‹ Le prisonnier chanceuxChapitre 4 sur 5 · II · texte numérisé non relu

II

it>6 LE PRISOXMER CHANCEUX.

la lever , car c'est en grande partie à cause de vous que je ne quitte pas Beau montavantce soir. Allez, mes braves, et que le ciel vous conduise !

Barbillon se leva et congédia d'un geste tous les créanciers, qui se relirerentfort conients, pour lui, il m l'était pas moins , car il volait a son maître dix nobles d'or, et s'enrichissait d'un bon tour qu'il lui serait fort agréable de ra* conter autour des pots a des amis de sa treiïtpe.

^ li renlra dans le pavillon.

«»- Monsieur, dit-il à Jean, voire idée a été fort bien reçue, et les marchands corrsptent sur l'effet de vas promesses.

— Aussitôt que je serai chez mou père,

LE PRISONiNn:R CHANCEUX. 167

répondit Jean , leur envoyer ce (jue je leur dois sera ma première action. Il est temps de partir maintenant , l'aurore ne va pas tarder à paraître.

— Dans tous les cas, monsieur, vous ne pouvez songer à vous mettre en chemin avec le costume pimpant et léger (jue vous portez à celte heure. Je vai$ aller chercher voire iiianteau et votre buffle, et le reste de vos hardes.

— \ a, et ne te fais pas assommer par ces misérables qui m'ont volé.

— Tous les gens qui volent ne sont pas des ^misérables , insinua Barbillon d'un air piqué; njaissans s'arrêter a développer ce paradoxe, il s'en alla chez les huguenots qu'il réveilla avec force, encore regrettant bien , dit- il , de no pouvoir

168 LE PRISOiVMiJl CHA>CEirX»

entrer dans ia rhanibre de son niaîtrc sans passer par la leur.

— Cordieu, s'écria Balard, j'ai grande envie, maroufle, de le casser quelque bon bâton sur les épaules.

-- Et si vous essayez, répliqua Barbillon, j'ai mon épée et je vous évenlre. Mais h quoi bon faire tant de bruit ? Vous m'en voulez d'avoir averti mon maître de votre subtilité? Vous devriez me remercier, au contraire, pour avoir parlé si tard.

Balard se jeta au bas de son lit, et saisit une chaise pour châtier Barbillon ; maisBourbet et Mergeys'étant mis à rire, Balard se trouva ridicule.

- Allons, monsieur, au lieu de nous

nuire, raisonnons un peu. Vous avez tout gagné à mon maître ; il n'a pas un rouge liard pour s'en aller. Soyez généreux, et faites quelque chose pour lui.

— Laisse-nous tranquilles, toi et ton maître, dit Balard en se recouchant; n'allez-vous pas nous demander l'aumône ?

— C'est un marché que je veux vous proposer. Je vous vends toute la défroque de mon maître à part ses hufïles, ses bottes et ses chausses de drap pour cinquante écus-, cela en vauthien deux cents; et vous y profiterez.

— Voilà qui est raisonnable, ditBourbet en se levant a son tour; prends tes cinquante écus , et bon voyage! tâche qu'on ne te voie plus.

— A Dieu vous conimandr, messieurs, ré{)li(|ua Barbiliois; il descendit l'escalier, et revint à son maître, qu'il aida a changer de vêtements. Comme il avait pour ce bon maître un grand amour, il s'éleva eu lui quelques scrupules, lorsque Jeaa, sortant de sa rêverie, lui dit :

— Sais-tu bien, Barbillon, que je n'ai plus rien dans mon escarcelle, et que je ne sais comment nous nous y prendrons pour manger en roule?

Barbillon fit sur lui-mèm.e un elîort héroïque.

— Voici vingt écus que j'ai trouvé dans vos poches , monsieur , murmura-t-il d'une voix mal assurée 5 c'est assez, en vivant sobreaienl, pour atteindre le but de notre voyage.

LE PniSONNren fîTANTKTTX» 171

— DonnO; dit Jean. Il{;tait équipé; il boucla le cointuron de son épée, enfonça son chapeau dans ses yeux, jeta son manteau sur ses épaules et sortit du pa« Villon, suivi de son valet.

A l'entrée des barrières , il trouva le petit laquais bleu , et s'arrêta involontaire.nent pour écouler ce que le drôle pouvait avoir a lui dire.

— Monsieur, voiûi an bilict dont il vous faut prendre connaissance et s nis aucun Te tard.

Jeaii prit le billet; il contenailce peu de mots : ,

— Ne suivez pas votre coiTipagaoh. Oa vous a Iroiiipé. C'est la baine et la iégè-

rele qui vous onlcomproinis, c'est le rdpcniir qui cli rche a vous sauver, o

— Heurt'useincnl, peu ni Jeac, (]ue je n'ai pasallendu celte boutade du repentir pour prendre mon parti. Elle avoue ses perfidies , la traîtresse!

Le petit laquais Meu avait disparu.

Jcannecourut pas après lui et, continuant sa route , il arriva à la porte de la ville, où la sentinnelle l'arrêta.

Le chef du poste appelé, reconnût la Tour Miracle et, l'ayant averti qu'un i^entiihomme de se? amis l'attendait en dehors des remparts, il lui ût ouvrir la poterne et lui souhaita bon voyage.

A une centaine de pas , Jean trouva M. deMéré,son valet et quatre chevaux qui faisaient le [)ied de grue.

— Mille pardons de /: on retard , dit

— Trêve de compliments , repoiulil le Huguenot.. Montez sur le clieval et parlons.

— Voila, pensa Jean, un homme peu poli; mais je lui apprendrai à vivre.

La petite troupe se mit en marche.

JNolre héros se promit bien d'observer son conipa^unon, et de près et du mieux possible. Or, le meilleur moyen d'observer était de faire paler,'; c'est à quoi il se résolut.

Cependant le jours'e'tait levé, et Jean considéra M. de Mcré avec attention.

C'était un homme grand et sec, à visage jaunâtre. Son nez était recourbé comme celui d'un milan, ses lèvres étaient tellement minces, <]U'à peine étaient-elles utot ligne éit-oit»^ d'une couleur bleu?)trc.

Quand Méré ouvrait la bouche , oîi voyait quelques débris de dents plantées en désordre.

Le possesseur de cette figure avenante portait la moustache a la mode du temps, relevée, avec la royale taillée en pointe; mais sà barbe était un assemblage de poils noirs et rares, aussi rudes que les scies d'un sanglier. Du reste, dans cette figure désagréable, dans ce corps mal charpenté, il y avait bien des mareues d'une force prodigieuse, et Jean ne se ie dissimula pas. Il entama la conversation.

-- Pour im rigide protestant comme vous l'êtes , monsieur, ce doit vous être une mission désagréable que d'approcher monseigneur de Guise.

LE PRISONMKR CHANCEUX. 175

— Je ne suis plus protestant, répondit Méré d'une voix creuse.

— Bah', vous n'èles plus protestant?

— Non ! je me suis converti. Saciiez de plus ([ue je n'aime pas à être interrogé; faites-en voire proût.

— Et moi, répliqua Jean, il ne m'arriva jamais de proGter des conseils (jue je ne demande pas. Mais si vous tenez, monsieur mon frère , à garder ma coinpagnie , tâctiez de me faire meilleure mine, ou nous en viendrons à des expli^ calions désagréal>les.

Méré jetta sur l'audacieux un regard de travers; puis il cessa toul a coup de froncer le sourcil et sa bcuche grimaça mêiue un sourire.

— Je conviens , dit-il , que je nr suis pas aimable; j'ai beaucoup plus hanté les camps que les cours et les livres de religion que les romans où l'on apprend à bien dire. En outre , je relève de la fièvre quarte; je vrus prie de m'ex?user.

— Il ne dit pas un mot qui ne soit un mensonge , pensa Jean. Je la connais la fièvre quarte , puisque c'est moi qui te l'ai procurée.

Après celte réflexion mentale, il resta sans parler, et fvléré n'essaya pas de rallumer sa verve. Barbillon se tenait a l'arrière-garde avec le valet qui paraissait non moins taciturne que le maître, aussi Barbillon, suivant sa louable habitude , ne tarda-t-ii pas a entonner une chanson àv corps-de^-garde.

LE PRfSONMRR CHANCKÎJV. 1"7

Doux OU Irois fois , «nonsicur de Mérc se retourna , visiblement impatienté , mais il ne souffia pa^ Miot, et Jean qui suivait tous ses n.ouvemenls et qui cherchait a se les expliquer, traduisit ainsi cette loDganimité :

— Il veut éviter toute querelie. Avec une figure comme la sienne, on est nécessairement batailleur. Le pauvre homme se contraint , il étouffera, si je ne prends piliéde lui. Allons, je suis assez éloigné de Beauniont, pour lui faire plaisir ainsi qu'à moi. Mettons-nous à l'œuvre.

Il regarda encore 3Iérp. Celui-ci avait la tête baissée sur sa poitrine. H était devenu encore plus jauue^ ses yeux brillaient comme des escarmouches; il semblait en extase.

— A quoi bon, peut-il penser, se dit Jean saisit d'une indicible émotion.

Il resta, maigre lui, quelques secondes à le considérer, puis revenant à lui :

— C'est le bon moment, ajouta-t-il ; mais il s'arrêta encore en pensant à Barbillon. Fallait-il faire un signe à ce bon serviteur' C'étaitrïsquer de seperdre,

— Bah! Barbillon je ie retrouverai toujours !

Aussitôt Jeaa se baissa vivement vers sa droite, saisit Méré par la botte, lui leva la jambe violemment et de l'autre main, lui arrachant la bride de son cheval , le précipita sur la route ; puis, en même temps, il piqua des deux et s'élança au galop dans xxn chemin ombrage

d'arbres toiilîiis qu'il venait de remarquer et qui s'ouvrait à sa gaucho. Il entraînait après lui le cheval de Méré.

— Pourvu , se disait Jean tout en gagnant du terrain , que Barbillon ne se laisse pas prendre ! Dans tous les cas, je fends la têle à qui me poursuit.

Il mil aussitôt la liiain sur ses pistolets, car il entendit derrière lui le galop de deux chevaux. Mais c'était Barbillon qui, fidèle imitateur de son maître, avait démonté le valet et accourait en riant a gorge déployée.

— Ah pardieu ! ah pardicu ! monsieur, quand il vous preiulru de pareilles lubies, avertissez-iiioi, (iu uioins... lieureuïement que j'avais les jeux sur vous, et je vous ai joliiuenl jeté ce domestique a

180 LE PRiSONMTn niANCETJX.

croix ou pii(' sur le corps du Miailre. Où allons-nous de ce Irain-Ià ?

— Mais à Anet; tu sais bien que c'est le but de mon voyage.

— Bah ! je croyais que la belle Gorisande vous l'avait fait oublier.

Malgré la gravité des circonstances et la rapidité de la course , Jean prit son temps pour appliquer un vigoureux coup de houssine sur les épaules de Barbillon qui ne sourcilla pas.

Les deux aventuriers coururent pendant trois bonnes heures, jusqu'à ce que la vue d'un cabaret qui se montra au bas d'un^ côte inspira toul-k-coup à Barbillon des idées sédentaires qu'il s'efforça de faire partager à son maître.

LE URtSO.NNilLR CHANCEUX- 181

— Monsieur, dit-il, depuis lo souper du celte nuit, nous n*avons ni bu ni manj^jé ; je ne vous cache pas que je sais quelque peu a bout de mes forces , et (ju'il me paraît temps d'y pourvoir. Qu'avonsnous à craindre? Nos gens sont restés à pied sur la grande route à deux bonnes lieues de tout endroit habité. En supposant qu'un hasard inouï leur ait fait trouver des chevaux deux mniutes après notre départ, ils auront ie choix entre bien ues chemins pour nous poursuivre.

Et puis, ii faut un peu laisser soufQer nos chevaux, si nous voulons être portés plus loin.

;— Déjeunons donc, répi>nclit Jean, mais le plus promptement possible, et ne le i;rise pas

>jOn mil pied k ^terre^ Barbilion imivx u. ii

182 LE PRISONNIER CHANCEUXi

dans l'auberge et reparut bientôt avec un garçon qui apportait une mangeoire et de l'avoine pour les chevaux.

Jean ne voulut pas permettre a Barbillon de s'asseoir pour déjeûner, sacha nt que ce serait le moyen de n'en plus unir. Puis, ayant pris l'aubergiste à par! , il s'entretint quelques instants avec lui, et revint ensuite à Barbillon.

