IG
— Comment oserais-je, répondit Jean, rempli que je suis de gratitude pour votre bonne hospitalité?
— Sachez donc, mon ami , quelle est ma position. J'ai élé envoyé dans ce paysci par monseigneur le duc de Guise, qui a été nommé, comme déjà vous le savez sans doutCj lieutenant-général du royaume. Ce seigneur m'honore de son amilié, que j'ai su mériter par mon dévouement absolu. Je suis chargé de lever dix enseignes de gens de pied et d'emmener avec moi, au siège d'Orléans, toute la noblesse catholique que je pourrai décider à quitter sa province. Vous voyez que l'occupalion ne me manque pas et qu'il m'est impossible, sans félonie, sans vouloir me perdre à jamais, de quitter mon emploi pour courir à d'autres affaires.
LE PRISOIVMKR HHAIÇrKOX. 241
Mflis voilii que dans le même tèmpi^ n^à^ damo Diane me fait demander avec Itv»
stance un collier qu'il y a un an elle tii*âvait chargé de commander à un orfèvi^e italien que j'entretenais a ma suite. Car ]v sùîs l'homme de la courqîiî s'entend té hiîeux à toutes les éléj^ances, et lés plus ii^randès clames consultent toujours mon goût. J'ai ce collier ici, et J^aûraîs eu d'autant plus de plaisir a le pôrler moi-même à madame Diane, que par le temps qui court il y a du mérite a savoir conserver une pareille relique et à la défendre pendant un long voyage.
Mais vous voyez que je ne peux pas m'absenler. Je pense donc que vous êtes assez résolu et assez adroit pour me servir de messager; vous ferez vos affaires, vous fe^ez aus-i les miennes^ et je crois que l'effet de mon collier n^ nuira pas à l'éf-
fel (.le voire ietlre dans l'esprit de la plus belle dame du monde.
— Ma foi, monsieur, répondit Jean, je ne vous cache pas que votre proposition me tente; cependant je reviens encore à vous dire que je n'eusse pas été fâché de retourner chez moi, où j'ai certaines affaires que mon absence ne mettra pas en ordre. Plus je réfléchis, plus je voudrais être à la Tour-Miracle.
— Des amourettes, sans doute, reprit Brantôme, en faisant claquer ses doigts. Songez qu'on en trouve partout. Je vous offre une. superbe occasion de faire parler de vous.
— Je ne dis pas non, nais mon père doit me croire mort.
LE PRISONNIER r.HANCEUi:. 249
— Il n'en aura que plus de joie a vous revoir sain et sauf, et formé par les vojajïes. Voyons! acceptez-vous?
Jean comprit bien vite qu'il n'avait pas tout-à- fait le choix, et (|ue la liberté dont il semblait jouir était loin d'être complète. Brantôme paraissait lui vouloir du bien ; mais si le protégé s'obstinait à rester inutile au protecteur, le vent pouvait changer, la bienveillance être altérée par la mauvaise humeur, et il était difficile de prévoir ce qui alors adviendrait. L'indifférence du capitaine suffirait seule pour faire grand mal au pauvre Jean, isolé, sans argent, sans ressources, loin de sa province.
El puis, l'imagination du jeune homme ne prévoyait pas sans quelque charme l'idée de rendre service a sa marraine et
âSO LE PRISONNIER CHANCEUX.
de se présenter devant elle après avoir risqué sa vie pour la servir dans une futilité.
Le souvenir de Magdelaine murmurait de cette légèreté 5 mais la raison venait ici au secours de l'esprit et faisait taire le cœur.
— Pauvre Magdelaine, se disait Jean, quand la reverrai je? Msl foi, répondait quelque chose eu lui, je ne suis pus coupable, après tout, puisque je ne puis faire autrement ; et d'ailleurs "qui sait ? peut-être trouverai-]e GoriianJe?
Il faut déclarer a la fçloire de Jean que cette pensée se montra tout-à-fait contre son ^ré et ne fit que passer comme un éclair.
•*• Eh bien, monsieur, dit-il enfin, je
serai voire messager, et j'irai saluer madame ma marraine.
— Voila un brave jeune homme, s'écria Brantôine en se levant de table. Je vais vous remettre Técrin.
Il ouvrit une petite valise de voyage, qui contenait beaucoup de choses, et entr'aiitres des paquets de petites lettres liées avec des faveurs roses, vertes, bleues, de toutes nuances; il prit un petit coffret couvert de chagrin noir, et l'ayant ouvert , il montra , aux yeux éblouis de Jean, un merveilleux collier d'émeraudes, enchâssé dans une monture d'or d'un travail exquis.
C'était une suite d'amours délicieusement ciselés, les pieds posés sur une guirlande de petites roses, et soutenant
chacun d'une tî ain un des côtés de chaque pierre.
— Voila une raerveille, dit Jean. J'ai grand peur qu'on ne me l'enlève.
— Yoilli justement ce qu'il faut éviter, et si vous sauvez votre paquet, vous aurez convenablement mis fin a l'entreprise.
— Je vais, dit Jean, le cacher dans le haut de ma botte gauche. Qu'en dites-
vou§?
— Ce n'est pas mal imaginé.
— Vous prendrez un de mes hommes avec vous. J'en ai de fort résolus qui vous serviront.
— Je choisis d'avance Barbillon, ré-
pondit Jean, pourvu qu'il ne sache pas ce que je porte ; je crois qu'il sera bon compagnon dans une entreprise comme la mienne.
— Vous avez le coup d'oeil juste, mon ami Jean. Prenez Barbillon. Et quand partez-vous ?
— A l'instant, s'il vous plaît.
— Voila parler. Je suis comme vous , et je déteste les retards. Vous êtes le digne fils de messire Aurèle Agrippa.
JEAN DÉCOUVRE PLUSIEURS DEFAUTS DANS SON DOMESTIQUE, IL FAIT UNE RENCONTRE QLI LE COMBLE DE JOIE ; IL EN FAIT AUSSI UNE AUTRE QUI s'annonce COMME DEVANT ÊTRE d'uN GENRE TOUT DIFFÉRENT.
Jean n'avait pas de bien longs préparatifs à faire. Le déjeûner était terminé, et le seigneur de Brantôme , tout en témoignant à son hô.te, avec vivacité , le plaisir qu'il avait eu à faire sa
connaissance , ne iui cachait pas non plus combien il serait enchanté d'apprendre, et cela le plus tôt possible, que le collier précieux dont il avait surveillé laconfertion, s; trouvait en sûreté dans les mains doMadaîae Diane. Or, la meilleure manière d'arriver a ce résultai, c'éiaii de hâter 1^ départ de Jean.
Quelques minutes encore se passèrent à apprendre au jeune Gascon le gain tout récent de la i)alaille de Dreux.
— Voila, dit liraulône de son air capable, en terriiinant le récit , voilà qui met en «î auvaise posture messieurs de la reliiiion. J'en siiis bien aise pour mon compte, et je suppose que vous avez les mêmes sentiments que moi.
t; :-". N'en douiez pas un seul instant , ré**
LÉ PRlSONNîEft CIÎANCEUX. 259
pondit Jean; les huira^nots sont causes de toutes mes traverses j ils m'ont fait courir les champs depuis quatre jours de la manière la moins agréable et m'ont éloigné de toutes mes affections. Aussi ne leur pardoiinerai-je de ma vie. Et maintenant, capitaineBranlÔMie, adieu; sojez sûr que le collier arrivera à son adresse.
Jean serra la main du courtisan qui l'accompagna jusqu'à la porte de l'auberge.
Le valet de chambre avait déjà fait amener deux bpns chevaux, on alla quérir Barbillon qu'on trouva attablé avec d'autres gaillards de sa trempe en- Ire un broc de vin et des cartes; le capitaine lui donna des ordres sévères d'obéir fidèlement a M. de la Tour-Miracle
SOUS peiîie de la hart, et uos deux aventuriers se mirent en cliemin.
Longteuips Jean aperçut son élégant ami sur le seuil de l'auberge, lui faisant des signes de la main droite , et frisant sa moustache de la u.ain gauche , puis un détour, derrière un bouquet d'arbres, le !ui déroba subitement; alors il fut tout entier a ses réilexions.
— Je ne puis me lasser, se disait-il, de considérer dans quels étranges caprices de fortune oies premiers pas en cette vie sont fourvoyés î depuis deux jours j'ai plus couru de hasards que plus d'un honnête gentilhomme pendant son existence entière et tout semble m'annoncer que je ne suis pas au bout. Comment cela finira-t-il? Dieu le sait! Ce que je
LE PRISUXMEU CHANCEUX. 26J
souhaite , c'est d'être bi(3niôt rapproché de ma chère Magdelairie.
