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Le prisonnier chanceux

Pierrot avait également reconnu l'officier protestant; mais pour son bonheur, ce fut avant que cet ancien chef n'a il eu le temps de le regarder, absorbé qu'était le très heureux César de Bourbet dans

)a coiitemplation de son prisonnier ressaisi.

Pierrot, sachant trop bien que la désertion de ses hommes, le jour de la bataille près de Lectoure, n'était pas un cas à oublier, et craignant pour son cou, se hâta de profiter du moment de répit qui lui était accordé, et laissant là son maître, se perdit dans la foule et disparut.

Pour Jean, avant qu'il n'ait pu trouver la force de prononcer un seul mot, le capitaine l'avait déjà présenté aux gentilshommes qui se trouvaient présents.

— Monsieur de Mergey, monsieur de Balard , permettez-moi de vous faire faire connaissance avec un jeune sei-

gneur gascoQ rempli de bravoure et d'esprit. Je vous ai raconté déjà la manière toute ingénieuse dont il s'était débarrassé de ma garde ; soyez témoins aujourd'hui de la façon non moins iticrr veilleuse dont il m'est rendu !

— Mais, capitaine, s'écria Jean plutôt pour parlementer qu'avec espoir de réussir, de quel droit me reprenez-vous aujourd'hui? Ne suis-je pas dans une ville royale'?

— JN'êtes-vous plus catholique, mon cher seigneur? répondit Bourbet.

— Si fait et de tout mon cœur, repartit Jean.

~ Eh bien, nous voilà tous bons protestants, dit Bourbel, officiers et soldats,

iO LE PRISONMËR CHANCEUX.

tout est huguenot ici, ia ville est nôtre, toute royale que vous ia disi z, et à moins que votre bras ne nous mette en pièces comme faisait Roland des armées turques, il faut que vous vous rendiez.

Ce discours était d'une logique à laquelle on ne pouvait rien reprendre.

Jean baissa la tête.

— D'ailleurs, conliiiua Bourbet, il ne faut pas vous chagriner. Nous sommes ici fort k l'aise, et nous menons ici agréable vie. Vous dînerez avec moi , coucherez dans ma chambre, et je vous mènerai aux belles assemblées.

M. le coiiîte de La Rochefoucauld

sera chariné de vous voir, dit M. de Mergey.

~ Nous jouerons au lansquonct, dit; M. de Balard.

— Et je vous conduirai aujourd'hui chez une dauie de voire connaissance, chez une belle veuve dont la vue ne vous déplaira pas.

^^ ) A __ Une veuve, dit Jean, après avoir î^l^ i^iougi au nom de belle dame. Si vous vou-

>^ /gfez parler de niadamc de Pevrecave, elle

-|>^/c»/i'est pas veuve.

— Si fait, son mari a été tué dans une rencontre par un Suisse. La douleur sied à ravir k la divine Gorisande, Mais venez, venez, il faut avant tout que je vous présente à M. le cou. te de La Rochefoucauld, qui lious coiiiniande

11 n'} avait pas à résister, et Jean

trouva plus a propos do paraîlre gai, et de ne pas faire le maussade. Il avait grandement raison. La mauvaise humeur, outre qu'elle ne vous fait pas des partisans, glace et paralyse singulièrement l'esprit, tandis que la gaîté, au contraire, conserve l'espérance, aiguise l'imagination, l'échauffé doucement, et fait toujours éclore une couvée de projets et d'entreprises dont l'une finit toujours par réussir.

Ce fût comme en triomphe, que les gentilshommes protestants amenèrent leur captif dans la chambre de M. le comte. Ce grand seigneur, qui était alors un des chefs les plus importants du parti, venait d'être battu avec le gros de l'armée à la bataille de Dreux, et il s'était retiré sur Beaumont.

Comme le présent livre n'a rien a déballre avec !es grandes affaires de la politique, il nous convient de laisser de côté toutes considérations de haut(^ portée sur le personnage devant lequel nous nous trouvons, et de dire seulement qu'il reçut notre héros avec la courtoisie qui lui était habituelle.

Il conlirina les dires du capitaine Bourbet en donnant au prisonnier la ville pour geôle, et il l'engagea seule* ment à ne pas manquer de se présenter chaque jour à son lever et à son coucher.

— Je suis sûr, monsieur, dit pour terminer M. le comte, que vous finirez par goûter nos opinions, et qu'un jeune homme si sage et si judicieux que v >us

rêles, ne peut manquer de devenir noire ami.

Jean se contenta de saluer à ce compliment, et Bourb t, et Mergev, et Balard l'eiù menèrent en leur lo^is. Il faut dire leur^ car ils demeuraient tous trois dans deux chambres continues, la ville éiant pleine ce troupes el les logements introuvables.

— Mon bon iconsieur, dit Bourbet , vous allez donc vivre avec nous! Je ne vous demande pas votre parole d\ ne pas chercher a vous enfuir , je vous connais entêté et vous ne nie la donnerez pas. Mais je vais vous dire, pour que vous ne fassiez pas quelque tentative ridicule, toutes les précautions (iue nous avons prises pour vous garder. D'abord, un de nous trois jouira constamment de

l'honneur de votre conversation; puis il y aura toujours deux factionnaires sous vos fenêtres, puis votre signalement est déjà donné aux portes de la ville, et comme vous viendrez tous les jours avec nous assister aux manœuvres, il ne sera bientôt plus un soldat qui ne vous connaisse et ne vous surveille. Êtes- vous content?

-- Enchanté! répondit Jean: combien de temps durera cette aimable situation ?

~ Jusqu'à ce que nous ayons rejuint M. l'amiral, ce qui ne peut tarder plus de quinze jours, car nous lie comptons pas vivre et mourir ici.

-- Ma foi, monsieur, je vous l'avoue, Je Suis si fatigué de la vie que je snèiu

ip LE PRISONNIER CHANCEUX.

depuis quelque temps, et j'apprécie tellement votre compagnie, qwc je me résouds a rester quinze jours avec vous.

Je vous donne ma parole d'honneur de ne pas chercher à vous quilter d'ici-là.

— Ouais ! répliqua Bourbet, le prenezvous sur ce ton? Je ne vous céderai rien en courtoisie; vous aurez une chambre à vous seul, car je vous donne la mienne. Je coucherai chez ces messieurs, et vous ferez, du reste, comme vous l'entendrez. Souvenez -vous seulement que nous irons a midi chez la belle Groisande.

Si Jean s'était soumis de bonne grâce à sa captivité, c'était pour l'amour du collier de madame Diane uniquement.

A toute torce, il fallait qu'il tirât de sa

cachette ce précieux bijou, car il ne pouvait songer à garder ses bottes coqstaniMient, d'autant plus que sa promenade nocturne avait mis l'habit du capitaine Brantôme dans un état non moins triste que son prédécesseur. Si quelque espion avait toujours dû être h la suite de Jean, impossible de changer l'écrin de place; se montrer docile, c'était esquiver les difficultés les plus pressantes.

— Quinze jours sont bientôt passés, marmotta notre héros en soupirant.

M. de Mergey et le capitaine firent venir un tailleur et l'habit de Brantôme fut bientôt remplacé.

Jean demanda la permission de faire

sa toilette et même celle de se reposer jusqu'à midi. II était neuf heures. Deux heures de sommeil étaient indispensables, dit-il, pour réparer un peu les for. ces qu'il avait perdues à courir toute la nuit devant des protestants qui voulaient ie prendre. On rit beaucoup de cette fuite et de son résultat, et on laissa le malheureux voyageur.

