‹ Le prisonnier chanceux (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · I..i Loriversalioïi avail continu»' entre · texte numérisé non relu

I..i Loriversalioïi avail continu»' entre

les trois respectables amis , et cliacun avait dit son mot sur l'obsliuation singulière de Jean à ne pas avouer où il passait son temps.

— A coup sûr, s'était écrié le curé, ce mystère est bien fait pour nous donner de l'inquiétude, car votre fils, monsieur le baron, est en général assez confiant et d'humeur trop joyeuse pour que les secrets ne lui échappent pas avec facilité. Pour moi, je crains qu'il n'y ait quelque anguille sous roche ; je vous le dis parce que j'en suis sûr. Le pauvre royaume de France va se trouver avant peu comme une nef battue par tous les vents. Il circule des bruits sinistres; l'hérésie relève la tête; dans beaucoup d'endroits, les habitants catholiques ont été battus ou insultés. Je suis convaincu que les gens

de la religion vont essayer d'une nouvelle révolte, et je tremble que Jean ne se soil laissé persuader d'entrer dans leurs trames coupables.

— Pensez ce qu'il vous plaira, repondait le vieux messire Aurèle Agrippa avec humeur , mais permettez à ma vieille amitié de vous dire que vous n'entendez rien à tout ceci, ce qui n'est pas la faute de votre esprit, mais celle de votre robe. Depuis que je sais que mon drôle est amoureux, je n'ai plus d'autre inquiétude sur son compte que de le faire partir et proniplement ; et ce n'est pas seulement pour qu'il ne commette pas de sottise, c'est jour qu'il ne coure pas de

danger ; car je sais combien M, de Castillac me veut de mal, et mon niais de fils

s'étant mis dans ses mains, je craindrais

qu'il ne lui arrivât malheur et que mon ennemi ne se vengeât de moi sur lui.

Croyez-le, mes pères , quand un homme est amoureux, je lésais par expérience, si bon catholique qu'il ail toujours été jusque la, il devient plus contraire que jamais à l'hérésie. Car qu'est-ce que l'hérésie., je vous prie? Une grande folie?

— La plus grande et la plus triste de toutes les folies, répondit le curé en branlant la tète d'un air mélancolique.

- Eh bien, l'amour est une folie qui n'est pas moins grande, et lorsqu'elle s'est emparée une fois d'une jeune têle, elle n'y laisse aucune place aux autres folies. Soyez donc sûrs, mes pères, que

mon fils Jean n'est point hérétique, ni tenté de le devenir.

— Allons, je vous crois, pour ma part, répliqua le prieur en se levant; mais l'heure est avancée, ei je pense qu'il est plus que temps de rentrer chez nous, monsieur ie curé.

— Sans doute, sans doute. Je crois que messire Àurèie Agrippa ouvre la bouche pour nous offrir son hospitalité; mais c'est demain fête, et nos dévoilas nous appellent chacun près du troupeau qui ^ïous est confié. J'aurais voulu cependant faire mes adieux encore une fois à ce petit Jean que j'ai vu Jiaîlre.

— J'avoue que j'ai la même^ pensée, dit le prieur.

— Ilien n'est plus facile que de vous

satisfaire, mes pères; nous allons envoyer chercher mon fils.

— Non pas , non pas , s'écria le curé , vos domestiques sont probablement endormis , car notre conférence s'est prolongée bien lard , et Jean lui-même se sera couché. Attendre qu'il ait eu le temps de se relever et de s'habiller nous mènerait trop loin , nous irons donc le surprendre dans sa chambre , s'il vous plaît.

— Je suis à vos ordres, mes pères, répondit le baron , quoiqu'il me semble que vous faites la un bien grand honneur à un petit malheureux qui ne le mérite guère, surtout en ce moment.

Le baron s'était armé d'un flambeau

LE PRISOxNMER CHANCEUX. 8o

(rargciit, ol il précéda ses hôtes pour leur montrer le chemin.

On arriva ainsi h la porte de Jean, où l'autorité paternelle trouvant la porte close, la jetla par terre sans cérémonie, et trouva ce (ju'elie devait trouver, à savoir le lit vide et les draps pendants jusqn'au bas de la muraille.

Ce fut un moment de grand étonnemenl. Les deux bons prêtres qui avaient , vécu, l'un dans le profond repos d*un cloître, l'autre dans la paix d'un presbytère de campagne , avaient peine à se figurer que la folie de l'amour pût emporter à ce point un jeune homme que de lui faire commettre de pareilles énormités.

î^lessirc Aurèle Agrippa trouvait !e f-ill

8f) LÉ PRISONNIER CHANCEUX.

très explicable, mais y voyant une atteinte à l'obéissance qui lui était due, il était devenu pourpre de fureur, et proférait à demi- voix des exclamations dont la présence de ses vénérables amis l'empêchait de dévoiler toute l'énecgie. Enfin , sa colère ne pouvant plus se contenir, commença a s'exhaler.

— Le pendard ! s'écria-t-il. Je devine bien où il est allé, et je vais courir l'y chercher.

-Ou est-il? demanda le prieur.

— Au château de Gasliilac, dit le père, et Dieu sait ce que celte amourette lui aura rapporté ! Peut être une balle dans les reins. Ma foi ! j'en serais ravi, continuait n.essire Aurèle Agrippa iout en descendant lestement l'escaiier et en se

LE PfltSONXlER CHANCEUX. 87

dirtgeàrtt vers l'écurie, suivi do srs tlettu amis, fésolas à ne point l'ahandanner dans celte conjoncture.

Tout en^romnielanl, il réveilla ses valets , fit équiper san cheval et les mules (les deux ecclésiastiques , et partit en graïKÎ désordre, oubliant de dire à ses gens de le suivre, et jurant ([ue ce (|u'il désirait avec le plus d'ardeur, c'était de retrouver son fils estropié a tout jamais.

Ce lut dans de pareilles disposilioils, dont le curé et le prieur s'efforçaient en vain d'adoucir l'âprclé , que le barort se mit en route-

If coiimençait a faire gran i jour lorsque le vénérable corps d'arméo parut devant le château de Gastillac.

Eti hommef de giiïefre consommé, rftes-»

sire Aurèle Agrippa voulut qu'on aborda l'ennemi avec précaution pour ne pas être surpris soi-même, et s'avauçantalusi a pas de loup , après avoir quitté leurs chevaux, les trois amis trouvèrent la porte du jardin grande ouverte et le jardin occupé par une dixaine de paysans qui, fourches en main, faisaient la garde sous une fenêtre "a laquelle apparaissaient les deux assiégés , tenant chacun un pistolet et jurant leurs grands dieux qu'ils casseraient la tête au premier manant assez étourdi pour oser tenter l'escalade.

Du reste, la garnison, quoique peu nombreuse avait tout l'air de prendre gaîment le siège ; Jean riait tout en menaçant et Pierrot échangeait avec les assaillans une multitude de quolibets,

qui, s'ils ne faisaient pas un extrême honneur a son bon goût, attestaient du moins son sangfroid.

Malgré sa grande colère, messire Aurèle Agrippa prit quelque «plaisir l\ ce spectacle ; il sourit dans sa barbe en voyant son ûls si déluréen|facedu péril*

— Avançons, mes pères, dit-il, et ti rons de peine ces deux gaillards qui, je vous le promets, n'ont pas d'indulgence à attendre <le ma faiblesse paternelle.

Corbleu, quand mon fils sera hors des mains de cette canaille, il se verra dans les miennes qui ne lui vaudront guère mieux.

En parlant ainsi, le baron s'étaii avancé de quelques pas, et sans daigner mettre la main à son épée, il crt-

aux paysans de sa voix de tonne? re:

— Voulez-vous bien vous relirrr, çoquinsj et laisser ce genlilhomnie , qui a l'honneur d'être nion fils, descendre paisiblenieiit de cette bicoque où la Irahison sans douie a réussi à l'anieneF comme un sot qu'il est! Si vousm'oblig^^z à aller à vous, je vous avertis que vous Irouverez ii.a main lourde!

-r^ Mes î'Ons et (diers amis, %^ hâta d'ajouter le curé, d'up IQP plus Cîmxili;!^!, obéissez j vous ijc pouvt? qu(; voms ;>n trQuvtr bieik. VQU^savtiz que uolre, ^aiuic religion inlt^'vdil toute vioience ^'}l arrivait ici un Uialheur, combi n i;%uirions-nous pas sujet de ïc liépi uror ? Laissez donc ce jeune seigneur rejo^îu'ir • liionsreur son ;)^Fe, et s'il a fait (pHlnnfaute, tcjtez-vous sûrs .ju1i sera puni,

sans qu'il soil nécessaire que vous vous y brûliez la main.

Les paysans, en reconnaissant le baron de La rour-Miracle et les deux prêtrei- , avaient fait un mouvement de retraite assez proîioncéo Etait-ce par crainte des emportements bien connus de messire Aurèle Agrippa ou par respect pour l'habit ecclésiastique? il n'importe pas de le démêler. Quoiqu'il en soi', le baron, charmé de son succès, allait ordonner h son fils de venir le rejoindre, quand on enl< ruiit toul-;i coup partir de bi chambre occupée par Jean et par Pirrrot un bruit épouvantable.

C'étaient la porte et la barricade qui tombaient sous quelques bons coups do hache nno ou deux mousquetades retenlir^Mi^ vl Jr-aa i>i Pii^rr^i, forcée dit\s

92 LEPR1S0>XÎER CHANCEUX.

leur nsile, sautèrent dans le jardin, abattirent, qui d'un coup d'cpée, qui d'un coup de bâton, deux paysans moins alertes que les autres , et coururent se réfugier derrière un orme assez épais pour leur servir de rempart pendant quelques instans, sinon contre le nombre trop considérable de leurs ennemis, du moins des balles qui, partant delà fenêtre, vinrent, en effet, s'enterrer dans le tronc rugueux de l'arbre protecteur.

Aussitôt que la fumée fut dissipée, on vit à la fenêtre le traître Castillac entouré de trois valets tous armés comme lui de mousquets encore fumans.

— Bravo! Jean , s'écria messire Aurèle Agrippa; tiens bon , mon enfant; nous allons les voir venir, et sans consulter son âge il vint d'un bon pas se ran-

ger au côlé do son fils l'épée au poin^^ On peindrait difficilement le désordre qui régnait dans ce lieunaguères si paisible. Les deux paysans abattus par Jean et par Pierrot n'avaient peut-être pas grand mal , mais ils poussaient de véritables hurlements ; leurs camarades exaspérés et voyant le petit nombre auquel ils avaient affaire, brandissaient leurs fourches et s'excitaient les uns les autres. Le curé et le prieur priaient, suppliaient , menaçaient et parlaiertt d'excommunication; enfin M. de Castillac, à la fenêtre, entouré de l'élite de ses troupes , restait bouche béante , en voyant que sa formidable décharge , au lieu d'abattre quelqu'un, semblait avoir évoqué un combattant de plus et un combattant qu'il était ravi de trouver en son pouvoir.

Il commanda à haute voix à ses hommes de recharger leurs amies et la sienne,

— • Mes pistolets ne peuvent plus servir, dit Jean d'un air piteux; avez-vous les vôtres, monsieur?

— Non , répondit nessire Aurèle Agrippa , nous allons passe r un iïiéchant quart d'heure. Il faut pourtant faire bonne mine a piauvais jeu Après tout, peut-être, nous manqueront - ils en coreî

Il n'était pas probable que cet espoir se réalisât, car si les balles n'avaient pas atteint leur but la première f<?is, c'était grâce à l'orme épais (ju^ les avait reçues dans son armure, et les paysans s'avançaient pour déloger les l.i Tour-

LE PRISONNIEU CHANCEUX. 95

Miracle el les forcer de se découvrir.

Casiillac et les siens n'atlondaientque ce moment pour faire feu ; !e prieur et le curé voyant leurs efforts inutiles, se confondaient en criS et en lamentations, quand on entendit tout a-coup des voix sévères et mâles qui riaient : arrêtez! arrêtez! ou vous êtes tous morts!

Et l'on vit à la porte du jardiu une troupe de cavaliers bien inoîîlés, bien arinés. A leur tète étall un seijneur de bonne usine, au teint basai. é, a l'œil fier et qui ne paraissait pas d'huincur à souffrir une coniradiclion.

M. de Gasliilac n'oui pas plutôt <'nvisai.^é ce nouveau venuiju'il pâlit extrême ment et releva le càsion de son arquebuse. Sesacolvtes vi\ (ircnt autant.

IL SE PASSE ICI DES EVENEMEl^^S TRES LUGUBRES.

/'d saa iDi aëâAH as ji

Le chef des cavalier? qui venaient d'intervenir si a propos dans les affaires de messire Âurelc Agrippa et de son fils amoureux, était un lioinme d'une quarantaine d'années pour le moins, et avait

une l'urt ^raude apparence. Sa l>url)e noire et frisée , sa moustache troussée suivant la mode du temps, ses yeux brillants, fiers et hardis, son teint rudement basané, montraient assez que ce n'était pas un compagnon habitué à passer son temps dans les boudoirs ; d'un autre côté, ses sourcils épais et froncés , sa lèvre serrée , son nez fin et recourbé comme celui d'un oiseau de proie ne donnaient nullement envie de rire. Du reste, son armure et son casque étaient richement damasquinés, et il portait au cou le collier de l'Ordre du Roi ; c'était visiblement un seigneur d'importance.

Dans la suite de ce personnage , on distinguait quatre ou cinq gentilshommes. Le reste se composait de soldats,

LE PRISONNllîR CHANCEUX. 101

(le valels cl de doux i;ai!lards à mine patibulaire, dont l'aspect sembla produire un effet terriûant sur les villageois , qui cherchèrent soudain à gagner au pied ; mais le chef des arrivants s'écria :

— Par la mort dieu; aussi vrai que je m'appelle Moiilluc , je fais éventrer incontinent le premier qui bouge d'une semelle!