— \ oici , lui dit-il , ce que j'ai à fordonner. Tu vas te rendre au camp devant Orléans, en faisant la plus grande diligence possible. Tu chercheras a t'adressera quelque offlcier,et tu avertiras qu'on se défie d'un certain la Tour-Miracle qui a pour nom véritable Poltrot de Méré.

Tu diras notre aventure ^ et lorsque le coquin arrivera, tu auras bien soin de le désigner* Je t'avertis que tout ce que

LE PtllSONMER CHANCÈtX. i8&

je tfe commande la est de la plus" Jràhrie importance , et que si lii n anquais à l'exécuter , tu pourrais être cause des plus grands malheurs.

— Mais, monsieur, répliqua Barbillon en se grattant l'oreille^ que vous importe

» si ce M. de Méré veut ou ne veut pas taire un mauvais coup? Ce ne sont pas la vo§ affaires. Laissez-le iran(|uiile le brave homixie !

...; ji .

— Fais ce que je le dis et no raisonne

pas. Ton cheval est reposé ; laisse-inoi avec Içs Ir.oiâ £|ulr,e^j|Hqntures , et val-eu. ■■■■'■

Barbillon ne répliqua pas , se mit en selle, et partit d'un petit trot fort gailîard. Quand Jean le vit loin, il demanda à l'aubergiste le guide que celui ci lui

1 84 LE VRISONMER CHANCEUX.

avait promis, et il se mil en chemin à sou tour , après avoir vendu deux chevaux le quan de ce qu'ils valaient.

11 était plein de joie : il se vojait sorti de nouveau des mains des protestants.

vSon collier était toujours à son cou ; peu de distance le séparait maintenant d'Anet. 11 se livrait aux plus charmantes rêveries, et plus d'à demi désabusé de Gorisande, il appelait avec ferveur l'image de Magdelaine pour charmer le reste du voyage.

Tandis quil s'en allait ainsi livré à ses amoureuses pensées, Barbillou était bien loin d'obéir a ses ordres. Le drôle, profondénient indépendant, avait fait environ une demi-lieue et était revenu au pclil pas vers l'auberge.

— Ma foi, se disail-il, le vin est passable; la fille est jolie; je ne vois pjjs pourquoi je ne passerais pas là un ou deux jours. J'y mangerai un peu de mes petites épargnes, et ensuite j'irai dépenser le reste dans quelque ville , sans me mêler des affaires des catholiques avec les protestants, niaiseries qui ne me regardent pas. Quand je n'aurai plus rien , je serai tout heureux d'aller rejoindre mon bon maître.

i i t i f î î\ /iij

JEAN ACHEVE HEUREUSEMENT SON VOYAGE ; ET IL DEVIENT LE CONFIDENT DE PROJETS TRÈS IMPORTANTS POUR LE DESTIN DE LA FRANCE.

Anr.

XVHI

Les poètes du seizième siècle ont célébré à l'envi les magnificences du château d'Anet. Ils en ont loué la merveilleuse architecture, la grâce somptueuse, l'aspect iuiposaul; il^oiit prodigué l'bv-.

perbole pour décrire l'intérieur du beau manoir , plus ravissant encore que l'extérieur, et même sur les campagnes environnantes, sur les belles plaines, sur les coteaux, sur les forêts magnifiques et giboyeuses qui en formaient le domaine, ils ont jeté les voiles fé( riques de leurs imaginations. 5i. >

Plus tard. Vaux et Triauon excitèrent moins de verve et animèrent un moindre enthousiasme. Vaux était la splendide création d'un puissant financier ; Trianon , l'idée charmante d'une reine aimant la solitude et les bois ; mais Anet, c'étt it bien plus encore pour les poètes qui ai' niaient h évoquer dans ses galeries les amours, dont les tendres volontés avaient fait élever l'édifice.

Au jour où Jean de la Tour-Miracle

venait se présenter a la grande porte du château, les amours n'y résidaient plus. Tous, jusqu'au dernier, avaient pris leur volée, et, il faut l'avouer, les poètes les avaient suivis.

Depuis là mort d'Henri II, raa'da;ae Diane, parvenue d'ailleurs à un âge où d'ordinaire les femmes les plus belles ne se peuvent plus faire illusion sur la vanité des choses humaines, madame Diane avait congédié la foule brillante qui ne la quittait pas aux temps de sa faveur, et elle semblait prendre â tâche de cacher sa vie aux courtisans. Aussi , dans tous leslieuxoù la cour de France séjournait d'ordinaire, a Paris, a Blois, a Amboise, ignorait-on absolument a quoi se passaient les journées de la gracieuse dominatrice d'aulrefois.

192 LE PRISONMÈR CHANCEUX.

Vaguement ou savait qu'elle vivait encoi'e, qu'elle était toujours belle, mais elle n'était mêlée dans aucune intrigue, et on n'avait pas le temps de s'occuper d'elle.

La reine Catherine avait su bon gré à sa rivale de la franche résolution avec laquelle elle lui avait cédé le terrain; aussi ne l'avait-elle ni tourmentée ni même inquiétée. Et, après tout, pourquoi madame Catherine aurait -elle gardé rancune a la belle Diane? Les caprices du cœur de son royal époux ne l'avaient jamais grandement occupée ; c'était un hien qu'elle désirait peu. Le pouvoir de gouverner, son seul rêve, son unique désir, elle savait bien que la favorite n'était pas coupable s'il ne lui était pas accordé, et die n'ignorait pas davantage

LÉ PRISONNIKK ClIAiSCKlJX. i95

que le roi l'ayant |)rocIamé(' la plm grande brouillonne qui fûl jamais, pouvait rt'uoncer à ses amours , mais ne lui laisserait jamais glisser la main dans le maniement des affaires.

Voila comment Diane et Catherine avaient cessé de se craindre en no se voyant plus; la reine de France avait bien autre chose à faire dans cet an de grâce 1563 qu'à venger les blessures faites jadis à la sensibilité douteuse de son âme.

Quant a la Reine de beauté , encore une fois, elle avait pris courageusement son parti; le jour où le roi mourut, elle quitta la cour, emportant, disait-^ile, une douleur (jui désormais lui rendrait légers tous les coups de la fortune. Elle était venue se renfermer dans son châ-

Î94 LE λR1S0NNIER CHANCEUX.

téau d'Aiiel, qu'elle n'avait plus quitté, et elle avait admis seulement à partager sa solitude un petit nombre d'amis éprouvés qulj l'un après Tautre, seront ici présentés au lecteur.

Il était environ six heures dit matiri, et Jean de la Tour-Miracle, quittant la erande route, s'était ensraffé dans l'immense avenue qui menait au château.

Déjà il en apercevait l'enceinlë crénelée et la porte mnjestueuse. Enchanté d'être enfin au but de son voyage, à peu près persuadé que ni huguenols ni malandrins ne viendraient désormais renouveler sa captivité, il voyait toutes choses à travers un prisme charmant , et , sans arrière pensée , il avait repris toute sa bonne humeur naturelle.

Ce qui lui plaisait surtout, c'était l^i-

déé d'avoir sauvé le collier de t us les périls, et de pouvoir se présenter fièrement devant sa mîirt'aine, comme un homrné capable d'entreprendre fet de mener à bien une aventure difficile.

— Bravo! se (lisait-il, je m'ensuis bien tiré, et je le donnerais en cent à des cavaliers plus âgés et plus expérimentés que moi ; je maintiens que le capitaine Bourbet , ies huguenots de Lescout, le charbonnier, les gardes-du-corps de Pierrot, les soldats de La Rochefoucauld, et Méré, étaient tous des gaillards auxquels il n'était pas aisé d'échapper. Mais grâce à mon étoile et à mon adresse, me voila deiiorsl *jj

Après avoir ainsi décerné des couronnes à ses mérites, il lui vint quelques regrets au sujet de Magdelaine. ^^

195 LE PKîSONXJfR CaANCKUX.

— Je vais rosier hini loni^temps sans la voir î Qui sait ? des semaines, des mois, une année peut-être. Ce n'est pas gai.

Mais heureusement mon cœur lui est revenu tout entier; je ne sens plus rien pour cette fausse, cette perlide Corisande, et je veux que tous les diables d'enfer m'emportent par les cheveux si jamais je lui donne plus une pensée.

Il se ressouvint en ce îiioment des deux lettres qu'il avait dans ses poches , de l'ardente déclaration adressée à madame de Pe} recave et de l'aveu entortillé destiné à mademoiselle de Gasliilac 11 prit les deux épîlres, les déchira en mille morceaux et eu sema les hautes herbes de l'avenue.

Peu d'instants après, il se trouva devant la grande entrée du château. Le pont

LE PRISONNIER CHANCKUX. ''^ 197

était baissé , mais la porte était fermée.

Jean appela a haute voix le concierge :

— Iloia, holà hé! quelqu'un! Ouvrezmoi la porte!

— Que demaniiez-vous , monsieur?

dit un factionnaire qui se promenait sur les crénaux.

— Je demande a entrer.

— On n'entre pas ainsi. Qui êles-vous, d'où venez 'VOUS, que voulez -vous?

— Je suis le Ulleul de niadaaie Diane ; je viens du fond de la Gascogne , et jje suis chargé^d'une commission impor-

li. 13

198 Î,E PRISONMER CHAJiCEUX.

tante. MainleDanl que vous savez tout cela , vous allez me donner accès , je suppose ?

Le soldat s'était retiré ; il y eut un moment de silence , après quoi la porte s'ouvrit et le concierge parut.

C'était un gros domestique , rond comme une tonne, l'air bon vivant, et clignant de l'œil comme un homme qui a vécu à la cour et qui sait le besoin d'observer son monde.

— Monsieur, dit-il n Jean, on vous a fait attendre etj'en suis désolé. Mais vous comprenez que daus ces temps iîiaiiieureux où tant de malintentionnés courent la campagne , il est bon de prendre ses précautions. Veuillez entrer , je vous prie, dans ce pavillon où je demeure, je

LE PRISONNIER CIIANCETJX. i9S

vais aller prévenir M. l'écuvor de votre venue.

— Monsieur le concierge, répondit Jean , il me semble que les formalités sont bien lonp^ues ; faites de votre mieux pour que tout cela finisse , pour que je puisse réclamer à déjeûner, et enfin pour que je sois présenté ce matin à madame ma marraine.

Ayant ainsi très péremptoirement exprimé ses désirs , Jean entra dans le pavillon du concierge et s'assit devant la cheminée.

Bien que la matinée fût assez belle, encore était-ce une matinée d'automne, et Jean ne fut pas fâché d'approcher ses bottes éperonnées des tisons qui flambaient joyeusement.

Enfin le concier^^e reparut accompafçné d'un grave personnage à cheveux blancs.

<«• Voici, dit-il, l'écuyer de madame, M. de Meurongy.

Grêlait un petit vieillard , à Tair fort honnête , à la physionomie ridée et un peu spirituelle , et aux yeux singulièrement inquisitifs. Il se montra fort poli.

— Vraiment, monsieur, dit-il k Jean après lui avoir rendu son salut, vous devez nous trouver peu hospitaliers dans notre façon d'accueillir les visiteurs et surtout ceux qui sont comme vous des parents. Mais que voulez-vous , il faut bien prendre ses précautions, surtout lorsqu'on a l'honneur de servir une dame aussi élevée, aussi considérable que no-

LE PRISONNIER CUANCEUX. 201

tre maîtresse. Agréez mes excuses, je vous prie , et faites-moi la grâce de monter dans mon appartement où nous déjeûnerons ensemble, s'il vous plaît.

— J'accepte avec reconnaissance, répondit Jean; mais k quelle heure pourrai-je voir ma marraine?

— Voyons un peu , reprit M. de Meurongy, madame Diane est en ce moment à la chasse.

— Quoi! s'écria Jean, à six heures du matin?

— ' Tous les jours elle sort k cheval k cinq heures , sans s'inquiéter du temps qu'il faiti continua l'écujer; c'est une habitude de toute sa vie. Elle va rentrer à sept heures j elle entendra la messe j

ÎOâ LE PRISONNIER CHANCEUJt.

elle se mettra eîisuite à sa toilette qiii dure invariablèiîient jusqû*à midi: pùi viendra le dîner... Je ne crois pas qiie rien s'op[ ose à ce que vous ayez i'honneur de saluer madame Diane a l'heure où elle nous reçoit habituellement, c'està-dire à trois heures.