Les amans ont un secret particulier pour. se réi^éter Ic^s !nèinesch(»se> i euxi. êmos sans se lasser jamais , <?l tandis que les au! tes rîorteis se ratiirunnt prompte;: eut d'une môme idée o : (iu moins cherchent à découvrir de nouveaux aspects a la petisée tiui leur plaît, l'imagination d'un amoureux se promène avec délices de long en large daus une scMile idée, et après avoir passé et repassé Yingt f(jis devant la même image y trouve toujours des charmes.
Jean était intimement convaincu de la grande joie que la liante position qu'il occuperait avant peu dans le monde, (devant avoir l'honneur d'être reçu par
mad ijiîe Diane) agirait singulièrenuMJi
262 LE PRISONNIER CHÀRCEUX.
sur l'esprit deMagdelaineet l'obligerait, quoi qu'elle en eût, à accorder sa main a un homme aussi important.
Pour l'opposition de son père , il croyait pouvoir en faire bon marché , car si sa marraine l'envoyait à l'armée avec un brevet d'officier, c'eût élé merveille que messire Aurèle Agrippa se dérangeât pour venir savoir cecjueson fils faisait. Tout ce projet n'était pas bien conçu ni très sagement raisonné sans doute ; mais k ceux qui pourraient s'en montrer surpris on n'a qu'uiie seule chose k répondre , c'est que probablement ils n'ont jamais été ni jeunes ni amoureux.
Jean îiiarchait ainsi , plongé dans ses réflexions, et ne prenait pas trop garde à son digne serviteur; celui-ci était resté
LK PRISONNlfiU CHANCKUX. 263
(1 ns le silence plus iongtenij^ssin cloute que son lempéraoïent ne !o comportait, car il s'écria toiit-à-conp d'un ton moitié soumi-, moitié insol<^nl :
— J'espère, monjeune monsieur, auo vous m'avez pardon n né ma pelite plaisanlerie de ce malin! Vous savez! quand nous nous sommes rencontrf's sur la route? Dam! j'ignorais qui vous étiez, i/e vous jure.
— Tu vois bien , faquin , que je n'ai pas ilc. rancune , puisque je l'ai t^hoisi entre lous tes camarades.
— Eh bien! vous avez eu raiSAjii et vous ne vous en repentirez pas. Foi de Barnabe Barbillon, nalif de Nanc}...
i.1 .— Ahl Lorrain , dit Jean? Traîire , à
— Son prochain, répondit Barbillon sans s'émouvoir; je sais le proverbe j mais il ne faut pas vous en inquiéter. Vous aurez en moi un brave compagnon. Et pourvu que vous me laissiez tranquillement boire , jurer , jouer, conter fleurette aux belles, et par-ci par-lk présenter mes compliffienls et mes offres de services aux gros marchands trop chargés de monnaie, toutes choses fort raisonnables , nous n'aurons jamais qu'à nous louer l'un de l'autre.
- Ah! ça, maître Barbillon, Lorrain et coquin , a ce que je vois, il faut bien convenir de nos faits avant d'aller plus avant. Vous avez dû remarquer que je \ous ai fait donner une épée et une dague, mais point de pistolets; c'est afin de rester le plus fort. Vous avez trop de
sons pour n'avoir pis compris quo si je vous prenais avec moi , de préférence a tout autre de vos confrères , c'est que j'étais sûr, dans tous les cas, de m'associer un bandit. Je vous ai choisi simplement parce que j; vous avais déjà tâté. Voici donc comme nous allons voyager : Vous ne boirez, ni jouerez, ni volerez, et vous laisserpz les fillettes en repos; de plus, à la première impertinence, je vous mets une balle dans la tête. Si, au contraire, vous vous coin porlez convenablement, je vous promets que vous serez content de moi et du capitaine Brantôme. Voila mes conditions.
Barbillon garda le silence une minute; puis, faisant faire demi-tour à son cheval , il s'écria :
— Je vais m'en retourner !
— Barbillon ! BarÎMilon ! nion anù ! je no manque jamais ;. on coup , et y", vais vous loger du plomb dans les reins, si vous lie revenez iniuiédiatement!
Barbillon comprit sur-le-chan>p celt(î manière' de raisonner et tourna bride pour se remettre à la suite de son maître. Mais il était morne et ne dit plus un mol.
Cependant au bout de quelques instants, sa loquacilé naturelle l'emporta sur la mauvaise humeur.
— Monsieur, est-il permis de chanter?
-. Tant (|ue tu voudras, mon garçon.
fnL<il" Biirbillon entonna de suite une ohan-
son de soldat en qualre-vingUdix couplets; nous voudrions citer cette production de la muse militaire au seizième siècle; malheureusement, le ton es' trop relevé , et les oreilles chastes n'en sentiraient pas les beautés. Jean, qui avait de faibles scrupules sous ce rapport, rit de bon cœur des singulières fantaisies du poète et des intonations saugrenues deTexéculant.
— Monsieur , dit alors Barbillon un peu rasséréné par son succès de chan leur, vous êtes horriblement dur pour le pauvre monde , mais je crois cependant que nous pourrons nous convenir.
Où allons-nous?
-- Où allons-nous? Au cliàleau d'A> net.
— Je con riais ce" payMî) coninio ;. os chauses, répondit 1,^ solddî, et j'\ ai me* né bonne vie dans le lesnps que j'élais valet à l'arnste de monsieur le connétable. Et qu'est ce ({ue vous allez faire en Normandie.
— Cela ne te regarde pas du tout.
Mais puisque ta connais si bien la route, tu me conduiras, car je ne la connais pas. Après t( ni voilà quatre ou cinij heures que nous marchons; il est ^rand temps de faire reposer les chevaux. Arrêtons nous à ce cabaret.
il y avait en effet sur le bord de la route une espèce de bouire ru-tique où les deux cavaliers s'arrêtèrent.
routelamaisonsemb'ailengrandémoi-, l'hôte et deux j-rosses serv;intes s'agi-
laienl et couraient çii ot là. La cause de tant de liruil était facile à comprendre ( n voyanl arrêtés devant la porte deux ou trois carrosses avec force laquais autour, et quelques arquebusiers à cheval, (|ui probni)lement servaient d'escorte a quelque grand personnage.
L'hôte ne prit pas un air très poli pour deux hommçs assez modestement vêtus, et il coîiimença par jurer qu'il ne savait 011 les recevoir, car sa maison était plus que remplie par les voyageurs qui venaient d'arriver.
— On ne te demande pas ta maison , répondit Jean. Donne seulement un peu d'avoine à nos chevaux , et à nous un verre de vin et un morceau de pain.
— Alors, dit l'hôte, passez ici dans le
tlo
champ, sur le bord du fossé , et on va vous apporter ce que vous demandez.
Jean se fit suivrepar Barbillon traînant les deux chevaux , et alla s'asseoir sur rherbe sous un orme.
Une demi-heure s'écoula , et l'avoine, nonplus que Je vin, n'arrivaient pas.
-- Monsieur^ dit Barbillon, ce brigand d'hôtelier va nous faire attendre ainsi jusqu'au suprême jugement. Si vous voûtez, j'irai mener nos montures par. lû celles de ces grands messieurs ou de ces grandes dames qui nous font jeÛEier, et je vous apporterai de quoi vous refaire vous-même.
— Je n'y vois pas d'inconvénient, dit Jean avant d'avoir réfléchi, ei Barbillon
LE PRISONNIER CFIANCKIIX. 271
s'éloigna vîvenicnl avec les deux chevaux.
Jean reriiarqua , fort heiirensetnent pour lui , celle })réei|)ilaUon de son valet; il se leva donc, le suivit, et le vit s'approcher d'un eavaii(T 'i\ «jui il parla d'un Ion évideirimenl inlerroiralif.
Le cavalier se mil a rire et tourna autour (lu cheval de Jeasi.
— Vojez-vouS; se dit noire héros, ce coquin de Barbillon qui veut vendre un des chevaux et s't^nfuir avec l'autre î Je suisblen aise de lui prouver quiî j'ai i'œil sur lui.
Jean ^'avança à pas de loup, et se trouvaîit à côté du cavalier, lui dit brusquement : *
— Eli ! monsieur, combien vous fail-on ce cheval ?
— Très bon marché k coup sûr, car il me semble bon et beau , et le vendeur n'en demande que six écus. Aussi vai-je conclure.
— Je vous prie de n'en rien faire, car ce cheval esta moi, et ce drôle qui vous le vendait est un laquais encore mal dressé, à qui je vais donner une correction.