Messire Aurèle Agrippa n'avait pas attendu cette exclamation caractéristicjue du vieux soldat pour s'avancer vers lui.

-- Ah I monsieur de Montluc, s'écriat-il , permettez que je vous embrasse pour ie service signalé que vous venez de me rendre ainsi qu'a mon (ils.- Sans

lÔâ LE PUÏSONNIER CHANCEUX.

VOUS, j'étais, je crois, méchainmenl occis par ces misérables !

— Monsieur, répondit le terrible capitaine gascon, soyez sûr que ce m'est une grande joie que d'être bon a un ancien et honorable ansi. Dep^iis nos guerres d'Italie, je ne vous avais jansais oublié et je suis d'autant plus content d'avoir pu vous servir, que je vais précisément avoir besoin de votre assistance.

— Demandez, monsieur de Montluc, s'écria le seigneur de Lti Tour-Miratle j eh! n'est-ce paS entre nous à la vie et à la mort depuis le siège de Sienne doîil il doit vous souvenir?

— Morbleu, s'il m'en souvient! répondit Montiuc en souriant, mais ce

LR PUISONMIiR CHANCEUX. !0^

!('( ;4 pas de coîa qu'il s'agit ici. ' 'ai)itaine F)euiHlel}S, dit (i en se tournant vers un des gentitsho;nnies de sa suite, faites avancer vl. de Gaslitinc ;'t srs do ; esliques et ses paysarrs et garotter les derniers; leur interrogatoire en -era ^>lus facile^ ÇAw ajoula-l-il ei^ revenant à niessire Aurèle /\gri^^îa , yolre affairfi , ipon l)on ami , n'çist qu'wip pr^^vp ^le, plus, l'iin.i^ine, (jeSi ii^ran^lfiâ c^lai^iilé^ brassées spurnois(îiaeni cp^|r^ ç^ rpyaurae de France.

Les^^rgneur de La Tour-Mirarde écouta ces dernières paroles avec queîqn'étonnenieni; il avait de bonnes raisons pour croire que le danger qu'il avait couru, ainsi que son fils, s'expliquait as ez sans qu'il (ni lu\-;(»in de n'courir h de mei!» 1 ures définitions (|ue celle dont il ivait

connaissance, et il s'avouait de plus que si M. de Casliliac avait pris les choses d'une manière un peu vive, on ne pouvait, en bonne conscience, le trouver très coupable.

Ce fut donc avec une extrême surprise qu'il vit toul-a-coup Montluc sauter en bas de son cheval, s'avancer coîî.nie un furieux au-devant de Castillac qu'amenaient deux soldats , et dire à ce pauvre homme , en le secouant rudenent par le collet :

— Félon ! traître ! oses-tu bien paraître devant iKoi , après m'avoir amusé depuis quinze jours par tant de faux rapporis! 5ais-tu bien, malheureux, (^ue dans ma vie j'ai étranglé de mes propres mains plus de trente coquins qui valaient mieux que loi!

M. de Gastillac était pale comme un linge, et tant que le terrible Montluc le secoua, il n'essaya pas de parler; mais ^ lorsque la main de fer du capitaine lui eut permis de reprendre quelque équilibre, il s'écria d'une voix lamentable:

— Je vous assure , monseigneur, que vous êtes dans l'erreur sur mon compte, et que je ne pouvais pas prévoir ce qui arrive!

— Parle ouvertement, maudit, qu'on te comprenne, cria Montluc avec deux ou trois gros jurons, et ne crains pas de tout dire devant ces gentilshoiimies et même devant ces manants, puisqu'aussi bien le mal est fait ! 11 laut que vous sachiez, Monsieur de la Tour-Miracle, que les huguenots sont en pleine révolle; que,

106 iE pRisoK^iER ciîAivxEbk.

pûrtonl, ils *Jiii J3H3 i^s aratV», el (jiie l'éxisli^nc*' en k^ liiierHâ (lu roi , (ie la rein6 él de tous les seighéhfs (V.Ubotiques dé ee royïiùmetioyrtnU, eu c»^ îV-'onient, les plus ^«hiHdS ilanoci's. Du veut nôiis î^iassilCrôl* tous , entend ez-TiôUs Lien? et il est de buiioes ^eus qui ont pensé d'abc rd , tians cet honnêli' projet, h \olre pauvre serviteur. Mais ils sont fous, ceux qui s'imaginent me prendre endormi ! Voila M. de Gastillac qui m'écrit tous les jours , depuis un mois , qu'il Sui-Veille les geiis de la religion et qu'il ^sl sûr d'è ieuir mtlocèhbe- co-nhioht se UilAl donc H^ii€ j'apprertUi* (ïô ihulîfl tjbe Monlaliban est soû^iievé ël tllie Ijetluure e^t sur lé jt)ôint d'être livré J)àl- sort ;i^duvèruêur Font^ailles!

Le baitm, les dé\i^ 'ecfclésîasli(iiics Wi-

LE PRISONNIER CIlANCEUX. 107

rent confondus de celle terrible nouvolle; Jean lui-même en oublia pour un instant ses amours ; une guerre civile était chose de si grande conséqu'^nce ; elle importait à tel point aux petits comme aux 'grands, (|u'on ne pouvait en aucune façon se cuirasser d'indifférence.

Pour M. de Gaslillac, il était plus pâle et plus troublé que jamais 5 il regardait autour de lui, comme un homme qui se sent sur le point de faire ses adieux à la terre el il cherchait évidemment une jusfification Le temps pressait, car M. de Montiuc attendait et commençait visiblement à perdre patience.

W. (le Gastiliac fil un effort et s'oxprjina ainsi :

. — Monseigneur, je suis parfaitement innocent; seulement , j'ai élé trompé.

Ces gens delà religion sont retors comme de bçaux diables, et ils auront découvert sans doute que j'avais cet honneur d'être de vos plus fidèles amis. Aussi m'oni-ils su caclier leurs trames, que je n'ai pu connaître qu'hifr au soir. Je fus désespéré, je vous îe jure par tous les saints, qu-ind je ir,e vis ainsi dans la nasse, et d'autant plus, qu'ignorant le lieu de votre séjour (vous êtes d'humeur i voyageuse!) je ne pouvais songer a vous faire part immédiatement, comme il l'aurait fallu, de ce que je venais d'apprendre. J-^ prévoyais bien qu'on saurait vous inspirer d'injustes soupçons à n:cn égard. Maintenant, je vous vois, et bien que vnus sachiez les choses à peu près, je suis certain de pouvoir

LE PRISONNIER CHANCEUX. i09

VOUS ioslruire encore de plus d'un détail intéressant ; alors vous ne suspecterez plus ni jr.on zèle ni ma fidélité.

— Ouf! dit Montluc, fais donc promptement ton rapport, affreux bavard, car il me larde de savoir si je te pendrai ou ne te pendrai pas, et dans tout ce que tu viens de dire, je parierais gros qu'il n'y a pas un mot de vrai.

— C'est ce dont vous pourrez jugez à l'instant, répondit Gaslillac en respirant comme un homme soulagé. Envoyez seulement deux de vos gens avec un des miens dans la cave du château, et on vous ramènera quelqu'un dont le témoignage sera tout puissant pour établir ma véracité.

— Ainsi soit , répondit Montluc ; capi .

iiO LE l^RISONMER CHANCEUX.

laine Flearcielys, allez dans la cave avec deu\ soldats, et ramenez-nous qui vous y trouverez

L'anxiolé des assistants était grande.

Le capitaine Fleurdelys, suivi de ses hommes et précédé d'un domestique, entra dans le manoir.

Chacun gardait le silence en atlendp.nf leur retour, mais avant ((u'on ne les ait vu reparaître, Magdelaine de Casiillac sortit du château^ et d'un air timide, mais cependant plein de fermeté, sans regarder ni son pèn- , ni Jean, ni le seigneur de la Tour-Miracle , elle s'avança vers M. de MosUluc , et lui ayant fait un salul respectueux > elle demanda la per, ission de lui soumettre quelques observations sur ce qui allait se passet.

Lte PKISONMER CHANCEUX. \\\

M. (le Moiilluc, à l'aspccl (l'une fcinmP, avait froncé le sourcil. Il avait mauiiTt^é entre ses (ieiit , niais lorsque Magdeiaine /ut près de lui, il s'inclina pour lui lencire son salut, <^l lui dit :

— l'cirli z proiiiple;.,ent , u^adenoisolle , car noub u'avons pas do temps a perdre.

— Monseiiïneur, rc^pondit Magdciainc, je co' prciid^ moi-: èiné cOniMt'ifi ma présferlcè est ici déplacée, f ourlrtnl une cnmpâssioîî quv \ous (rouviriz sans doute très iéi^ilitiié, ef riou seulèi: enl la compa^i^i^)Il , nuîis i'njnour d(' \û juslic>' me forcei l a intercéder en lav( ur d'un n alheureux ..

M. lié MoîîUbc altëîidail la fin |0Qr

répondre , mais Gasliliac roua:issaQl de colère, s'avança vers sa liiie et la prenant par le i)ras:

— Rentrez chez vous, mademoiselle , lui dit-il, vous n'avez rien à voir dans les affaires des gens de guerre, et lorsque M. de Montluc agit pour le service du roi, personne ne doit oser lui donner des conseils , et surtout une mijaurée comme vous.

Cette brusque apostrophe ne déconcerta pas Magdelaine, mais se contentant de jeter sur son père un regard de reproche, elle continua en s'adressant à Montluc.

— Nous souimes peut-être au début d'une nouvelle guerre civile, monseigneur, et il serait digne des catholi-

ques de donner l'exemple de la clémence.

— II paraît décidément, dit Montiuc, en se frottant les mains, que nous allons avoir quelqu'un à pendre.

— Monseigneur, continua Magdelaine sans se décourager, je suis bonne catholique, et je sais que, ces révérends pères pourront vous dire comme moi , que le uicurtre n'est pas agréable à Dieu.

<-- Sans doute , monseigneur, dit le curé en s'avançant à son tour, le Gbrist, notre sauveur, nous a appris la miséricorde, et il faut suivre toujours un si bel exemple.

Dans ce moment, le capitaine Fleurdelys, ses soldats et le domestique sorti-

iî4 Lt PBlSONMEll CHANCEUX.

rent da uiaiioir, entraînant après eux un prisonnier.

C'était un hoii.iiie d'une IreiUaine (i'aqHées, mais il v avait déjà des teintes grisonnantes dans ses thpy^ijîj bruas et alïOEîdants. il avait les lèvres .'uinces, l'air soint)re, et était entièreiiient vêtu de noir.

— Ton no i , dit rudevient Mont-, lue.

-^ Gaspard LascouI, lie ^îonlauî»an , rt^ponîiit fruidea.enl ie captif.

— Ta prof- ssitui?

— Ministre du saint Évangile.

— A merveille; j'aime mieux prendre les tro:îjpeaes et les drapeaux de l'en-

nemi que ses mousquets. Gomment le trouves-lu ici?

--- C'est l'infâme Caslillaç qui pa'a persuadé hier, à notre conventicule, de venir me cacher dans s;i maison. Je devais prêcher ce matin devant un grand nombre de fidèles en armes.

— Eh bien î tu prêches, comme je te l'ai promis , dit Gaslillac en riant.

Montluc ne trouva pas la plaisanterie niauvaise, et regarda plus favorable- H enl \v srr\iteiir dont ii avait douté.

— Monsieur de Gaslilbic, (iilil,je suis un peu prompt à m'emporlcr et je vous en demande excuse. Où avez-vous saisi hier ee vilain m;isque?

Monseigneur , dans une réunion

IcMue à deux lieu os d'ici, et où je suis sûr qu'il v a dans ce Fiiou-eut un bon nombre de huguenots réunis pour marcher sur Lectoure.

— Ah! cornes du diable! dit Montiuc en tressautant sur son cheval. Il fait bon se dépêcher ! Combien sommesnous?

— Nous étions trente en arrivant , dit le capitaine Fleurdelys.

— Venez-vous avec nous, messire Aurèle Agrippa?

— Quelle dcMiande ! répondit le vieux baron; j'irai jusqu'au bout du monde pour combattre les ennemis du roi et de la foi 5 et surtout quand vous commandez. Mais si vous voulez que nous pas-

LE PRISONNIER CIIAXCEUX. 117

sions par mon logis , je prendrai mes armes, mon lils prendra les siennes, et nous trouverons encore six bons gaillanls à cheval pour nous accompagner.

— C'est faire une demi-lieue de plus, dit Caslilîac.

— N'importe , dit Montluc, d'ailleurs, vous, notre ami, vous ne nous quittez

pas?

— Non, monseigneur, et j'emmène trois domestiques a cheval.

— Louez Dieu! s'écria le chef catholique , nous voilà plus qu'il ne faut pour exterminer tous les hérétiques et les raal-pensants du royaume! Et k propos, vous Gaslillac, el vous, moii coiiiprre,

il8 LE PKÎSONMER CIUNCEUX.

VOUS étiez là à vous querellet- J'espère que vous allez vous donner la main?

— Ma foi, monsieur, dit le seijï;neur de la Tour-Miracle au vieux Castillac qui s'avançait avec un empressement marqué, je ne vous aime point, je l'avoue; mais comme je suis dans mon tort à cause de mon fils Jean , et que les affaires du roi doivent d'ailleurs passer avant tout, je vous donne volontiers l'accolade a condition qu'il ne sera pas question de mariage entre nos deux familles.

Jean tourna les yeux amoureusement vers Magdelaine ; mais la jeune (ille ne portait nulle attenlion a ce (|ui se passait. Absorbée dans d'horribles pressentiments, elle contemplait le prédicateur

Jju^ueiiol (1*1111 air do profondfî |>Uié, et doR larmes coulaient sur ses \(\\it^> pairs.