— Va pour trois heures, mais c'est at« tendre beaucoup!

- Je tâcherai de vous rendre 16 temps aussi court que possible Jeune impatient, dit M. de Môurongy. Quittons la loge de Palni, s'il vous plaît, et montons chez moi.

En traversant la cour, Jean 'et son giiidé Grent rencontre de i)lusieur3 gentilshonii] es; le cnvaiier gascon rèlnarqua , lîbn sans quelque surprise , (jue lou

LE PmSONNIER CHANCEUX. 20S

étaient d'un âge plus que mûr; les cheveux blancs abondaient, les cheveux gris n'étaient pas communs; quant aux cheveux noirs ou bionds ou châtains, il n'eu vit pas.

Et ensuite ce qui le frappa, ce fut Tair de réserve et de politesse malveillantfî avec laquelle tous ces dignes personna^'es sesaluaieuU

Une fois entré dans l'apparlemenl de M. de Meurongy , la Tour-Miracle oublia toutes ses observations pour ne plus voir que la table fort bien servie du déjeûner, et pendant quelque» instants, sou grave compagnon le laissa libre de satisfaire son appétit; mais bientôt il coiuniençu une conversation hérissée de tant de points d'interrogations, que Jean; maudissant la curiosité, se crut prosque

204 LE PRISONxMER CHANCEUX.

entre les mains d'un lieutenant criminel. Toutefois il finit par se plier de bonne grâce aux vœux de son interlocuteur, et il lui raconta sur son père, sur lui-même, sur ses récentes aventures, tout ce qui était dénature à l'intéresser.

Ce fut l'histoire de M. de Méré qui parut préoccuper davantage le vieux gentilhomme.

— Voila une circonstance, dit-il, dont il serait peut-être possible de tirer le plus utile parti.

— Et comment cela ? répondit Jean en se versant à boire.

— Je m'enlends a merveille , reprit l'écujer. Le temps n'est pas loin peutêtre où tout en France rentrera dans

Tordre; où nous verrons s'abaisser les superbes, où lu belle des belles, où la plus grande dame du royaume reprendra le pouvoir incontesté que... Mais il est inutile d'en dire davantage ^ j'ajouterai cependant, mon bouillant ami, que votre admirable marraine est entourée de serviteurs qui donneraient leur vie pour elle, et qu'avec un pareil secours la fortune ne saurait toujours lui èlre contraire.

— Je vous comprends de moins en moins! s'écria Jean. Voulez-vous dire par hasard , qu'un danger ^quelconque menace madame ma marraine'? S'il en était ainsi, comptez sur moi comme sur vous-même, je suis tout prêt à...

— Bien, très bien; vous êtes digne de

â06 ifi PMSONNÎER CHÂNCETÎX.

savoir mes nobies projets; je suis certain que vous les goûterez... Mais, pour le moment, silence et discrétion, voici plusieurs de nos gentilshommes qui viennent me laire leur visite ; soyez réservé vis-a-vis d'eux : la trahison ou la sottise vont faire irruption dans ma chambre...

— Du diable, pensa Jean , si je coiiiprends un mot à tout ceci. Je crois deviner seulement qu'on intrigue encore mieux ici qu'à Beaumont.

A l'instant il vit entrer dans la chambre quatre ou cinq uentilshonimes , tous vieux, tous cérémonieux, tous de min<î assez morose , à J'exoeption ù'un seul , dont le nez rouge et pointu, le menton de galoche et les^petils yeux gris et per-

LE PRISONNIER CHANCEUX. iÔ*?

çàhts, trahissaient une humeur assez sàrdonique.

Après les révérences et les compliments, Jean vit la conversation s'engager sur la pluie et le beau temps; on parla quelque peu des événements du jour , mais cependant avec réserve, et chacun visiblement s'observait.

Un seul point sur lequel toiit le monde semblait d'accord , c'était de parler de madame Diane avec uri accent d'adorïilion profonde; son nom n'était jamais elle 'sans un déluj^e d'épithètes hJiiarigeuses , et il faut avouer que Jedti , se trouvant dans Une atmosphère lelleinent imprégnée (le respect, sentit encore grclHdir en lui la vénération qu'il portait à sa uiflrrainc et l'Impatience de voir une

personne qui avait su inspirer autour d'elle des sentiments si enlliuusiastes.

Après un moment d'entretien , une véritable visite , les gentilshommes so retirèrent, et monsieur de Méron^f}^ dit à Jean :

— Maintenant , mon cher ami, il faut que je vous quitte à mon tour; j'ai à remplir les devoirs de ma charge. Je vous engage à vous promener dans les jardins, à visiter nos fortiticalions, enfin, k prendre tout le plaisir que vous pourrez trouver dans des lieux aussi célèbres que le sont ceux-ci. Quand madame Diane voudra vous recevoir , je ne manquerai pas de vous en faire prévenir. Une dernière recommandation : évitez surtout d'accorder aucune confiance à tous les honnêtes gens qui viennent de sortir ;

VOUS ne les connaissez pas encore, soyez donc prudent et déliant.

— Je vous le promets , répondit la Tour-Miracle.

M. de Meurongy lui serra la main, le quitta, et Jean descendit dans les jardins qu'il parcourut avec un extrême plaisir. 11 ne pouvait se lassser d'en admirer les détours , les points de vue , les statues innombrables , les bassins de marbre blanc où se jouaient des cygnes.

Il était arrêté devant une vaste pièce d'eau, quand il fut rejoint par le genlilbomme sardonique dont la figure lui avait paru annoncer plus d'esprit que les faces allongées des autres serviteurs de madame Diane. Jean n'était pas encore grand physionomiste.

— Vous êtes seul, monsieur, lui dit ce gentilhomme qu'il savait s'appeler monsieur de Beaugeois ; vous êtes seul , et vous pensez, je le parie, que la solitude est pien préférable à la société de tant de vieux fous que vous venez de voir.

•'- Oh! monsieur, s'écria Jean , c'est bien mal penser et de mon intelligence et de mon respect pour vous.

— Bah ! continua M. de Beaugeois en levant les yeux au ciel et en secouant les épaules ; en peut-il être autrement quand on entend un maître sot comme ce Meurongy vous débiter les plus ridicules chimères ? Je pense qu'il vous a déjà confié ses projets, ses plans , ce grand politique?

—Non pas que je sache, répondit Jean

LE prisonnikh chanceux. 211

fort ( urieux de savoir enlin ce dont il s'agissait. Il m'a cependant laissé entrevoir bien des choses; mais je n'ai pu encore, je l'avoue, me faire une opinion arrêtée.

— Lui-même doit rougir de ses sornettes, lorsqu'il lui vient quelque moment lucide, car il n'est pas encore aussi inepte que M. Plissé, notre majordome. Pour vous faire juge de leurs rêveries , imagi • nez, monsieur , qu'ils croient pouvoir reniieltre niaùame Diane a la tête des affaires en 6onlractant alliance avec les huguenots, Gomment trouvez-vous cela?

— A la vérité , je n'y vois guère de raisoïi, répliqua Jean.

-* Les imbéciles ! continua M. de Beau*

^eois; comme si Jes meneurs proteslanls avaient envie de partager leur bulin avec quelqu'un. Que donneraient-ils à madame Diane, je vous prie?

Ici M. de Beaugeois branla encore la iêle, comme un homme pénétré de l'absurdité de ce qu'il blâme Jean ne fit aucune observation, car il s'aperçut que son interlocuteur n'avait pas fini son discours.

En effet, le vieux gentilhomme reprit bientôt :

— Après les deux buses dont je viens de vous parler , nous avons encore un aulre parti, qui est celui de M. de Verlois. Gu brave homme croit que la reine Galheriue s'unira volontiers à madame Diane pour combattre a la fois lesambi-

tieux catholiques et les intrigants hufçuenots. Que pensez vous d'une pareille idée?

— Elle ne me paraît pas avoir grande chance de succès. Mais si M. de Yertois est seul a la préconiser , je ne vois pas quel danger elle peut avoir?

— Eh, eh ! ne pensez pas ainsi. Verlois a su gagnera son parti le premier valet de chambre de madame Diane, et il est h craindre que par rjnfluence de ce misérable, qui est un homme de sac et de corde, il ne parvienne quelque jour à enlrainer notre adorable maîlresse dans quelque fausse démarche. Mieux vaudrait encore cependant qu'on en crût Yertois que l'indigne Pourlus, un misérable, et, enire nous soit dit, capable do lout ; ce-

214 LE PRISON?fIER CHA>CEUX.

: .{L . h.i /^ il.- ■ 1

lui-la conseille une alliance avec les Guise : je crois qu'il est payé par eux.

— Mon Dieu ! monsieur, s'écria Jean , que vous m'effrayez! je suis au désespoir d'apprendre que madame ma marraine est entourée d'aussi mauvais serviteurs!

Ne vaudrait-il pas mieux se tenir en repos et oublier même que le roi Henri II, de glorieuse mémoire, ait j amais vécu? Vraiment, monsieur, si mon âge me permetlait ici d'avoir une opinion , je penserais que losqu'on possède un aussj beau château, un parc comme celui-ci , et un homme d'esprit comme vous, pour causer de initie choses intéressanles , le mieux qu'on pourrait faire serait de renoncer à l'ambition , surtout quand les circonstances ne permettent plus à une

tête sensée de rien espérer de ce côtélà.

Au débat de cette petite harangue , M. de Beaugeeis avait souri, puis il avait froncé le sourcil , puis le compliment l'avait adouci* Une minute se passa, puis il reprit la parole.

— Je crois que vous êtes dans une fâcheuse erreur,monsieur de la Tour-Mira^ cle, dit^iL La France entière adore madame Diane, et, a moins que d'être uu traître,ondoitconvenir de l'iniluence immense dont elle jouit dans toutes les provinces. Aussi est-ce monopinion qu'il lui faudrait lever une armée et se mettre en icampagne contre tous les partis , sans réclamer aucune alliance. Les avantages de cette résolution seraieut sans

nombre ,| et je vais vous les exposer.

Ici M. de Beaugeois se lança dans une série de raisonnements auxquels Jean prêta peu d'attention, dominé qu'il était par le profond étonnement où le jetaient tant de folies.

Après une bonne heure de loquacité , au moment où M. de Beaugeois décrivait à son patient auditeur la future prise de Paris et l'enlèvement du roi, un page vint annoncer a Jean que madame Diane le faisait demander.

Notre héros se trouva un peu ranimé par celte nouvelle; son sang qui s'était glacé pendant une conversation par trop soporifique , recommença à circuler, et il rougit de plaisir et d'émotion en pen-

sant qu'il allait enfin voir madame Diane.

— Plaise au ciel, se disait-il , que madame ma marraine soit d'un autre parti que tous ces messieurs !

>aj[ffï aj

JEAN, EN ALLANT AU CHATEAU d'aNET, NE S E- TAIT PAS ATTENDU A TOUT CE QUfllL DEVAIT Y TROUVER.

Le page qui était venu chercher Jean dans le jardin, lui fit traverser plusieurs salles où il trouva un nomhre limité , mais honorable, de serviteurs, d'écuyers, de gardes rangés chacun à leur poste

comme dans une cérémonie de cour.

Depuis les quelques- heures qu'il était à Anet , il avait déjà pu s'apercevoir que l'étiquette y était rigoureusement observée, et que le respect pour la maîtresse de ces lieux n'était pas moins ^rand dans toutes lés classes de sa domesticité que si le roi Henri II eût encore vécu et t'eût toujours entourée de de l'éclat révéré de sa puissance.

D'ailleurs , tout rappelait le souvenir du monarque défunt. Les hallebardiers qui se tenaient debout au long des portes avaient sur la poitrine le chiffre bien connu H. D. , et sur tous les panneaux de la boiserie richement peinte ou dorée, les croissans se voyaient en foule.

Bientôt le page souleva une riche ten-

LE PRISONNIER CHANCEfTX. 225

ture de damas et Jean se trouva a l'entrée d'un vaste salon, dont Tameublemeut était somptueux, sans doute, où regorgeaient les statues de marbre et les draperies bariolées , mais où ses yeux , charmés d'abord , puis profondément agrandispar rélonnementjUe virent que deux personnes, madame Diane , et assise auprès d'elle dans un groupe de dames, Magdeleine de Gastillac.