Jean, lorsqu'il se trouvât seul, commença I ar reconnaître comment sa chambre était disposée et si personne n'y était caché ou ne pouvait s'y cacher.

C'était une vaste pièce carrée, avec une grande cheminée, et de profondes armoires. Du reste, peu de meubies pour accompagner un gran 1 lit qui aurait contenu aisément cinq personnes. Il n'y

avait qu'une unique fenêtre donnantsur une ruelle et une seule porte, celle de la chambre des trois ^gentilshommes. Jean en conclut que son collier était assuré contre les surprises.

Après cette reconnaissance, Jean s'empressa de découdre le haut de ses bottes et d'en tirer l'écrin; il le serra dans le fond d'une des armoires dont il leva la boiserie avec la pointe de son poignard, puis lise couchi.

Inutile de dire qu'il ne dormit point; ce n'est pas toujours un bon soporifique que l'inquiétude, bion que plusieurs grands personnages, "a co (^ue dit l'histuire, n'aieï.t jausais si bien dormi que lorsque leur fortune leur donnait lieu de douter de l'avenir le plus prochain.

A midi, Jean fut appelé à grands cris par ses trois compagnons.

— Allons, monsieur, lui disaieût-iîs à travers la porte, il est temps de nous lever. Les dames altendent! Je parierais toute la ville de Beaumont contre un dîner chez le More, qu'elles savent déjà que nous avons un galant cavalier de plus à leur offrir.

Jean s'habilla, vint se regarder dans un miroir de {>oche que lui prêta Balard et se trouva même suffisamment relevé (il ne manquait pas d'amour-propre comme on sait), pour se présenter devant Corisande. Il était fort préoccupé de celte rencontre.

Il avait pourtant bien des soucis; d'abord, ce maudit collier; puis, si l'on

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soupçonuail quG pendant l'intervalle de sa fuite à sa reprise, il avait eu des communications avec un officier catholique, que de questions, que de soupçons !

Il n'était déjk que trop extraordinaire de le retrouver à Beaumont après l'avoir perdu dans l'Angoumois, et c'était tout au plus si l'histoire qu'il avait composée a ce sujet avait pu trouver créance î Enfin, la position était hérissée de difficultés et Jean se fâchait un peu en lui-même contre l'imagination galante et courlisanesque du seigneur de Brantôme.

Dans une telle disposition d'esprit, il fallait beaucoup de bonne humeur naturelle pour se sentir l'imagination égayée par l'idée d'une visite.

Jean aurait préféré, sans doute, reirouver Gorisande dans une autre occa-:

sion, plus heureuse pour lui ; mais enfin, il la retrouvait et c'était charmant. Non pas que dans sa pensée M. Jean en fût amoureux le moins du monde !

Grands dieux! non! Il éprouvait, et voilà toutj un certain attrait, un certain penchant, un certain sentiment, le tout indéfinissable, qui cadrait a merveille avec sa IMélité pour Magdelaine, ne le blessait en rien, et rendait seulement précieux à l'heureux jeune homme la vue de la i3elle, de la ravisante sœur de feu Gaspard Lescout.

Aussitôt que Jean fut habillé, ses trais amis l'emmenèrent et on arriva dans une belle et grande maison, celle de M. le comte, oîi se réunissaient les belles

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dames protestantes venues soit des ea* virons, soit d'autres parties du royaume, à la suite de leurs maris.

L'assemi)lée était nombreuse. La comtesse de Roussj, seconde femme de M. de La Rochefoucaud , celie-la même qui mourut en ^S74 d'une maladie d'estomac, s'étonnant très fort qu'avec soixante mille livres de rente, elle pût mourir de faim; madame de Roussy, disons-nous, faisait les honneurs de la maison.

Au nombre des beautés qui l'entouraient, Jean n'en remarqua qu'une seule, comme de juste, ^ et rougit très fort, encore plus fort que lorsqu'il avait appris la présence a Beaumont d'un personne aussi belle.

Les trois huguenots amenèrent leur

capiif devant madaQie de Peyrecave.

— Madame, dit Balard, voilà un esclave qui vient reprendre la chaîne que lui avaient donnée vos beaux yeux.

— Je suis charmée de le retrouver, dit Gorisande d'un air très oublieux de la mort de son frère Gaspard; je suis charmée de le revoir et je ferai ce qui se pourra pour rendre sa position plus douce.

Elle fit place a Jean à côté d'elle, et elle commença à l'interroger, à lui répondre, à le plaisanter, à rire, à se douloir, à parler de mille sujets et encore, enfin, pour tout dire en un mot, à l'ensorceller. Outre qu'elle avait les plus beaux yeux du monde, les mieux fendus et les pUs parlant, elle savait s'en servir

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avec un art infini, et Jean était étourdi, ébloui, fou, lorsque Mergey vint le chercher pour se mettre au jeu.

Il voulait d'abord refuser; mais Gorisande le supplia tout bas de ne pas rester auprès d'elle. - Vous feriez jaser les méchants!

— Rendez-moi ce service de vous en aller, ajouta-t-elle en riant, et elle accom-^ pagna ces paroles d'un regard qui porta le désordre dans le peu de raison que Jean avait conservé.

Gorisande se leva et prenant le bras d'une [autre dame debout à quelques pas d'elle, elle alla rejoindre la comtesse.

— Allons, monsieur, dit Mergey, il

est bon certainement d'être amoureux, et avant mon mariage, je n'y manquai jamais-, cependant il ne faut pas ne penser qu'à cette seule distraction, car plusieurs en ont perdu l'esprit.

Jean répondit avec un sérieux qui annonçait une âme très émue :

— Je vous jure, monsieur de Mergey, que je ne suis pas amoureux du tout, ayant logé mon cœur en d'autres quartiers; mais je ne puis nier que madame de Peyrecave ne soit la plus spirituelle, la plus étonnante , la plus merveilleuse femme que j'ai vue, a l'exception çl' une seule!

— Celle seule Ta me fait bien l'effet, répartit Mergey, de perdre de son terrain, et je ne lui donne pas deux jours

pour n'avoir plus un pouce de propriétés dans votre cœur; allons jouer.

— C'est en quoi vous vous trompez très fort, s'écria le jeune homme, qu'un pareil doute mit immédiatement en colère. Jamais je n'aimerai madame Gorisande, et si j'y songeais jamais, je veux bien que tous les plus beaux diables viennent par charretées a Beaumont pour me tordre le cou! - "

— Allons, allons, calmez-vous, monsieur, et asseyez-vous Ta ; le lansquenet, vous allez le voir, n'est pas une plus mauvaise chose que la conversation d'une dame. Voila des cartes, et faites attention, car nous jouons gros jeu.

Jean tira de sa poche la bourse que

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lui avait donnée Braatôme et commença une partie.

II donnait et prenait les cartes machinalement; sa tête était ailleurs. Dans cette âme méridionale, il y avait une véritable bourrasque où tous les sentiments tourbillonnaient sous le souffle impétueux d'un sentiment que le jeune homme s'acharnait a ne pas reconnaître.