Un moment, Jean se flatta de l'cspé.

rânce que les regards de la jeune dame allaiénl venir a lui , ear elle regifiU» de son eôlé ; m.iis il vit bi(^Mtôl (ju'il se trômpnil. Miigdelaiue cherchait l'atten . lion dû curé et, lors(|u'ell3 l'eut reuconlrée , elle parut solliciter vivement la sympathie du vieux prêtre qui, sans affectation , se rapprocha d'elle et la conduisit vers le prieur, demeuré sur l'arrlèrepdan pendant tonte cette scèn^,

Liî , les deux ecclésiastiques et la cornpalissante jeune fille, se parlèrent à voix basse et non sans vivacité.

Personne, du reste, ne prenait jiarde à eux»

i20 LB PRISONNIER CHANCEUX.

— Allons, messieurs, dit Montluc , nous n'avons pas de temps à perdre»

Capitaine Fleurdeljs, faites détacher ces paysans. Allez, mes bons amis, mes braves manants, je suis bien aise de n'avoir pas à \ous châtier. Faites en sorte que nous n'ayons jamais ensemble que des rapports d'amis! Conduisez-vous toujours en bons et loyaux sujets du roi!

Maintenant! partez, drôles , vous n'avez que faire ici.

Les villageois n'attendirent pas un second commandement, et les moins diligents disparurent, en courant comme des daims, au milieu des bois.

— Hâtons-nous, hâtons-nous, messieurs et mes enfants, continua Montluc |

en s'adressant aux gentilshommes et aux suldats, faites approcher mes deux camarades.

Ceux que le capitaine appelait ses deux camarades , étaient les mêmes hommes dont nous avons remarqué les physionomies dignes du gibet au commencement de ce chapitre. Nous ne nous sommes trompés que sur un point ; au lieu d'être destinés à la potence , au moins pour le uioment, leur profession était d'y accrocher les autres.

Ces deux aimables personnages descendirent promptement de leurs chevaux et parurent devant Monlluc , les manches retroussées et tenant chacun dans les mains un bon coutelas bien large et bien affilé et un paquet de cordes neuves.

Montluc se caressa le menton de Tair d'un gastronome qui va décider entre deux flacons de crûs différents. Le coutelas le tentait; cependant son goût, c«rlainenjent inné pour la corde , i'eniporta encore cette fois.

— Mcssievirs, dit- il, rien n'est si agréable à l'oeil qu'une l)elle pendaison. Prédicant, mon ami, je suppose que tu \ ferais des façons pour recevoir les conseils de ces vénérables prêtres. Il est donc presque inutile de t'en parier.

Cependant je ne veux pas qu'il soit dit

que je t'aie empêché de te convertir.

Veux-tu te confesser?

— Non, tyran 5 répondit le niinislre

d'un air farouche, et je te cite au tri- \

buual d'en hauti

LE PRISONNIER CHAJVCEUX. 125

— Pauvre diable, répondit Monlluc, je suis bon chrétien , et j'j ferai meilleure mine que toi. Allons, Jacquet, allons, Mitaine, liez-lui les mains derrière le dos et en besogne, voilà une belle branche de chêne ! elle semble faite exprès.

Les deux bourreaux s'approchèrent de leur victime qui les regarda d'un œil légèrement égaré, les lèvres blanches, mais aussi un sourire de dédain sur la bouche et la tête haute.

Des téiijoins de cette scène , presque tous avaient déjà assisté à trop de scènes de ce genre pour en être bien troublés. Le capitaine Fleurdelys rajustait sou manteau sur ses épaules, sans penser autreiiifMil ii ce qu'il allait advenir, ei, le éeigneur (io lu Tour-Mirjcio, que tout

cela ramenait aux jours de sa jeunesse , contemplait l'opération avec un intérêt iVisible. Jean était le seul avec Pierrot qui montrât quelque trouble ; mais malgré la jeunesse de notre héros, on se tromperait fort si l'on suposait que sa sensibilité fût aussi ébranlée que le serait celle d'un homme de nos jours en pareille occurence.

L'habitude lui manquait et voilà tout.

Jacquot monta dextrement sur l'arbre ; Mitaine passa le cordeau autour du cou de l'infortuné patient ; et en jeta îe bout à Jacquot. Jacquot fit tourner le chanvre fatal autour de la branche. Mitaine lira ; Jacquot sauta sur les épaules du ministre ainsi sus-

pendu; le cou du malheureux craqua... et uoe violente convulsion des jambes annonça que l'opération était ter»

minée.

— Bien fait, mes vilains, dit Montluc. Et vous, messieurs et mes enfants , les éperons dans le ventre de vos montures ! Je veux savoir dans deux heures si les huguenots tiennent devant les bons catholiques , et dans quatre si Lectoure est réellement pris.

Ayant ainsi parlé, il partit au galop avec toute sa troupe et ses nouvelles recrues.

Il ne resta que mademoiselle Ma«:delaine , le prieur , le curé et le pendu.

ICI l'on CIIEHCIIE A RESSUSCITER UN MORT; ENSUITE JEAN FAIT DES EXPLOITS GUERRIERS DIGNES DE SA NAISSANCE.

On avait a peine cessé d'entendre le galop des chevaux, que le curé, tirant de sa poche un couteau à lame courte , releva sa robe, et aidé par le prieur, se hissa sur l'arbre. Il coupa la corde

^50 LF PRISONNIER CHANCEUX.

fatale ; le pendu tomba lourdement sur l'herbe de la pelouse , et Magdelaine s'empressa d'apporter les médicaments que toute m; ison bien fournie renferuiait alors.

Le prieur , un peu chirurgien , un peu médecin et 1res charitable, chercha, avec un zèle empressé, s'il ne pourrait retrouver encore quelque étincelle de vie dans le malheureux qui gisait a ses pieds; mais, hélas! jamais Jacquot, jauiais Mitaine n'avaient manqué leur coup : c était la justice que leur rendait constamîîient leur redoutable maître; et !e pauvre sninistre devait encore, maigre les efforts soutenus des trois bonnes âmé* , servir de preuve à l'habileté des bourreaux de Monlluc.

Tous les efforts devaient èi-re inutiiies^

LE PRISONNIER ClIAJÇCEtiX. i5l

et lorsqu'il fui rleveriu impossible de se le dissimuler, le curé s'en alla rcquërtr les paysans, afin qu'ils eussent a creuser le dernier asile de Gaspard Lcscout.

Il fallut encore déployer beaucoup d'éloqiience pour décidef les manans à faire preuve de bonne volonté : l'œuvre mériloire qu'on leur demandait leur répugnait singulièrement, car ils cfaignaient de pàsseï* quelque jotlf pour huguenots, et d'âVoir , en cette qualité , affaire à Jacquot et à Mitaine.

Enfin, îîialgré ces frayeurs, quelques écus distribués par Mlle de Càstillac fendirent le courage aux plus hardis , et le prédicateur fut enterré chrétiennement. On prononça sur sa tosnbe les prières que l'Eglise accorde à ceux qui se sont séparés d'elle , et le jour était

13ii LE PRISONNIER CHANCEUX.

déjà avancé quand ces pieux devoirs furent menés à leur un.

— Mes pères , dit alors Magdelaine aux deux ecclésiastiques, vous paraissez l'un et l'autre singulièrement fatigués. Permettez-moi de vous offrir la maison pour vous reposer ; j'ai donné l'ordre de préparer a la hâte un repas qui sera sans doute indigne de vous être offert , mais qui peut-être contribuera à vous rendre des forces , si vous daignez l'accepter.

— Merci , ma fille , dit le curé ; nous n'avons guères le temps de nous arrêter nulle part , le vénérable prieur et moi ; nos moines et nos paroissiens doivent avoir conçu d'étranges inquiétu(!es; et dans l'embrasement subit qui dévore le pays , ils craignent , sans

LE PRISONNtKR CHANCEUX. 155

flou le , en ce moment, (jue nous ne soyons tombés aux mains des Huguenots, comme ce malhiîureux Gaspard Lescout est tombé au pouvoir des catlioliques.

Il faut donc que nous allions rassurer nos ouailles. Cependant , avant que de vou^ quitter, nous aurions bien quelques petites de nandes à vous faire.

Eit disant ces mois, le curé souriait avec bonhomie, et le prieur, arrêté a quelques pas , devinant la pensée de son ami , se rapprocha de Magdelaine, un peu surprise, et ne sachant où devaient

aboutir les questions.

— Parlez, mon père, dit-elle enfin, je suis toute prête a vous répondre. De quoi s'agit il et en ([uoi puis-je vous servir ?

— Dites-nous franche nent, ma fille, coDlinua le curé , ce que vous pensez de Taffection dont Jean de la Tour-Miracle paraît vous poursuivre. Vous rougissez? Il ne faut pas rougir, mais seulement nous parler avec sincérité. Je vous connais depuis trop longtemps et trop bien pour avoir supposé un seul instant, de votre part, une seule démarche dont vous ayez à concevoir du repentir. Mais qui sait jusqu'où va la fragilité du cœur? N'avez- vous pas écouté plus qu'il ne l'aurait fallu, l'héritier de messire Aurèle Agrippa ?

Magdelaine baissa la lête avec celle confusion modeste que de parellips questionsdoivent toujours faire naître. Le bon curé, dans son innocence campagn irde, n'y entendait p iS beaucoup malice , et

LR rnTso>"NîF.n ciiancrux 135

il fi^ïllil presque s'impationtor on voyant que la réponse se faisait attendre.

Mais enfin j\fHe deCasliUac se remit , et quoiqu(» parlant un peu bas, lit co iipreridre de tous points ce que l'on devait pi user de l'amour qu« Xean avait conçu pour elle.

— Ji y a quelques mois, mon père^ dit-elle en s'adressanl au eufé, M. Je in de la Tour-Wiraele vint Ici avec un cer* tain t*ierrol, <{ui e.-;! son do;n<+>tJ<|ue , ol quia des affaires avec mon pèr^'.

— Go ! riîent, interroiî. pille prieur, un valet du baron de la Tour-Mirirle peutil entretenir 'es relationsa 'ec un lio;time qu'à tort ou h raisun son maître considère comme un ennismi ''-

— Ce n'esl pas à moi, répondit Maille-

i 56 LE PRISONNIER CHANCEUX.

laine un peu fièrement, a scruter la conduite de M. de Castillac.

— Vous avez raison, mon enfant , répartit le curé ; cependant je ne puis m'empêcher de partager la surprise et l'inquiétude du prieur. Ce Pierrot est un homme sur lequel il court d'assez mauvais bruits, et je crains bien qu'il n'ait entraîné l'inexpérience de Jean dans de tristes chemins.

Magdelaine regarda le prêtre avec une expression de doute et de chagrin. Il eût semblé à un observateur habile que le désir d'approfondir cette question nouvelle l'emportait en ce moment sur la volonté de taire les méfaits paternels.

Cependant, soit que la froide raison , et le devoir plus froid encore , l'aient

tE PRISONNIER ClIANCEUÏ. 157

emporté sur uo senliinent assez tendre, soit que Magdelaine fût honteuse ellemême de ce qu'elle avait pensé, elle ne dit point ce qui était sur ses lèvres, et se contenta de calmer, autant qu'elle devait le faire, les soupçons du curé.

— Ce que je sais, continua-t-elle, c'est que M. Jean, en venant ici, n'y apportait aucune espèce de projet. C'était le plus souvent au retour de la chasse, et tandis que Pierrot s'entretenait avec mon père il se reposait sur le banc devant la maison , caressant ses chiens et plaisantant avec ceux qui se trouvaient Ta; car M. Jean est fort aiuié de tous les paysans, envers lesquels il se montre très bon et très affable.

— Je sais cela, mon enfant ; mais enfin, ces jeux avec les paysans ne vous regar-

io8 LE PRISONMER CHANCEUX.

daient pas, et je ne conçois point encore d'où l'an.our est venu.

— M. Jean , continua humble. !;ent Ma^delaine, a bientôt cessé de s'occuper de ses chiens et de valets; il n'a plus parlé qu'à nsoi; Une venait plus ici sans ni'apporter nnlle chose? curieuses; souvent même j'ai appris... par hasard, qu'il passait la soirée à rôder autour du îi^anoir, et enfin, il m'a avoué un jour qu'il m'aimait.

— Etqu'avez-vous répondu, ma chère fîlle ? Soyez ici plus sincère encore que dans tout le reste, si cela esl possible; car, voyez , c*est le point important. Je vous ai toujours connue si pure , si noble de cœur, que je ne .'outerai p,as un instant de çc (jue vous m'avouerfz.

Magdelaine hésita uu peu, raais elle reprit bientôt d'une voix ferme :

— Je savais ce que je devais faire. La déclaration subite que je recevais me troubla d'abord. Je ne m'y attendais pas, je ne croyais point <jue cela dût jamais venir. Peut-être aussi , dans cette ignorance où j'étais des sentiments de celui qui me parlait, avais -je pris tr^p de plaisir a l'entendre. Je vous parle ici comme à mon confesseur, mon père, et je ne redoute pas non plus ia présence du vénérable prieur.

— Continuez, ma fille, dit ce dernier, il n'est rit-n jusqu'ici dans vos discours qui ne yous rende plus cUère à vos vieux aniis.

— Eli bien , je m'étais sans doute trop

complue iï voir ce jeune homme. Il me dit enfin beaucoup de choses que j'ai oubliées. Je sais quelle est ma position , quel triste avenir m'est réservé. Depuis deux ans je ne songe plus au monde, car je ne pourrais plus y paraître qu'avec la rougeur sur le front. Aussi ne pouvais-je bësiler dans la réponse que demandait M. de la Tour-Miracle. Je lui ai dit que je ne l'aimais pas.

31agdelaine , en prononçant ces mots, en rappelant ce souvenir trop récent encore, sentit son cœur se serrer et sa force faiblir. Pourtant elle se raidit <'ontre elle-même, et, au dehors, on ne put s'apercevoir de son émotion qu'à une certaine pâleur qui envahit son visage.