Gomment l'objet de son fervent, bien qu'infidèle amour, se trouvait ainsi ramepé près de lui pour la seconde fois , c'est ce qu'il ne ^pouvait s'expliquer, et dans le premier moment , il en demeura si confondu, qu'il resta quelque temps a la porte, roulant son chapeau dans ses mains, portant alternatimcut les yeux sur madame Diane et sur Magdeiaiue qui

paraissait aussi un peu émue, et bref, n'avançant pas.

Tout le monde prit cet extrême embarras pour l'effet de la timidité et du respect, ce qui ne déplût en aucune façon. Sur un signe de sa maîtresse M. de Meurongy vint donc prendre le jeune homme par la main , et l'amena devant madame Diane, en lui disant tout bas.

— îl faut vous mettre a genoux et baiser la main de votre illustre marraina, si elle daigne vous la donner.

-- Il me prend pour un nigaud, se dit Jean , et a la vérité, j'en fais la figure. Allons, nous penserons a nos amours tout à l'heure ; tâchons d'abord de nous tirer d'affaire.

Après celte réflexion rapide, il s'avança

vers madame Diane, et il la regarda tout en marchant vers elle.

La merveilleuse duchesse de Valenlinois, n'était certes plus jeune , et cependant elle était demeurée d'une incomparable beauté. Avec quelques natures presque divines, plus rares encore que les grandes âmes , la favorite d'Henri II eut le privilège devoir les annnées courir autour d'elle, sans la toucher.

On eût dit que sa poitrine, modelée comme celle d'une fille de vingt ans, blanche a éblouir, possédait la dureté en même temps que l'éclat du marbre , et sa taille fine et cambrée n'avait pas perdu une ligne de sa souplesse ni de sa force. Sa main était la plus potelée et la plus blanche du monde, son pied était d'une délicatesse sans égale ; chacun de

22U LE PRISONNIER CHANCEtlît

ses traits était arrêté dans sa perfection de manière a défier le temps d'en altérer les contours; son front , d'une placidité ol3^mpienne, était pur, noble et grand, comme le front qu'on voudrait voir a tous les empereurs; sa bouche était vermeille et fine , et surtout elle avait un air de grandeur et de majestueuse simplicité et de certitude du pouvoir qu'elle exerçait sur les âmes, en un mot , elle paraissait posséder si bien le génie de la beauté, que, le cœur palpitant et surpris , suspendu entre l'admiration et le respect, ou ne pouvait en la voyant, se dire autre chose, sinon : c'est vérilàbo ment une déesse 1

Elie était vêtue de noir , une guimpe blanche voilait ses belles épaules; un couvre-chef de velours noir retenait ses

LÉ PRISONNIER CHANCKTJX. 227

cheveux tressés de perles. Diane n'avait jamais quitté cette sombre parure depuis la mort de son mari, Pierre de Brézé, et elle ne la quitta non plus jamais.

Elle tendit la niain aii jêiine câvâîièr gascon, a genoux devâlit elle, et lui dit en le regardant avec une douce gravité, et d'une voix dont la mélodie enchanteresse pénélra Jean jusqu'au fond de l'âme :

— Vous r< ssemhlez beaucoup a monsieur voire père, mon filleul , et je v.ous en féllcile, c:ir messire Aurèle Agrippa eàl un digne gentilhomme. Que venezvous faire a Anet?

Jean tira Ko collier de sa poitrine , et, le présentant a madanse Diane, il raconta, en peu de mots, et avec une modestie qui ne lui était pas ordinaire , leâ

228 LE PRISONNirr; CHANCEUX.

différentes aventures qu'il avait traversées avant que de parvenir a Anet. Ensuite il remit k sa marraine la lettre de messire Aurèle Agrippa, et ne put s'empêcher d'ajouter, en regardant Magdelaine du coin de l'œil :

— Monsieur mon père avait l'intention de m'éloigner de notre province pour me faire éviter des dangers que j'ai retrouvés ailleurs.

— Je sais cela , répondit madame Diane, mais si je m'en rapporte à ce que Meurongy m'a raconté, vous n'êtes venu jusqu'ici ni par la route la plus directe, ni de la li aniére la plus facile. Vous êtes aussi à ce que je vois un chevalier qui ne craint pas le péril lorsqu'il s'agit du service des dames, et vous avez bien reiijpli la commission d eM.de Brantôme

LE PRISO.NMKK CHANCEUX. Î29

lui'iJièine n'ciurail pas fait mieux. Vous resterez ici (juclque temps, mon filleul. Je vous parlerai demain au sortir de la mesîo. Nous causerorjà i^ot vous et de votre avenir.

Ici monsieur de Meurongy fit nn siirne a la Tour-Miracle, qui s'jp<Tçat très i)ien,sans <m' secours, ijue son aiulienco était terminée; d'ailleurs madame Diane se tourna vers une rlesi'S dames el en^ai^ea une conversation à voix nasse.

Jean aurai bien s )uiiai!é ^'approcher

de Magdelaine, et savoir d'elle comment

elle se Irouvail a Asiet; ce ir.ervcilleux

hasard i'élonnait au dernier point. Il ne

savait Irop s'il devait s'en aflUerous'en

rejouir pour Ma-^delaine clic-mèine.

Peul-êlre les alîaires de monsieur de

Castillac allaienl-elle fort cuil ?n cour; II. 15

peut-être Magdelaine, malgré la prolecliou de madame la première présidente, n'avait-elle pu rien obtenir contre la disgrâce dont le traître genlilhorar.ie était sur le point d'être accablé. Enfin , Jean se perdait en suppositions, et n'arrivait pas à comprendre comment il se trouvait réuni d'une manière si inattendue à la souveraine de ses pensées.

La chose, cependant était assez simple; madame de Largebaston avait fait de vains efforts pour plaider la cause de sa protégée; les chefs catholiques étaient aussi irrités que les seigneurs protestants contre un homme qui, depuis longtemps, jouait un jeu double et mettait sans cesse le trouble dans les combinaisons les plus heureuses par ses trahisons inattendues. Aussi sa perte était-elle dé-

LE PRISONNIER CIIANCIiUX. SM

sormais inévitable, et la triste Mai^delaine n'avait pu obtenir aucun adoucissement a la sentence de mort portée contre son père; le seul répit qu'elle eut désormais , n'avait d'autre cause que l'astuce et l'habileté du vieux Gastill^c; prévenu à temps, ce digne chef dc parti s'était mis à l'écart, et du fond desare» traite , intriguant à droite, intriguant h, gauche, il cherchait activement à se rattacher à quelqu'un. 'Le malheur voulait qu'il n'était personne de considérable dont il n'eut mérité l'inimitié par quelqu'offenge impossible a pardonner.

t<a situation de Magdelaine n'avait pa^ tprclo à devenir insoutcnabla; la première présidents, qui, d'ailleurs, avait beaucoup k demander pour ellemême, lui fit mieux comprendre encore

:2ù2 LE PRISONNIER CHANCEUX.

l'inulililé de ses démarches. Elle lui conseilla de se fier au temps, au hasard qui joue un si grand rôle et dénoue tant de difficultés réputées invincibles, et elle lui conseilla de retourner dans sa province.

Mais Magdelaine ne voulait pas entendre parler de son ancien séjour; elle avait aussi la plus grande répugnance k revoir son père. Elle accepta donc avec empressement d'être attachée à la petite cour de madame Diane.

MM

Pendant que nous donnons ces détails, ,lean, fort contrarié de ne pas oser parler a Magdeleine, s'était, la petit pas, reculé vers la cheminée. Il se trouva à côté de M, de Vertois qui lui dit d'un air insinuant :

— Eh bien 1 monsieur, puis-je vous de-

mander (|ueile itnpression a produit sur vous la vue de notre belle et adorable inaîtressePI/impression la plus imposante, la plus prodigieuse , sans doute ? Le monde est ;i peine digne de rester a genoux devant elle!

Jean ne put s'einpêcher de sourire a celle déclaration exagérée; cependant il répondit sur le même ton :

— Monsieur, madame Diane me semble une des merveilles du monde.

— C'en est' la plus grande, monsieur.

— A coup sûr monsieur; mais une chose m'étonne surtout en elle , c'est de la voir s'entourer de tant de belles per*

â54 LE PRISONNIER CHÀNCEUI^.

sounes. J'avais toujours entendu dire que la beaulé cherchait d'ordinaire a se faire ressortir par le voisinage de la laideur. Ici c'est au rebours, et j'avoi^e que madame ma marraine n'y perd rien^

— Monsieur, repartit le vieux gentilhomme en jetant un regard autour de lui pour s'assurer que personne n'était à portée de l'entendre; s'il était possible que le soleil eût réellement des taches et notre adorée maîtresse des défauts , je vous dirais que son goût pour ces jeunes et jolies dames n'est pas tout a fait conforme à la raison , et qu'il lui vaudrait mieux s'entourer de têtes grises, capables de niûrir des projets sensés.

- Les têtes grises ne manquent pas ici; monsieur ; car si je nr excepte, il n'est

pas un homine dans ce salon qui n'ait au nioins cinquante ans bien sonnés.

— Et dans tout le château, depuis le concierge jusqu'à M. de Meurongy , vous ne verrez pas d'homme plus jeune. Il y a des pages, a la vérité % mais sitôt qu'ils ont atteint quatorze ans, on les renvoie. Madame Diane ne veut donner aucun prétexte à la calomnie, et c'est ce qu'elle fait de plus sage. Soyez sûr, mou jeune cavalier, qu'eile ne vous garJera pas longtemps auprès d'elle.

~ De sorte , continua Joan curieux, que madame ma marraine ne voit que des vieillards et des jeunes femmes ?

— Oh les vieillards ! elle ne les voit pas beaucoup. Ghacjue jour, elle nous reçoil pondant cieux iieures ; ciiacun do

nous lui parle ensuite k des moments slriclement fixés pour les besoins de son service, el le reste du temps , retirée dans ses appartements avec celte suite de jeunes (oUes, rieuses , joueuses, et <|ui ii'onl crrles pas à elles toutes une seule idée serssée , elle s'amuse .. je ne sais à (|U(U. Eafin, cVst vraiment !a déesse Diane entfmrée de ses nymphes.

Co,;.ine il linissait de parler, M. de Mcurongy viril prendre Jean par le bras.

— Madanse Dinic voui' fait appeler , lui dit il.

— El ([uol , luoii filleul, vous avez retrouve i;i u!5o daiue ilo voire connaissance , « 1 \'()u^ îi" voii5 sîionit'cz pas

plus empressé do la saluer et de lui parler. Voilà qui ( st indigne d'un aussi lirave cavalier; mais je vois h votre air confus que vous êtes tout prêt a réparer votre faute. Ces dames vont vous faire

place au milieu d'elles.

— Diable, pensa Jean, il fait meilleur de ce côté qu'au milieu des visaiçes tannés de tous ces politiques.

Il s'assit à côté de Magdelaine , et tout naturellement ils counnentèrenl par se raconter réciproquement leurs diverses fortunes. Puis, lorsque ces récits furent épuisés, ce qui ne fut pas long, car Jean avait à cœur il'en venir à un autre sujet :

— Clière Magdelaine , dit le jeune homme, sacluz que plus épriîi, plus

S58 LE PRISONNIER CHÂNCEUXi

amoureux que jamais, je suis bien résolu à ne plus vous quitter que vous ne m'apparteniez parle plus sacré des liens. Puisque vous êtes au service de madame ma maraiqe, je vais lui demander de me garder aussi, et je vous poursuiverai, je vous obséderai telleir.ent de mon amour, qtie force vous sera bien de m'écouter.

Magdelaine rougit un peu.

Madame Diane, croyez-le bien, ditelle , a déjà décidé ce qu'elle voulait faire de vous. Ainsi vos supplications ne peuvent rien. Pour ce qui est de moi, je trouve très mauvais que vous me parliez encore de votre amour quand vous devez savoir (|ue je n'y réponds pas ,

— A parler vrai, repartit Jean, c'est (,ue je ne sais pas tout. ïl faudrait que

je fusse imbécile pour ine persuader aussi aisément de. votre Uurelé. Eh quoi mademoiselle, je o'ai pas une ûgure à à faire peur aun, oiseaux, je suis généralement d'humeur gaie et facile , le manoir de la Tour-Miracle rapporte ses dix bonqes mille livres par an , et je ne vois pas que vous puissiez nie préférer aucun de nos voisins. A moins que vous n'ayez rencontré a Paris (juelque beau muguet.

