-ce là , ingrate , répliqua Jean avec colèr*', la récompensed'une si pure , d'une si vive tendresse? Qui jamais vous aimera conuiii* moi? pourquoi me fermer votre CŒMir ?
— Je ne i)uis jamais êlre a vous , répondit Mngdelaine d'une voix faible.
— Je suis venu pour vous prouver lo contraire; sachez que nton père veut que je parte dès qu'il sera jour , pour ne plus revenir peut-être que dans de longues années.... Eh bien! si vous voulez me suivre...
,„ - Quelle indignité, répondit Magde-
laine ! Retirez-vous , monsieur de la Tour-Miracle, ou moi-même je vais appeler mon père.
— Eh bien! appelez; Je vais appeler moi-même, s'écria l'anîoureux, en parlant h haute voix, puisque vous ne voulez pas m'aimer , puisque vous ne voulez pas me suivre , j'aurai le plaisir de me faire tuer sous votre fenêtre , et nous
verrons si vous en dormirez mieux.
— Parle diable, monsieur, dit Pierrot se mêlant tout-à-coup au dialo^^ue, ne plaisantez pas ainsi , j'ai entendu quelque chose remuer dans les arbres du verger , et nous pourrions bien en voir sortir une paire de balles à notre adresse. Allons , venez , puisque mademoiselle ne veut pas vous entendre , il faut vous réserver pour la convaincre une autre fois.
— Chère Magdelaine , reprit Jean , sans faire attention aux craintes très légitimes de son valet , puisque vous voulez que je me retire, dites-moi du moins quelques mots qui me donnent de l'espérance. Que voulez-vous que je fasse si je pars certain de votre indifférence? Il vaut mille fois mieux mourir?
62 LE PRISOimiER CHARCEUX.
Répondez - moi , je vous en supplie, m'aimez-vous?
Il y eût un moment de silence , pendant lequel Jean attendit avec anxiété l'arrêt qu'il venait de solliciter.
Pierrot de son côté écoutait avec une angoisse non moins grande, s'il n'entendait pas crier sur le sable des ailées le pas du terrible M. deGastillac.
Enfin Magdelaiue répondit d'une voix assez ferme :
-- Non, Jean, je ne vous aime pas-, je ne puis aimer «que oion is ari et vous ne le serez jamais!
Sans doute h celte déclaration désespérée , Jean allait faire quelque réponse qui aurait à sou tour nécessité
LR PRÎSOWNIEIV CHANCEUX.
èS
nne réplique et ainsi de suite, comme se passent les choses dans ces sortes d'entrelien, mais le vigilant Pierrot saisit tout-à-coup le bras de son maître et s'écria :
-^ Cette fois, monsieur, je ne me trompe point, voici M, de Gastillac à moins de cinquante pas de nous. Si vom n'avez pas d'armes, nous soitynes perdus, Car je n'ai que des pisloleU.
— J'ai mon épée , répondit Jean d'un air fort trariquille, et je ne m*en soucié point, je suis décidé h me laisser tuer comme un agneau puisque Magdclaifie ne veux pas m'aimer,
— Insensé , fou que vous êt(S, s'écria la désolée Magdelaine , à quoi bon toutes ces bravades? Je vous aime, mais cachez^vous !
— Ah ! VOUS l'avez donc dit enfin î vous m'aimez! Songez que je vous en ferai souvenir avant peu?
--Oui, oui, je vous aime, mais fuyez!
Jean la salua profondément , puis enfonçant joyeusement son feutre sur l'oreille , il regarda autour de lui pour s'assurpr des moyens de faire retraite.
Il comprit a l'instant qu'il était trop tard. A dix pas de lui se tenait M. de Castilllac, un mousqueton à la main.
C'était un homme gros et court, a la face rouge et bourgeonnée, aux yeux faux et cruels : mais qui semblait d'une force prodigieuse :
-■- Eh ! eh ! dit-il en regardant le jeune homme à la clarté de la lune , je ne me trompe point , c'est M. Jean de la Tour- Miracle qui vient, profitant d'une belle
nuit, pour faire sa cour a ma fille. Ceci n'est pas mal avisé, poursuivit-il du même ton goguenard , en secouant la mèche enflammée de son arme. Malheureusement, je n'aime pas les coureurs de nuit , et quand je les trouve chez moi , j'ai l'habitude d'en faire prompte justice. Bonsoir, mon petit monsieur, vous n'avez pas voulu dormir cette nuit dans votre lit, j(; vais vous envoyer dans un autre , et je suis certain d'avance que monsieur votre père m'approuvera beaucoup.