Il se persuadait à lui-même que ce qu'il éprouvait n'avait jamais été senti ; c'est le propre des jeunes êtres, que de donner ses découvertes pour toutes neuves et d'imaginer que le monde est né avec eux.

Il se confirmait à lui-même tous les serments qu'il avait faits à Magdelaiiie et

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n'en cherchait pas moins dans la salle les regards de Gorisande.

Dans une agitation extrême, il étouffait; les yeux de la ravisante veuve rencontraient souvent les siens et y jetaient des rayons brûlants; tout à la fois le plus heureux, le plus embarrassé, le plus ému et le plus constamment et inébranlablement fidèle de tous les amants de l'univers, et il ne savait plus où il en[était.

Et pendant ce temps, le jeu allait son train, et la fortune, par un incroyable caprice, s'occupa à le favoriser. Il savait à peine quelles cartes étaient dans sa main, il les jetait les unes après les autres sans les regarder ; mais quoi ! le hasard s'était assis a son côté et guidait son choix. Ce qu'il faisait était précisément

ce qu'il fallait faire; il n'était pas de si mauvaises cartes dont il ne tirât bon parti, et tandis qu'il suivait du coin de l'œil et de toute son âme les mouvements de Gorisande, il gagnait, gagnait toujours et mettait tout le monde a sec.

Bourbet et plusieurs autres avaient déjà quitté la place complètement dépouillés; Balard fut chassé a son tour et Mergey de même ; enfin le comte de La Rochefoucauld perdit trois cents pistoles. Le jeu finit et Jean mit dans ses poches quelque trois mille écus , dépouilles opimes des hérétiques.

!1 était chargé com?ne un marchand qui va faire ses emplettes et ne savait que faire de son or. On riait des plaisanteries qu'il faisait a ce sujet et on liait des parties pour le lendemain.

Toutes les dames trouvèrent ce jeune vainqueur fort a leur gré, et Gorisande lui témoigna, autant que les bienséances le permettaient, toute la bienveillance dont elle était animée pour lui.

De Gaspard Lescout, il n'en avait pas été dit un mot; de Pierre, pas davantage; Jean ne crut pas devoir parler des deux vieilles circonstances désagréables de sa connaissanceavec madame de Pejrecave, qui, de son côté, ne sembla nullement vouloir donner à l'entrelien une tournure lugubre.

Le jeu, les devis, avaient duré fort longtemps, ei on ne se sépara qu'après souper.

Jean rentra dans son logis avec ses trois compagnons et chargé de son trésor.

— Messieurs, dit-il, j'espère que vous ne m'en voulez pas de l'heureuse chance que j'ai eue aujourd'hui; ce que j'ai gagné , je le perdrai sans doute demain, et si ce n'est demain, ce sera après, car je me décide à vous donner revanche jusqu'à la dernière pistole.

Ainsi maintenons-nous en belle humeur.

— Je me suis senti tout de suite de l'inclination pour vous, ditBalard, et j'ai déclaré, dans le moment même où Bourbet vous prit, que vous aviez figure de galant homme. Je crois que j'étais bon prophète.

— Couchons-nous , dit Mergey , je tombe de sommeil, car j'ai poussé une reconnaissance à six lieues d'ici, pendant la nuit, et laTour-Miracle, qui n'a

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pas plus reposé que moi, semble déjà dormir debout.

— "Vous parlez d'or, mon cher ami , répondit Jean , et je vous souhaite le bonsoir.

-- Adieu, mon prisonnier, dit Bourbet en lui serrant la main.

— Bonne nuit, messieurs mes geôliers, répartit Jean, et il entra dans sa chambre avecle juste orgueil d'un homme qui, depuis qu'il était en caplivilé, avait gagné une fortune, conquis la faveur de toutes les dames, l'amitié de tous les hommes, et attiré l'attention de la plus belle personne qu'il eût encore vue.

Aussi Jean se mit-il sur son lit et étei-.

gnil-il sa lumière avec plus de satisfaction qu'un prisonnier ne le fait ordinairement.

JEAN A LE COEUR TROP SENSIBLE, ET IL 'S EM- BARQUE DANS UNE AFFAIRE DONT IL NE PRÉ- VOIT PAS LA FIN.

Jean n'était pas encore endormi , il commençait seulement a tomber dans ce doux état léthargique qui précède si heureusement le repos complet de l'âme et des sens, en le faisant savourer, qu'une pensée subite le réveilla.

— Si par hasard, se dit-il, j'allais être forcé de partir sans pouvoir reprendre mon écrin? Ou bien, si avant mon départ j'allais être toujours accompagné ou obsédé, que ferais-je? Mon écrin ne peut pas rester dans cette armoire. Il

faut que je le garde sur moi.

Il se releva tout doucement et alla chercher le tourment de ses journées.

— Je ne peux pas, se dit-il, le remettre dans mes bottes; à moins que d'êlre toute la journée comme un homme qui va monter achevai.... Si je le mettais dans le fond de mon chapeau ! On perd très aisément son chapeau dans une bagarre... C'est fort embarrassant!... Peste soit du seigneur de Brantôme ! Ma foi, je vais me le mettre au cou ; bien fin qui viendra ie chercher.

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Jean attacha le joyau à son cou et se recoucha. Et en y pensant, il s'applaudit fort du parti qu'il [avait su prendre, et il finit par s'endormir, l'âme complètement satisfaite, mais désirant bien être au l)OUi de ses aventures, et se voyant dans une agréable perspective, officier et mari de raademoiseilc Magdelaine. Le mieux pour lui, dans le moment présent, fût qu'il s'endormit. Il en avait grand besoin.

Sans doute, un amant moderne n'aurait pas osé s'abandonner à un pareil oubli de toutes choses délicates où se trouvait l'héritier de la Tour-Miracle; car enfin, de son aveu même a lui-même, il étaità deux doigts d'une infidélité; mais en ce temps la, on n'y regardait pas touta-fait d'aussi près j d'ailleurs encore une

40 LF PRTSONMFR ClIANCErjX.

Mi

fois; lia nature, l'exigeante nature a dos droits qu'on ne saurait longtemps méconnaître.

^'JeaDjfmalgré les agitations bien réelles de son âme, ne put se tenir de fermer les yeux , et ce qui est pire , il ne les r'ouvrit que le lendemain matin au grand jour, lorsque ses trois amis entrèrent dans sa chambre.

Ce furent d'abord, comme de raison enlre|des seigneurs aussi polis, de grands ccmpliments et de vives embrassades; puis on se demanda comment on passerait la journée. M. de Balard n'était point tout-a-fait libre ni M, de Mergey non plus : c'était leur tour de commander certains postes de la ville; mais pour le capitaine Bourbet , il avait franchise entière de s'occuper suivant son goût et

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il offrit à Jean , une partie de prince pour tuer le temps jusqu'au dîner.

Jean allait accepler quand le valet de Mergey vint l'avertir qu'une personne était à la porte de la maison et demandait a lui parler en secret.

— Allez, la Tour-Miracle, dit Balard, c'est bien certainement quelque bonne fortune qui vous arrive et il ne faut pas la laisser échapper par une néglijjçence.

Au fond de son âme, Jean admit près* que la supposition flatteuse de son ami ; il s'empressa de descendre dans la rue où il trouva un petit laquais k livrée bleu de ciel qui lui dit après l'avoir salué humblement :

— Monsieur, quelqu'un dont la con-

Oance en vous est très grande, désirerait Yous entretenir sur une affaire bien importante et vous demande une entrevue sur-le-champ.