^ Je tous trouve impertinent , a parler vrai, dit Magdelaine en ^'animant un peu; et d'ailleurs , pourquoi me persécutez-vous? .Tan.ais le baron votre père ne consentira à s'alliera ma famille; il délesta de tout temps M. de Casiillac; voyez quel rôle je jouerais si j'accueil* lai^ Yosproteslalians! Ne me poursuivez

pas davantage , et pendant le temps que vous resterez k Anet , ne me considérez que comme une ancienne connaissance pour laquelle vous n'avez aucune préférence trop marquée. '*

— Vous me traitez durement , répondit la ïour-Mira«;le avec une certaine mauvaise humeur, et je vous avoue que, puisqu'il en est ainsi , vous serez obéie de point en point. H est de par le monde quelqu'un dont les yeux sont aussi beaux que d'autres et que je puis aimer quand je voudrai. ,1

— Ne vous gênez pas, monsieur.

— Je ne me gênerai pas, soyez-en sûre, et l'affaire est déjà en bon train.

— Oup veniez-vous donc faire le lan-

LE FUISU.VMI K CIIA.NCKl \. '241

goureux auprès de moi? Vous avez toujours été d'une duplicilé sans exemple ^ El peut-on savoir le nom de celle belle dame que vous aimez?

— De grand cœur; elle s'appelle Goririsande, et il n'est personne sur la terre qui puisse lui être comparé. C'est ce (jue j'ai eu l'honneur de lui dire plusieurs fois à elle-même, et elle a souffert cette audace.

— Je lui en sais le meilleur iiré du monde, répontlilMagdeîaine, puisqu'elle me débarrasse d'empresseinens qui ne me plaisaient point, et si je la rencontre jamais, je l'en remercierai.

— Et voila donc , s'écria Jean , la récompense et ia fia d'une si longue tendresse! Quoi! Magdelaine, vous ne sen-

242 LE PRÏSOXmER CHANCEUX.

tez rien dans voire cœur qui reclame contre tant de barbarie ? Rien ne vous dit que c'est le dépit qui me fait parler et que mon âme tout entière peinte dans mes yeux me dément? Ah ! chère, chère Magdelaine, si je vous ai affligée, pardonnez-moi!

— Je n'ai rien a vous pardonner.

Vous ne m'avez pas trahie puisque je ne vous avais rien promis. Vous êtes libre, agissez librement; rien ne vous lie, rien ne vous attache k moi. Je rougirais de devenir la femme d'un honnête gentilhomme qui, peut-èlre quelque jour ^ pourrait se croire le droit de me reprocher des fautes qui ne sont pas les miennes. Si cela arrivait, continua Magdelaine avec des larmes dans ja voix, j'pn mourrai de désespoir. Ne vaut^il pas

mieux que je repousse des idées", des projets qui ne peuvent jamais se réaliser?

Suivez votre chemin d'honneur et de courage et ne pensi z plus à moi j ne vous rappelez plus des enfantillages passés; que je ne sois désormais rien , rien pour vous! C'est , je vous le jure, ma volonté très ferme, et vous ne pourrez la plier.

— Voilà bien des imaginations folles , répliqua Jean , qui était amoureux et d'ailleurs fort têtu. Parce que je vieux Gastillac a joué à quelques capitaines des tours issez spirituels , nous ne pourrions pas nous niarier? xMais c'est mi roman que vous me faites^, çbère lV|ag[r delainel

— Un triste roman, dans tous les cas, e> puisque nous en sommes à ce sujet,

544 I.E PRISUNNsER (JIXNCEUX.

so}ez bien convaincu quo les obstacles étaient moins grands à l'union de Pontalipée de la Manche verte, avec le chevalier de i'Epée Flamboyante , qu'ils ne le sont à notre mariage.

ff— Je ne comprendrai jamais, continua Jean, qu'il faille tant de cérémonies pour qu'un gentilhomme gascon, qui a quelque bien au soleil, épouse sa voisine. C'est chose qui se voit tous les jours et plutôt deux fois qu'une. Nos deux pères ne i^^'ai: ent pas , .ne direzvous? On a voulu m'éloigner du pajs , pour que je vous oublie? Tout cela ce sont de pures plaisanteries, et l'on n'arriverait a rien dans ce monde, si on se laissait émouvoir par de semblables bagatelles. Du reste, je sens que vous ne pouvez pas convenir librement de tout

LE PRISOxVNIER CHANOKUX. 245

cequeje vous diila de vrai; los !)ienséances de voire sexe vous font un devoir de me Irailer le plus mal possible ju-;({u'a ce que voire père et le mien ai.Mil terminé leurs querelles. Je m^ vous diunande donc que de me montrer , piir un regard, un geste, que vous n'êtes pas impossible a fléchir, (ju muI ii !e faudra?

On ne peut savoir le parti qu'allait prendre M;ii^delaine, car en ce moment , il se fit un remue-ménafi^c général dans tout le salon ; chacun se levait ; elle se leva de même, et Jean, forcé de rimiter, se montra de très-iniuvaise humeur, comme on peut croire, fiiais les choses vont rarement au gré 'es ainouri ux.

Madame Diane était :o!)oul et saiu;iil

les gentilshommes qui se mireui en .îe-

voir desorlir du salon. Pour le. dam: s, 11. m

s 46 LE PRISONNIER CHANCEUX,

elles s'étaient groupées autour de leur maîtresse.

Les révérences faites , madame Diane se retira, suivie de sa charmante troupe, et les courtisans songèrent a se disperser pour aller s'occuper chacun suivant son humeur.

M. de Beaugeois et M. de Meurongy prirent chacun Jean par une main, l'engageant k venir dans leur appartement respectif.

— Allons, mon jeune aaii, disailBeaugeois, allons, j'ai hâte de faire plus ample connaissance avec vous !

— Monsieur, vous nie comhlez, répon- (|ait Jean aVec un profond salut.

— Venez, venez , reprenait Meurongy

LE fUISONNIEll CHANCEUX. 247

en le tirant de son côté. Mon illustre maîtresse m'a ordonné de veiller à votre amusement, et je ne veux pas vous perdre de vue.

— Entre vous , messieurs , je serais très embarassé de choisir; mais permetlez-moi de vous faire remarquer que je vois là-bas dans la cour M. de Cessé qui monte à cheval. C'est probablement pour .aire un tour de promenade.

Se promener et chasser! répondit ISeaugeois. le malheureux n'est pas capable d'aulre chose, et n'a, de sa vie, pu comprendre une idée sérieuse.

— Eh bien ! je vous avoue à ma honte que je serais charmé de visiter un peu les environs du château, si vous n'y YOjez pas d'inconveniens.

— Point, dit Beaugeois ; niais j'aurais été bien aise de vous mettre au fait de bien des petites choses que vous regretterez plus tard de ne pas savoir.

— En vérité, pour le moment, je vous en fais toutes mes excuses. M. de Cessé! M. de Cessé! attendez-moi, je vous prie; je vais avec vous!

Un pi queur amena à la Tour-Miracle un vigoureux cheval normand, et en quelques minutes Jean Se trouva dans la forêt, côte à côte avec le brave M. de Cessé, qui ne lui fit aucime confidence politique , attendu qu'il ne s'occupait pas de ces choses là.

Jean admira les beautés du parc, et surtout le grand nombre de daims et de cerfs que l'on voyait dans les clairières

brouter ou repo-er couchés sur le gazon fin. A l'approche des cavaliers, les gracieux animaux ne s'éloignaient pas, et un d'eux s'avança même si près que Jean put voir qu'il avait au cou un collier d'argent sur lequel était gravé : />wnœ me vovit Hetiricus.

^11 y a ici, dit M. de Cessé, plus de cinquante on soixante de ces bêtes inutiles, et madame Diane nous verrait plutôt morts sans sourciller qu'un seul de ses animaux. Pourtant ne vous désolez pas, la forêt a bien de quoi nous dédommager, coinme vous pourrez, sans doute, en juger avant peu.

JEAN s'amuse comme DE SA VIE IL NE s'ÉTAIT AMUSÉ.

Le leiiclemaiD matin , de très bonne heure, Jean dormait de toutes ses forces dans le lit somptueux où il s'était plon^ gé la veille âVeo délices^ quand il enten*^

254 LE PRISONMER CHAiNCEUX.

Il se releva sur le coude, les esprits encore tout enimaillottés dans le sommeil, et il vil s'appîochcr, la lanterne à la main, Mn piqueur qui se mit en devoir d'allumer les flan^beaux tout en lui disant :

— Monsieur, habillez-vous promptement; vous ailez suivre madame Diane à la chasse.

— Ah ! ah ! dit Jean , en sautant en bas du lit. J'en suis charmé. Voila plus d'un grand mois que je n'ai suivi le moindre gibier, et quand j'ai forcé mon dernier lièvre, je ne ra'aitendais pas a recommencer en si belle compagnie.

'^!OÎT

— Nous allons chasser le cerf, monsieur, dit le piqueur en aidant la Tour-

LE PRISONMfcR CHAiNCEUX. 255

Miracle à attacher sou iiourpoiiit el à mettre ses bottes.

— Le cerf ? Tant mieux! Mo voilà prêt, et je vais aller attendre ces dames.

— Elles doivent être dans la cour depuis cinq minutes au moins, repartit le piqueur, si elles ont fait comme d'ordinaire. Madame Diane est toujours prêle avant Theure qu'elle a fixée.

— Grands Dieux! s'écria Jean en se précipitant dans l'escalier, aurai-je eu le malheur de faire attendre madame ma marraine?

Il trouva , en effet, dans la cour , madame Diane déjà k cheval. Le jour naissait a peine, bien pâle el bien bruineux;

les valets tenaient quelques falots allumés. Madame Diane était toujours vêtue de noir; une amazone noire, un chapeau Hoir orné d'une plume de même couleur.

Comme la veille , son visage calme et serein, que le sourire ne touchait pas cependant, semblait inspirer autour d'elle «ne joie à laquelle elle se plaisait.

ïoulesses dauies étaient réunies; plusieurs à cheval i plusieurs autres acceptant le secours des écuyers pour y monter; d'autres encore à demi endormies, mais riant d'elles-mêmes et prenant leur mal en patience. Magdelaine était au nombre de ces chasseresses moins robustes.

•^ Pensez-vous toujours comme hi^fi lui diiileantmiUiâ^i

— Toujours, répondit-elle eu se détournant, mais en lui serrant la main.

Les vieux gentilshommes accouraient les uns après les autres. Enfin quand tout le monde fut prêt, quand le soleil vainqueur des brumes du matin, se fût enfin montré dans un ciel pur et brillant, madame Diane donna le signal et l'on partit.

Déesses [des bois , nymphes cachées sous récorce des hélres , dans les secrets conduits dessources, au milieu des herbes frémissantes , serait-il vrai , comme le disent des profanes, que vous voyez avec dépit de joyeux chasseurs envahir vos retraites et troubler du bruit de leur gaieté le frémissement des feuilles? Serait-il vrai que votre plaisir soit d'habi ter dans les bois, seules aveclessilences?

2158 LE PRISpxNMER CHANCEUX..

Non, certes, ou vous calomnie, ou bien , c'est mal vous aimer (jue de vous accuser d'une humeur si revêche. Vous aussi, vous êtes des chasseresses, et ie son du cor, raboiement des chiens , les cris des cavaliers, les hénisseuients des chevaux lancés dans les vertes allées n'ont rien qui vous effraie ou vous ennuie. Ah ! si les yeux du poète étaient aussi habiles que son cœur à vous deviner, certes ils vous verraient, déesses invisibles , vous mêler aussi à la poursuite, et non moins que les cavaliers les plus ardents, que les veneuri les plus forts, la tunique rélevée, les cheveux flottants et le dard à la main, presser d'un pas agile la course haletanle du cerf, et après lui, entrer bravemenl dans l'étang où le malheureux se jette I Non, dans de pareilles joies brûlantes, bruyantes, brillantes,

LE PRISONMER CHANCEUX. 250

la nature entière sourit nux hommes heureux ! rien ne les troubte , rien ne les insulte par une indifférence dédaigneuse! Toui semble rire sur leur passage, et l'écho qui répète leurs voix, les répète aussi joyeusement qu'ils les donnent!

Sur les pas de madame Diane, toute Tî chasse s'élançail , passait et repassait dans les arbres. Les tronipes sonnaient à tout rompre, et chacune des daines se faisait un point d'honneur de ne pas abandonner sa maîtresse qui , i'^aîoparrt en avant, ne se laissait point gagner.