Barbillon se tenait droit comme un piquet, soutenant avec une effronterie sans égale le regard furieux de son maître.
Jean saisit un bâton noueux qui se trouva à sa portée , et commença, à la
LK PRISONMEU CHANCFUX. 273
grande édilicalioii des soldats et des valets, "a rouer de coups le coupable Barbillon, qui s'efforça d'abord de présenter bonne contenance; mais Jean était décidé a lui faire grand mal, et bientôt le coijuin se mit à pousser les hauts cris et à hurler, tandis que son dos se marbrait sous le jeu cadencé du bâlon.
Aux gémissements de Barbillon, l'unique fenêtre et l'unique chambre du cabaret s'ouvrirent , et une dame regarda Tiaisemblablement pour savoir d'où pouvait fprovenir tant de tapage. Elle n'eut pas plulôt considéré le visage de Jean empourpré par la colère , qu'elle s^écria :
— Quoi ! M. de la Tour -Miracle ici !
De SOI* celé le jeune homme, las de battre, leva rnachinalement les yeux en l'air, et ^îperçut la jeune danie.
— Ah! s'écria 4-il , Magdeiaine!
Un !! Ginent il crut à une vision; mais l'occupalion à ia(|iulie il venait de se livrer avec tant de verve n'était pas de celles qui font voir les cieux ouverts. Conniie ii les voyait, îlcoïrprit bien vite que c'était une réalité.
^^tl.ais^apyl (h^iM; liî i'iiitéressant Barbiilon , qui ne seujidait pas disposé à abuser de sa solitude, et qui d'ailleurs , entouré de rieurs , ne les avait pas de son côié, Jean entra dans la niaison, et demanda à un valet si înadcinoiseile de Gastillac était réellement parmi les voyageurs.
LÉ PRISONNIlia (JIANCEDX. 275
— Oui, monsieur, répondit cet Jiojoî nie et j'allais même vous inviter de sa part à monter dans la chambre où ces dames se reposent quelques instants avant de se remelire en roule.
loan (onrut avec onipresseinent baiser la main de Magdclaine. Il s'efforça de ïnellre dans la pression de ses doigts, dans la chaleur de son baiser, d hïs \e regard à demi voilé dont il l'accompagna, toute l'ardeur, toute la passion de son âme.
Magdelainc rougit un peu, mais elle ee larda pas a se resueltre, ei elle répondit à tant d'a;:iour par un sourire de bien • veillance et d'amilié, [?res*[uo deprolcction.
Elle retiiit la main de Jean dans la sienne, se tourna vers une dame âgée
auprès de laquelle elle était assise, et dit :
:— Madame , permettez-moi de vous présenter le fils du seigneur de la Tour- Miracle ; il vient de faire de beaux faits d'arnes pour la défense de la foi catholique aux côtés de M. de Montluc. Jean , saluez madame la première présidente de Largebaston.
Jean s'empressa d'obéir , et s'inclina devant la femme de l'illuslre magistrat, avec tout le respect qu'inspiraient alors les vertus dont les parlements offraient de si grands et de si nombreux exemples.
Jean n'ignorait pas que le premier président du parlement de Bordeaux élait en disgrâce, mais il savait aussi que
cette tlisij^ràce avait été glorieusement méritée dans un [iioîientoiiies malheurs inséparables d'une minorité mettaient le pouvoir royal aux .nains des factions et des courtisans.
La première présidente étajtune femme (leliaute taille, d'un visage sévère 'Hinposant; elle avait pir toute sa personne nn^rand air d'autorité, mêlé de beaucoup de douceur.
Elle reçut Jean de la Tour-Miracle avec bonté, et le pria de raconter comment il se trouvait si loin de sa province.
Notre héros ne se fit pas prier, et ne laissa de côté dans son récit, d'ailleurs très véridique,(iue quelques petites circonstances; tout ce ({u'il lut avait Irail a
278 LE PRISONNIER CriANCÉCXi
madame Gorisande dont il ne fit pas mention.
Son récit achevé, il témoigna le désir de savoir comment et pourquoi uiademoiselle de Castillac se trouvait a son tour hors de chez elle.
—Vous conviendrez, dil-ii, que si vous avez droit d'èlre surprise en me rencontrant ici , je dois être bien plus étonné encore.
— Je vous l'accorde, répondit Magdelaiue, et cependant rien n'est plus simple. Noire bon curé et notre asj i ie prieur de Saint-Giiles ont pensé que je ne devais pas rester plus longtemps à Casliliac, doitt ie séjour me répugnait pour iieaucoup de raisons inutiles a vous dire. Ils Ui'ont conliée a madame la présidente»
Lft pRîsoNNffn cnANOEïïX. 279
Nous allons a Paris : ellp, pour solliciter la justico du roi en faveur de son mari ; moi, pour implorer la grâce du monarque dans unecanso moins bell ■', qu'avant pou j'aurai sans doute a délendro. En un mol, les jours de M. de Casliliac sont menacés : n.on devoir est de le sauver si je puis, et je ferai mon devoir, jîadamc la présidenle a <ie nombreux amis.
— Et je vous servirai autant qu'il sera possible, ajouta madame de Largebaston.
— Mademoiselle , vous êtes un ange !
s'écria Jean d'un Ion pénétré. Aussitôt que j'aurai vu madame Diane» ma marraine, je m'empresserai d'accourir k Paris.
Madame la prési dente comprit sans
pei'iie que Jean était amoureux Elle le felicita d'avoir su placer si bien ses affections, sourit quand Magdelaine lui jura que ce maria^^e était impossible , et sourit encore plus quand Jean déclara d'un air convaincu que rien n'était plus certain, au contraire, et qu'il se considérait comme l'homme le plus sage du monde en poursuivant un dessein si juste et si nécessaire.
— Cette prétention de sagesse me paraît grande, ditla présidente; maissoyez sûr, dans tous les cas, que je comprends votre attachement pour mademoiselle, et que je ne saurais le désapprouver, bien que j'entre aussi dans le refus de monsieur votre père et dans la généreuse résistance de l'objet de votre passion.
— Enfin, (lit Mui^dolaiiio en essayant de plaisanter , ce qui est cerlain, c'est que quelque jour M. Jean de laTour-jJiracle saura obtenir un arrêt comme quoi il faut que je l'épouse. Jusque-là, j'aurai encore du répit.
Ces plaisanteries furent très bien prises par notre héros. Quelque temps on causa de la meilleure amitié du monde, mais enûn Jean reconnut que , malgré ses regrets , il lui fallait se remettre en route, car il n'avait d'autre escorte que Barbillon, sur lequid il aurait eu tort de faire reposer toute confiance , et , par conséquent, il lui importait beaucoup d'arriver k quelque gîte avant la nuit.
Magdelaine le pressa elle-même de la quitter, et lui permit de venir la voir si elle se trouvait a l'aris quand il y vieu-
drail, époque incerlaine, malgré tout le désir qu'avait le jeune amoureux de retrouver au plutôt sa maîtresse.
li fit ses adieux, tout en les prolongeant autant que possible, et se mit en devoir de rejoindre ses chevaux et son domestique. Mais au moment où ii mettait le pied sur la première marche de l'escalier, il entendit du côté de la route un vacarme épouvantable composé de cris, de jurons, de cliquetis d'épées, et bientôt de quelques coups d'arquebuse.
— Oh! ohî se dit Jean, il paraît ![ue je ne peux plus rester vingl-qaatre heures sans dégainer. Ici, du moins, je bénis mon sort, puisque c'est pour le salut de ma dame qu'il me faut mettre l'épée au poing.
Dans celle pensée chevaleresque , il allail se hâler d'arriver sur Te lieu du lumulte , quand il entendit des pas rapides monter l'escalier. C'était Técuver de la première présidente.
— Ah ! monsieur , de grâce, s'écria ce brave homme, prenez parla petite porte de derrière et sauvez-vous. C'est a votre vie que ces misérables en veulent!
— Quels misérables ? dit Jean.
— Eh! répondit l'écuyer, les bandits qui nous attaquent. Ils assurent que vous avez tué un des leurs, volé et vendu son cheval ; ils vous ont suivi a la piste, et les voilà qui nous attaquent en criant : Vengeance au charbonnier !
— Ah! c'e^t pour le chari)onnier?
— De grâce, monsieur, répéta Fécajer, ne faites pas massacrer ces dames!
— Imbécile, lu vois donc bien qu'il ne faut pas que je m'enfuie , sans quoi ces dames courront des dangers véritables.
Reste là, je vais voir ces brigands, et puisqu'ils n'en veulent qu'à moi, l'affaire pourra s'arranger.