— Mon petit ami, répondit Jean , je suis tout-à-fait aux ordres de la personne qui t'envoie , bien que je ne me doute pas qui elle peut être; dis-lui que je vais l'attendre.

"- Non pas, monsieur, répartit le petit laquais; il faut au contraire venir la chercher, et si vous voulez bien me suivre, je vous mènerai la où elle vous attend.

— Tu sais, sans doute, objecta Jean, que je suis prisonnier sur parole ; je ne puis sortir de la ville , ainsi dis-moi tout d'abord si la démarehe que iu me pro-

poses peut se concilier avec mon serment.

— Soyez en certain , répliquq le laquais, vous pouvez me suivre en toute sûreté de conscience.

Sur un signe de Jean, le messager se mit en marche devant lui.

Il lui fît quitter la principale rue et traverser deux ou trois ruelles assez obscures, bordées de maisons très maussados d'aspects } enûn il s'arrêta devant un iogis plus apparent, ouvrît la porte et i[itroduisant le cavalier, il le laissa seul, n^aîlre du terrain et libre de chercher sa route.

C'est ce que celui ci fit sans tarder et comme la deinciire u'Ql,aitp^j^ gr^mj/:;,

il n'eût aucune peine à arriver a une chambre médiocrement meublée et parée où il trouva la belle Gorisande qui se promenait de long en large dans l'appartemeni en l'attendant.

Il fut un peu surpris de cette rencontre, mais encore plus charmé , et après avoir salué celle dont la pensée commençait à l'occuper beaucoup, il commença la conversation qu'elle ne paraissait pas vouloir entamer elle-même.

— Madame, lui dit-il, je suppose que c'est votre ordre qui m'amène ici ; et je vous remercie du fond du cœur si vous avez à requérir de moi une marque de dévoûment.

— Mon Dieu, répondit Gorisande en riant, ce que j'ai à vous dire est assez

difficile a expriaier, et bien d'autres femmes à ma place n'auraient pas commencé une telle entreprise. Mais je suis toute sincère, et je ne voudrais pas que vous me puissiez accuser d'un manque de franchise avec vous. Est-ce que vous me trouvez coquette?

Jean fut très profondément étonné de la brusquerie de cette question. 11 s'entendait mieux à manier un cheval ou une épée, qu'à démêler les sentiments humains et surtout féminins , de sorte qu'il se troubla un peu et répondit en baissant la tète :

— Madame , si la coquetterie est un défaut, je vous jure que vous n'en èles pas atteinte, car je ne vois en vous que des perfections.

Gorisande fit de la main un petit geste plein de lutinerie.

— GesontcomplimentsquelouscesmotS' là, monsieur de la Tour-Miracle, et je voudrais \'ous entendre nie parler comme un homme tout simple. Puisque vous n'avez pas d'envie d'être tel que je vous souhaite , je vous dirai tout de suite que je suis coquette et que j'en suis très contente. Il est des femmes qui me blâment 5 je les laisse dire , et ma réputation est plus solide et plus brillante de pureté que la leur 5 mais je ne le cache pas , j'aime à dominer, et les serviteurs que me font ma beauté et mes araces, ma courtoisie, les retient el les empêche de se fâcher de ma sévérité. De ces serviteur^-là j'en ai beaucoup , eî, si vojs êtes franc , vous conviendrez que vous êtes du nombre.

— Puisque vous savez si bien les choses , madame , répondit Jean , il ne me servirait de rien de dissimuler; je conviens donc que je suis touché d'affection pour vous autant que le permettent des engagements que j'ai d'ailleurs avec une personne que je compte aimer et honorer jusqu'à la mort.

Jean, on le voit, se déballait contre la puissance des beaux yeux noirs de Gorisande qui le couvraient en co moment de mille feux.

Madame de Peyrecave se renversa en riant dans un fauteuil.

— Vous êtes plus amoureux de moi que vous ne diies , s'écria-t-elle en balançant genlimentla tête, et je plains fort la belle personne que votre cœur voiag^a ponfr

suivie jusqu'à présent, car il lui va falloir chercher un autre ami. Jean , écoutezmoi bien , car je vais êlre sérieuse comme le sujet qu'il me faut traiter.

Vous vous souvenez dans quelle situation je vous ai vu pour la première fois? Que mon frère Pierre ait raison ou qu'il ait tort, vous n'en avez pas moins vu mourir, et mourir misérablement , mon pauvre Gaspard , le meilleur , le plus saint des hommes, celui qui avait pris soin de mon enfance après que j'eus perdu ma mère, et que j'aimais!... ohl vous ne saurez jamais ce que c'est que d'aimer

ainsi

Deux belles larmes pures comme deux perles descendirent a ces mots sur les joues charmantes de Corisande qui, croisant ses deux mains sur ses genoux et le«

Li: rUISONMEIl CIlANCiax. iî)

vanl les 3 eux au ciel , élail belle de la plus angélique beauté.

Jean en eut un éblouissement , un atlendrissement, un enivrement; il lui sembla que la mort de Gaspard Lescout était le plus grand malheur qui ait jamais pu affliger l'univers, et il se mit k pleurer aussi.

— Vous êtes bon, lui dit Corisande en lui pressant Ima ain, et je ne me repens pas d'avoir cru tout d'abord a votre innocence. J'ai fait ce qui dépendait de moi pour calmer Pierre ; mais si vous connaissiez cet esprit intraitable; si vous saviez combien, différent de mon cher Gaspard, il m'a rendue malheureuse , vous me plaindriez, malgré la joie que je ne cesse d'affecter.

— Je ne le crois pas aimable, balbutia Jean.

— Enfin , continua Gorisande , je ne me défends pas d'avoir ressenti pour vous, dès le premier moment, un attrait qui ressemble à ma frateroelie tendresse pour celui qui n'est plus, et je n'ai jamais douté dès-lors de vous revoir et de vous faire éprouver à votre tour quelque sympathie. Jean, entre nous, î'amour est de trop, bien que je sois libre maintenant par la mort de M. de Peyrecave de donner ma main a qui m'agréera; je ne soo^e point a me marier, et il faudrait pour changer ma résolution , bien des choses qu'il est inutile de dire. Seulement , je voudrais être sûre de votre attachement.

— S'il peut vous servir, madame, répondit Jean aussitôt, soyez confiante en lui et en moi qui , à défaut de cette res-

LE PRISONNIER CHANCEUX. Si

pectueuse tendresse dont je suis animé, trouverais toujours du cœur pour vous.

De quoi s'agit-ii?

— De me rendre un assez grand service. Vous y sentez-vous porter ?

— L'envie ne me manque point , madame, mais je suis prisonnier.

— Que cela ne vous inquiète pas. Si l'on vous rsndaitvotre parole et la liberté, seriez-vous disposé a suivre les instructions que je pourrais vous donner.

— Un moment, madame, répondit Jean.

Je suis sans doute votre serviteur, mais s'il s'agit ici , non pas de vous^ mais de l'intérêt de votre cause protestante, c'est me trop demander, car enûn je suis i)on catholique.

Gorisande se leva de son fauteuil et vint s'appuyer sur le bras de Jean.