Ce beau visage ne s'enllanimaii pas autrement pour cette course rapide, mais un sourire léger voltigeait sui' ses lèvres charmantes et ses yeux brillaient comme des éclairs.

Parmi les cavalier», il n'y avait que Jean d'assez agile pour suivre les belles chasseresses. Il se tenait a deux pas de sa marraine, avec assez de bon sens pour ne pas chercher a la devancer , doutant même d'ailleurs qu'il y pût réusssir.

Quelquefois en traversant une clairière, la troupe alerte apercevait quelqu'un des dignes gentilshommes s*essouffiant de son mieux pour rejoindre, puis hélas! ne rejoignant pas. On riait; mais comme le cerf paraissait au loin et la meule à sa suite , on n'y songeait bientôt plus.

Enlin , la bête haletante el rendue de fatigue, ayant travers; deux étangs, vint s'abattre sur un tertre vert au pied d'un chêne noueux , qui lançait ça et la de fortes branches , comme s'il eût voulu

Lt: HHiS()>Mi.!i eu vN<:h:i\. i.61

proli'f^er le lils des forèls. v^^'lai! un lieu mieux fait pour aimor \i\ue pour donner la mort, môme a un cerf. L'animal forcé, répandait ces iar.iiei supr*^mes qui ont été plaintes taut de f.)is; il était couché sur le|flanc, \\vs chiens aboyaient autour de lui ; (l'ux pi ; l'urs mirent pied k ti'rre en^lirinî 'le ir -^o i leaux} les autres sonnèrent l;i mort.

Madame Diane lancée ai ^nioii , ariiva et arrêta son cbeval totil c;>art de vaut le cerf» Elle se dé^anla cl passa ia main sur ses beaux cheveux i^i' ii rip-dilé de ia^course avait dctachiî^.

~ Voilà une belle chasse , dit elle, je suis contente. Allons, mon tilleul, .\iO\\^ trez-nous ce que vous savez faire!

Sans répondrj , Jean, rou^i^sa it de 11. \:

plaisir , sauta a bas de son cheval et tirant son couteau , vint se placer devant le cerf. Puis au moment où le malheureux animal recueillait ses forces pour le frapper de ses ramures dans le flanc , il fit un saut de côté et enfonçant son ar« me tout entière dans la gorge de la victime. Le cerf tomba et les chiens joyeux se précipitèrent sur lui. Jean eut quelque peine à les écarter du revers de sa lance; il abattit une des pattes du cerf et vint à genoux la présenter à madame Diane.

— Merci, mon filleul, dit-elle, portez celte marque de votre respect à made moiselle de Castillac, qui l'acceptera en mon nom.

La joie de Jean fut au comble, peu s'en fallût qu'il ne la manifestât tout

LE PRISONMEU CHANCEUX. 265

haut. Ainsi madame Diane a])i>rouvait et protégeait ses amours? Quelle victoire ! quel pressage heureux! En vain Magflelaine reçût-elle son présent de la manière la plus froide , il ne perdit rien de sa gaîté.

— H faudra bien vous soumettre un Jour, ma belle demoiselle , dit notre héros.

Ce n'était pas d'ailleurs le nioment de disputer. Les vieux genliishommes arrivaient tous les uns après les autres, et, la tête découverte , iis se confondaient en compliments sur l'heureuse fortune qui suivait partout leur maîtresse.

— Puissiez-vous, madame .s'écria M.

de x\îeurongy , en croire un vieux et fidèle serviteur, et faire bienlêt l'épreuve

264 LE PRISONMER CUANCELX.

de voire deslinée dans des jeux plus importants.

i\ladaaie Diane ûl un signe lêle qui pouvait passer pour un remercimenl, et se tournant vers ses dames :

— Il est tenips de rentrer au château , dil-elle; mon filleul, vous n'oublierez pas que je vous recevrai a midi.

Jean n'en eut garde , et dès onze heures il était dans le salon d'attente. Lorsque le moment de sun audience fut arrivé, deux pages aux livrées splendides le firent entrer dans L^ cijaînbrc de la duchesse.

Madame Diane était couchée sur son lit, et à côté d'elle se tenait une de ses favorites, un livre armorié à la main.

LE PRISONNIEK CHANCEUX. 2G5

Sur un sij^ne do sa maîtresse, la lectrice se lût , se leva , sortît et laissa le jeune homme, un peu intimidé, seul avec sa duchesse.

— Approchez ui'm filleul, etécoutezhien ce que je vais vous dire. Vous avez, sans doute entendu parler déjà de tous les projets que forment mes gentilhomraes pour mr rendre le pouvoir que j'ai exercé autrefois. Qu'il vous suffise de savoir que ces imaginations d'un zèle maladroit me déplairaientfiansunjeunehomme tel que vous. Avez (le !î complaisance pour mes vieux auiis, nais ne vous eraplo3^ez p s à donner de la réalité a des rêves. Vous m'entendez, n'est-ce pas ?

— Madame , je vous obéirai ea toutes choses, coiiHue c'est mon devoir, répondit Jean avec soumission,

'^5 LE PRISONiMER CHANCEUX.

— Mai ntenant , mon filleul, il ne faut pas vous bercer de l'espoir de rester longtemps a Anet. Vous y passerez huit jours, pas davantage; ce n'est pas ici la place d'un bon soldat comme vous.

Jean s'isiclina, mais celte annonce n'était pas assez de son goût pour qu'il protestât aussi rranchemenldesoîi obéissance.

— Puis, coîitinua madame Diane, les huit jours écoulés, vous partirez avec des lettres de moi rour des personnes qui sont à la cour et (jui vous serviront. Je veux, enten ez-vous bien, que vous fassiez une fortune digne de votre naissance et de voire bonne mine. Je sais que vous avez une affection qui vous tient forth cœur; ia ne vous rien cacher, je prnse comn e mademoiselle de Cas-

lillac, (juc les circonslances actuelles ne favorisent pas vos projets. Le vieux Gastillac, a moins qu'il ne soit fort habile à se cacher, ce qui peut être, court jj^rand risque de finir juridi'juenient ses jours, et d sns ce cas, vous ne pouvez entacher votre no'i par une alliance avec un pareil homme. J'espère , cependant, ([ue tout ira mieux que nous ne le croyons aujourd'hui , et alors je vous servirai. wSo'yez tionogai, mou filleul, et employez bien, pour votre plaisir, les huit jours que vous passerez ici. Je songerai, de mon côté, à votre amusement.

Ayant parlé ainsi, madame Diane lui tendit la nmin j il nàt un genou en terre et baisa celle main avec reconnaissance. Puis il sortit et s'en alla rêver dans ie préau.

â6S LE PMSONiNIER CHANCEUX.

Tout ce ({lie lui avail dit la duchesse lui plaisail parfailei.eDt, sauf la clause de ne rester que buil jours k Anet; lise trouvait iort bien au château; il y élait auprès de Magdelaine; il y jouissait d'une liberté infinie; il y était gâté partons les vieux gentilshomn;es qui voyaient en lui le fiileui l/ieîi-veîiu de leur maîtresse; Ircf, il lu^ srîîlail rien qui l'appelât ail- 1; îirs, IJes avei)lun\^, bien qu'il ne les délolât pas, il en avail éprouvé a?5ez di puis quoique temps pour trouver quelque douceur au repos, et un séjour indéfini dar.s ce iieu féerique ne l'aurait pas épouvanté. Mais , enfin , niadatue Diane avaii prouuncé, et il fallait se résigner.

Jean n'élailjpas honîme à se trop désoler d'unr contrariété, et tous les maux

de ce monde, à peu près, se réduisriieat pour lui à être ('es ronlrariétés. Il reprit donc sa bonne humour au bout de quelque temps de réflexion, et se voyant dans le paradis pour huit jours, il se résobit à se rendre heureux pour quinze.

îa journée se pass « comine s'était passé celle de la veille. Dans le château d'Anet tout semblât calculé pour donner du bien-être et pour inspirer la gaîté.

Mais c'était un bien-être régulier, c'était une gaîté trantjuille et contenue comme l'humeur de la châtelaine; c'était la volupté de l'épicurien revenu des vanités, du bruit et du désordre et qui se recueille en lui-même pour savourer dans une paix proConde ce que la nature et les arts peuvent présenter d'exquis k des

270 LE PRISONMER CHANCEUX.

sens Irop savants et trop délicats pour être effrénés.

La grande jeunesse de Jean ne le rendait pas toul-k-fait capable de comprendre la sagesse de celte ordonnance; U est même possible que ce genre de vie, en se prolongeant, eût fini par le fatiguer; toujours est-il qu'il s'en trouvait a merveille, le second jour, et qu'il sortit de la réunion où il revit Diane entourée de cour, ébloui, charmé de l'esprit des dames de sa marraine, et de ce qu'elle-même savait à tous moments exprimer de juste et de finement pensé.

Le soir vint, et Jean s'était arrangé pour faire des arjiies avec M. de Cessé, qui décidément lui convenait mieux que tous les autres graves personnages du châîrau. Déjà même, il avait saisi les

fleurels et écoulait It» développement un peu verbeux d'une théorie sur l'escrime italienne, dont M. de Cessé se faisait fort d'enseigner, eu quelques leçon stous les secrets Î! notre héros, lorsque deux vatels de chambre vinrent chercher Jean pour le conduire, lui dirent-ils au souper de madame Diane.

— Diable, diable , snon cher enfant, dit M. de Cessé, ceci vaut mieux que des coups (le fleuret, et j'envie votre sort. Voire illustre marraine vous accorde, en ce momtnt, une favfur bleu rare. Suivez proiuptement ces deux braves gens , et demain inatm vous uie direz coitirieut vous vous êtes amusé.

— Certes, dit Jean, je brûle deplaisi et de curiosité 5 aussi n.jus remettons notre parlie à deni;n"n.

27i LE PRISOiN^ilER CHANCEUX.

~ Nous allons faire votre toilellr, dirent les deux valets.

— Rien de plus juste, ajouta M. de Cessé; ia toilette est ici un point des plus importants pour tout ce qui est jeune. Adieu, la Tour-Miracle, et encore une fois, amusez-vous bien.

Les dPHx donesliques emmenèrent Jean, mais non point dans sa chambre.

On le fit passer parune partie de château où il n'était poini encore allé, et, au 1 oui d'un corridorassez sombre, une petite porte de chêne sculpté s'ouvrit d'ellenênie devant ie cavalier.

- Entrez^ monsieur, dirent les valets de chambre, nous ne vous suivrons pas plus loin.

LE FUISONMER CHANCEUX. '277)

li enUa cl la po: le si^ relcrma derrière lui. Au sortir rie i'ohsciuilé, la vive lumière (jui éclairait ce lieu l'avail d'abord ébloui. Cette lumière provenait d'un grand lustre doré suspendu au plafond et qui portait des pyramides de bougies de senteur.

La chambre était carrée et assez petite. Les murs revêtus de :, arbre blanc jusqu'aux deux tiers de leur hauteur, renvoyaient en chaudes clartés la lumière qui inondait leur surface polie Au dessus du marbre s'élendait tout autour de l'appartement une suite de peintures mythologii[ues, représentant Diane au bain, entourée de ses nymphes; Actéon changé en cerf; (^alisto métamorphosée en Ours, et bien d'autres sujets encore. Le plafond également peint et

par une main habile^ monlrail iescieux éclairés par ja i.ianière de Piiœbé suivie du chœur des astres. Si Jean avait été plus connaisseur en tableaux qu'il n'appartenait a un gentilhomme de Gascogne de l'être, il aurait reconnu de suite la touche des plus habiles maîtres d'Italie; du moins, il en savait assez pour connaître combien ces tableaux étaient précieux.

Le pavé était formé de marbres de diff 'rentes couleurs, de malachite et de porphyre disposés en arabesques. Au milieu de la salle, un bassin carré se reiiiplissail d'une eau tiède que laissaient jaillir de leurs gueules deux salamandres de bronze doré, se tordant sur les bordsj et dans les encoignures de la salle, des casssolelles d'argent fin répandaient par

^£ riUSO'MEIl CHANCEUX. 275

nuages blancs et déliés des parfums d'une odeur enivrante.

Jean élail tout occupé à considérer ces merveil!eslors(|u'un6 portière de taf> fêtas rouge qui faisait face a la porte par laquelle il élaitentré, se souleva, et deux nègres lippus et fort iaids, vêtus de tuniques vertes et portant aux bras et aux jambes et au cou, des bracelets et des colliers d'or, parurent, le saluèrent et lui otèrent lentement ses habits.