Après avoir prononcé* ces snots qui se faisaient assez comprendre , M. de Gastillac coucha en joue sa victime qui le regardait fièrement sans pâlir , et il l'ajusta.
Magdelaine poussa un grand criï
LA SITUATION DE JEAN VA DE MAL EN PIS, JUS- QU'A CE qu'une CIRCONSTANCE BIEN IMPRÉVUE
l'améliore tout-a-coup.
Au moment où M. de Castillac allait
faire feu, son arme lui fut arrachée par
une main vigoureuse, qui, s'emparaïkt
du mousqueton, lui fit décrire une
courbe dans l'air et l'envoya tomber
dans les herbes humides. ,
la
Jean ne fut pas moins surpris que M. de Gastillac, dont toute la physionomie était un mélange d'élonnenient, de de fureur et de crainte. 11 ne fut cependant pas malaisé de reconnaître l'auteur de cette diversion, puisque ce n'était autre que Pierrot.
Ce valet, dès qu'il avait aperçu le père irrité de Magdelaine, s'était je5é décote, et bien que sa présence n'eût pas d'abord échappé au porteur de mousqueton, la vue de Jean et l'envie charitable de mettre promptement fin h l'existence terrestre de ce séducteur^ avaient favorisé l'absence du pauvre hère qui ne jouait en tout ceci qu'un rôie très inférieur. ,
Mais, lui, au lieu de prendre la fuite, comme tout autre domestique l'aurait
LF PKTSONMKR CHANCEUX. 7i
prolmbleinent fait à sa place, se glissa derrière M. de Gaslinac et n'hésita pas à intervenir de la manière décisive que l'on vient (!e voir.
De sorte que ie possesseur du manoir restait là, désarmé en présence d'un ieune homme qu'il avait voulu înetlre à mort et d'uo serviteur résolu sans doute à obéir à sou maître. Pour un guerrier qui naturellement était plus féroce que hrave, il y avait de quoi prendre sérieusement l'épouvanlc.
Mais Jean ne laissa pas au heau-père qu'il contoitaU le temps de faire des réllexions trop désagréables. Aussitôt qu'il ie vil désarmé, il ôta gaillardement son chapeau, et s'avançant vers lui :
~ Pardonnez Monsieur, s'écria-lil, au zèle malentendu de ce maraud pour ma personnel Si j'ai eu le malheur de vous déplaire, j'ai mérité mille morts, et ce me serait un honneur infini que de voir trancher mes jours par votre main. Mais permettez-moi cependant de vous déclarer que je n'ai prétendu rien faire ici pour vous offenser; j'aime mademoiselle votre fille, il est vrai, mais je l'aime comme elle le mérite, avec le plus ardent désir de devenir son époux,
— J'ai quelque peine, monsieur, répondit le seigneur de Gastillac, a ajouter foi à vos protestations; d'ailleurs je n'ignore pas que messire Aurèle Agrippa est mon ennemi et se fait l'écho trop complaisant des calomnies qui me poursuivent.
LE PRISONNIER CIIANCFUX. 75
— Permettez-moi de rester neutre entre deux personnes que je respecte profondément. Je vous jure sur l'honneur qu'en venant ici, je ne voulais que faire mes adieux à mademoiselle votre fille dont je suis trop inhumainement traité, et je vous répète que mon unique désir est d'obtenir sa main,
M. de Gastillac parut réfléchir un instant à tout ce que Jean lui déclarait ; mais, par le fait, il avait en tête d'autres idées qu'il s'expliquait à lui-même par ce monologue muet et par conséquent très rapide.