— Cette réponse , dit le curé , était aussi positive qu'on la pouvait jamais

faire, et noire étourdi s'en est sans doute mal accommodé. Que vous a-t-il dit? Il a sans doute essayé d'ébranler votre résolution V

— Il a dit beaucoup de folies dont je ne me rappelle pas, continua Magdelaine avec un sourire mélancolique , il m'a juré qu'il saurait me forcer à l'aimer, et il m'a quittée en m'annonçant son prochain retour. Gomme je ne lui ai pas déclaré, ce qui est trop connu d'ailleurs, mais ce que lui ignore, les motifs de ma conduite, je crains qu'il n'exécute une des menaces qu'il m'a faites, de me demander a mon père. S'il fait cette faute, ce me sera un chagrin de plus; il n'y aura plus de repos dans cette maison, et M. de Gastillac ne manquera pas de se mettre en guerre avec le seigneur '^ la

Tour-Miracle pour arracher soq consentement. Heureusement , M. Jean ne m'a pas dit encore qu'il eût rien fait de ce côté.

— Monsieur Jean est Iv plus grand fou qui existe , répondit le curé. Du reste, ma fille, i! ne vous tourmentera plus, d'ici à biôn lonulemps du moins, car il part aujourd'hui , et les voyages le distrairont sans doute de ses pensées actuelles.

— Monsieur de Montiuc voudra peuSêlre le retenir (ians le pays, dit Magdelaine presque sans y penser.

— Espérons qu'i* ne le fera pas. Mais adieu, non enfant; jo suis heureux de vous laisser aussi sage , aussi digne de vous que je vous ai loisjourp vue, Mq

LE PRISONNIER CHANCEUX. i45

VOUS toiirmi^ntt'z pas, n'ayez aucune inquiétude sur votre avenir. Au point où monsieur votre père en est venu , et par les malheureux temps qui se préparent, vous ne pouvez rester ici.

Le prieur el m li nous allons sonirer à VOUS; avant peu nous vous reverrons, et sans doute vous serez conlento de ce que nous aurons à vous annoncer.

La conversation se termina ainsi.

Mademoiselle de Gaslillac se mil h genoux, et recul la béné'liclior» de ses pieux amis. Puis hiealôt elle se trouva seule.

Elle moïïlqi dans sa ch.unl)ri% y rrsta pensive un inslanl devant le désordre i\ui y léiTiiifil IJtj sourire triste vint st; jo ler

144 LE PRISONMER CHANCEUX.

entre ses îèvres, tandis que deux larmes descendaient lentement le long de ses joues.

Un des pistolets de Jean gisait sur le plancher; elle le ramassa, le considori pendant quelques secondes, et le serra précieusement ; puis , comme honteuse de ce qu'elle venait de faire, elle se mit lout-à-coup à ranger les meubles épars avec une grande aclivité et en chantant un air de danse.

Les demoiselles de ce temps-là ne ressemblaient pas de tous points à celles de celui-ci. (Je ne prétends dire du mal de personne !) EUes n'étaient pas de nature si frêle , et n'attendaient pas toujours leurs femmes de chambre pourjse tirer d'affaire. Les vertus du ménage étaient indispensables même aux plus grandes

dames, et Magdelainc qui , après tout, n'était fille que d'un gentilhomme de campagne, excellait dans tous les soins domestiques.

Aussi la tâche qu'elle s'était imposée fut-elle bien tôt accomplie. Tout se trouva en place en moins de rien. Le forgeron du village vint rétablir la porte que M. de Castillac avait fait enfoncer, et quand la nuit tomba, rien n'indiquait que le manoir et le jardin eussent vu dans la matinée les événement tragiques qui ont été racontés, eussent vu un siège en miniature, un combat et la pendaison d'un homme.

Magdelaine , retrouvant sa solitude habituelle , alla s'asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre, et sans doute la rêverie , une rêverie dangereuse ou dëso-

Mf) LE rRTSOKlNIÎiri CHANCEUX.

lante allail l'envahir, mais elle la repoussa en prenant son MisseL Elle se mit à lire et à prier avec ferveur.

Cependant h doux lieuos de là , ainsi queCasliilacenavait informé M. de Montluc, dans une espèce de plaine entourée de touteà paris par des vi<jfnos et des bois, urH> Iroupc de protestants étaienl, dans la matinée, réunis en cercle, tenant leurs chevaux par la bride, eî assis ou demicouchés par terre.

La plupnrt , j,^enti!shoiniues et bourgeois, étaient revelus d'armures complè tes et chsussés de ^^randes boites de buffles. Piusieurs avaient le casque en tête, d'aulres ne portaient qu'un chapeau de feutre orné de plumes Les soldats tenaient en main de longues lances ou des arquebuses; un plastron de fer leur

LE PRISONMER CHANCEUX. 147

couvrait, la poitrine. Tous ces gens écoulaient avec recueillement la parole d'un niinistrcî armé conime eux de pied en cap , et qui , la Bible ouverte à la main, leur prêchait son toxie avecéner-

— Mes frères, s'écriait le prédicant, .vous êtes semidables i Gédéon et à ses soldats, Gédéon , c'est M. de Veninac ! Monlrez-vous, l><)ns inierrirrs, et ne ména«jroz pas vos tyrans! Vous suivez bien comme les Hébreux ont exterminé les Ammonites, et les Moal)ites, et les Amalécites; Prenez tfarde qu'à votre tour il ne vous échappe un seul de vos ennemis, car C(4ui-i;i suffirait pour créer une nouvelle engeance de persécuteurs , comme un seul brin de chiendent suffit à couvrir tout une plaine et à y étouffer

148 LK PRISONNIER CUANCEUX.

les bonnes sentences. Je vous ordonne surtout, mes frères, de ne faire aucun quartier a cette noblesse babylonienne î Savez-vous comment elle fait la pourpre de ses manteaux? c'est avec le sang des saints! Puisque les Médicis, les Gaise et toute leur sec^uelle ne veulent pas exécuter les édits, et continuent leurs trames, la dernière heure a sonné pour eux ! Je vous annonce que l'ange du Seigneur m'est apparu ; il avait dans la main droite une pertuisane, et dans la main {içauche une trompette î II m'a dit : Lève-toi , Théophile Oudart, et marche avec mes éluSjCarje vous ai donné tout le royaume de France !

Cette harangue tombait toute brûlante dans les oreilles et sur les cœurs de l'auditoire , composé d'ailleurs de gens

LE PRIiiONMER CHANCEUX. 149

échauffés de reste. Toute la hande qui était là réunie était un de ces rasseoiblements comme il s'en fit alors su- tous les points du rovaume, rassemblement qui, pour sa part, devait se réunir ù d'aulres de même espèce formés dans les autres parties du pa3'S,et qui avait pour but de marcher sur Lecloure, «lont la trahison du gouverneur [ïTomeltait de livrer l'entrée.

Lorsque le prédicateur eut fini son sermon , M. de Veninac , gros soldat joufflu qui avait été comparé à Gédéon , frappa du pied avec un juron assez peu hébraïque, et déclara que le moment de partir était arrivé.

— Si M. de Fontrailles nous a tenu parole, s'écrie-t-il , rien ne doit nous empêcher de nous îiîeltre en route , car nous

ibO LE PRISONNIER CHANCEUX.

allons entrer dans Lecloure comme on entre dans sou lit. Soyez tranquille , monsieur le ninislre, tous les catiioliques auront l)ieniôt leur compte; c'est moi, Barnabe de Yeninac, qui vous en donne ma parole, et, depuis les consuls de la ville jusqu'au dernii r pelit enfant , il n'en échappera pas un pour prohiber les prêches ou lourr^ienter jamais les honnêtes gens.

Un murmure approbateur couvrit cette belle promesse, et chaque cavalier protestant se mit en mesure de rnonlcr à cheval. Chacun arrangeait la i>ride ou resserrait les sangles de sa selle , quand un soldat qu'où avait mis en faction accourut en criant :

— Voici les Romains, alerte! Ils accourent au galop comme des furieux.

LE PRISONMER CffANCCTJX. iM

— Tarit îî'ioux , dit Voriirinc, en en'fourchant sa hêt<e , et en liiv fnisant foireune vnllo rapide, nous allons les envoyer;! Suilïin , leur grand-père!

La Ifoup^*,' fujlj laernlôtf^rijijée. Tout le no^^idoé^ait^iC^i^^Yal , ^^minialiçe co urne, Je4,ajtUF:vs G^s^SsÇj^datsl^u^nji^nols étaient 1)ons guerriers, ajaul spcyi (^^^a inlleUirs, et sachani de point en point «^e que c'est qo/e çoaî^ial, çsçaruioticlio , mêlé(?, o,U; l),ataille.

Cependant , quand i!s vin ni apparaîire la troupe catholique, du reste un peu moins no nbreuse que la leur, il v eut dans leurs rangs un nîouvement d'inijuiélude bien marquée.

— Capitaine, dit un des gentilshommes, c*'lte rencontre-ci ne sera

point plaisante, je crois; car à moins que je n'y voie goutte, c'est Montluc lui-même qui galoppe en tête de ces malandrins

— IIuiiî , dit Veninac, je crois comme vous; mais puisque Montluc n'a pas peur, je "ne vois pas pourquoi nous serions plus effrayé que lui.

le capitaine Barnabe de Veninac parlait ainsi du fond du cœur; c'était un vieux brave, peu fanatique, car, il le disait lui-même, il n'était pas très versé dans la théologie, mais grand pillard et bon serviteur de la reine de Navarre.

— Allons, dit-il, mes amis , n'attendons pas le choc de Montluc et courons

au-devant de lui. L'attaquant est toujours le vainqueur.

Les Huguenots s'ébranlèrent, mirent leurs lances en arrêt ou se préparèrent à faire feu de leurs arquebuses.

Mais les Catholiques leur épargnèrent une bonne moitié du chemin. Jean, couvert d'une belle armure qui avait appartenu a son père , cavalcadait tout plein de joie a côté du capitaine Fleurdelys et donnait une grande attention anx bons conseils que le vieux cavalier lui donnait par phrases courtes, tout en galoppant.

— Allons, jeune homme! ne courez pas trop vite , vous arriverez , soyez en sûr l assurez bien votre lance! Prenez la à bonne hauteur! soutenez vo-

ti-e clïeval ! Ah ceal mille iiàWesl'tt^ vous eîuporlez pas! •

JeanavaîMoiil UH m'otvde d'ajiîtà'Hoii.s dans la lêtô él dà'n^ le 'cteiif ; qiïèK i^l le hér(5S c^UV ai |^u 'aborder sans hésitation sa première bataille? On n'en sauraitgùères noinnierl

Jean pensait qâë'ioVlsïêS chevaliers (fes temps anciens, et tous seé ancêtii^s avaiétit les y^etix fixés sur lui jt^ Jiatit "d'à ciel, aii mortitehi où il allMt fàîVe ùu grand exploit, cortinîte il h'èù d'oiitàit pas. H accoUt^âit dbtib tout fieV lét t'ôiit ému au milieu de sa brigac^é; Tl^tiage

de Magdelaine voltigeait aussi dans sa

,.'!:i!0.'A tète, on le peut croire. ,

•M: ' . Uv q<nl eeq

Les détix IPJufies se rf^iiboiiWefiéiù brà^eMfent. Lsi ilioidst{aéte'rife fit pe\i' Ue

mal dans les rangs Catholiques; mais plusieurs protestants toaibèrent en bas de leurs chevaux.

Montluc criait : En avant! en avant!

Et chaque cri, chaque imprécation que poussait ce vaillant chef était accompapagnée de grands coups d'épée distribués à tort et à travers avec une vigueur et une valeur sans pareille. Le 'Capitaine Fleurdejjs et les auLres ne s'épargnaient pas non plus.

Au bout de quelques minutes , il n'était personne qui ne vit son sang couler. Bras cassés, têtes rompues, la fête était eoiiiplète, car des deux côtés le courage et la ténacité se montraient égales Enfin Yeninac comprit que la résistance était inutile et que nîalgrc

156 LE PRISO^MER CHA>XEÎJX.

la supériorité du nombre, ses gens devaienl céder a la forlune de Montluc.

Le brave proleslant avait une réputation bien établie d'énergie et de valeur ; il ne se piqua point ici d'un enfantillage, et, désireux de conserver ses forces pour une meilleure occasion , il donna Tordre de la retraite, et soutint à lui seul l'effort des assaillants.

Jean s'élança sur lui au moment ou il faisait volte face pour rejoindre son monde; mais ce trait d'audace ne réussit point. D'un revers de lame vigoureusement appliqué sur le casque du jeune homme , le capitaine Veninac jeta son adversaire sur l'herbe , et partit à fond de train en faisant la nique à Montluc.

— Voila un brave petit bonhomme , dit le capilaine catholique en passant à côté de Jean, qu'un soldat reaietlait sur ses pieds. Messire de la Tour-Miracle, votre fils vous a fait honneur aujourd'hui !

r33r.Aî::}

jean a le tort de se laisser trop emporter par so.n courage, ce qui le met dans l'embarras.

Oh ! qu'un premier combat est chose émouvante et charmante pour un jeune esprit! Gomme toutes les forces de rame se réunissent pour savourer l'ivresse du danger et l'orgueil de la vie-

toire ! Gomme le cœur est plein de ce premier succès qui vous é;ïale aux Dieux, el conime un courage de vingt ans est sur en do paroiHes rencontres de l'immorlilité de la gloire! On oublie aisément alors (jue le plus obscur soldat n'a pas moins «l'inlrépidilé que vous , ol ipio vous-Hiême , témoin de sa valeur, vous n'y prenez pas garde!

Combien l'on ignore alors qu'avant et après Agamemnon, des braves ont vécu par nJlliers donl la victoire, la défaite ou la mon demeure pour totit le monde et pour vous-même un mystère méprisé !