S'il ne s'en était pas môié, les deux noirs diffornies seraient restés bien longtemps a terminer cette opération, qu'ils accomplissaient en chaulant ou plutôt en psalmodiant à demi voix une sorte de mélopée barbare qui ne devait pas être moins nègre d'origine qu'eux-mê-

'^76 i.E PHISONNlF.ll <;hancei\.

Tues. EnOri, gràc^ ïi i<i vi\a; lié de Jean, l'opéralionse termina, et le jeune homme entra dans le baio.j

Soit que les vapeurs partuaiées quisc répandaient dans la chambre l'enivrassent, soit que l'eau dont le bassin était rempli fut douée de vertus mystérieuses, la Tour-Miracle sentit bientôt dans tous ses membres une sorte de langueur voluptueuse à laquelle le brave gentilhomme n'était pas habitué, et si bieii que iorsqu'îl sortit du bain, il laissa les doux nègres lippus psalmodier leur chanson tout à leur aise et le couvrir d'un peignoir de mousseline, après l'avoir essayé avec autant de lenteur qu'ils le voulurent.

Puis les deux gnomes le conduisirent

LE l'PJSON-MEU CHANCEUX. 277

par la porlc qui leur avait livrt' entrée a eux-mêmes , cl ils lo reîV.irerU aux mains de deux autres nègrf*?^ au^si boaux qu'ils étaient laids. Ces nouvi aux serviteurs étaient grands et l»icn faits; iis avaient les traits fins et réguiier-, les cheveux sojeux. C'étaiOijl .;(s Abyssins.

Ils inlioduisiront Jean dans une salle plus vaste que ia première; partout des glaces de Venise dans leurs cadres dorés-, le long des murs tendus en cuir de Gord'^ue, s'ouvraient Je riches bahuts remplis d'habillements de toutes forrues et de toutes couleurs. Sur des toilettes de marbre blanc, on voyait une multitude d'instruments de toilette et des écrin> de velours ou ruisselaient ies pierres précieuses.

"âlS LE PRISONNIER CHANCEUX.

— Choisis dans ces coffres, dit un des Abyssins, le costume qui te conviendra le mieux. C'est notre maîtresse et ia tienne qui le permet.

— Je vous laisse maîtres de m'habiller à votre gré , répondit Jean; aussi bien, ne sais-je pas trop moi-même ce que je fais et ce que je veux.

Les esclaves, sans répliquer, commencèrent la toilette de la Tour-Miracle, ils parfumèrent ses cheveux longs et soyeux et sa barbe naissante et sa fine ;: oustache. Grâce à leurs secrets, ils iaçonnèrent en véritables mains de feinine ses mains bien formées, mais brunies par l'usage des armes ; puis , ils lui firent passer un large pantalon de soie incarnate brochée d'argent , une chemise de

mousseline des Indes brodée de fleurs de mille nuances, puis une veslc de brocart, puis une vaste robe d'étoffe bariolée comme on en fabriquait a Damas, étoffe précieuse vendue au poids de Tor par les Vénitiens. Une riche ceinture serra celle robe à la taille.

— Tu es prêt, dit un des Abyssins, regarde-toi, seigneur.

Jean se regarda au miroir et ne se trouva pas mal. Un peu plus l'air d'un païen que d'un gentilhomme de bonne chrétienté, mais, en somme, pas mal.

Les Abyssins se retirèrent.

Quand le cavalier se trouva seul, il

280 LE PRTSONNÎER CHANCEUX.

ressentit un mouven.enl de crainte sem blable à celui que devaient éprouver les initiés aux mystères dans l'attente du moment solennel.

Sa tête s'était exallée; il se trouvait dans un monde magique où jamais sa pensée ne s'était encore égarée. Involontairement il s'assit sur des coussins , le cœur tout palpitant.

En ce moment, une porte secrète s'ouvrit a deux pas de lui dans la muraille, et une jeune femme souriante et couronnée de ileurs apparut sur le seuil.

Elle lui dit d'une voix douce et musicale :

— Prenez cette couronne que je vous tends, et suivez-moi.

LE PRISONNIER CUANCEUX. 281

Jean se leva, prit la couronne , el, croyant rêver, suivit docilement sa belle conductrice.

JEAN CONTINUE A S AMUSER BEAUCOUP; MAIS CETTE HEUREUSE VIE EST BIEN PROMPTEMENT INTERROMPUE.

Les salles que Jenn traversa sur les pas (le son ^iiide lui étaient aussi complètement inconnues que celles dans lesquelles s'était opérée sa toilette, qu'on pouvait hier» nppeler une transformation.

De sa vie il n'aurait imaginé que la.

splendeur et la magnificence pussent atteindre le degré où il les voyait portées dans ces somptueux appartements.

Tantôt, devant ses yeux surpris, aux lueurs de milliers de girandoles et de lustres tombant d'un plafond élevé, de larges escaliers inontaieut en se redoublant entre deux rangées de colonnes corinlhiennes ; tantôt ii traversait des galeries à jour suspendues aux murailles des salles, et son regard plongeait dans leur immense perspective sans en trouver la lin. Des parquets de bois précieux, des mosaïques rei-plendissantes recouvraient partout le sol, jusqu'à une dernière galerie où le bruit des pas se trouva tout-à-coup étouffé par un épais tapis.

Jean entendit en même temps des ins-

truments de musique ; il conipril qu'il arrivait au terme de son mystérieux vojage, et sa conductrice , lui montrant une grande porte dorée, lui (it signe d'en pousser les battants.

Il obéit, et il se trouva dans un appartement de grandeur n.odique, mais plus délicatement orné encore que les vastes salons dont il venait d'admirer les merveilles. Les panneaux étaient partout recouvertsdes plus excellentes peintures séparées par des boiseries dorées. De grands candélabres s'élevaient de distance en distance, el des statues, prodiges de l'art antique , alternaient avec ces brillantes productions du ciseau florentin.

Au fond de la salle , sur une tribune revêtue de porphyre et soutenue par des

288 LE PRISÔNMER CHANCEUX.

cariatides représentant des amazones esclaves, un orchestre de feinmes noires pourvues de violes de différentes espèces et de flûles, jouaient ua air dont Jean avait entendu de loin les préludes.

Une table couverte de nappes damassées, brodées de ûlets pourpre, occupait le bas de la galerie opposée à l'orchestre, et laissait ainsi un espace vide assez considérable, luutile d'énuraérer tous les mets, les fruitis, les fleurs, les vins exquis dont cette table était chargée.

Inutile encore de compter les plats de vermeil, les aiguières d'argent, les coupes de loutes formes ciselées , incrustées de pierreries; mieux vaudrait admirer un moment toutes ueë jeunes femmes belles, aocortes, grandes et bien faîtes qui, dans une toilette servije, mais riche et bigar-

j.i: i'KisuN>:' ciiANCKrx. 28t)

réc, et (les fleurs sur la lèlc, se lenaieil rangées autour de l'appartement, prêles a recevoir et à servir l'illustre assemblée, qui ne tarda pas h se montrer.

Jean venait d'entrer (!ans la salle , quand les vastes rideaux d'une portière furent tirés tout-h-coup, et niada/ne Diane parut entourée de ses dames

Ces dernières élaienl atournées do différentes manières et avec beaucoup de fantaisie, mais madame Diane portait toujours sa robe de velours noir et sa guimpe de toile blanche.

Ce soir-là, comme les autres soirs, sans doute, cette femme, belle toujours, semblait d'une beauté et d'une majesté sans égales.

— Assejez'vous a côté de moi , mon

âOO LE PRISONNIER CHANCEOX.

filleul, dil-eile à Jean, et soyez gai comme on doit l'être à souper oli les ennuis du jour sont finis , et ou l'on a une nuit entière à passer avant de rencontrer les ronces du lendemain. Asseyez-vous, mesdames, et nous verrons tout a-l'heure si Gléonice a bien réussi dans les divertissements qu'elle nous promet.

Madame Diane prononça ces paroles avec le sourire des yeux qui la rendait si charmante et la gravité des lèvres qui la rendait semblable à une immortelle.

Toutes les dam( s et Jean se mirent a table comme leur maîlresse l'ordonnait , et pendant un instant la conversation languit, mais pour bonnes raisons, c'est que les belles chasseresses avaient couru le matin les forêts et respiré l'air vif ^ et

LE miSONMER CUANCEUX. 2191

qu'elles ne pouvaient pas , sans doute, avoir le détaciiemeut des choses lerres- Ires si cher aux beautés modernes <[ui, abandonnant leurs corps sur leurs sophas , laissent leur âme errer tout le jour dans les régions immatérielles. Il n'en était pas de même de nos belles; force est bien d'avouer que toutes ces émules des dryados , pour charuiantes qu'elles élaicnl, n'en avaient pas moins fort bon appétit.

On n'entcnciail de tous côtés que le bruit des fourchetles ot ie doux murmure du vin versé a Ilots pourpres ou dorés des crédences dans les coupes par les bras arrondis des suivantes.

Enfin , le premier moment passé , les railleries commencèrent.

— Voyez , mndaino , s'i-cri i iint» des (lames, corame vous avez saffemenl fait de mettre Magdeîaine loin du seigneur votre filleul. Au lieu de déployer les grâces de son esprit , comme il ne manquera sans doute pas de le faire, il aurait cherché tout d'abord les délices du têteà-lète, ce qui eût été très mortifiant pour nous toutes.

~ Je n'y aurais pas consenti, jnadame, s'écria Mngdelaine en rougissant , vi je ne sais pourquoi M. d(3 la Tour-Miraclo s'obstine à se dire mon serviteur.

— N'alloos-nous échappî^r h un lête-htête que pour tomber dans une querelle? dit madame Diani^. Je vous prie , mes belles, si l'on parle des amours , (|ue ce soit au moins des amouis étrangers.

LE PIUSONMF.K CHA^iCtl'X. 295

-- Mada.ie, «lil une joîie pursonne blonde el éveillée (jui as ail des violettes et des pampres dans bos cluneux, voici que personne ne touche {)ius !|ui> du S>out des lèvres aux massepains cl au\cuup.'Si ne serait-il pas k projios d'occuper tout le monde , et iiiéme les aniuureux, par d'autres plaisirs 'lu.t ceux di* ia lubie?

— A votre aise, Myrto , répoii lit madame Diane, Décidez de ce (4u'il l'audra faire. Voulez-vous qu'un enlève la table?

— Oh! non pas, niadadie, s'écria

Cléonice; qui n'a pas faini en c? moîuent

prendra faim plus tard, cl iiièiii ■ ic -l'i-

gneur voire filleul , lequel se décide

enfin à demandera lîoire.

— Eh bien, Myrto, que fairons-nous?

s'écrièrent aussitôt plusieurs voix.

— D'abord, dit Mjrto , ne savez -vous pas qu'il faut attendre le plateau d'argent et le vin et le lait?

A ces mots, toutes les dames se turerit -et prirent un air sérieux. Deux suivantes qui venaient d'entrer dans la salle remirent a Mjrto ce dont elle venait de parler , et Myrto , se tournant vers madame Diane et lui faisant une inclination de tête respectueuse, prononça lentement ces paroles :

— Madame , souvenez- vous du roi Henri II î

Puis elle répandit quelques gouttes de vin et de lait, en manière de libation ,

LE PRISONNIER CHANCEUX. ^Of)

dans le plateau d'argent qu'elle rendit aUx suivantes, et elle se rassit.

Jean , à l'invocation de ce souvenir funèbre, sentit jquelque effroi se glisser dans son cœur. Il appréhenda un instant que le retour à des idées si tristes ne jetât sur la suite du souper comme un voile de deuil , et il ne put s'empêcher de regarder sa marraine.

Aux paroles de Myrto, madame Diane avait répondu par un signe de tête et quelques mots prononcés trop bas pour .qu'on pût les entendre , mais qui sems bîâht signifier que le souvenir de son royal amant ne s'éloignait jamais de son ètfetir.

Après un moment de silence, elle dit, de sa voix ordinaire :

'i^Ù LE PRISOMER CHANCEUX.

— Allons, M} rlo, qu'a vez-vous imogiïU', car ce malin vous {ourmenlitz fort Cléonice au sujet de la tâche que vous sauriez lui imposer ce soir.

^ Oh ! madame, ce n'est pas Cléonice que je veux embarrasser le plus, mais bien Flaminie. J'imagine donc que la première nous racontera une histoire, et qu'avec les mêmes personnages ayant les mêmes caractères, la seconde nous fera un récit tout dilîércnt, dont la con clusion devra êlre tout autre.

