‹ Le prisonnier chanceuxChapitre 2 sur 5 · XV · texte numérisé non relu

XV

Le lendemain matin, la première figure qu'aperçut Jean en ouvrant les yeux, ce fut Barbillon. Ce bohémien de Lorraine se tenait planté droit comme un piquet deyant le lit et attendait le réveil de son maître'.

— Eh bien , Barbillon , dit le gentilhomme en se tournant sur son oreiller, as-tu réfléchi a ce dont nous avons parlé hier au soir ?

— Aux apprêts de notre fête, monsieur?

Eh ! eh ! j'ai fait plus que d'y réfléchir, et si vous voulez pouf prendre l'air venir faire un tour de place , vous verrez que nous sommes déjà assez avancés.

— Quoi ! dit Jean en se jetant en bas du lit , tu aurais déjà mis les ouvriers à l'œuvre?

— J'ose le croire, répondit Barbillon avec une grimace de contentement.

Vous serez satisfait quand vous aurez

vu. ;!f iiuiii iàUi»l\i iibiic^i dd

— Entendez-vous, messieurs, cria Jean

de toute sa force , ce que m'assure mon valet? Il dit que tout est déjà en boû

— Allons toif cela , répliqua Baîafd , rien n'est souverain comme une promenade pour ouvrir rappélit.

Arrivés sur la place , les quatre cavaliers rendirent hommage d'une commune voix au génie de Barbillon.

— Vous vojKez, monsieur , dit celui-ci à son maitre, que je ne me suis point épargné. En vous quittant, je suis allé m 'enquérir de la demeure des maîtres charpentiers. Je les ai tous réunis, et les voila à l'œuvre.

^Gest fort bien, mais, maraud, tu n'as pas attendu mes instructions pour l'or-

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donnance et l'arranirement de toutes

choses.

— Monsieur, je me pique de m'entendre un peu mieux aux choses de goût qu'un gentilhomme de votre espèce qui a quitté d'hier sa province. Voyez un peu mes dispositions, et dites-moi si vous auriez pu faire mieux.

Ici sera la salle de bal : un grand bâtiment carré, porté par des colonnes , comme j'en ai vu un a Florence un jour où le duc de celte ville fit une entrée magnifique. Ce bâtiment sera , comme vous voyez, messieurs , porté sur trois rangs de marches convenablement espacés, et que nous appelons corinthiennes, d'un mot latin qui m'échappe en ce moment. Sur le haut de la colonnade, nous rangerons force drapeaux et bannières

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que j'ai déjà coiiiuiaii icSjCi qui pai* leurs belles couleurs réjouiront les yeux de chacun et de chacune.

Ici , aux quatre coins de la place, se-' ront quatre pavillons où l'on prendra ;les rafraîchissements tant qu'on en voudra ; j'ai enrôlé trente marmitons pour qui je vais commander sur l'heure trente souquenilles de soie bleu-turquin ijjalonnées d'argent. Il faut être magnifique.

Là, nous aurons un jeu de bagues ; il n'y a rien au monde (jui plaise tant aux jeunes cavaliers 5 et la-bas un théâtre sur lequel j'exécuterai, pour faire honneur à mon maîlre , une quantité de beaux tours d'escamotage et de passe -passe c( nime on n'en a jamais vu dans ce pays.

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Enfin, ici il y aura un autre petit temple dans lequel je jouerai a moi seul une fameuse comédie espagnole que j'ai vu représenter à Pampelune.

Les réjouissances commenceron fa neuf heures du matin , et je vous réponds qu'après-demain dans la matinée on ne voudra pas encore vider la place.

Barbillon termina celte magnifique description en se campant sur la hanche droite, le poing fermé, la jambe gauche en avant.

Les quatre gentilshommes se mirent à rire, et les huguenots jurèrent qu'en effet les disposilions leur paraissaient merveilleuses.

~ Mais, dit Jean après avoir réfléchi

une minute, aurons-nous assez d'argent pour payer tout cela? J'ai bien, a la vérité, gagné très gros; mais il me semble que tu tailles si fort dans le grand, que ma foi...

~ Ne vous en inquiétez pas , dit Barbillon , je suis homme de ressources , et pourvu que j'aie vos bonnes grâces, tout ira bien. Mais j'ai aussi pensé a votre costume.

— Voila une idée heureuse, à coup sûr, s'écria Jean , car je n'ai pas encore PU le leinps d'y songer moi-même.

— L'habit que vous portez, monsieur, est fort bien, mais il ne suffit pas, et dans deux heures je Vous amènerai un tailleur âveé quatre ou cinq habillements complets et fort convenables. Maintenant,

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permettez-moi de vousquitler, car je ne peux terminer à temps tout ce que j'ai à faire si je m'arrête plus longtemps à causer,

— C'est un trésor que vous avez dans ce garçon, s'écria Bourbet, tandis que Barbillon s'éloignait à grand pas.

— J'avoue, répondit Jean, que je ne connaissais pas toutes ses belles qualités, mais, par compensation, il a des défauts qui peuvent compter et qui ne sont pas moins considérables. A cette après-dinée, messieurs; je vais suivre mon drôle , et voir un peu par moi-même comment il s'y prend.

Jean se mit, en effet, sur la trace lie Barbillon qui arpentait le lerrain en V} e dirigeant du côté delà rue où ie petit

laquais bleu avait la veille conduit notre héros.

Eu arrivant devant la maison de Gorisande, il s'arrêta maître lui et resla*(iuelqaes instants dans une muette et amoureuse conteniplation.

— Qui sait , se dit-il enfin , qui sait si elle n'y est pas en ce moment... ou si je ne trouverai personne qui me parle d'elle ...

Il fit quelques pas vers la porte, et il allait frapper quand elle s'ouvrit tout-àcoup et livra passage à un jeune homme vêtu û'un pourpoint vert, qui descendit les trois marches de ce seuil, surhaussé , et l'air fier et impertinent d'un houjme parfaitement heureux.

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