C'est une folie , sans doute, que cette ivresse et cette vanité. Mais celte ivresse est excusable entre toutes , et cette va- i nile est la plus honorable qui soit; sans

LE prisonnii:r chanceux. 165

elle il y aurait piMi do irrandes aciions et l'humanité ne verrait point de ces dévouements qui la servent en faisant braver la mort.

Du rrsle , Jean ne put avoir en conscience l'occasion' de faire 1rs réfloxioris quelque peu nîoroses (jiii roui inscrites ici. Le Fimréchal de Mon l hic ('^tait content de lui, et messire Aurèle Agrippa, tout en coîjservant les façons hautaines et cérémonieuses qu'un père ne doit perdre que le plus rarement possible , lui témoigna assez par son sourire qu'il partageait Favls du général

L'sr . .'Vi 110

On s'était mis sans hésiter à la poursuite des prolestanls. C'était le s\stêiuç de Montluc que de toujours frapper de terreur ses ennemis e! de les mettre hors d'état de se rallier. Du reste, comme

d64 LE PRISONNIER CHANCEUX.

les fuyards preDaienl la direction de Lectoure , la Iroupe catholique ne faisait en quelque sorte que garder son chemin en galopant sur leurs traces.

Jean, suivi de son fidèle Pierrot, pourchassait les vaincus avec non moins d'énergie que ses autres compagnons, mais aussi avec plus d'élourderie; car bientôt, entraîné sur les pas d'un cavalier qui semblait n'être pas mieux monté que lui , et qui avait peu (d'avance , il oublia complètement de se tenir à portée des siens , et bientôt il se trouva engagé , à la suite du fugitif, dans un réseau de chemins creux, dont il aurait eu quelque peine à retrouver l'issue.

Mais il n'y songeait pas même. Le retentissement des sabots du cheval qu'il

poursuivait so faisait entendre a quelque vingt pas devant lui, et, sûr d'atteindre le soldat , il tenait obstinément ses éperons dans le ventre de sa monture, décidé à ne pas rejoindre les siens avant d'avoir mis le sceau à sa gloire par la capture d'un |)risonnier.

Enfin, arrivé a un petit carrefour , dans un bois taillis, le cavalier protestant fit volte-face, revint au pas au devant de Jean , et lui tirant très poliment son chapeau, lui dit avec beaucoup de grâce :

— Mon cher monsieur, je vous remercie infinimenl delà bonne volonté avec laquelle vous m'avez suivi ; vous êtes mon prisonnier!

Jean trouva la plaisanterie déteslable, I. II

léO LE PRISONNIER CHANCEUX.

et allongea au railleur un effroyable coup d'épée; mais, d'un revers , le protestant fit sauter l'arme de la main de l'enthousiaste guerrier, et reprit :

—Vous n'êtes pas encore assuré contre toutes les parades, mon jeune coq; mais voyez, la résistance serait ici inutile, et^YOus n'avez plus qu'à vous rendre.

Jean, stupéfait, entendit aussitôt des cris lamentables poussés derrière lui, et il vil Pierrot jeté à bas de son cheval, désarmé et entouré de soldats qui lui semblèrent n'attendre qu'un ordre pour mettre la dague dans la gorge à ce pauvre serviteur.

— De qui ai -je l'honneur d'être pri-

sOfitiidf? )iil Jjiari en babi^aiil ia lùlO avec désespoir.

-- Du eapitaîno Gésaf de Boarbet , monsieur, répondit le gentilliomine , et je suis persuadé que vouâ ne fierez pas méconlenl de moi , si seule me lit vous voulez me donner votre parole de ne pas chercher a fuir.

— Je m'en garderai bien , répondit l'héritier do la Tour- Miracle; vos gofis viennent d'être battus par \1. de Montluc, el je ne doute pas qu'avant une heure ou deux je ne trouve une occasion de reprendre ma liberté.

Le capitaine s'approcha de lui et iuis-ii la voix :

— Tenez, monsieur^ de la Tmir-^ra-

de, lui dit-il , car je vous reconnais k votre ressemblance avec votre brave homme de père, si l'un de nos ministres ^tait ici, il eût répondu a votre bravade inconsidérée en vous faisant mettre quelques balles dans la tête; mais moi je ne suis pas grand clerc , et il me souvient seulement d'avoir servi dans la compagnie d'hommes d'armes du bonhomme votre père. Ainsi , tenez-vous coi , et soyez sûr que vous ne vous échapperez pas. Vos catholiques ont marché sur Lectoure; mon avis est qu'ils prendront la ville avant que Fontrailles ait pu nous la donner. Ainsi donc je n'irai point m'y faire mordre. Je pars tout bonnement pour Orléans où je rejoindrai M. l'amiral et M. le prince de Gondé, qui m'avaient envoyé ici poursuivre un peu les débuts de l'affaire. Voyez donc ce qu'il vous con-

vient de résoudre. Si vous cherchez à m'échapper, je ne vous protégerai plus, et il serait dur, à votre âge, d'aller voir si tôt qui des catholiques ou des huguenots peut avoir raison.

Jean était entêté, et ne pouvait digérer sa défaite; il ne répondit donc que par un geste de mauvaise humeur , et , sur l'ordre du capitaine Bourbet , deux soldats s'avancèrent, attachèrent les bras du prisonnier récalcitrant, et avec deux cordes lièrent la bride de son cheval a leurs propres brides,ensuite ils bandèrent les yeux au seigneur Jean.

Quand celte opération fut terminée , le capitaine commanda de se mettre en marche sans nul retard , et Jean remarqua que ses gardiens se dirigeaient, au-

IK) lE PRISONNIER CnANCEtJX.

tant qu'il pouvait rn juger, vers le Nord.

ï^a nouvelle troupe protesianle Aàîxs laquelle Jean était toriibé si niai 3 pru pos, ne ressemblait eu rien à un rassoniî)lrnient d'insurgés. Elle était peu noml)rei)se, niai§l)ien moulée, bjen armée et bien militaire,

Elle se composait uniquement de soldats allemands, qu'on appelait reîtres , et elle ne comptait pas un seul fantassin. Aussi marchait-eile avec beaucoup de dili^^ence , et on ne s'arrêia qu'une fois pour laisser reposer les chevaux cl prendre quelque nourri ture.

Le capitaine Bourbet s'approcha de Jean à cette halte, et lui offrit, en rianl,

LE PRISONNIER CHANCEUX. ïl\

de boire un coup et de manger un morceau.

-- Si vous n'étiez pas si obstiné , lui dit-ii, je vous ferais ôler votre bandeau et délier les bras et les mains. IVÏais vous devez comprendre, mon bon ami, qu'apportant à monsieur l'amiral la nouvelle d'ane petite défaite, il faut au moins que je lui amène ie prisonnier d'importance que vous avez eu la bonté de me laisser faire. Je ne saurais donc trop m'assurer de vous.

Jean ne répondit pas à celte railleri{^, et l'on se remit en route dans le même silence qu'auparavant.

Snulile dp dire que notre héros faisait les plus îrjbU'S réflexions, <4 maudissait

172 LE PRISONMER CHANCEUX.

de bon cœur son étourderie. Mais a quoi lui servaient les regrets?

Il essaya d'organiser a la hâte un plan d'évasion; mais il put se conyaincre de Tinutilé de ses tentatives; ses gardiens étaient au moins aussi fins que lui, car un simple mouvement qu'il essaya comme pour secouer les cordes qui liaient ses mains, lui attira de son gardien de gauche, un : Der Teufel! ne pouchez pas, îîîon chentilbônie, ou che fous casse les reins I

Les paroles n'étaient pas aimables , la voix enrouée et brutale qui les prononçait l'était encorenioins. Force était donc de se résoudre à supporter son sort avec constance, et à attendre pour s'enfuir une meilleure occasion.

LE PRISONNIER CHANCEUX. i75

D'ailleurs Jean ne savait pas ce qu'était devenu Pierrot. Pendant la halte, il avait toussé avec affectation pour l'avertir; mais Pierrot n'avait pcis répondu a l'appel. Le bon serviteur était-il mort, ou bien l'avait -on emmené d'un autre côté? C'est ce que le captif ne put apprendre en ce moment. Il se désola.

D'ailleurs, il se sentit bientôt fatigué, et rien n'abat 'le courage dans un jeune cœur coînme la lassitude physique.

Une certaine fraîcheur qui commençait a remplir ces lieux boisés donnait un malaise inconnu à son corps enfiévré par l'anxiélé. La nuit était venue , sans doute, ou allait venir, et le prisonnier se demandait , non sans inquiétude , si l'on prétendait le faire voyager air i jus-

74 LE PRISONNIER CUANCEUX.

ques et passé la matinée prochaine sans prendre aucun repos.

Il avait déjà repassé dans sa lête toutes ces réflexions peu réjouissantes, et à force de fatigue il commençait à soii^meiiler sur son cheval, quand tout-à-coup ledit cbeval s'arrêta, el il n'entendit plus autour de lui que le piaffement de quelques montures el les chucholtements des soldats.

Un instant après, le bruit des éperons ■lui fit connaître que quelque cavalier avait mis pied a terre, el puis il entendit frapper à une porte et cette porte s'ouvrir, el un colloque s'engager à voix basse.

Ces préliniinaircs durèrent bien un gros quart d'beure. Enfin il ©nloDdîi

parfaitement l'ordre (!e n>ellr!* pied à terre, et aussitôt il fut enlevé de selle et conduit dans la maison, toujours !j,arotté.

On le rnrna dans un Ciibim^l a>sez pe tit et vide de îMcubles , aulaiit «[u'il en pouvait juger par la sonorité du lieu.

On le iit issseoir suruiiectiaise, et In, au lien de détarher ses mains, on lui attacha encore les pieds, et on le laissa. La clef tourna dans la serrure < n marquant deux hoos tours.

— DiaMc^ ! pensa Jean, iî parait que je ne m'enfuirai pas encore de ce soir.

Une bonno heurt? se passa ainsi, el il 8'endt)rmil toul de hon ; malgré l'incofumodité de sa situation, il rêva qu'il s'er»fujail et qu'il épousait iïiiigdeiaine.

C'est lo ^liuno d'un^ une IVriue<jue de

faire de bons rêves dans l'advcrsiié. Il en était à se voir au pied de l'autel et à échanger son anneau contre celui de sa bien-aimée, quand une voix rude, mais bienveillante, celle du capitaine Bourbef, lui dit, non plus dans le rêve, mais bien dans la réalité :

~ Allons, monsieur, voilà qu'on vous détache ; venez souper.

— Mon cher capitaine, répondit Jean, mis en meilleure humeur par sa vision, ce n'est pas de refus, et afin que vous me laissiez reposer à l'aise, je vous promets, si le souper est bon ainsi que le lit, de vous tenir compagnie jusqu'à demain matin.

-^ Voilà parler , répondit César de

LE PRISONNIER CUANCECX. 1"7

Bourbet ; qu'on Ole le bandeau de monsieur.

Le bandeau tomba a l'instant, et Jean se trouva en présence, outre cin^ ou six soldats et le capitaine , d'un jeune homme dont l'air assez froid et sévère ne lui plut pas précisément, et d'une jeune dame qui ne lui inspira pas un jugement pareil tant s'en faut. Malgré son amour pour Magdelaine et sa fidélité incomparable, il ne put s'empêcher de se dire a lui-même k la première vue :

— Voilà une jeune personne admirablement belle!

C'était, en effet, une ravissante créature. Elle était assez grande et bien prise dans sa taille qui était fine et souple à

178 LE PÎIÎSONNIER CTtANCÊtîX.

ravir y elle avait de très petits pieds, des mains blanches comme neige et ressemblant a deux bijoux; un front pas très haut, mais arqué et couleUf de l'ivoire que te temps n'a pas doré encore. Ses cheveux étaient noirs , épais et ondes ; soti nez était romain^ sa bouché entf'ouverte monirait des perles gf*ntiment entourés de corail; et ses yeux! pour ses yeux, toute description est impuissante î Ils étaient pareils a ces miroirs que les ois leurs font vibrer devant les oiseaux surpris et pris ; et pour rehausser encore ta-it de perfection, une vivacité, une grâce de gestes sans égale, et une expression de bonne humeur charmante qui teignait de rose tout ce visage.

Jean delaTour-x^iiracle, il faut l'avouer encore, fut d^abord charmé, mais ensuite

LE PRISONNIIÎR CHANCEUX. llU

il fut un peu ébloui. Il regarda plus que longtemps l'apparition divine qui venait le dédommager du monde des ténèbres où il avait vécu toute la journée; et bientôt le jeune homme noir mit fin à sa conlemplalioi! en lui disant <rnn ton d'impatience et de hauteur :

— Je suis fâché, monsieur, de devenir voire hôte malgré vous; cependant, soyez assuré que ma maison vous appartient en tant que le permet mon dévouement à noire sainte cause prolestanle. Si vous voulez ,e faire l'honneur de prendre place à ma table, je vous préviens que le souper est servi.

~ Monsieur, répondit Jean méiiocrement touché de ce ton d'arrogance , je n'ai point» je suppose, d'excuses à vous faire pour m'impatroniser chez vous sans

i80 LE PRISO>MER CHANCEUX.

invitation. Je niangerai sans scrupule , sojez-en sûr, le souper que je De dois pas à voire bienveillance; et ce que nous pouvons faire de plus sage, c'est de rester boas amis, sans nous piquer par des airs ou il es mots n al placés.

Le maître de la maison se mordit les lèvres et ne répliqua rien.

Xe capitaine Bourbet avait déjà offert la main à la jeune dame, et l'on passa du cal)inet dans une grande salle où était dr('ssée une table avec quatre couverts. Deux vieux valets, a la mine non moins rébarbative que leur maître , servaient les hommes, et une jolie servante, en costume du Béarn, était debout derrière un f;3uleuil de velours vert sur lequel vint s7asseoir la jeune dame.

A la droite de cette belle personne se plaça le capitaine, à sa gauche le prisonnier, et devant elle le jeune homme vêtu de noir, que Jean comprit bientôt être son frère.