Jean avait totalement oublié madame Diane et son collier 5 le salut de Magdelaine était tout pour lui. 11 entendit la voix si chère de sa bieoaimée qui lui criait du haut de l'escalier :
— Pour Dieu, Jean, n'allez pas vous faire tuer !
— Tl n'en descendit pas avec moins de rapidité. Il trouva dans la salle du bas, Barbillon l'épée à la main, tenant tète à
deux ou trois coquins à figures pendables, et criant h tout rompre :
— Je défendrai mon bon maître jusqu'à la mort 1.
Jean se plaça à côté de lui , et à eux deux, en faisant merveilles de leurs lames, ils poussèrent leurs adversaires jus qu'à la porte du loiçis, en en jetant deux ou trois sur le carreau.
Puis d'un vigoureux effort ils débou* chèrent la porte.
— Bravo, Barbillon! dit Jean.
~ Je ne travaille pas mal quand je m'y mets, répondit le soldat en assénant encore un vigoureux coup de taille ,< un retardataire.
LE CAPITAINE PIERROT FAIT DE LONGS AVEUX A SON MAITRE ; ENSUITE IL LUI DONNE DE TRÈS BONS CONSEILS.
Les bandits en reculant, avaient formé un cercle assez loin de la porte , et les cavaliers de la présidente , surpris d'abord par leur arrivée subite, avaient eu sans doute le temps de se rallier, car on
enieudait sur le côté gauche de la maison, une moosquetade assez bien nourrie, et qui déjà paraissait préoccuper beaucoup le gros des bandits.
Leur foule cependant s'agita et livra passage a un grand gaillard armé jusqu'aux donfs, et la figure barbouillée.
— Il faul que vous soyez de bien insignes poltrons pour ne pouvoir prendre deux hoiîimes à vous tousï Regardez et soyez dorénavant plus adroits !
En pronoriçaiit ces ots , le brigand s'avança vers la porte de l'auberge; il faisait mouvoir dans ses mains une manière de haciie d'armes qu'il tourna avec rapidité au-dessus de sa tête , pour la lancer contre Jean; mais en mesurant sa dislauue, ses yeux n'eurent pas plutôt
LE PRISONNIER CUANCEUX.
considéré le visage de son ennemi qu'il jeta sa hache par terre en poussant un cri de joie, et courant a notre héros les mains tendus et désarmées :
— Ah! mon cher maître, s'écria-t-il, ne reconnaissez-vous pas voire hou Pierrot?
— Comment! îu fais ce métier-là, répondit Jean un peu étonné.
— Et depuis bien longtemps, répartit l'ancien valet; mais avant di; vous raconter mes exploits, il est a propos, je pense, de faire cesser la bataille. Nous nous arrangerons a l'amiable-
Jean s'empressa d'applaudir à cette heureuse idée, et Pierrot, aidé des témoins de cette scène touchante eut bien-
292 LK PRISONMEU CHANCEUX.
tôt liiil retirer ses hommes, qui allèrent s'étahlir a quelques àeux cents pas du cabaret sur le bord opposé de la route.
C'était une superbe réunion de malandrins; ils pouvaient bien montera une soixantaine, et ne laissaient rien à désirer quant a leur apparence barbue, délabrée et peu courtoise.
Les cavaliers de la présidente se resserrèrent, au contraire, autour de la maison, et l'on se trouva ainsi dans cette situation qui s'est appelée, qualre siècles plus tard, une paix armée.
Pierrot ayant disposé les siens comme il crut devoir le faire, déposa sur l'herbe, épée, couteau, pistolets et arquebuse, et s'en vint, les mains dans sa ceinture et avec une tranquillité parfaite retrou-
LE PRISONNIER CïUNCKUX. 295
ver Jean qui , frappe de celte intrépidité, ne put s'empèeher de lui dire :
— Ah ça! no cr.nns-tu pas que je ne le mette la iiiain au collet et que je ne t'enlève? Tu Pie fais tout i'etiel, d'après la compagnie où j;' le trouve, d'èlre mur pour ia roue.
— Et si vous couîplez, mon cher niaitre, répondit Pierrol, en se caressant ie menton, que je suis le capitaine de ces honnêtes gens, vous ne pourrez qu'être conflrmé dans votre opini-ui sur l'emplO| dont je suis digne. Mais je connais trop votre honneur et votre î)onne amitié pour iitoi; je ne redoute rien. Laissezmoi donc entrer dans ce bouchon, où vous avez sans doute quelque ami avec vous; j'aurai l'honneur de vous revoir
comme autrefois, et ce qui, sans doute, ne vousdéjLilaira point, je vous raconterai pourquoi vous me trouvez ici.
— Mon cher Pierrot, répondit Jean, tu ne m'as pas la mine de pouvoir être produit dans la compagnie des dames, sans quoi je t'aurais mené faire ta révérence a mademoiselle Masdelaineque je viens de rencontrer par hasard, dans ce lieu-
— Ah! mon bon maître, répondit Pierrot, \ous me traitez trop durement, laissez- moi saluer une dame que je respecte autant que personne au monde.
D'ailleurs, vous oubliez que nous avons un petit entretien h engager enseinble au sujet d'un certain charbonnier. C'est bien le moins que nous nous entendions
LE PRtftOKMKR CltANÊÉUX. ^i[)5
sur ce point; car vous devinez, jVspère, que je suis décidé h être fort coulant.
Jean ne revenait pas de sa surprise en trouvant son ancien valet, Pierrot, élevé en (iiirnilo dans un monde interlope.
Pensant qiie les dames ne seraifnl pas moins curieuses que lui d'apprendre Viiistoire du capitaine des brigands, il dit a Pierrot de l'attendre quelques minutes, et ^tant monté dans la chaiiibre, il trouva la présidente et Ma^delaîne, ainsi que leurs femmes, déjà assez remises de la frayeur qu'elles avaient éprouvée et écoutant l'écuyer (jui leur racontait de quelle manière le combat avait pris fin subilement.
— Mesdames, s'écria Jean, ceci ree paraît une aventure vraiment extraordi-
naire; et si vous avez autant de curiosité que moi, vous n'aurez point de peine a autoriser Pierrot a se présenter devant vous. Jesnis bien qu'il n'est guère convenable, pour un homme de son espèce, d'affronter le regard d'une première présidente; mais considérez, madame, que monsieur votre mari est aujourd'hui en disgrâce, et par conséquent n'est plus tenu à rendre justice. Je crois m'apercevoir que vous daignez condescendre à notre faiblesse, et écouter ce que mademoiselle Riagdelaine ne sera, non plus que UiOi, lâchée d'entendre.
La prenùère présidente sourit et avoua que n:a]gré son rang et son âge , elle n'était jias tellement exempte des faiblesses humaines qu'elle ne sentit quelque désir d'entendre Pierrot : l'écuyer
LE PRISONNIER CUANCEUX. 297
fit donc monter le brigand, qui, à son entrée dans la chambre, ôla son Ijonnet, se mit ài'enoQx et demanda humblement pardon aux dames de la frayeur qu'il avait dû leur causer.
Je suis bien mnl chanceux aujourd' hui, s'écria-til ; en poursuivant un homr^e que je croyais être un meurtrier vulgaire, d'avoir ameuté nia bande après le meilleur maître qui lût jamais , et deux personnes aussi respectables ^ ce n'est pas, je l'uvoue , que j'eusse autant regretté d'affliger Madame la première présidente; car je n'ai pas l'honneur de la connaître; mais je me donnerais des étrivières pour avoir pu causer un moment d'inquiétude a aiademoiselle Magdelaine.
— Ce garçon ne manque pas de fran-
^8 iE PBI&QSNIKR CHANCEtlX.
chise, comme vous voyez, niesdîimes, el s'il en déploie autant dans le récit de ses aventures tjue djins ses excuses, Ja vérité n'sjura pas lieu de se plaindre AHons, lève-toi, Picrroi , et avec la per^iiission de ces dames, coiUineiiccî ton récit.
-^, Meadawies et monsieur, dit le baûclit, vous savez au vous pouyez savoir que je suis né sur les terres de monsei- {Xnour Àurèle Agrippa de La Tour-Miraçlci, et que mon père était un,, de ses fermiers.
— Il paraît, mon aini, s'écria Jean n l'interrompant, que ton hisloire remonte loin. Abrège le plus que tu pourras.
— Avec tout le re-pect que j'ai pour vous, monsieur, si j'abrège trop vous ne saurez rien et ce n'est pas la peine de ooninaen^er.