— Mjrto n'a jamais que des idées do ce genre, s'écrièreni Cléonice et Flaminie; mais n'importe , continua Cléonice,^! Flaminie accepie, j'accepte aussi. Le seigneur de la Tour-Miracle sera juge de la manière dont nous nous serons acquitlées de notre emploi. 'f>

jr,i ri ,;

— Je s!?rai juge ? Volontiers ! répondit Jean qui s'enhardissait; je ne connais pas de meilleur métier; on blâme, on approuve, et on n'est pas tenu de montrer si on peut faire plus mal que ce qu'on dénigre. Mais , pour entrer de suite on fonctions, ne vous semble-t-il pas, mesdames, qui^ madame Myrto, qui donne ici des embarras à autrui, devrait bien de son côté courir quelque chance d'être dans la peine.

— Sans doute, sans doute, s'écria-t-on, voilà qui est bien jugé!

— Qui s'y refuse? demanda Myrto d'un air mutin.

— Je voudrais, continua Jean, sauf la permission de madame ma marraine et la vôtre, qut\ si les doux bistoiros qui

ont été racontées plaisent a tout le monde , vous soyez tenue d'inventer un autre divertissement dans lequel vous jouerez votre rôle.

On applaudit en riant a celte idée qui sembla promettre une suite agréable, et l'on félicita Jean de s'être si peu compromis.

— 11 faut que je garde précieusement mon caractère de juge , dit-il, c'est-àdire que je ne fasse rien, c'est la seule manière de ne pas faillir et d'êlre toujours respectable.

— Vraiment, dit madame Diane, j'ai uii filleul qui n'a pas moins de vocation pour êlre docteur que pour devenir capitaine. Voyons l'hisloire de Cléonice.

Gléonice , sans se faire prier, corn-

LE PRISONNIER CIIANCECX. 299

mença aussitôt son récit. C'était une fablo houlîonne, fantastique, impossible, et a laquelle eltc avait donné pour titre: Histoire de la chienne Prude et du harhet des T rois-Couleur s. Tout, dans cette histoire, . le son de voix, les inilexions diverses de la parole, l'air du visage, le geste, aidait a l'inlérèl du récit. C'était autant joué que raconté.

"^léonice fut fort applaudie, et madame Diane déclara que son coiUe était un des meilleurs qu'elle eût ja lais eu»

* ■.\\i\\^; .:">ld

tendus.

Quand au filleul, il était enchanté; il avait ri plus que personne ; et avaattout le ronde, ii éleva la voix pour prier Flaminie d'entrer a son tour dans la lice, en tenant fidèlement les conditions qui lui avâioilt été impose ;

500 LE PPJSOiNNïER CHANCEUX.

— Je VOUS a sure, nia-iaine, lui dit-il, que je n'ai pas une petite opinion de l'esprit p<''tiliant dans vos yeux; mais je vous avoue que ia perfeclion du conte que nous vf noiss d'entendre me paraît (Mtïieile a éi^aîer.

-■ il est joli, je n*en disconviens pas; niais Giéonice nous w pourtant raconté mil ux <|ije < { la. Qu'au riez-vous dit si vou.? :ivicz e.'iiendii coiuriie nous l'histoire (\\\ Renard gentilhomme^ celle du Fiancé d'Abaïdha , colle du Mannequin et bien d'autres f Mais je vais faire de mon mieux pour ne pas [rériler vos reproches en coiiiproîîi' tlaîil mon amour propre. Ecoutez-moi bien ; mon histoire est intitulée la Bulle de ( atalogne.

Ici Fiaiîiiî8(',ivec un ton discret etde l'air pr« cau'ioî'.ni iix <!'un ch.t qui passe eotre

des verres , débita ce qu'elle avait à dire.

On voyait bien qu'elle ne s'abandonnait pas comme Gléonice à l'emportement delà verve; (lie prévoyait les effets et cherchait habilement à les amener; elle promenait ses auditeurs dans une multitude de détails un peu accumulés, peut être , mais Inis charmants. Que fallail-il de mieux? L'histoire plut beaucoup, et on remercia la narratrice, nonseulement de l'avoir dite, mais de l'avoir terminée.

— Vous ne savez pas, dit Myrto a la Tour-Miracle , que votre compagne a souvent celte triste manie de ne pas finir ce qu'elle raconte. Il est telles de ses histoires dont on n'a su le dénouem enl qu'au bout de trois années.

502 LE PRISONNIER CHANCEtJ^ '

— C'était sans doute grand dommage, répondit Jean ; mais vous, madame, qui me parlez là, allezvoii:^ oublier que c'est à votre tour de nous amuser? Vous ne vous plaindrez pas, j'espère, de la justice de ma réclaination ^'

-- Je n'en suis pas tentée , répartit Myrlo : vous allez être satisfait. Que Barberine, Claire, Léontine et Lise viennent ^ avec moi; nous allons, dans quelques secondes, vous mettre au fait, de ce que nous vouiODS faire.

Les trois daiifcs se levèrent et suivirent leur guide (jui sortit avec elles de

la salle par une pcsrte située sous ia tribune.

— Laissons iî mon filleul, dit madame Diane, le plaisir de la surprise, ei taiidis

LE PRISONNIER CHÀNCECX.

que ces belles songent a déployer les ressources de leur esprit, est-ce (jue vous, Furia, vous ne pourriez pas nous rendre leur absence plus courte in chantant quelque romance ?

—Volontiers, madame répondit Furia ; il faut alors que les musiciennes m'accompagnent, et je vais vous chauler ce que je sais pour l'avoir dit fort souven \ , le désespoir d'un pauvre seigneur romain qu'une prêtresse inhumaine veut sacri fiera ses faux dieux.

Furia était une grande personne dont l'apparence ne laissait pas soupçonner beaucoup do feu; elle semblait froitie et difficile à émouvoir. Cependant , dès les premières notes formées par sa voix, elle donna à tous ceux qui l'enlendaicnt cette animation qu'elle n'avait poifit

elle-même. C'est que la vibration en était aussi puissante que la douceur en élait tendre, et peu s'en fallut que les larmes ne vinssent aux jeux de plusieurs de celles qui écoutaient.

Heureuseuient, cette émotion ne dura pas : rémotion, pour être bonne et douce en un jour de fête, ne doit pas être longue ; Myrlo élait rentrée dans la salle, et après avoir jouit ses applaudissements à ceux de ses compagnes , elle s'avança avec gravité au milieu de l'espace qui se trouvait vide entre la table et la tribune de musique, et dit :

— Mesdames , nous sommes tombés d'accord de vous représenter une comédie qui s'appelle : Parfois l'Amour se trompe. Nous demandons seulement que Livie , assis*> la-bas paresseusement , sa

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têlc appujoe sursrs iiiains, nous iiide de son bon goût clans la i;, devons nous costumer.

son bon goût clans la i.anière donl nous

— Suivez Myrto , Livie , dit madame Diane; toute nonchalante que vous êtes d'ordinaire, il convient que vous serviez aussi aux plaisirs communs.

Et Livie suivit Myrto.

La pièce ne tarda pas à commencer et l'on pût juger. La Tour-Miracle du moins fit cette réflexion, que l'on avait pas affaire à des comédienens novices, bien que les jeux de la scène ne fussent pas leur profession.

Myrto mettait autant d'art et de précautions dans son jeu que Flaminie en avait apporté à raconter son fabliau et

il n'était pas possible de croire qu'elle produisit sur son auditoire une impression qu'elle n'avait pas prévue. Barberine, ne se doutait pas de tant de science; mais bien servie par la nature, et comique dans sa c^ravité , elle plaisait beaucoup; Glaire avait surtout des mots heureux; cependant toutes les dames déclarèrent qu'au lieu d'une pièce visiblement apprise par cœur, car Léontine ne savait i.as son rôle, elles eussent préféré une de ces pièces comme on en faisait en ilaiie , et qu'on appelait a l'improu-

VÎSO.

— Ma fui, îiesdames , s'écria Jean à son tour, je vous trouve fort difficiles, il est bien possible qu'habituées à ces plaisirs , vous en fassiez moins de cas; mais, pour moi qui n'ai jamais rien vu de pa«

LE l'iUSONNIER CHANCEUX. 507

reil en ma vie , je vous l'assure, je ne demande pas davantage et il me semble être dans l'anti-chambre du Paradis,

'.rrnîGe compliment finira la soirée , dit madame Diane; il est tard et toutes ces dames, si éveillées en ce moment, auront grand'peine a quitter leurs lits au point du jour pour me suivra à la chasse. Adieu donc, nwn filleul; baisez la main de Magdelaine, si elle le permet, et quittez-nous,

Jean baisa la mai a dr- Magdelaine; quant à s'en aller , il y aurait bien fait quelques difficuliés s'il cul osé. Il prolongea ses adieux a tout le n^onde, autant qu'il pût; mais enfin c averti par les regards de la femme qui l'avait amené et comprenant que la duchesse ne devait

308 LE PRISONMKP. CHANCEUX.

j);is rcpéler sos oidrcs il sc laissa conduire hors de la salîe.

Une fois les portes fermées derrière lui, il se trouva dans de profondes ténèbres. Mais ses conductrices marchaient d'un pas assuré, et le tenant chacune par une main , ne le laissaient pas s'attarder.

A la fin, sans savoir par où i! avait passé, il se trouva dans sa chambre, entre lesdeux esclaves noirs d'Ab vssinie qui lui enlevèrent son riche costume , le mirent au lit, puis s en allèrent.

Sitôt qu'il se trouva seul, ses pensées, encore tout émerveillées, s'efforcèrent naturellement de se réunir. Malgré la grande beauté de toutes les dames, son cœur n'avait pas été distrait de Magde-

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laino un seul inslant; celte gravité peu habituelle valait bien les compliments qu'il s'empressa de s'adresser à luimême; mais, cependant, il convenait que la beauté de Magdelaine , si chère a son âme, n'égalait pas celle de sa marraine.

Dans cette fête, où toutes les richesses, toutes les profusions avaient jeté leurs magnificences, où tout sei.iblait avoir réussi a réhausser l'éclat de toutes les femmes, a les diviniser ; dans cette fête, où l'esprit et la grâce avaient ouvert leurs trésors et imité le bonheur d'aussi près que possible , madame Diane avait apparu à la Tour - Miracle comme donnant la joie et la félicité , comme l'éprouvant ellemôme, mais d'une autre façon que les autres créatures faibles

vu 20

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sur iesqueliss elle répandnit ces dons charmants de sa puissance. Elle avait semblé plutôt calme que réjouie; plutôt heureuse qu'amusée; c'était une nature olympienne et on eût dit que iijystérieuse corn!! e Isis , elle gardait encore , pour elle, en prodiguant la joie , des plaisirs trop purs et trop grands pour la faiblesse des mortels dont elle était entourée.

Tout en faisant ces réflexions , Jean sentit que le sommeil le gagnait et puis \es insages de Cléonice, de Myrto, de Glaire, les belles comédiennes, de Furia la belle chanteuse, de Magdelaioe, se brouillèrent devant ses yeux. Il se sentit comme entraîné dans une ronde magique, entendant résonner à ses oreilles les accords de Torchestrc féminin. Puis il s'endormit.

LE PRISONNIER CttANCEUX. 51 1

Depuis une heure environ, îl somiiielllait ainsi dans cet état inquiet et ai^ité qui suit une fêle , quand il fut réveillé en sursaut par le hruit d'une mousquelade.

Il se leva proniplement sur son séant et prêta l'oreille. Un instant, il se crût le jouet d'un rêve. Mais des nouvelles détonations, parmi lesquelles son oreille eut bientôt reconnu le bruit d'une couleuvrine , le fit se jeter a bas du lit et courir a sa fer.êlre qui donnait sur la grande cour. ^^^,^^^

La , il vit courir , de .tous côtés, les soldats du château, la plupart a demi habillés, comme gens surpris pendant leur sommeil, et sur la plate-forme des tours qui gardaient le pontlevis, il en distingua fort-bien un groupe nombreux

qui déchargeaieat encore leurs arquebuses sur des ennemis postés, sans (ioute, au-delà du mur.

Aussitôt , ii s'empressa de prendre quelques vêtements, saisit son épée, ouvrit sa porte et se mit à descendre les escaliers quatre à quatre pour arriver sur le lieu du combat.

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