— Madame et monsieur, dit joyeusement le capitaine Bourbet ca se versaiil à boire, vous ne serez pas étonné si M. de La Tour- Miracle et moi faisons d'abord peu d'honneur à la conversation. \ ous savez nos diverses aventures. Lui vainqueur et prisonnier ; moi vaincu , et

pourtant Mais voila le front de mon

captif qui se rembrunit. Je m'arrête. Qu'il suffise de dire qu'après avoir vu et fait tant de choses incohérentes en un seul jour, on a au moins tous les droits possibles a avoir grand'faim.

Jean s'était mis sans honte en besogne,

i8â LE PBTSONNTEn CttAîfCEtîX*

et le capitaine rivalisa bientôt de zèle avec lui ; il y avait cependant quelque différence dans la manière dont ils pro» cédaient Vnn et l'autre; car tandis que l'attention de César de Bourbet se partageait uniquement entre un pâle de perdreaux etla bouteille; Jean, courtisan très empressé d'un énorme gigot et d'un flacon de vin d'Espagne, trouvait moyen de préluder, par quelques paroles avenantes, à la conversation qu'il méditait d'entamer avec la jeune dame lorsque les réclamations de son estomac seraient devenues moins vives.

Vis à-vis d'une femme à qui l'on voudrait plaire, la meilleure de toutes les | situations est certainement celle d'un prisonnier. Le malheur, une position romanesque, tiennent lieu d'esprit, et

ht l^in^nNNï^. R CHANCKUX. 185

;iii liea >\ûe dans la vio ordinaire on (1*1 toujours cohiraint de préluder pour se W'ttdre intéressant, tâche souvent fort diffleilé , i'inierôt pour un captif est d'.-^^ancé tôUt fait, puissant , vif, attachant, et n'y aurait-il que de la curiosité dans l'âme d'une cruelle, encore fay^lrait-il que celte curiosité fût tout h vtotrs.

''AU^si, lès prisonniers qui !?e sont Irou- V^ ett présence deà dames, onUils eu, ^éHl^ï^aiement occasion de bénir leurs fers, souvent de les voir tomber, quel«

quefois même de les regretter.

.•:')npi"^i'

J(^iiïl> iKnii jeiinç qu'il élait, comprit d'inSVinct celle vérit(', €t Irnwva !n con- V(^t^îiio!i facili'. Tandis que Uourbêt s^^ait c?oiwY»iè un loup, Cft riail et plai-

i84 LE PRISONNIER CHANCEUX.

santait, avecla bonne humeur de l'homme qui a fait une excellente prise, le jeune homme vêtu de noir paraissait plongé dans de profondes méditations ; pour la jeune dame, elle était déjà fort à son aise avec Jean.

Le costume de la camériste amena quelques observations de la part du galant prisonnier sur les usages du Béarn, et son interlocutrice s'en montra assez instruite pour qu'il pût supposer qu'elle faisait partie de la suite de la reine Jeanne d'Albret.

Il aurait bien voulu faire quelques questions à ce sujet et sur d'autres points encore, mais il sentait que le terrain n'était pas sûr; d'ailleurs la belle personne, les yeux sur son frère, avec une

tE PRISONNIER CHANCEUX. 185

expression de crainte, conduisait l'entretien et ne laissait pas à Jean une seule occasion d'être indiscret.

On parlait donc des modes nouvelles, et de la meilleure façon de porter la barette ou la fraise , et des vers des poètes a la mode.

La dame vantait beaucoup Ronsard j Jean ne détestait pas du Barlas; tous deux, ils s'accordaient pour louer du Bellay; enfin, ils étaient en très bonne intelligence, et la Tour-Miracle osa risquer un éloge détaillé des perfections de sa voisine , sujet délicat que les mœurs du temps permettaient de traiter.

Jean était trop franc garçon pour n'a-

186 LE PRISONNIER CHAM^ifiU^'.

voir pas nalurelUment quelcjue chose de la galanltrio espaj^nole; il s'en servait donc et la conversation allait au mieux, à la salisfaclion des deux interlocuteurs et du capitaine Bourbet qui n'y voyait point de mal, quand un soldat entra et vint parler h l'oreille de son chef. ^^^^^*

Celui-ci s'écria : ''^'

ïjU- Fais entrer ce paysan! Ai je donc des décrets pour monsieur de la Tour- Miracle? Il ne sera de louiçtenips en état (le faire des rapports au vieux Mont-

lue! Amène nous donc ton homme. il H • : \nMfiii vinaom

On fit entrer aussitôt une espèce dfc'

manant couvert de sueur et de pousj^ièPQ^ bll qoii iJiii'J UAi'jt.

''^Lé drôle tira son bonnet et dit au jeune homme vêtu de noir :

— Les catholiques ont pris, ce matin, notre bon ministre, maître Gaspard Lescout , et ils l'ont pendu à un arbre. Us étaient commandés par snonseigneur de Montluc, le capitaine Fieurdelys et le seigneur de la Tour- Miracle.

Le jeune homme vêtu de noir poussa lin cri effroyable, et se leva avec fureur en repoussant sa chaise et en serrant les poings.

La jeune dame se couvrit le visage des deux mains en s'écriant : Quelle liorreur !

Le capitaine Bourbet resta assis, les

veux fixés sur son hôle, et Jean ne sachant ce qui allait arriver, se trouva tout interdit.

Il était évident que les paroles du villageois avaient produit sur les assistants une impression plus forte que ne l'eût fait la nouvelle d'une des rigueurs si communes dans ce temps, et dont abusaient les deux partis.

Le jeune homme vêtu de noir s'avança vers Jean, en le regardant d'une façon terrible. Il sembla quelques instans faire de vains efforts pour tirer des sons de sa gorge, enfin il s'écria d'une voix étranglée :

— Malheureux ! tu [es au pouvoir du frère de Gaspard Lescout !

— C'est possible, rëpondit le capitaine Bourbet en se levant à son tour \ mais il est mon prisonnier, et vous ne toucherez pas à un cheveu de sa tête!

■Il i«9

JEAN TIRE nE SA POSITION LE MEILLEUR PARTI POSSIBLE, ET A LE MALHEUR DE PASSER SON ÉPÉE AU TRAVERS DU CORPS d'uN CHARBON- NIER.

Pierre Lescout ne parut pas avoir la moindre envie de reculer devant la déclaration du capitaine.

— Monsieur, lui dit-il , je vous crois Irop honnête pour me disputer une juste

i94 LE PRISONNIER CHANCEUX.

ven^^eance. L'homme que voici est l'assassin de mon pauvre frère, et puisque j'ai le bonheur de i'avoir entre mes mains, 00 serait une méchnnoolo noire que de me l'onlevor.

.loan ne orut pas devoir rester plus loniiterïîps témoin ^passif de cette scène assez intéressante pour lui. Il jeta les youx sur la joune damo qui le regardait d'un air beaucoup moins farouche que Pierro Lescout, et puisant (juelque espoir dans ootlo drmi -l)ionvoil!ance , il s'écria :

i.; T-Pronez-garde, monsieur> d'être vous-

ii.ême un assassin. Ce .que ce faquin de

paysan est venu vous raconter fort mal

à propos a'est pas vrai <Jte tiius pt)iWt&. Je

ne puis nier que \otre frère n'ait été mis

à itloft eh ma pri^sprtce- mais lîion père et moi n'étions la que témoins et point juges; c'est monseigneur de Monlluc qui a tout fait h son bon plaisir, et j'ai bien assez (le mes péchés sans me soucier de prendre part à ceux du maréchal , ([ni doivent être plus gros.

— J'eni^agerais volontiers ma parole, dit le conciliant capitaine, que ce jeune hoh^hiè est sincère. Je Conipréhds que la mort du ministre vous chagrine ; mais , croyez-moi, toiîl s'oublie, bah! Et si un homme a été pendu , c'ei^t un nialheur qu'il ne faut pas doubler en en pendant un autre inutilement.

L;i philosophie profonde dont celte réponse était empreinte ne parut pas satisfaire Pierre Loscout. Il frappa avec emportement sur la lable.

— Capitaine , je vous somme de me remettre votre prisonnier.

Bourbet s'impatienta :

~ Par tous les diables cornus , vous ne l'aurez pas ! Vous êtes aussi trop peu compréhensible, mon cher ami ! Un ministre est mort, c'est un malheur, mais il reste toujours beaucoup de prédicateurs, Dieu merci, et je n'irai point vous livrer à sa place un homme que je compte présenter à monsieur l'amiral !

Il saisit Pierre Lescout par le bras, l'entraîna dans une encoignure de la vaste salle , et lui parla quelque temps avec vivacité.

Jean profita de ce moment pour se tourner vers la jeune dame. Elle avait

LE PUlSONiNIEU CHANCEUX. 197

déjà à peu près séché ses larmes, et elle jouait toute peusive avec les crépines pendantes aux hras de son fauteuil.

— Je suis désolé «(ue vous suyez [)a~ rente de maître Gaspard Lescout , dit Jean pour ajuster l'entretien.

— Je suis sa sœur, monsieur; mais, ajoutal-elle, il y a longteîîsps que je ne l'avais vu, ce qui ne m'empêche pas de le regretter si fort, que je pleurerai toute ma vie.

El elle versa quelques larmes. Jean fut beaucoup plus touché de cette douleur assez problématique que du sombre désespoir du frère.

— Madame , s'écria-t-il , je vous jure par tout ce qu'il y a de plus sacré , que

ij

i98J LE PRISONNIER CHANCEUX.

je suis fort innocent dans tout ceci. Je vous supplie de me croire.

— Je vous croirais, monsieur, que cela ne vous avancerait à rien. Mon frère n>n agira pas moins a sa tête. Gomme le capitaine a pris votre parti , je crois que vous êtes en sûreté.

— Tant mieux, reprit Jean , m^is> je ne mérite pas votre haine.

La jeune dame le regarda d'un air fort doux ; et malgré ce qu'il devait à Magdrlaine, il oublia tout-à-fait que daps la mêi^ie chambre on débattait sa yie et sa mort.

— Gomment vous nommez-vous, niadame? demanda-t-il à voix basse.

— Gorisande de Peyrecave , répondit

LE PRtSONMER CHANCEUX. iO^

la Sœur de Lescoul, el mon ruari est écuyer du prince de Béarn. Si vous allez jaunis à la cour, nous nquî? reveFrPPS, à moinsqiie. . .

La belle -iiiino no prononça pa^s Ig Ç\{\ de sa ^)hrnse d'une manière aus^i (Jmi(-€. que le cpinniçpcçnient. Elle la hâta, çtU(j contri^ire, et son visaiçe prit une ei^prq^-r sîon de sombre chagrin.

Jean comprit de suitequele opitaine et Pierre Lescout se rapprochaient.

^,- Puisque vpusi n'aveiî pas ie sens cqmu^unj diit i3oiu'i)et, et que rien ne peut .i vQii$ cQU,vainçre, s.ing-iUewiie^(3r.Ù rai» sonnabie pour vous.

^ frappa ^fortement le plancher du

200 LE rRISO>>'lER CHANCEUX.

talon de sa grosse botte, et deux soldats montèrent.

— » Qu'on emmène le prisonnier dans récurie , qu'on lui fasse un lit sur la paille , et que nul de cette maison ne puisse arriver jusqu'à lui. D'ailleurs, je vais vous suivre et y veiller moi-même. Pour vous, monsieur de la Tour-Miracle, vous m'avez donné votre parole de ne pas chercher k fuir jusqu'à demain matin ; j'y compte, et dans votre intérêt même, je vous conseille de la tenir.

Les deux reîtres firent signe à Jean de les suiv're ; il obéit après avoir salué profondément Gorisande qui ne lui rendit pas son salut, mais parut complètement absorbée dans son désespoir.

Arrivé dans l'écurie, il se jeta sur deux

bottes de pailles, et se mit à rélléchir à tout ce qui lui arrivait.

— YoYez,se disait il, depuis hier, que d'événements divers ! Hier au soir, j'étais prisonnier et me croyais au comble du malheur, et maintenant voilà que je cours risque de finir par une mort misérable, et cela pour un crime que je n'ai pas commis ! Ce Bourbet est un gentilhomme bien magnanime! Je lui garderai toute ma vie une profonde reconnaissance! et cette belle Gorisande!... Quand je pense que si je n'avais pas cherché k enlever Magdelaine, je ne connaîtrais ni Montluc , ni Bourbet , ni cette belle dame! que je n'aurais point vu de pendaison , de oo bat; que je ne courrais pas risque de la vie, et que je serais à cette heure tranquillement endormi dans

302 LE PRISONMER CilAIVCEUX.

jrm cîîaiîîbre au ciiàle.tu do mor» père!

Jean se nul à divaguer. Tout ualurcllenient il compara Corisande à Mai-delaine, et, bien qnv décidé à rester fidèle jusqu'à la mort , il ne put faire que la comparaison ne tournât entièrement i) l'avantage de s;; nouvelle connaissance.

Pour rendre justice à notre héros, celte conclusion ne lui plut point, et lorsqu'il s'aperçut t'u tour que son esprit jouait à son cœur, il en fut très marri ^ mais le mal était fait, et il ne lui resta plus qu'à se rejeter sur les vertus transcendantes de mademoiselle Magdelaine. Sur ce terrain son amour fut pîus solide au pii'd cl se pavana "a loisir.

!1 était plongé dans ces méditations passablement bigarrées sur sa vie , sa

LE PRISONMEU CHANCEUX. 205

mort, sa captivité, ses amours , quand eulra dans l'écurie le capitaine Dourbet.

Ce brave offlcicr était soucieux , et il vint s'asseoir à côté do Jean d'un air tout à-fail ri éditatif.