~ Promenons-nous dans la chambre, dit-elle en lui serrant légèrement la main.

Le gentilhomiriC sentit son émotion redoubler en marcnant côte a côte avec la syrène, et attendit en silence ce qu'elle allait lui dire.

— Vous avez de l'esprit, monsieur, reprit-elle d'un ton insinuant, et vous êtes d'une bonne et même grande naissance.

Il ne se peut donc pas faire que vous n'ayez quelque ambition. Répondez-moi) êles-vous ambitieux?

— Certainement, madame, et je ne crois pas qu'il existe un seui Gascon dés-

LE PKItiONNrER CHANCEUX. 5o

héritées de pensées dignes de son pays, c'est à dire plus grandes que ce qu'il est lui-même.

— N'en plaisantez pas , c'est une belle vertu. Puisque vous êtes ambitieux, je comprends que inon amitié seulo ne pourrait voussiilïire, et qu'il fant y jouter quelque chose de plus positif. Que diriez-vous donc si l'on vous offrait dix mille écus et une compagnie d'hommes d'armes , avec promesse de faire mieux pour vous k l'avenir?

— Je répondrais que l'eau me vient à la bouche de si belles propositions, et qu'il faudra que le moyen de les accepter soit iiien difficile pour que je n'y puisse atteindre.

-^ Difficile ? Pas le moins du monde,

f>4 LE PfilSONKŒR <itlAï«CBUX»

11 n'est qaesUoQ ici que de reconnaître ce soir, chez M. le comte, un gentilbo)«me qui vous sera présenté pour votre frère. Demain on vous rendra votre parole, et vous conduirez M. Théodore de la Tour- Miracle au camp du duc de Guise. Voila tout.

— .Te ne conçois pas, reprit Jean, pourquoi tant de façons et de promesses. Il doit y avoir là aessouj, pardonnez-moi, madame , quelque chose que vous ne voulez pas dire.

— Gonime il devine juste! s'écria Corisande en s'a ppuya ut plus fô^l suri»' bràfs de Jean, et en effleurant dé s^ beaux cheveux bouclés ie coudu jeune hfVin:iïë. Nevousai-je pas dit que c'était uhe affaire de grande conséquence? Apprenez donc que ce gentilhomme se nomme Poilrot de

Mérô. Il e^{ charir^ par M. l'afrîiî'al d'une n^^^ociâtloiî auprès dé M.dë Giiise; M; de Guise ne veut pas avoir lair, vis-:î-vls desGouriraius^de traiter àvëc iiss hui^^tibnots au luoufeht (JÙ il est prcàquo sût* àé preudrp la /ille ([u'il assié^^e, et il faut que M. de idéré passe pOui* catiitïli'((tie jusqu'à nouvel ordre GorurMe i'aiî.iire tient foft à cœur à M. le cobte surtout, et qu'il est certain d'une heureuSè 'c6ticlusion si >1. de Méré peut parler à M. de Guise ) il ne regarde pas à une riche récompense pour vous, qui lui donnerez le mojen de conclure la paix.

— iVIais je ue suis pas connu de M. de Guise, et les gentilslioinmes qiii l'entourent pourront me prendre aussi bien pour un proleslant déguisé ou pour un personnage suspect que votre Vl. de Mér ■

— Vous VOUS trompez, M. de Montluc a écrit a la cour et a raconté votre bel exploit et celui de votre père contre nousj il y avait une négociation commencée avec M. le comte pour vous échanger. Gomme on vous avait perdu , l'affaire en était resiée là.

— Tout cela ne me paraît pas très clair, excusez-moi , je vous en supplie ; mais néanmoins je consens à tout ce que vous voulez. Je mènerai M. de Méré au camp ; il passera pour mon frère, et vous serez satisfaite : je ne veux pas d'autre récompense. Seulement, promettez-moi que je vous reverrai encore avant mon départ.

— Oui, vous me reverrez ce soir, et de ce moment je vous accepte pour mon

chevalier et vous donne mes couleurs que vous porterez pour l'amour de moi.

Elle détacha un ruban couleur de feu qui était k son cou, et le jeta en folâtrant aux mains du jeune homme.

Jean baisa ce ruban avec ardeur et l'enferma dans son pourpoint. Alors Gorisande lui dit adieu d'un geste et lui ouvrit la porte, sans quoi il ne l'eût jamais ouverte, tant il s'arrêtait à lui baiser les mains ; puis il partit.

— Jamais, j'en jure, se dit-il dans la rue, on ne vit un homme plus favorisé du ciel et des saints. Tout m'arrive à point, tout me sert, rien ne me nuit, et les catastrophes où d'ordinaire les hommes les mieux chanceux se brisent le cou

qp LE PRISÛN.^IER CHANCEUX.

me scrveiil de marchepied et m'élèvent aux nues' ta seyle ciFcoriiStaïK'e qui m'ein barrasse , c'est nson amour pour Masrdelaine, car je n'v peux rien fiiro; celte madatîie Gorisande est ravissante , et elie ni'eniève l'àme et le cœur,

Jean avait raison ; Corisande l'a^ilf»it singulièrement, et bien que lorscp'il n'étai^ pas devant eile , il fît les réflexjons les pl^s sensées et les plus (ligpes, <?'^lo^i{^, contre ^e c^angey <^^ se h\^^^J: fU^v à un sentiment si vif, i] n'y po.uyait uifiis. Le ruban couleur de feu qui fut placé sur sa poitrine le brûlait; sans le voir, il l'avnit devant les 3'eux, et avant d'être rendu à son logis, il r'avait plus de vitigt fois serré sur son cœur, tout en marchant.

— Vous vous Aies bien tait aiteudre,

LE PRISONXIER CniVNCEL'X. 59

lui (lil Mer^cy, et les dames qui avaienl.' pris (le vous liier une si bonne opinion, vont vous faire la guerre aujourd'hui , ou il vous faudra donner de bortncs ex-' cuses .

^ Il en Iroitvera, s m- doute, dit a son tour l)OL'rbet, car noire prisonnier ^»sl une langue dorée de Gascogne qui peut assez bien se tirçr d'affaire ; je le sais mieux que personne.

En arrivant chez madame de Roussy, la première personne qui vint au-devant de 'Jean' fui W. le coaite lui-mêihe. G^ seigneur 'pHtpaf ta main sou prisonnier et le conduisit dans l'embrasure d*une fenêlre.

.[y— iV^ifif^i, monsieur, difc.le chef proies^ tunl , du servioo îjîgimiQqjVie vous nou\i

rendez , ou plutôt que vous rendez a la France. Je ne doute pas que vous ne puissiez vous vanter un jo'j" ""avoir ramené la paix dans ce beau royaume.

— J'en serai très heureux, monsieur, répondit Jean. Et quand partirai -je?

Quand obtîendrai-je ma !il)ert<é ?

— Aussitôt qu'il vous conviendra , répartit M. le comte. Mais pas avant quelques jours ; vous en saurez la raison.

— Va pour quelques jours , répartit Jean. N'y a-til à faire pour votre service que ce qui m'a été demandé.

— Oui, monsieur, pas davantage ; seulement , j'insisterai encore auprès de vous pour vous remontrer combien il est

indispensable que M. de Méré passe pour votre frère ; la nécessité en est si grande que, devant M. do Guise qui sait parfaitement à quoi s'en tenir, vous devez garder le secret et ne faire semblant de rien* Soyez sûr que celte extrême discrétion, si rare a votre âge , vous fera le plus grand honneur et vous donnera une réputation très profitable à votre avenir.