LE PRISONNIER CHANCElTX. 299
— II raisonne assez bien, dit Magdelaine, laissez-le dire ii sa i^uise.
^ Merci, mademoiselle, j'abuserai le moins possible de voire complaisance.
Monseigneur Aurèltî Agrippa est, comme vous savez ou pouvez savoir, un peu bourru, mais il est aussi 1res compatissant pour ses vassaux, de sorte que tous les gens de sa terre lui sont fort attachés. Pour moi, il m'avait pris dans sa maison pour !e servir et je me fais honneur de n'avoir jaîuais quitté M. Jean depuis qu'il es* i é, car je n'ai que trois ans (le plus que lui et nous avon? toujours joué ensemble.
— L'histoire ne marche pas vite , grommela Jean, et je perds bieu du
le;: i)S.
Vous le rattraperez, monsieur; il
nrrîva «nî'nn ioiir plusieurs jennes irons drs autres villaf/es lirenl ensemble une^ compairnie pour courir sus aux Huiraenois. C'était !ors de !a première iruerre civile. On enrôla des garçons de chez nous, et je m'en mis tout comme les autres; mais parce que le gouverneur de la ville voisiîîe avait réceniniCnt fait pendre quelques-uns de nos associés comme pillar-js, nous nous gardâmes bien de nous proiiiener en plein jour con me auparavant, et nous tînmes au contraire notre association fort t^ecrète. Le soigneur de la Tour-Miracle ne sut jamais qu'elle existât dans ss'S terres, et 1)1; iilôt je devins le chef de nies camarades.
Il y a quelque-^ mois, un seigneur que mademoiselle Magdelaine connaît bien,
eût occasion (!'ap|)rendre notre mané^^<^, cl il voulut en tiror proQt pour ses propres desseins. Oli ! ne pâlissez pas , ma bonne demoiselle, je ne veux, rien dire qui puisse vous tourmenter.
— Je ne sais pas ce que vous pensez, Pierrot, dit Magdclaine d'une voix un peu agitée, mais je ne connais personne qui ait eu des rapports avec vos brigands.
— Au fait, il t'St bien possible que je me lro:iipe , répondit Pierrot en la regardant en dessous d'un air significatif. Mais je continue; ce seigaeurvint donc me trouver et me conseilla de tourner mes hom ■ es à se battre également contre les catholiques et contre les huguenots. De cette façon là, nie dit cet excel-f lent ami, tu seras sûr de gagner double,
e^^p pillant les unscoaime les autres, lorsque l'occasion en viendra, et, en outre, tu pourras de temps en temps te mettre à la solde d'un parti qui te paiera grassement pour nuire à tei ou tel de ses adversaires. Par exemple , aujourd'hui même, si tu veux aller brûler le château du seigneur catholique de PoyE^c, voici cinquante écus d'or que les huguenots te font offrir et qui ne te coûteront que la peine de les prendre.
Que voulex-vous? la somme me tenta.
D'ailleurs j'avais de ia rancune contre les catholiîjues pour ceux de nos com^ pagnons qu'ils avaient suppliciés; j'emmenai ir.es drôles a l'allaque de Poyac] nous pillâmes tont, et brûls^mes ensuite le manoir. Il se trouva que le butin fut plus considérabie qu'on ne l'espérait. De ce
LE, ^PÏSQNNIIiR CHANCEUX. 505
pioment, il fut résolu que, siins préjugés, nous atlaquerioiis lout l^ luoutle.
— Je ne te croyais passi ^rand coquin, diljean. Et qiêriie, pour ne pas n e vanter d'une pénétration que je n'ai paseue, je conviens que je le çrovais honnête
— -Ah! Monsieur, répondit Pierrol, de plus habiles que vous, s'y seraient trompés, d'ailleurs je V(uis ai toujours aiiaé comme je le prouve aujourd'hui et compte encore le prouver à Pavenir.
Après le sac du châ'eau i\e t^oyac, le même sei^neisr, dout je vous ai déjà parlé, nous proposa de nous joindre aux Huguenots révoltés, r.oiîuîie il ne s'agissait p^s là de pilier m^iis de rceevoir de bous coups, nou8 retusâm.s, V^ourla ut, apFès force supplications, je cou-
sentie a ce qu'une vinglaiae 'OS miens s'enrôlât pour quelques jours sous les ordres âa seigneur que je dis. Alors, ie traître voulant avoir mon commandement , dénonça à M. de Montluc tous ceux du moins qui n'avaient pas voulu servir sous ses ordres, et moi-même.
Heureusement que j'accompagnais alors mon jeune maître. Je me trouvai tout près de Monlluc, qui ayant d'autres affaires, ne me connaissant d'ailleurs pas, ne me fit pas saisir sur-le-champ. Nous nous battîmes contre les huguenots , Monsieur, il doit vous en souvenir ; vous vous fîtes prendre, et le bonheur voulut que je tombasse dans les mains de mes vingt hommes. Ils me mirent au fait de la trahison dont j'avais couru danger d'être victime, et que leur auteur leur avait lui-même dévoilée pour les attacher da-
LE prisonnier' CHANCEUX. 50i>
vanta^e, en leur montrant le sort malheureux de leurs compaguons.
Comme je savais par moi-même que rion n'avait encore été mis a exécution de ces méchants projets, je prismes vingt hommes avec moi , j'abandonnai le capitaine Bourbet avec ses reîtres, et je courus promptement rallier mes autres camarades. Sans do le, vous auriez préféré, Monsieur, que je vous délivrasse sur-le-champ; mais pensez que si nous n'avions pas été les plus forts, mes amis seraient restés les victimes des pièges qu'on leur tendait. Si j'élais votre domestique, j'étais aussi leur capitaine et je me sacrifiai.
Je vous laissai doncemmener, et allarit réunir toute ma bande, je déiuontrai, ce qui n'était pas difficile, que désormais
S0(> LE rRtSONMER CHANCËUXé
catholiques el pratestanls allaient nous poursuivre à outrance, et qu'il était prudent de chercher pour nos exploits un autre théâtre. Nous sommes partis sans retar! et nous noussoraînes dirigés vers certaine forêt que connaît |>ien M. Jean*
- Du diable si lu dis vrai! répondit le gentilhomme. Di?puis trois jours, je ne sim f)\ où je sui«, ni où je vais.
— Tant mieux donc, reprit Pierrot ; comme je pourrai avoir besoin de rentrer dans ce gîie, il n'est pas nécessaire d'en d'ire le nom. Nous nous dirigeâmes donc vers !a forêt qu«^ vous ne savez pas, et pour cela nous avions nos raisons.
Ecoutez bien C'ci, nionsieur, je vous prie; vous y êtes fort intéressé.
— Je crois qu'il va être question du eharlK>nnier.
LE PRISONNIER CriANCKïJX. 507
— Précisément. Ce bravo homme est un gentilhomme de rA.mgoûniois dont j*ai promis de ne pas dire le nom.
~ Que de rélicences î s'écria Jean.
— !Vïonsi( ur, pous ne pouvons pas faire les confidences autrement dans notre état. Ce genlilhomine, doue, était très connu de quelques vieux rouUers engagés parmi nous. Ils m'avaient conseillé d'aller le voir , et de lui demander de prendre parti dans notre bande. — Vous êtes hrave, Pierrot, m'avaienl-ils dit, mais vous n'avez pas l'expérience de ce capitaine. Il a servi un peu partout, et il estbrouillé avec tout le monde. Du reste, il est huguenot dans ce moment-ci, et il se cache pour une mauvaise affaire qu'il a eue.
Nous allâmes le chercher. J'avais pré-
308 LE PRISONNIER CnÀNCEUX.
cédé ma Wande avec (!eax de mes vieux renarJs. Ils lae présealèrent à ce vénérable personnage , qui tomba d'accord, avec nous de nous donner quelques bons conseils, mais qui nous déclara ne pouvoir nous joindre pour le moment, engagé qu'il était dans une entreprise des plus importantes pour le saîut de tous les huguenots de France. Il consentit a venir voir notre Iroupe, et promit d'arri» ver le lendemain.
Le lendemain, qui était ce matin , il ne vint pas, et nous inipatienls. nous aU lames a sa cahute. Nous avons trouvé notre homme comme vous l'avez accommodé, et malgré les soins de deux de nos braves restés pour le soigner, je crois bien qu'à cette heure il doit être mort.
— Tant pis pour les huguenots, fit re-
LE PRISO><MEK CUANr.hlJX. 309
iriarquer Jean; il ineseinblequ'ilsavaient là un honnête associé.
— Ma troupe entière, continua Pierrot, demanda a grands cris veni^^rancc.