— Mon ion ami, dit-il, j'aurais fort soubaité pour vous que cet animal de Gaspard Lescout eût été se faire pendre ailleurs qu'en votre présence. Dans ce moment je puis bien vous défendre contre son enragé de frère, mais je ne vous cache j)as que je n'ai que dix cavaliers avec moi, et que toute la huguenolterie du pays ne peut manquer de se mettre à nos trousses. Je ne suis pas connu dans le canlori.el en vous défendant je risque bien (!e } asser moi-même pour catboii'

204 LE PRISON.MER CHA>fCEUX.

que, et d'avoir une méchanle affairo.

— Vous raisonnez très bien, capitaine, lui répondit Jean, qui avail, comme on a pu le voir, la dextérité d'esprit nécessaire pour découvrir souvent un bon côté dans les cataslroplies. Je ne vois a tout ceci qu'un remède , c'est de me donner la clé des champs; vous serez ainsi débarrassé de moi , et tandis que vous rejoindrez paisiblement monsieur l'amiral , je retournerai chez monsieur mon père.

— Vous oubliez, non cher enfant, que nous avons marché lestement hier depuis neuf heures du matin jusqu'à onze heures du soir , et fait bonne roule. Vous êtes très loin de chez vous; tout le pays est soulevé en faveur de la cause prolestante,

et VOUS ne feriez pas une demi-lieue sans être pris et occis. Non , je ne veux pas vous abandonner. Ce qu'il faut faire , c'est lie partir sans nul délai avant que Pierre Lescout n'ait réuni assez de monde pour nous arrêter.

— Je suis prêt, répondit Jean, mais au point du jour, je ne vous renouvelle point ma parole de ne pas chercher à m'enfuir.

Le capitaine leva les épaules et quitia son prisonnier. En quelques minutes , tout fut préparé pour le départ, les chevaux sellés , les cavaliers bottés et sanglés à nouveau.

On vint près de Jean, on lui remit son bandeau sur les yeux et ses cordes aux

bras; on le liissa sur sa iiîonture entre ses deux gardes, et l'on partit grand train.

Ce fut un voyage dans le même goût que celui de la veille. Pas un mot n'était prononcé qu'à voix basse. Il était évident que ICvCapitaine César de Bourbet savait maintenir une discipline exacte pariiii ses hommes.

C'était ^visiblement un homsue habile que ce capitaine, et tandis que sa troupe arpente ainsi io pays avec notre héros, il ne peut être inulilc de rccherchor un peu d'où sortait ce brave M. de Bourbet que Jean, dans son cnlhousinsme , avait honoré de l'épilhèle de Magnanime.

' 'Jules César drBour!>et était un içontii-

honmiP (le la Picardif* , issu (l'une famille ancienne, mais Irèspauvrp. Jeune encore, il s'était ena^iiré dans les bandes envoyées en Italie, et sa bravoure et «a vive intelligence l'avaient fait élever au grade d'enseigne. BallOté par les événements de la iiuerre, il Mvail encore servi en Hongrie contre les Turcs, en Allemagne contre les hérétiques, et il était revenu en Franc<^ avec une réputation d'intrépidité et de ruse qui d(*vnit en faire un insirument précieux pour les partis. Dans la preinijre ^iuerre civile, il avait été attaclié au service duconi\étable deMonhiîorency î dans la seconde, il était aux gngês de l'amiral, et partant dans le camp hngueîtot : c'est dire qu'il avait des opinions religieuses nn peu flottantes, et que les discussions sur le do<<me le touchnient moins qu(^ TappAt

des grades, des faveurs et de l'argent.

L'intérêt que ce brave capitaine avait témoigné a Jean ne prenait pas uniquement sa source dans le ressouvenir d'une antique amitié pour le vieux messire Aurèle Agrippa. Bourbet tenait k son prisonnier surtout parce qu'il pensait qu'en annonçant aux chefs de la ligue protestante la mauvaise issue de leurs projets surLeclonre, il ne pouvait trop dans soninte consolation.

dans son intérêt accumuler les motifs de

Déjà il était pourvu d'assez bonnes nouvelles; les soulèvements étaient bien organisés, les huguenots s'armaient partout avec un zèle sans exemple \ mais il n'était pas fâché d'amener encore avec lui l'héritier d'une des familles les plus

notables de la Gascogne, qui, s'il se faisait prolestant, pouvait, dans son pays, donner à la cause plus de relief qu'elle n'en avait. Or, passer d'une religion à une autre, était aussi commun alors que changer de parti , et Bourbet ne doutait pas qu'une enseigne dans les gardes de M. de Goligny ou dans les chevaux-légers du prince de Gondé ne vainquit tous les scrupules de conscience que pouvait avoir un homme jeune.

Pour lui, il comptait tirer quelque honneur et beaucoup de profit de sa recrue.

Voila pourquoi le magnanime César de Bourbet tenait à son prisonnier.

On allait donc par monts et par vaux, et le jour commençait a poindre, lors-

2i0 LE PRISONNIER CHANCEUX.

que Jtan sentit tout a-coup que la troupe s'arrètiit. L s cavaliers se mirent h parler enlr'eux vivement et très haut; infractioîi remarquable à la discipline; mais Jean ne comprenait [>as leurs discours altendu que les roîlres ne se servaient que de leur jargon allemand.

Quelques énergiques malédictions pro^" noncées en français lui révélaient la présence du capitaine.

Tout-à-çQup, on lui enleva son ban- (ie^u el Bouri>ei lui reiulit son épée.

— Allons, Hiai^re lêlu, dit l'officier, détend (Z-vousî car c'est pour votre cause que nous alloiis nous faire exterminer.

Je suis, du reste, aussi fou que vous l'êtes, car j'aurais dû vous livrer; mais jai peine à renoncer à ce que je me suis mis en tète !

LE PmsON^lIER CHANCEUX. 211

Jean saisit son arme avec empressement; il regarda et vit que son escorle était rangée en bataille. A deux cepts pas environ, accourait une bgnde de cavaliers, lancén à toute bride, dans des dispositions certaJMen.ienl. fort hostiles.

D'ailleurs, si Ton avait pu com\eyoir le moindrie (Joute à pet ég^rd, cie doute eût été nromptemeut nJi^sfpé p^r la présence (le Pierre I^escout , Sl pbev.^1 ^ §ii tête d.^ Ig ]iipu\c.

Jean regarda autour de lui pour chercber de l'œil s'il ne voyait point Pierrot; mais il ne le trouva pas.

— Allons, monsieur, lui dit Bourbet, il faut nous monlrer ce que vous savez faire.

212 LE PRISONMER CHANCEUX.

— Ces' bien mon inleulion, répondit fièrement le jeune homme.

Il jette les jeux sur le pays, et ne se reconnût pa?. La contrée était différente de celle qu'il avait vue en Gascogne.

Une contrée montagneuse , des ravins, des bois profonds.

Quand les assaillants furent à portée, ils firent une décharge générale de leurs armes, mais n'atteignirent personne. Les reîtres, au contraire, blessèrent cinq ou six de [leurs ennemis , et tirèrent leurs épées. La mêlée fut vive, mais le nombre était trop inégal , et Bourbet, blessé au bras et au visage, renversé de cheval, dit \i Pierre Lescout qui lui tenait la pointe de son épée sur la gorge ;

— Corps Dieu! monsieur , prenez le

prisonnier, puisciu'il le faut , mais vous en aurez bon compte à rendre, ainsi que d'avoir osé m'a prêter en roule.

— Cela me regarde , répondit le prolestant. J'espère qu'on n'a pas tué l'assassin de m on frère ?

— Nous ne le trouvons pas p irmi les morts, dit un vieux domestique qui avait servi à table.

— Ni parmi les vivants non plus, a ce que je vois, s'écria Bourbet en riant aux éclats. Il paraît que mon prisonnier ne se souciait pas de votre compagnie.

— Gberchez-le , mes amis 1 cherchez ce misérable! reprit rapidement Pierre Lescout; ii ne saurait encore être loin.

Si 4 LE PRISONNIER CHANCEUX.

Je VOUS en supplie , par la mémoire de mon frère, trouvons-le!

Les protestants se mirent en devoir d'obéir à leur jeune chef, et le capitaine Bourbet, à moitiéconsolé de sa déconvenue par la leur , remonta à cheval avec six hommes qui restaient debout. Il ne s'amusa pas à voir si les autres étaient bien morts ou avaient besoin de secours, et il partit.

Les huguenots se dispersèrent , cherchant en tous lieux avoc un soin extrême. Ils ne purent rien découvrir. La terre était terme et ne gardait nulle empreinte de pas ; les bois étaient profonds et avaient bien des retraites.

Après avoir cherché toute la journée.

LE PUISONNIER CHANCEUX. 21. '^

1rs huguoiiols se réiiiiireni enfin dans une clairière où ils s'élaient donné rendez vous, lieur mol à tous Tut le înême : Bien vu, rieu cnlendn, rien (rouvé!

Wi'rre Lescoiil , taciturne e! morose, remercia hrièvcmenl ses amis du secours, hélas 1 il utile qu'ils lui avaient prêté, et avec eux il s'éloigna de la forêt. Peu à peu, tout rjodevini. tranquille; le bruit des pas s'éteignit, et on n'entendit plus que ]c mouvenient des feuilles froissées imr un vent doux, et le raiiiaye des oiseaux.

Alors les roseaux d'une petite rivière 'jui traversait le bois s'entr'ouvrirerjl, et un houKi e passa la tète avec j>récaation, agitant les cimes branlantes des her'>es aquatiques. C'était Jean.

Dès le début du combat, sans s'amuser à défendre ses gardiens , il s'était glissé en bas de son cheval , et avait gagné la forêt sans qu'on le vit. Certain que le parti vainqueur, quel qu'il fût, voudrait le reprendre, il n'avait pas jugé nécessaire de lui réserver cette satisfaction, et pour être plus sûr d'échapper, il s'était soumis a passer le jour dans l'eau jusqu'au cou, au milieu des herbes.

Personne ne l'eût trouvé là , à moins "l'inspecter un a un tous les roseaux de >a rive , et encore un mois n'eût-il pas sufB à une pareille tâche.

Quand la nuit fut close, Jean tint conseil avec lui-même, et pensa a chercher au moins une retraite plus sèche; il se tira donc de son asile.

LE PRISONNIER CnANCEUX. 217

Arrivé sur le gazon du bord , il réfléchit|que son armure, outre qu'elle était d'un poids fort gênant pour un piéton, ne pouvait que le compromettre; il la détacha donc pièce à pièce , la chargea de grosses pierres , non sans de vifs regrets pour les belles damasquineries qui la couvraient, et il la plongea au fond du ruisseau.

Gela fait, il se trouva en pourpoint de buffle, ayant encore son morion en tête et son épée. Fort triste alors, et songeant qu'il [n'avait ni déjeûné , ni dîné , ni soupe, mais toujours pensant à Magdelaine et un peu à la belle Gorisande, il se mit à parcourir les bois avec des précautions infinies.

Quelle dure chose que ces sortes de

pèlerinage où Van ne sait ni où l'on va, ni où l'on peut aller! Dure chose, en vérité ! tout vous menace; chaque nouveauté semble un péril; la terre onîière paraît conjurée pour votre perte ^ et contre tous les hasards qu'avez-vous? un corps épuisé par l'abstinence et un esprit émoussé par la Irislesse.

Jean était fort mal à son aise lorsqu'il arriva devant une petite cabane couverte de feuillage ; il s'en approcha avec précaution et chercha dans le mur de boue qui la formait, quelque fente par laquelle il pût reconnaître les lieux.

Absorbé dans celte opération, il sentit soudain un coup, puis un froid pénible qui glissait le lonj^ de son épaule, et une voix rude lui cria :

LE PRISONNIER CHANCEUX. 2i9

— Ah ! brii^aiid ! sonl-ce les Guise qui l'envoient pour me tuer!

Jean fit un saut en arrière et mit l'épée a la main. Il avait en face de lui un grand coquin de charbonnier armé d'un long couteau et qui se jeta sur le jeune homme pour l'éventrer.

, î^a^s Jeaq fit une feinte , et le grand charbonnier fat c<iuché sur iesol, traversé par la lame du gentilhoiuine; il poussa un cri lugubre :

— Tu sauves les Lorrains! dit il , et il ferma le^ yeux comme un homme qui meurt. ^

— Ma foi , se dit Jean , il vaut mieux

tuer It' diable que de se faire taer

220 LE PRISONMER CIIA>CEUX.

par lui. Quf* voulait il dire avec ses Guise?

Sans approfondir la question, (il avait mieux à faire) , il entra dans la cabane dont il venait d'acquérir si bravement la propriété ; il y trouva un gros pain noir, un morceau de porc et un flacon d'eau-de-vie. En véritable affamé il dévora tout, et un peu remis par ce repas, il se prépara à continuer sa toute* Comme il sortait, il vit un bidet assez vigoureux attaché au tronc d'un arbre.

— Eh! se dit-il , cette bête m'aidera toujours à faire quelques lieues.

m'enfourcha et partit, songeant déjà, avec un esprit de constance au-dessu des

tout éloge, que les choses u'allaienl pas encore si mal , qu'elles auraient pu aller.

JEAN FAIT DE BONNES CONNAISSANCES, SE CHARGE d'une COMMISSION ÉPINEUSE ET CONTINUE SES VOYAGES.

WL

Jean galopa quelque temps avant de trouver l'issue de la forêt; ce ne fut guère qu'au grand jour qu'il dépassa les derniers bouquets d'arbres et se trouva dans le pays déboisé.

Il est vrai que, pendant quelques heures, il avait dormi sous une roche, et ce temps si bien employé, joint au repas fait aux dépens du mystérieux charbonnier, l'avait si bien restauré, «[ue ses forces étaient complètement ic^venues.

Il n'eut pas fait une lieue à découvert, qu'il aperçut un petit hameau, à l'entrée duquel un mauvais cabaret tout petit suspendait une enseigne énorme, ornée (ie ces ots fallacieux qui sont d'un usage aussi antique que le royaume lui-niême : Bon logis à pied et à cheval.