Il faut maintenant que je vous présente à M. de Méré. Suivez -moi , je vous prie.

En disant ces mots , M. le comte prit Jean par la main et lui fit traverser plusieurs salles. A l'entrée d'une dernière chambre, un personnage vêtu de noir se présenta devant les deux arrivants.

Eh bien , monsieur le médecin , dit

G"2 LE PRISQIVNIER CHANCEUX.

La Rocbefouc^iuld, votre uialado va vous quitter bieiilôU

^Bientôt, monseigneur? tant mieux pour monsieur de Méré ; il pourra , sans courir risque de la vie, se mettre en chemin avant trois jours.

-r- Allons , tout va bien , dit monsieur le cointe.

Et il ajouta entre ses dents en levant la portière :

- Mais ii'eûl mieux alu , au goût de M. de la Tour. Miracle , pouvoir partir demain matin. Maudit fanatique, où vaS'tu donc chercher des estocades inutiles î

La chamt^re éîait obscure , le !it enliQuré «le rideaux ^ cependant \'^ lumière

LE PRISONiMER CHANCEUX. 65

pénélrait assoz pour que sur la couche voilée d'ombre, au milieu des oreillers et des draps chilîomiés, .lean reeonnût avec une profonde surprise la flo^ure iiâve, les jeux étincelants el la barbf^ noire du charbonnier qu'il crojait ferniemenl avoir expédié vers l'autre uionde.

JEAN DEVINT TOUT A LA FOIS HOMME TRES HEUREUX EN AMOUR ET GRAND SEIGNEUR.

'jLAi:

Kll

M. de Mérc ne Tiil pas aussi bien servi par S;) mémoire. 1! regarda Jean- avec un î.ir d'indifférence profonde et ne serabla pas luéîp.e se demander s'il l'avait jamaiî^ vu Il est vrai que l'élégant

gentilhoiiiuie qui lui était présenté en ce moment, différait beaucoup du fugitif entrevu dans la forêt. Il eût été difficile de reconnaître l'un dans l'autre. M. de Méré se souleva sur le coude et salua Jean.

J'espère , dit nionsieur le comte DUS fer frère cadet?

(jue vous ferez bon ii.énage avec votre

— Je n'en doute pas ^ monsieur, ré pondit Méré d'une voix brève. Je pense , du reste, que monsieur de la Tour-Miracle n'aura que quelques jours à m'at^ tendre, et une fois arrivé à Orléans, je lui donne l'assurance que je ne l'incommoderai point longtemps.

Ces paroles furent dites d'un air sinistre et avec un sourire ambigu qui ne

LE Piiiso?<:fu:i\ CHAXCEL'X. 69

plût point à Jean. II sjcontenli de renouveler d'une manière générale ses offres de service , et Icomme la conversation lann^uissait, que La Rochefoucauld prenait visiblement peu de plaisir à se trouver en présence du blessé, les visiteurs ne tardèrent pas à lui dire adieu et a quitter sa chambre.

— Eh bien! dit La Uochefoucauhl en sortant, que dites-vous de ce compagnon de route?

—Avec votre permission, monsieur, répHijua Jean, il a quelque chose dans le visage et dans la parole qui ne me revient point tout-à-fait, et si j'avais le dioix , j'aimerais mieux faire ^passer toute autre personne pour être de ma

fa«iilfèv.

lï. 5

^0 LE PRTSONNIEft CHANCEUX*

- -—- Je comprends a merveille, répondit La liochefoucauld , et je suis un peu de votre avis ; M. de Méré n'a pas une iigure avenante au premier abord et j'ai fort bien remarqué de quel air. surpris vous l'avez considéré en entrant. Mais sojez sûr que. cette première impression [finit toujours par s'effacer. M. de Méré est un gentilhomme, plein de bravoure et de Vertus, en même temps que de mérite.

S'il ne vous égayé pas pendant la route par ces bons contes que savent faire les couriisans , il vous édifiera par des discours remplis de sagesse, ce qui vaut tout autant.

Jean fit la grimace , il né se souciait pas beaucoup d'être édifie en général et dans la circonstance actuelle; il savait trop quel homme était M. de Méré pour

LE PRISONMER CHANCEUX* "H

se proinelllre un grand plaisir de sa compagnie.

Heureusement qu'il avait pris tout d'abord , à cet égard , un parti décidé et que l'avenir ne l'inquiétait pas. La manière dout monsieur le comte parlait de consulter son frère , l'étonnait du reste un peu. Ou ce seigneur voulait tromper, ou bien il était très peu au fait du caractère del'bomme qu'il accablait de tant de louanges. Dans le premier cas, paraître s'apercevoir de ^la ruse pouvait être dangereux et conduire tout au moins à faire reprendre cette liberté si çondilionnellement rendue ; dans le second cas, Jean aurait eu a raconter ce q^u'il savait de l'existence peu honorable du sectaire, et dans l'opportunité de cette conûdence il y avait beaucoup de

doute.

il} i,f

Jean trouva prudent de s'abstenir, de garder pour lui ses craintes et ses soupçons , et d'agir comme il l'avait résolu.

Si Corisande et le comte veulent m'en* gager dans une mauvaise affaire, se ditil en riant intérieurement, ils seront bien déçus.

Jean continua la conversation en badinant avec M. de La Rochefoucauld sur la physionomie lugubre de plusieurs des nouveaux religionnaires.

— Vous autres catholiques, répondait le comte gaîment, vous êtes tous des muguets si pimpans que vous méprisez tout ce qui ne porte pas de velours et n'a pas la langue dorée et aiguisée. Puisque vous êtes faits ainsi , messieurs de Rome , il faut vous prendre lelsi e* c'est pourqtioi«

LE PRISONNIER GRANCEUX. 75

en attendant que mon cher prisonnier ait retrouvé les grands et beaux causeurs de la cour , je le laisse libre d'allef rejoindre les dames ; ce lui sera, j'espère, une manière de consolation.

On était arrivé dans la grande salle, et le bruit d'une foule de conversations particulières, a deux, a trois, qui partait de tous les groupes formés ça et là dans Tappartement , prouvait que les gentilshommes huguenots, quoi qu'en pût dire le comte, n'étaient pas de moins joyeuse humeur que leurs adversaires catholiques.

Traverser la foule et venir saluer Corisande aperçue de bien loin, fut, comme on pense, l'affaire d'un instant ; car pour se défier de sa belle, Jean ne lui en était pas moins dévoué.

74 LE PRISO.NMER CHANCEUX.

Corisande s'empressa de donner part dans la'conversation à son séide rosé, et ne s'attacha pas moins à lui plaire qu'elle l'avait fait jusque-la.

A défaut de l'intimité qui ne pouvait paraître dans un salon où tant de personnes arrêtaient au vol ce qui se disait et même ce qui ne se disait pas, plus d'un regard , plus d'une œillade habilement nîcnagée, alla comme d'ordinaire porter la flamme dans le cœur de Jean.