En peu de temps nous sûmes, par nos éclaireurs, que notre homme avait été amené au capitaine Brantôme par un soldat fort mai accoutré, sorti ensuite du village avec un cavalier d'escorte. Nous nous sommes mis sur vos traces; voilà mon histoire.
— Pierrot, dit Magdelaine, j'espère que yous allez quitter aussitôt que possible votre vilain métier?
-- Je ne demande pns mieux , mademoiselle, et si je trouve quelque seigneur
(jni veuille me prendre a sa solde , d'un I. " '^' ' 20
510 LE PKISONNIER CHANCEUX.
parti quelconque , avec ma baniiCj je suis tout prêt a me faire soldat. En attendant, il faut bien que je vive.
La conversation en était là quand l'intendantde la première présidente vint annoncer a sa maîtresse que les mules des carrosses étaient attelées , et que l'escorte était prête à monter à cheval quand on voudrait.
— Allons , dit madame de Largebaston, il faut partir, machèreMagdelaine.
Pensez-vous, M. Pierrot, que vos hommes se tiendront tranquilles jusqu'à ce que nous soyons loin ;
~ lisseront doux comme des agneaux, madame, répondit Pierrot; je leur ai donné les ordres les plus sévères.
affecIUjLHiS'^mcpt congé ').■? Jean.
— Quand nous vous reverrons , dit TOJ^.dajîie la pren^jère pr.ésJLJeQle, j'pspèn^ qwe YQS aniours serpnt plu^ i^v^ncées.
— Madaraje, et vous madejuoiscUe , répliqua Jean, en inettant la îwain sur sa poilrine, Jiion cœur ne eUangi^ra jamais.
Il (Jonnsi !a majj) aj/x dames et l,çf coi^- «lu^sij jusqu'à leur ca;-roi?se; pi^es u^oiiièf&n^ et s?:'^ ^ccQpi.?i^o,d.èr,çnl ^p jfMC mieux.
A ijeur tQur , les l'emmç^ ,t|e la ,^ré^ijdxîiale s'iDsAallA^r^erït 4^as |les c^rro:^5gs de suiie avec l'ialen iaiit et quelque^ ^^M^.^
domestiques de haute volée; lesécuvers nionièreni à cheval, et on se fit les derniers adieux.
Lougteoips Jean suivit des yeux sur la route cetle caravane qui emportait la meilleure partie de son âme.
— Quand reverrai-je Magdelaine? se disait-iL. la reverrai-je même jamais?
Atleindrai-je seulement le château d'Anet dont je suis encore si loin?... Entouré de dangers et d'obstacles, si je ne puis remettre aux mains de madame Diane le collier du capitaine Brantôme, je périrai, du moins, et je périrai en songeant a loi, chère Magdelaine.
Telles furent les pensées qui agitèrent le cœur de l'amoureux cavalier aussi iongtesaps qu'il vit dans le lointain flot-
(er une plume de casque ou scintiller un fer de lance. Lorsque tout eut disparu et qu'il n'eut plus devant lui , que les brigands couchés sur l'herhe et a côté de lui que Pierrot et la famille de l'aubergiste épouvanté , il soupira , et se dit :
— Allons, c'est assez soïiger à l'amour pensons maintenant a nous tirer d'affaires! Ma situation n'est pas déjà si simple et tout mon esprit n'est pas df trop pour l'éclaircir.
Pierrot vit la réaction que subissai l'esprit de son ancien maître.
— Monsieur, dit-il, il est peut-être hier tard pour continuer votre route. Et d'à bord, où allez-vous?
— Jean n'avait pas de raisons pou
Si 4 LE Jifi/SONP^iÉR CHMÊEèi.
dôiiter de l'àîtlàcbemeflt (le Pîefl-fm,» él d'aiilîeursilélaiitàu |)OUvôlrde&briganas.
Il lui confia le hiit dé soh v6yât^é , lotit en faisant mystère dfe l'édriti. G'ëët siitlsi tjti'a Maj^délàirie, et fùH iDnOeètïi^?«ehl, il n'avait fclaâ dii un mot de Gorissttiflë; car Jean était, avaut tout , un hom/ufe réfléchi, plein de précautions.
Pierrot apprenant que Jean allait si loin, réfléchit pendant quelques minutes, puis laissa tomber ces sages paroles :
— Monsieur, aVâht d'ârHVeh à A.het, vous aurez cërtaiiiéirletit rèhfcortthé dëtix à trois armées royales, autant d'armées huguenotes, trente détachement catholiques, autant de détachements protestants et plus de deux cents partis de ca- :^àlferiëèl d^inf.iclèné, mhh cM\\^ièf les
Kotfinëles gens comme moi. Bref , vous n'arriverez jamais. De plus , vous êtes ici mon prisonnier.
— Tu me fais frémir pour Magdelaine, s'écria Jean.
— Oh! ces dames ont une escorte qui les gardera des petits voleurs, et des saufsconduits qui les protégeront contre les gros. Mais vous, vous êtes tout seul; et encore une fois , vous êtes mon prisonnier.
— Que faut-il que je fasse alors, suivant toi?
— Je ne vois qu'une ressource, répondit Pierrot, c'est de devenir notre chef.
— Parles-tu sérieusement?
316 LE priso>:tier chanceux.
— Tout ce qu'il y a de plus sérieusement, et voira comment je m'y pren* (Irai.
;fOv ëÏAiM
BAABILLON CONTINUE A AVOIR DES DÉFAUTS, CE QUI OBLIGE SON MAITRE A SE RÉFUGIER DANS DES BRAS QUI n'aVAIENT JAMAIS CESSÉ DE LUI ÊTRE OUVERTS.
— Je suis curieux de savoir, en offel, répondit Jean ^ comment tes eoqnins pourraient accepter la proposition de me servir de ««ardes jusqu'au bout de îiloti ^tryàgë. Si J'à^sli^ t)M Vàr^eni jesais
que la chose serait aisée , mais je ne te cache pas, mon bon Pierrot, que le capitaine Brantôme n'était pas en fonds et qu'il ne m'a remis que bien juste la somme suffisante pour faire ma route.
Je n'ai donc rien à donner à tes braves amis.
— Il ne s'agit pas de votre argent, dit Pierrot, je vais vous présenter comme un gentilhomme consommé dans l'art de la guerre , et surtout dans la partie importante des embuscades. Qu'allionsnous demander à notre Angoumois ?
précisément ce que nous trouvons en vous, un chef expérimenté.
— Mais malheureux, tu m'établis chef de voleurs?
— Aiiuez-vous mieux ne pas faire vo-
LE PRISONMER CHANCEUX. 5il
tre vo}'age? Allons, c'est résolu n'en parlons plus. Du reste, tout ne sera que pour la frime. L'important c'est de savoir comment nous traverserons le pays.
Vous vous doutez bien, d'après les aveux que je vous ai faits, que nous sommes en mesure de jouer tour k tour le rôle de catholiques et celui de protestants.
Eh bien! nous allons nous mettre en voyac^e avec vous vers la Normandie , et quand nous verrons au loin paraître des cornettes rouges, nous crierons : vive le Pape! et tirerons de notre poche droite une écharpe de couleur convenable.
En parlant ainsi , Pierrot fouilla dans ses chausses du côté indiqué et amena une large écharpe rouge, qu'il se passa en sautoir.
-r- Keuconlrerous-nous, au contraire ,
522 LS PRISONNIER CaAî4£EtlX.
des él'jndards blancs? aiors, mon chjer maître, nous en serons quittes pou chercher dans la poche gaucho, et nous serons d'aussi bons héréliqaes que Galyin lui-jiiême.
r- Cela ne va pas mal , dit Jean , et ie m'abandonnerais yolonliers à to/;mais je le confesse, je me sens une répugnance complète à faire route avec tant d'honnêtes ^ens.
" Réfléchissez encore , monsieur , reparlit Pierrot, et \ )\is changerez d'avis Darîs tous les cas , vous ne nousquit- ^er,e? tipint, pensez y |nep , il nous ^aut l^f^ chef pu ,un prison ni/er.
Jean réfléchit et se trouva a d^emi sot de « éder a des scrupules déplacés. Il était désagréable , sans doute , pour la
tË PaiSOMNtËB GUAIjCBUIL. 5^
vertu de se déguiser en vic^ renforcé ; mais ne vala^t-ii pas rniêux subir celle nécessaire mascarade qpe de voir La verlu se faire victime une fois de plus?
r- Au boyi^ 4» CQmpte,§edit Jeai?, madame Diane aura son collier, je cppserverai mon cou , et mes brigands d'amis prendront leurs cravatles de chancre un peu plus tard. J'accepte , Pierrot, s'écria-t-il , va arranger l'affaire!