— Ce jeune homme n'obtiendra jamais de son père un consentement convenable à cette union qui, d'ailleurs, me conviendrait à merveille, vu la fortune et la naissance des La Tour -Miracle. Je ne
74' LÉ PRISONNIER tàMcEtk.
l'aurai i a mais pour j^endrp. Ce srr.tit dès-lors ur»e 1res bonne affaire que île l'avoir pour prisonnier. L'esclandre en tournerait fort à mon avanlafj^e. Je ferais payer ur^e grosse rançon, et lorsque !e vieux baron médirait de moi, on le croirait moins, parce qu'il serait noloirement mon ennemi pour une affaiii' où j'ai le droit de mon côlé.
M. de Castillac fit quelques pas en avant, ei, preiunit un air aussi gracia ux que possible :
— Allons, décidément, dil il, je ne Miis pas facile que ce i)ravé irarçon riî'ait empêclié <le Urer sur vous. .1' crois, comn.e vous U- dites, {ju'iî v a j)ic.s »i'étourderie que de méchanceté dans votre i»ait 5 et nous pourrons nous (ulcndre. Si vous voilez nj'attcndri' ici quc!;|ucs
inslanls , je vais aller seller mon cheval et chercher la clef de la porte du jardin, et nous sortirons ensemble pour avoir occasion de causer de nos affaires.
— Très volontiers, monsieur, répondit Jean, et le fourbe Gastillac partit en lui recommandant encore de l'attendre,
— Cela ne me plaît point , murmura Pierrot quand le maître du logis se fut éloigné.
— Qu'appréhendes-tu? répartit Jean.
— Beaucoup de choses j je connais J'hOFiinie "a qui nous avons affaire, et je sifis bien surpris s'il ne machine rien conlre nous. Mon avis serait de regagner It; Fifïiir sa n^ bruit, et de nous en retourner ( hrZ nous.
— Tu te niofjues, je crois ? Penses-tu que je vais, pour tfs terreurs imaginaires, renoncer à mon bonheur au moment peut-être où il se trouve une façon, un biais pour l'obtenir? Non, non, n'espère pas cela. La seule chose qui m'afflige, c'est que depuis l'apparition de son père, ma chère Magdelaine s'est retirée de sa fenêtre el, je le crains bien, de sa cham- ]»re , car je ne vois plus briller de lumière.
Au moment où il parlait ainsi, la lumière reparut. Magdelaine se pencha à la croisée et s'écria :
— Mon Dieu, Jean, c'est assez de folie; mon père est occupé à réveiller et à armer ses gens; il a envoyé chercher les paysans du village, on va vous arrêter si vous ne fuyez pas.
— Ne vous le disaisje point! s'écria Pierrot. Allons, venez!
— Je reste, répliqua Jean ; M. de Gasiillac pourrait avoir sujet de m'accuser de lâcheté, et je perdrais ainsi ma chère Magdelaine? Oh! non, deux pareils malheurs ne ni'arriveront point et surtout à la fois.
Il parlait encore qu'à toutes les issues du jardin parurent des hommes armés les uns de hallebardes, les autres de njousquets, et le plus grand nombre de fourches i c'était une levée en masse.
— Ceci devient grave, dit Jean.
Pierrot s'arrachait les cheveux; Magdelaine avait disparu.
L'héritier de la Tour- Miracle eut
78 LE PRISONMÉR CHANCEUX.
proraptement résolu ce qu'il voulait faire. Il dit à son valet :
— Suis-moi sans perdre de temps.
Et aussitôt, s'aidant d'une treille appliquée contre le mur, il grimpa jusqu'à la fenêtre de la chambre deMagdelaine, qui n'était pas à plus de dix pieds du sol, et Pierrot le suivit.
Il sauta dans l'appartement avec son valet, courut à la porte, la ferma à clef, poussa tous les meubles devant cette issue, en manière de barricade , et s'écria :
— Nous voici niaintenant en état de parlementer, car on ne peut guère nous aborder que par la fenêtre. Donne-moi un (ie les pistolets , et ne tirons qu'à la dernière extré;.'»ilé.
Dans ce moment, la lrou|>eassiéii:eanle, le seigneur de Gaslillac en têle, arrivait au pied de la muraille et contemplait avec stupeur la manœuvre hardie et Tair résolu des deux aventuriers.
Malgré i'inijujétude fort justifiée où l'on doit être sur le sort de i'amomeu^t Jean et de son vaiel, il .si uisolauieqt nécesiîsuire de les quitter pour voir ce qui se passait pendiuil ce temps au château de la Tour- iracle.