Ce qu'il éprouvait, ce n'était plus cette passion un peu spéculative que la beauté calme de Magdelaine avait fait naître en lui j cette vénération qu'il n'avait jamais cessé d'éprouver pour les nobles vertus de mademoiselle de Gastiilac, c'était une sorte de fièvre maîtresse de son âme et a laquelle il no pouvait faire résistance.

lE PRISONNIER CHANCEUX, lo

La réflexion n'avait point de part a ce nouvel amour; le cœur de Jean n'était pas touché, érau, attendri, élevé versJf^s hauteurs d'ua sentiment céleste; non.p c'était un enivrement où rien ne parlait plus, ne vivait plus en lui que la rudp passion et cet instinct aveugle si redouté par les sages anciens, et qui leur avait fait, dans leur désespoir, proférer de si énormes blasphèmes contre lès fërii^es dont la beauté ou les lîianégc^s' 'p6H~ valent faire naître une si dangereuse folie. ^

^Jcan ne se flattait d'ailleurs pas rniVî diocrement ;Gorisande l'aimait, croj^iî'' il, et tandis qu'à son compte Magdelainé ne l'avait jamais accueilli qu'avec une raillerie bienveillante, il lisait dans les yeux do la belle veiiVe une tendreJe ,

76 LE PRISONPaER CHANCEUX*

oui une tendresse pareille à la sienne. Ce double feu le consumait.

Comment douter de son bonheur, lorsqu'une beauté merveilleuse ne semblait vouloir plaire qu'à lui, et au milieu des hommages de tant de gens empressés a la servir, n'acceptait visiblement que ses vœux?

Après l'entrevue de la matinée surtout, et tout ce qui s'y était dit et aussi ce qu'on y avait laissé deviner, Jean n'avait plus qu'une pensée , cl il en frémissait, c'était en voyant combien son cœur avait changé, c'était de devenir un jour, bientôt, le prétendu avoué de Corisande.

Sa préoccupation donna du plaisir a tout le monde. La comte!?se lui en ût

LE ï»WSONNIER CHANCEUX. 77

gaiement la guerre , et Bourbet déclara que le malheureux jeune homme avait besoin d*êlre distrait. Il le prit par le bras et l'entraîna vers les tables de jeu.

— Ne vous faites pas prier , dit Gorisande,Vousn*êtes peut-être pas mal avec la fortune aujourd'hui; il faut épuiser ses faveurs.

Jean obéit, et joua. Il joua comme la veille avec la même distraction , avec le même bonheur; il vit, comme la veille, les pièces d'or s'amonceler devant lui.

C'est que, comme la veille , le hasard était seul maître de ses cartes.

La partie achevée , il 's'approcha de Corisande.

— Madame , lui dit-il , me voila fort

t8 LE PRISONNIER CIIANCEUîft*

HcheV j'aî'îà^ trétentiôAW i!ie 'ièr^VSe mon trésor pour exprimer autant que possible a mes gardiens ma reconnaissance de la douce prison qu'ils m'ont donnée. Je voudrais vous demander conseil k ce sujet.

-r- Voilh , sans doute, un galant pri* sonnier, répondit Gorisandeen se tournant vers madame de Roussy. Ne pensez vous pas , madame , qud d'aussi beaux sentiments méritent d'être encouragés?

' ^— Sans doute, repondit la comtesse, aussi le faut-il faire. J'approuve pour moi la résolution de 'monsieur de la Tour-Miracle. Et , ajouta-t-elle en se tournant vers lui, dcquelle façon comptez-vous vous y prendre pour nous montrer votre grandeur d'âme?

— Grandeur croire,' répondit Jean, le

mot est bien effrayant, et, en vente, je ne saurais jamais comment faire pour atteindre a tout ce qu'il comaiande ; mais si vous voulez parler seulement du désir de vous montrer combien je suis, mesdames, votre grand serviteur, j e pourrai davantage vous répondre.

—Ne disputons passur les mots, s'écria Corisande, et dites vite. " '^ ^*^'^'

j r-Eh mon Dieu, madame, il ne s'agit pas ici d'un grand mysîère; j^ veux seulement vous inviter , ainsi que toutes les personnes de condition qui sont dans la ville , a un bal que je donnerai sur la grande place après -demain. Je choisis la grande place parce que c'est la prison qu'on m'a donnée , et que je n'ai point de logis dans cette ville qui puisse mieux convenir' Ht n^'ii p^cîV héiàiri i\ûif de vo*

00 tE PRISONIOEB CHANCEUX*

tre agrément pour commencer mes préparatifs.

— il vous est donné et avec bien des .mercis , répondit en riant la comtesse ; ma belle Corisande et moi nous ferons les honneurs de la fêle si vous le voulez bien. De moi , vous ne vous en souciez guère, je pense; mais de ma compagne, c'est différent.

Le bruit du projet de Jean se répandit bien vite par toute la salle , et chacun vint le féliciter. Tous ceux dont il avait gagné l'argent furent à demi consolés de leur perte, et M. de La Rochefoucauld le complimenta en plaisantant sur la manière dont il agissait envers une ville où on lui commandait.

— Si j'avais prévu tout ceci , dit ce

iE PIUSO?0îI£R CHANCEUX. 81

seigneur, j'aurais lorl remercié le capi» laine Bourbet de son captif, et mes portes seraient demeurées bien closes, pour ne pas laisser s'introduire dans la place un prisonnier qui nous gagne notre argent et le cœur de nos dames. Allons , monsieur delà Tour-Mi racle, puisque le Sort en est jeté, ne vous gênez plus, donnez-nous le bal aussi beau que possible, et hâtez-vous, car je ne sais si la guerre qui ravage toutes les provinces de France nous laissera libres de danser longtemps encore.

— Ah ! monsieur, dit Jean, on ne doit jamais être si bien entrain de se battre que lorsqu'on vient de prendre du plaisir.

La soirée finit j Jean s'éloigna avec ses amis, et apprit en entrant dans la maison

que quelqu'un l'attendait en se promenant dans la cour.

— C'est, dit le valet qui donnait cette nouvelle, une espèce de soldat qui insistait i)eaucoup pour entrer dans votre chambre 5 mais il a une fignre si peu lion: nêle que je n'ai pas voulu l'introduire au logis sans votre permission.

— Ma foi , tu raisonnes fort juste, dit Baiard qui était déjà entré dans le logis, voilà la-bas un drôle à qui je ne confierais pas un petit écu.

ji<t*r- Messieurs, dit Jean, ne plaisantons pas, c'est mon valet favori.

En effet , c'était Barbillon qui se leva de dessus un tonneau vide sur lequel il était assis, et qui accourut se jeter aux pieds de Jean. î9>'^ ^^''n^i^ ^^ tôimB

ij i-^ C'est moi , mon bon maître, dit cet excellent serviteur. Je sais bien que vous avez quelques reproches à me f^ire, mais que voulez-vous? il faut bien que jeunesse se passe, et, bien que j'aie quarante ans au moins, d'après le calcul de feue

•lui/:'; <■■':■'::■ ' .

ma mère , ma jeunesse se passe encore.

Mais, je ne vous en suis pas moins attaché.

— Tu mériterais d'être livré au prévôt de la ville, archi-co4uin !

' ' — Sans doute, sans doulc , monsieur; mais vous n'auriez pas le cœur de me remettre, moi bon calholique s'il en fût, à une justice hugccnotte. Ce serait contraire a toute religion.