, Pierrot sortit de l'auberge pt se ^lifigea vers ses gens. Il leur paria avec beaucoup de vivacité et d'un air trio iiphtil. Enfin, il (ait, §!^»S.dpuie de§ .ciiosjes fort bi^a pensées , Ggr 1^ gn ^(d soç^ disç,Qujr^ fiit cou- }f/dri 4'^pplaudisseMjpnts ; jl paru^t n- (elm?/ii par des f,ecpiui)».andalioïis ^ il rentra ensuite jlap^ i'aub^r^e. i<^iuiï'i> m^iU
— Allons, monsieur, dit-il à Jean, à cheval , votre escorte est prête. Où est votre domestique?
— Pourvu qu'il ne se soit pas enfui avec les chevaux, pendant tout ce conflit, s'écria Jean* Barbillon! Barbillon ! '"^
On chercha Barbillon, et on le trouva enfin, aux prises avec deux voleurs , au détriment desquels il avait employé son talent surnaturel k jouer aux tarots; il avait déjà la figure en sang et se déballait sous leurs coups.
On le tira de peine, et lorsqu'il fut sur ses pieds , son maître pour le reconforter, le régala encore d'un vigoureux coup de cravache en lui ordonnamt d'amener les chevaux.
DarbilioM ne se le fit pas dire deux fois. Tous les brigands passèrent leurs écharpes rouges sur le commandement de Pierrot; trois ou quatre furent envoyés par Jean en avant-garde, avec ordre de se replier sur la troupe au moindre danger, et l'on se mit en voyage/
II serait trop long de décrire les événements sans conséquence que rencontrèrent nos braves.
Ils allèrent donner deux ou trois fois dans des bandes armées qui, les jugeant, à la vue, partisants de leur cause, s'absiinrent de leur chercher querelle ; ils firent quebjues rencontres de simples voleurs qui les trouvèrent trop forts pour les attaquer, et bref ils atleignirent, sans trop de peine, un village auprès
S26 LÎt iPRÎfiONNîKR CnANCÎEtIX.
d'une petite viUe nommée Beaumont , située à quelques lielies de Mamers
Ils se loiièrenl nùlilairement dans ce' gîte, comme huguenots, attendu que les environs étaient occupés par les troupes de la religion , et annoncèrent que , nouvt^Ues recrues, ils allaient rejoindre le gros de l'armée.
Tous ces discours n'étaient que <lo§ ordres du capitaine Jean de la Tour- Miracle. Des précautions de luxe , car a cette époque tout se faisait avec un lot désordre dans les conseils du royaune , dans l'administration et surtout a la guerre, que dès qu'on apeicevaii une écharpe de la couleur de celle (|u'on portait et qu'on n'était pas attaqué , on ne poussait pas les recherches plus loin
LE PIIJS0NM1.R CIlANCfettt.' 7)57
et on 50 traitait rociprocinf \e:)\. on amis.
Les guerriers (le Pierrot volaient liieii ça et là , flisons mieux, ils n'entraient jfuèrcdans un hameau, dans un viilige ou dansuti bourg sans y jouer VjiieTqne' tour de irur métier ; mais cette habitude fâcheuse pour les irens paisililes ne suffisait pas pour rompre leur incognito , attendu que l'usage et les privilèges des gens de guerre expliquaient suffisammenî une telle coniuite. Toul allait donc au mieux.
On se cantonna dans le viliaiçe avec l'intention d'en partir le lendemain matin, et Jean , ûdèlc à son rôle d(| capi- Itiine de la troupe , se lo^^ea dap;^ 1^ pluskelle maison et s^i poucha Uèf &i*Uà-
528 LE PKIS0N>;1ER ClIAxNGliUX.
fait de la manière dont ^la journée s'éait passée.
Il était a peine dans son lit, et commençait son premier somme, quand il en tendit quelqu'un entrer dans sa cham bre.îG'était Pierrot.
rO
oi
— Monsieur, dit cet intègre coquin .
il ne s'agit pas de dormir. Vous et moi courons le plus grand danger!
Jean sauta promptement| au bas du lit.
— Eh quoi ! serions-nous attaqués par des volcursiplus nombreux que nous?
— Il nei s'agit point de cela, mais d'une affaire bien plus sérieuse. Habillez-vous promptement et suivez-moi.
Jean fit ainsi qu'il lui était recommandé, et Pierrot, l'emmenant par le derrière de la maison, le conduisit, en grand silence, contre la cloison de planches d'une espèce de grange, et lui indiquant une lucarne fort étroite , il l'engagea tout bas à y passer la tète nwec précaution , a écouter ce qui se disait et à voir ce qui se faisait.
Barbillon était fa, assis dans le foin, au milieu d'une douzaine de voleurs.
11 tenait évidemment le dé et s'en donnait de tout son cœur à pérorer. Au moment où Jean devint partie ignorée de son auditoire , Barbillon achevait une démonstration que de nombreuses digressions avaient dû couper.
— C'était un bruit répandu dans la
S50 LE PHISOKMER CHANClsUX.
compagnie, disait Barbillon j que M. de Brantôme n'attendait qu'Une occasion pour envoyer ce bijou précieux à son adresse; il le niOnlrait à qui voulait ^ et co' ime ce gt nlilhomMC est très bavard , il ne se aênalt pas pour raconter à chacun qu'il avait uii Irès-beau collier , qu'il le portait av(c lui, qu'il renverrait h une dame...
— Tu nous répèles toujours ta même chanson, dirent les voleurs. Conclus!
— Eh bien , je conclus en vous disailt que d'est mon ii aîlre qui al set-vi d'occasion. H ne m'a jamais dit, celui-là, car il est itisé comme un goujon , où il avait cache son ihésor; mais je sùii certain qu'il l'a sur lui et nous ferions une bonne affaire , si nous pouvions ie Uii prendre.
— Savez VOUS, camarades, dilundes voleurs , que c'est une scélératesse damniible au capitaine Pierrot, qui n'ignorait pas sans doute, l'his:toire du collier, (JUr de nous avoir mis sous les ordres d'Un tel dàrtieret, qui h peine nous laissse piller un peu et qui ne tieiit pas , d'ailleurs, ses pi'omessés envers nous? Gara quelle bonne affuire nous a-t-ii jamais menés?
Celle phrase ût sourire Jean; il leva la lêle pour regarder Pierrot. Pierrot lui lit signe que ce n'était pas le moment (le se donner des jouissances goguenardes, et Jean n'insista pas et se remil l'oreille au guet.
— Mon avis est, disait Barbillon, qu'on ne manque pas de tordre le cou à Plerfol; sa fiji^ure d'ililieurâ ne md re-
532 LE PRISONNIER CîJANCEDX
vient point; pour aion maître, c'est chos<' diffprenle ; je l'aime, il en a Uujours l'-p délicatement avec moi. Ce n'est pas , voyez-vous, un de ces iiarçons empesés qui n'osent parier a leurs gens ou bien qui leur font des explications de deux heures. Ah: bien, oui! avec lui, un coup de cravache ou un soufflet est plutôt donné qu'Qu n'a eu le temps de dire amen! Du reste, toujours de bonne humeur, et point gourmé ! J'aime ce caractère i't je ne veux pas qu'(m lui fasse le moindre mal. Je ne me fie pas à vous, mes petits chérubins de Saint-Nicolas! Aussi, voilà comment j'entends que nous arrangions iiotre affaire.
— Allons! parle vite, c'était là ce qu'il fallait dire d'abord.
— Tout vient à point qui sait attcn-
dre. Mon maîire dort en ce moment, le brave garçon! Je vais entrer doucein ent dans sa chambre el je luellrai tous ses habits sur mes bras, depuis le chapeau jusqu'aux bottes; l'écrin est quelque part là dedans; nous couperons toute la friperie par petits morceaux ec nous partagerons le trésor en frères quand nous l'aurons trouvé.
— Allons donc , va chercher ces habits, nous t'attendrons ici et surtout fais diligence.
,— Je cours, dit Barbillon.
Il sortit de la grange el s'achemina d'un pas vif et alègre vers la maison où était logé Jean. Celui-ci prenant Pier rot par le bras, l'entraîna vivement en lui disant : Je sais ce qu'il faut faire !
Ils rentrèrent dans le logis par le même chemin de traverse qu'ils avaient suivi pour venir écouter les conspirateurs de la grnnge, el comme lis màrchâii nt plus vite que Barbillon et que leur chem in était plus court , ils arrivèrent encore quelques minutes avant lui.