Jean, bien que vivement «iésireux de prendre langue quelque pari, ne savait trop s'il devait se risquer dans un endroit hahité; il ne rêvait que huguenots acharnés à sa perte, et volontiers croyait-

LE PRISONIER CHANCEUX. 221

il que la France était pleine de ses ennemis.

Cependant comme i) ne pouvait, en bonne conscience, passer sa vie entière au fond des bois, il se résolut à approcher le village d'aussi près que possible, et à faire ce qu'en termes de guerre on appelle une reconnaissance.

Il donna donc de l'éperon a sa bote et commença son expédition. Le sentier qu'il suivait le mena précisément sur la grande route, ot comme des buissons lui cachaient le débouché de son chemin, il arriva tout naturelltMnent en face de deux soldats qui marcbaienl iion pas tout droit devers le village.

On sait assez ce que sont des soldats

sans qu'il y ait ici grand besoin de décrire les nouveaux-venus. Les guerriers que rencontrait Jean étaient deux rustres vigoureusement taillés, portant coiffe de fer, corselet rouillé, chausses trouées, immenses brettes et hallebardes non moins énormes.

Ces deux honnêtes gens partirent d'un grand éclat de rire à la vue du voyageur.

— Ma foi, monsieur, dit l'un , on vous prendrait pour une écrevisse sans écaille !

— Je ne dis pas non, répondit notre héros gascon, maison ne peut pas toujours avoir la cuirasse au dos«

-- On peut du moins, assura effron-

LE PRISONMEP. CHANCFXX. 229

Icmenl l'autre drôle en essayant de s'approcher , tirer sa bourse de sa poche et TolTrir à des amis.

- On le peut sans doute, répondit.Tean d'un air non moins dé^ai^o, mais ce n'est pas mon usa^e; je me contente d'avoir à la disposition de ces anjis-là de bons pistolets bien chargés et une lame d'une solidité passable.

Les soudards se mirent à rire.

•— Je crois, monsieur, dit celui qui avait parlé le premier, qire vous êtes un malin et un bon soldat; catholique, j'en jurerais sur votre iiàne , d'autant que vous n'avez ni écharpe, ni casaque blanche. Eh bien, monsieur, nous sommes catholiques aussi, et tout à votre service*.

250 LE PRISONNIER CHANCEUÏ.

?aon compagnon s'appelle Broum, et moi Barbillon.

— Mes chers serviteurs , mettez- vous donc tous deux à ma droite et à dix pas de mon cheval; de cette façon-la nous pourrons causer sans nous gêner. Du reste, pour que la meilleure intelligence règne entre nous, je vais être très confiant.

A ces mots, il retint la bride de son cheval, redressant les étriers et mettant les mains dans ses poches; il retourna l'éioffe de soti haut de chausses et prouva d'une manière triomphante qu'il ne possédait pas le plus petit morceau de monnaie. Tout ce qu'il possédait au moment de sa capture avait passé dans les mains des reîlres du capitaine Bourbet avec une

rapidité i\u[ faisait le plus grand honneur à l'adressf^ de ces guerriers A peine le prisonnier avait-Il eu le temps de s'apercevoir ([u'on visitait ses poches.

L'eiîplication si franche que donnait Jean piir»4 faire une vive iuiprej^sjon sur le<s sK.WdAts. D'abord, ils cessèrenl de l'appeler monsieur, et il» mirent leurs haUebardes sur le dos avec la volonté la plus évidente de n'en pas faire usage. Dans ce tenips de barbarie, on ne trouvait pas toujours des gens disposés à en tuer un autre par simple partie de plaisir.

Jean, voyant d'aussi coniplètes iisj)0 sillons à la mansuétude, ^'eintu'Sr^a de renouer la conversation.

— Mes camarades, vous êtes donc de bons cathoiiques? J'e« suis aise j car,

outre que j'ai une foi solido, j'ai des raisons très graves pour détester les huguenots et tout ce qui leur touche.

— Excepté leurs chevaux, dit Barbillon d'un air capable, car à coup sûr, frère, tu n'as pascoutun e de monter un pareil bidet pour suivre ta compagnie , et tu auras certainement recruté ta monture en chemin sans la payer cher.

— Ne nous mêlons pas des affaires d'autrui , répondit Jean ; ce bidet est à moi, et la preuve, c'est que je compte le vendre a qui le voudra.

— Notre capitaine le l'achètera peutêtre pour porter ses valises, repartit Barbillon.

Et quel est votre capitaine

LE PRISONNIER CUANCEUÏ. 233

— C*e/;t le sei^meur de Brantôme, un joli courtisan, bien frisé, bien pommadé, et toujours paré comme une châsse; mais qui se bat comme un diable et fait pendre un homme pour moins que rien.

Au nom de Brantôme, notre ami Jean avait tressailli de joie. II se souvenait parfaitement d'avoir entendu son père faire de longues histoires sur ce gentilhomme. Il était même un peu son parent, et le caractère de franchise , de bonne humeur et d'esprit du chambellan de M. (l'Alençon était d'ailleurs trop connu danssa proviner, pour que Jean pût douter un seul instant qu'il ne lui fût fait un accueil favorable aussitôt qu'il aurait décliné son nom.

Jean entrevit avec bonheur la fin de

LE PRISONNIER CHANCEDX.

SOD terrible isoîenenl; il allait aussi ap prendre où il se trouvait.

— Soldats, îTies amis, s'écria-t-il, votre» nouvelle me comble de joie. Il est inutile que je vous dise comment et pourquoi.

Faites-moi seulement le plaisir de m'indiquer précisément où je pourrai trouver Totre capitaine.

— Dans cinq minutes tu pourras lui offrir ta têle, répliqua Barbillon.

— Grand merci. Il est donc dans ce village?

— Avec toute la troupe, deux conls hommesd'arroes vont arriver encore dans la journée. Nous allons au camp devant Orléans.

— Peste ! je vais être en bonne compa-

LE PRISONNIER CUÀNCEUX. 255

gnie, se dit Jean, sans plus se soucier de ses interlocuteurs. Il donna deux vigoureux coups de talon à son coursier rustique, et flt bientôt son entrée dans le village.

Un groupe de soldats était occupé à jouer aux boules sur la place , et une sentinelle qui se promenait de long en large lui montra assez où il devait chercher le commandant.

Il mit donc pied à terre devant la porte de l'auberge, et appelant un des soudards d'iîn'âir d'autorité qui allait assez 'niai avec son triste équipage :

— Eh! r.îmi , lui dit-il, va dire au sei gueur de Brantôir.e que M. Jean de la Tour-M ira trie est en bas et voudrait lui parler. Vas et reviens vite.

^36 LE PRISONMER CUA^CEUX.

Le maraud fut bien quelque peu éloimé de l'arrogance du nouveau venu.

Mais dans les temps de guerre civile, on a mille raisons pour ne pas juger des gens sur l'apparence; le plus grand seigneur peut se laisser découvrir sous la veste du dernier paysan. C'est pourquoi la commission de Jean fut laite sans retard, et deux minutes après un valet de chambre descendit et vint se planter devajit la porte de l'auberge.

—■ Est-ce vous , mon gentilhomme , dit-il à Jean, qui êtes M. de la Tour- Miracle?

— N'en douiez pas , mon garçon , et je voudrais parler au seigneur de Brantôme.

— 11 est en ce moment à se faire friser,

LE PRISONNIER CflANCEUX. 257

mais vous pouvez entrer, car il explique à son barbier combien il vous aime.

Seulement, il assure que vous avez la barbe grise, et je vous vois la moustache blonde.

— C'est qu'il me confond avec monsieur mon père. A qui pourrai-je donner mon cheval a tenir sans crainte qu'il soit volé?

— J'y aurai l'œil , répondit le valet ; donnez toujours la bride k Barbillon qui est derrière vous.

— Ah( c'est mon ami Barbillon? Eli bien, tiens-moi mon cheval, camarade; j'ai confiance dans mon ancienne connaissance.

Jean entra dans la maison et monta

l'escalier, non sans jeter un regard douloureux sur le désordre irrémédiable de sa toilette. Les naïades de la rivière où il avait passé tout un jour avaient couvert le drap de son pourpoint et le cuir de ses bottes d'une égale couche de limon, et pour toute compensation des broderies dont ellesavaient à jamais terni l'éclat, elles avaient incrusté c'a etlà des fragments d'herbes aquatiques.

Pour surcroît de luxe, la mousse de la forêt sur laquelle Jean avait dormi, s'était montrée généreuse à son tour en prêtant a notre héros nombre de brins d'herbe et de feuiUes mortes. C'était un véritable homme des bois.

Dans l'impossibilité de déguiser de si grands vices de sa toilette, Jean se contenta cie friser sa mousiache. Le valet qui

i-JÂivu ■ - i .-.^ -. -j- .-...-.■■■ ...»

LE PRISONNirr. CHANCEUX. 259

le guidait ouvrit la porte de la grande chambre de l'auberge située au premier étage, et le chevalier aventureux sg trouva en face du capitaine Brantôme.

Ce gentilhomme , qui s'est fait une réputation si grande par ses écrits, ne songeait pas encore, tant s'en faut, a prendre la plume, li était jeune, et soc cupait beaucoup plus de ses plaisirs, surtout des faveurs de la cour et de sa réputation militaire, que du culte des muses.

Son aspect plaisait tout d'abord. Bran tome n'était pas très iirand, mais sa taiiie était bien prise; son teint paraissait animé, ses yeux semblaient pleins (ie feu et d'ardeur ; il avait le nez recourbé qui appartient aux natures courageuses, des moustaches îjoirrs relevées en croc et

frisées, et des cheveux bruns touffus que le barbier ou perruquier, coinaie on voudra, s'occupait en ce moment a mettre dans Je plus bel ordre possible.

La toilette de Brantôme était près |ue terminée. Il avait un pourpoint feuille morte brodé d'argent, des hauts de chausses de mênîe couleur avec des rubans couleur de feu, des bas rouges, une fraise à l'espagnole. C'était là un costume galant, on en conviendra; mais comme Brantôme n'était pas moins bon soldat qu'excellent petit maître, tout son harnais de guerre était très bien fourbi et resplendissant, rangé sur plusieurs chaises, avec son buffle.

Lorsque Jean entra , Brantôme se levant, fil quelques pas au-devant de lui : — Ou'est-ce là , mordiou 1 s'écria-t-il

(l'un air étonné. On m'avait annonce* le seigneur de la Tour-Miracle, et je le vois en effet, mais bien rajeuni !

- Je suis le fils fie ynessire Aurèle Agrippa, répondit Jean avec déférence, et je viens, riionsieur, réclamer votre protection.

— Mes services sont à vous , répartit Brantôme en embrassant le jeune homme, pourvu que vous ne me demandiez rien contre le service de mes maîtres, ces divinités que je vénère! De quoi s'agitil? D'abord, ce me semble , d'avoir un habit et probablement un déjeûner?

Christophe ! donne ce qu'il faut pour changer à ce gentilhomme. Quant au repas, je sais qu'il est prêt, et nous allons y faire honneur, Avaikt que vous n'ayez

24^ LE PniSONNiER CltANCEti.

un aiUre costuijje , mon bon ami je ne vous écouterai pas^ ce n'est donc point la peine de \v,e tant remercier.

Jean s'empressa de satisfaire son hôte généreux, et lorsqu'il eut repris la forme d'un être civilisé, ii s'empressa de revenir auprès de Brantôme qui était déjà à table, et qui l'invita a suivre son exemple tout en parlant.

Jean obéit et fit le récit de ses aventures. En amant discret ei en esprit rusé, il ne parla ni de Magdelaine ni de Gorisande, nais il n'épargna point lis détails de ses hauts fails pendant la bataille où commandait Montluc, de son ennui pendant sa captivité , et de son adresse lors de sa fuite.

Gomiiie Brantôme était Gascon aussi

LÉ VRtSONNlKR CHVN(!EIÎX. 24?»

bien que Jea?i, cette conversatioi» dans le style héroïque trouva un auditeur très bénévole et très attentif.

Lorsque Jean eut fini sou odyssée , Brantôme lui dit :

— Oue puis-je maintenant faire pour vous?

— Beaucoup, monsieur, et vous aurez des droits éternels sur ma reconnaissance. D'abord, où suis-je?

— Pas très loin d'Aniioulême.

— Oh! oh! mais je voudrais bien retourner chez moi.

— Voila qui est fort difficile, je ne vous le cache point. Tout le pjys est soulevé derrière nous, et vous courez grand ris-

244 LE PRISONNIER CïïANCEUX.

que de relomber en eaptivilé. Si Jes huguenots vous reprennent, ils ne manqueront pas de vous occire pour venger la mort de Gaspart Lescout. C'était , de son vivant, un parleur très en renom parmi les hérétiques du Midi. Retourner chez vous est donc une entreprise de chevalier de la Table-Ronde, ni plus ni moins.

Jean se gratta la tête et réfléchit un moment.

— Je pourrais bien encore, dit-il, profiter de la circonstance qui m'a mis hors de mon canton pour faire un voyage auquel , tôt ou tard , je n'aurais pas échappé.

— Et quel est ce voyage? demanda Brantôme.

lE FiUSOXNIER CHANCEUX. 245

— Mou père voulait m' envoyer auprès de ma marraine , madame Diane , et j'avais dans ma poche une lettre qui lui était adressée , wiais qui s'est mise en bouiriie au fond de mou élan^.

Brantôine frappa dans ses mains d'un air réjoui :

— Corps Dieu ! mon cher enfant , ne manquez pas à aller chez madame Diane, cela vaut beaucoup mieux pour vous que de courir de très slériles dangers, comme un mouton qui retourne au bercail. Madame Diane a plus de pouvoir encore qu'on ne pense, et je vous fais mon couipiiment d'une leiie protectrice.

Et puis vous avez occasion de me rendre service. J'espère que vous ne vous y refuserez pas.

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