— Que viens-tu me demander? s'écria

84 LE PMSOÎÏNIER CHANCEUX.

Jean. Sans doute, tu ne t'attends pas a ce que je le reprenne à mon service?

— Si fait, monsieur, si fait. Je ne puis pas vivre sans vous. Voila deux grands jours que je vous cherche, et je crois qu'il n'est pas beaucoup de valets capables d'en faire autant pour leurs maîtres.

— Quel est donc ce gaillard là? dit Mergej.

— C'est un homme, répondit Jean, qui n'a qu'une idée fixe au monde, c'est de me voler.

— Et vous le gardez?

— Oui, parce qu'il est brave comme un César , et qu'il m'a sauvé la vie une Tais*.

LE PRISONMER CHANCEUX. 85

— Deux fois , monsieur , interrompit Barbillon avec un certain sentiment d'orgueil , et je me flatte que cela peut faire excuser quelques élourderies.

-Voyons, lui répondit Jean, jeté garderai a mon service, mais a une condition, c'est que je te trouverai intelligent et adroit aulaiil que tu es voleur.

Barbillon prit un air important.

— N'en doutez pas, monsieur.

-j; ^-Alor-;, viens dans ma chambre, et je vais te donner plusieurs corij missions,

Jean mit son valet au fait de son dessein de donner un bal , et lui demanda

s'il se sentait capable de diriger les trait. G

S6 LE PP.ÎSOXMER CHÀXCÈUX|

vaux nécessaires pour les constructions indispensables en pareil cas.

=— Monsieur, réponditBarbillon, parmi les métiers que j'ai faits, je me suis vu menuisier, puis charpentier; je vous promets donc que tout sera conduit pour le mieux. Quant à la décoration de votre bal, je vous avoue que je m'y entends mieux que personne, car j'ai été au service d'un peintre italien qui a beaucoup travaillé pour les ballets de la cour.

Maintenant, de ce qui est des rafraîchissements, pâtés, pâtisseries, bonbons, friandises de tous genres , et les liqueurs et les sorbets, et les giaces, je m'en charge sans hésiter , car j'ai passé trois ans a Venise, et je m'étais fait une grande réputation dans cette ville par mes talents en ce sfenre-

' ~- Avec tant de ressources dans ta télé et dans tes doigts, lui dit Jean, comment se fait-il que je t'aie trouvé traînant là hallebarde?

— Que \^oulei-vous, ttiôiî^îètlr, Répondit Barbillon en levant les yeux au cieï avec mélancolie, des malheurs!

—Dis plutôt des crimes de toute espèce, malheureux ! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; tiens tes promesses, et tu seras content de moi.

En prononçant ces paroles, Jean congédia Barbillon, sans plus se soucier de ce qu'il deviendrait, bien convaincu que cet incomparable vaurien trouverait quelque façon de passer la nuit à couvert ; et lorsqu'il se vit seul, il se mit à sa table : il voulait simplifier un pea la

^8 LE PRISO>'MER CHANCE l'X,

position embrouillée dans laquelle il se trouvait entre les deux femmes auxquelles il avait juré un éternel amour.

Il pensa que rien n'était plus propre à le lirer d'intrigue que de prendre les choses franchement et de les dire de même. Pour arriver au résultat si désiré, il résolut d'écrire deux lettres, l'une à Magdelaine, l'autre à Gorisande.

Ainsi donc il prit une plume et de l'encre, arrangea son papier devant lui, imbiba sa plume de la liqueur noire qui a fait et défait tant de choses en ce monde, sans parler des amours, et resta un bon gros quart-d'heure avant d'avoir trouvé une phrase qui lui convînt pour commencer sa lettre a Magdelaine.

C'était la première phrase, pensait-il ,

IjE PRISONINIEK CHANCEUX. 89

qui était seule difficile à trouver; la seconde viendrait d'elle-même.

La première phrase finit par arriver; la seconde point; il fallut prendre beaucoup de mal pour l'avoir, et la troisième et les suivantes ne se montrèrent pas moins rétives.

Enfin, quand la lettre fut terminée, Jean la relut et la trouva si mal conçue, si mal pensée, si mal écrite , qu'il la déchira et en recommença une autre.

Ce ne fut pas la dernière , mais de guerre lasse, il en laissa subsister une qu^ n'était pas , tant s'en faut -, un modèle d'éloquence ni de logique, mais qui disait à peu près ce qu'il voulait dire, du

oins il s'en flatta.

90 ! LE PRISONMER CHANCElxl

« Mademoiselle,

» Je suis le plus malheureux de tous les hommes. Je vous supplie de ue pas croire que je puisse jamais manquer d'avoir pour vous les sentiments de cette passion que je n'ai jamais cessé et ne cesserai jamais, vous dis-je , de nourrir dans mon âme, pour celle qui la première a fait battre ce cœur qui vous est consacré. Mais, par une fatalité que je déplore amèrement, je me sens emporté vers une autre rive, et, bien que je sache combien j'ai tort, il ne m'est pas possible ^e résister au courant qui m'entraîne, et cependant croyez bien que je ne suis pas parjure. Je fais les vœux les plus ardents pour me trouver un jour auprès de vous et voui expliquer clairemeot des

LE PRISOMMER CHANCEUX» 91

sentiments qui peut-être vous paraîtront coupables, mais qui seront toujours pour vous les mêmes , c'est-à-dire que bien qu'une nouvelle situation puisse me faire mal juger par vous , je n'en serai pas moins toujours votre très respectueux et passionné serviteur.

«Jean de la ïour-Miraçle. '>

Notre héros ne put rien trouver de mieux dans sa tête, et il envia oien la facilité à composer de telles lettres que possédaient les illustres courtisans dont il entendait depuis deux jours raconter les merveilleuses écritures chez madame de Roussy.

La lettre de Gorisande ne fut pas si difficile, elle fut écrite de guitr.

9â /^E PRISOXMER CHAÎÎCEUX.

tt Je VOUS aiiiie , madame , avec une ardeur que je ne puis dire ; dans quelques jours je vais ûi'éloiiçner de vous. Dites- 1. oi quelques mots qui me puissent consoler; donnez-moi quelque gage que je ne me suis point trori)pé en vous consacrant ma vie. Ah ! Corisande , rien ne pourra m'empècher de revenir bientôt à vos pieds, "a vos pieJs où je veux, m'enchaîner pour toujours ! et c'est pour vous en donner l'assurance que j'ose vous écrire.

» Dans mon absence, n'oubliez pas le trop fortuné

» Jean de la Tou^-Miracle.

Moins mécontent de cette pièce d'éloquence, et éprouvant le besoin de faire

participer quelqu'un à la pétulance de sa passion , Jean alla réveiller Mergey qu'il trouvait plus sentimental que les autres; et il aurait passé la meilleure partie de la nuit à commenter sa lettre avec ce gentilhomnie , si celui-ci, '^n'en pouvant plus de sommeil, n'avait pas fini par le prendre dans ses bras, — car Mergey était un vrai colosse, — et le reporter sur son lit, où Jean se tint tranquille enfin.

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ifl'i aj

u'i- iAriî*tiî{

LES AFFAIRES DE JEAN RECOMMENCENT A S EM- BROUILLER; POUR BARBILLON, IL DÉPLOIE UN GÉNIE qu'on ne lui CONNAISSAIT PAS.

1 1 'CJJ

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