Barbillon monta bien doucement l'esealier et ouvrit la porte avec des ^técautiobs si adroites, que Piejrrot non plus que Jean ne pur. ni qu'a peine i'enten* dre ; mais ils le virent au moyen d'un faible crépuscule qui ne pouvait les trahir, retirés qu'ils étaieni dans les deux coins k'S plus soiubres de l'appartement.
Le thili-c Barbillon s'achemina a pas de loiij) vers le lit eï ^teodii les main»
pour chercher les vêlements de son niaîire.
AussilôtJean seprécipila vers la portci, la ferma, en mit la clef dans sa ceinture, et accourant au secours de Pierrot, déjà aux prises avec liarhillon , ils n'eareni que peu de forces à employer pour $e rendre maîtres de lui, car a peine se débattait il tant sa surprise était iirande,
Jean lui dil : »
— je ne perdrai pas de temps à l'Injurier t^.i a te !)f>llré. Mais tu cumpi-eniîs bieh tjyié, ^hchatit leè desseins sUr inbl , dOti^me j'é lë^ bôilnâis, j^^ he pui§ pas te quitter aiiisi 5 je i(' prie dont de le laissai» lier les pled^ éi It^l^ HMjs de boiiiie grâce. uiniaQ v: .1
•'^^ Moiisièur, iB^t; cvczîdH". n^pondit
Barbillon avec le plus grand sang-froid ; après le trait de génie que vous venez de faire , je ne sais pas coinraent! l'affection que j'avais pour vous se change en vénération, et, sojez-en sûr, je renonce pour toute ma vie k aucune entreprise, plaisanterie ou finesse qui serait d'espèce à vous déplaire !
— Je n'en doute pas , repondit Jean ,
eu lui liant solidement les mains avec des cordes trouvées dans un coin de la chambre rustique , tandisque Pierrot attachait non moins exactement les pieds; je n'en doute pas; néanmoins je te laisse ici dans l'impossibilité de troubler le projet que j'ai maintenant, et sois sûr qu'avant peu tu auras la hart que M. de Brantôme t'a promise.
— Monsieur, je monterai k la potence,
rempli d'admiration pour un si grand ' homme que vous êtes, et bénissant le ciel de l'avoir connu. Mais encore une' fois , vous avez tort de ne pas vous fier à moi.
— C'est bon , c'est bon , dit Jean. As-tu
encore quelque chose à dire?
— Non, monsieur, sinon que lorsque j'aurai retrouvé l'usage de mes janîbes je m'empresserai d'aller vous rejoindre partout où vous serez.
Jean ne répondit pas, mais avec une serviette , il confectionna un haillon et mit Barbillon hors d'état d'appeler a son secours} puis, cela fait, il quitta la chambre avec Pierrot.
Lorsqu'ils furent dans la cour. >»— Pier-
55^ LE PBïSOîs'NIER CHAîSCjaUX.
rot dit Jean , nous n'avons rien do mieux a faire qqe de décamper au plus vjte , et de continuer seuls notre, route.
— Je le pense conmie vous, répondit Pierrot, d'aul^nbplus que me voifa perdu (latis l'esprit de iiies hommes, puisque cet infernal Barbillon a été leur persuader qu'ils étaient mes dupes.
-- Mettons-nous dune en roule, et cela sans larder. Cependant, comme il est certain que nos misérables vont courir après nous, je suis d'avis de partir a pied ; nous arriverons celte nuit près des portes de BeauuiOnl, nous entrerons dans ia ville au ^etit jour , et nous tâcherons la de continuer mon voyage aussi sûrement que possible, sans retomber dans les mains de ta canaille.
LK PRfSONNIKK CHANOKUX. 5S9
— C't'st très bien imaf:^iné , répartit Pierrot. En route.
VoilaJean encore une foi^ lancé sur la^ chemins dans uno assez grande détresse.
Grlte fois ses inquiétudes^ ^ont plqs viyep encore que lors de cette journée où il errait de !)ois en bois. Il ne risquait alors que son existence ; l'atîaire est plus compliquée aujourd'hui, puisqu'il faut rera-r plir une mission (]U(î les difûcullés rendent si honorable.
— Ah ! Magdala lue ! ^ç (Jii^aiNI mnèrempnt,si vous aviez voulu ni'épouser san^ tant de façons , tout ceîa ne serait pas atriyél Je ne serais pag entré de nuit dans votre jardin, et çcetera.-. et je ne rac
rouverals pas ici. Ah ! Magdelaine I Magdeiaiuel.,,
Tandis que cet amant malheureux maudissait ainsi sa destinée, il suivait un petit chemin parallèle à la route ; car, ne connaissant pas le pays , non plus que Pierrot , il n'osait sp risquer dans des sentiers qui peut-être les eussent fort éloignés de Beaumont.
En cheminant par la nuit , une nuit pluvieuse et froide, glissant à tous moments sur le terrain argileux et gras, et sautant des fossés pleins d'eau dans lesquels ils s'envasèrent plus d'une fois, tant l'obscurité était grande.
Ils avaient raison , du reste, de ne pas tenir le grand chemin , car les deux fugitifs furent poursuivis ; à deux ou trois reprises différentes , il virent passer au galop des gens de leur bande qui regar-
<laienl sur l;\ iO'.il(3 , m^ugréanl <;t)n!ii;* de vrais Sarrasiiis. Miis aucusi do ce^. honnêtes {"iiorriers n'eul, l'idée (ie Icsrv, cendre dans les bas côlés du ch'v>iia nii ils auraient probabieiiiunl dévouvcrico qu'ils cherchaient.
Enfin, un^ massr 3oni])r^ sr» (nv )i.\ au loin sur le bord de l'horizon , v.[ les I.'.jk conrours de niùi s'en él.i:il approcii'S peu à peu , vireiit que c'était une ville nv:'c ses fossés, un pont-levis, ses tours et mè:oe ses canons dont les ièles allongées, passaient au-dessus des murailles.
—Voila sans doute Beaumont, dit Jean à son ancien valel ; il ne s'agit plus liiaintenant que d'attendre le jour pour y entrer.
- Nous n'attendrons pas longt* iups,
monsieur, repartit Pierrot ; les premières lueurs de l'aube blanchissent le ciel , et si le temps était ipoins mauvais , nous verrions déjà le soleil. Savez-vous, du reste, que nous courrons de grands risques en nous présentant aux portes dans l'équipage où nous voilk? Je suis certain qu'on va nous faire entrer au corps-degarde et nous soumettre à un interrogatoire gênant.
— Tu as pardieu raison, répondit Jean, niais malheureusement je ne puis quitter mon costume actuel.
— A cause de i'écria 1
— L'écrin , mon bon ami , n'existe que dans la tête de Barbillon , mais la lettre est dans n^es bottes, et je ne saurais où la cacher aussi bien.
Jean était sûr de la lidélilé de Pierrot» quant à un morceau de papier, inais il n'élait pas aussi persuadé qu'un bijou n'ébranlerait pas celte probité-là.
— Alors, monsieur, répondit Pierrot, nous lâcherons de faire de notre mieux.
Par bonheur pour les deux associés, ce jour était jour de marché ; une multitude de gens de toutes conditions se pressèrent bientôt pour entrer et pour sortir de la ville, ei Jean et Pierrot s'étant laacés au milieu de la foule , parvinrent à franchir le pont et les abords du corpsde-garde sans que la sentinelle, non pius que les soldats du poste , eussent pris garde à eux.
Ainsi donc , charmés et triomphants, ils s'acheininèrcnt en hàle vers une au-
beiae qui éîalair, avec splendeurà l'extrémité o'uiie jiiande place, l'enseigne du Soleil d'Or, ornée de celte devise un peu risquéeipar le lenips qu'il faisait : Le soleil luit pour tout le monde.
lis n'étaient plus qu'à quel(|ues pas de l'auberge bénie, quand ils furent avisés lout-à'Coup par un gros gentilhou^rae , spiendideîï:ent velu et accompagné de plusieurs officiers avec lesquels il causait très haut.
Le gros gentilhomme, en apercevant Jean , ie contenipia quelques instants avec aitenlion, le reconnut, et poussant un cri de joie , ouvrit les deux bras , et s'écria en riant :
— Oh, ob: moûsieur de la Tour-Miracle, venez donc i 'embrasser I Quelle
heureuse rencontre! l'espère maioteiiaut que nous ne nous quillerons plusl
Jean frémit de colère et de douleur en se trouvant sur le sein de cet ami si chaud qui n'était autre que le magnanime capitaine Oésar de Buurbet.
Fin DU rUKMUiR VOLUME.