I.o lonnerro d(^ la jalousie tomba ans
106 LE PRlSONNIEIi CHA]\X;]p:uX»
sitôt sur la tête de Jean. Il resta un iustant comme foudroyé, les yeux fixés sur l'inconim et incapable de faire un seul pas.
En un instant , les angoisses les plus vives traversèrent son cœur,- il se vit trompé, humilié, bafoué,vendu; l'amourpropre autant que l'amour , la colère autant que la douleur furent éveillés en lui. 11 se sentit pâlir et chanceler; une sueur glacée lui envahissait chaque membre , et il aurait pu craindre un instant de s'anéantir s'il y avait songé, mais il ne connut d'autre pensée, il n'éprouva d'autre sensation que celle de son amour trahi.
Cet état terrible ne dura guère , à la vérité , mais trop longtemps encore au gré de sa fureur^ car lorsqu'il voulut
lE PRISONNIER CHANCEUX. i07
courir après le jeune homme inconnu, soit que celui-ci eût fait une diligence incroyal)le, soit, ce qui était plus probable, qu'il fût entré dans quelque logis voisin , Jean ne put jamais le relrouver.
Il courut h toutes les rues d'alentour, regardant tous ceux qui passaient, épiant toutes les fenêtres, mais il ne découvrit pas le jeune homme au pourpoint vert.
Après une bonne grosse demi-heure de recherches inutiles, il lui vint l'idée qu'il se trompait.
— Pourquoi cet homme serait-il venu pour Gorisande, et quand bien même il l'aurait vue, qui me dit qu'il est mon rival? Un ho. ..aie ne peut il l'approcher
?aTis èlre un anianl? L'.îl-olle vu , seiiemciit ? ne l'a-t-eiie pas renvoyé? Pourquoi prendre feu comme une mèche d'arquebuse , avant de s'être informé ? Gela en vaut bien la peine , pourtant...
Il entra dans la maison , et trouva le petit laquais bieu jquî doraïait sur un banc dans l'antichambre.
Jean avail quelquefois entendu dire que les secrets s'échappaient aisément des lèvres d'un homme réveillé en sursaut, îl s'approcha donc bien doucement du pe!it homme, et le prenant rudement par une oreille, il le planta sur ses pieds en lui criant d'une voix de tonnerre :
~- Qui est-ce qui sort de chez ta ïïiaîtrosse ?
LE PRISONNIER CIIANCEITX. 109
I.' Le laquais poussa un cri de douleur et d'épouvante 5 et se débattit pour échapper aux ruaius du jaloux.
— Monsieur, monsieur, cria-t-il, je ne sais pas qui vient de quitter ma maîtresse, mais je sais bien que M. Pierre Lescout est avec elle.
. -- Diable, se dit Jean en rej^agnant la porte, ne faisons pas ici quelque sottise. Si je vais me rencontrer avec cet animal , je ne puis moins faire que de lui couper les oreilles pour la chasse qu'il m'a donnée , et , amoureux de sa sœur comme je suis, une querelle n'arrangera i t pas mes affaires,
Il s'en alla donc tristement dans la rue, et rencontra Mergey. Jl lui dit son aventure.
410 LE PRISONMER CHANCEUX.
Ce gentilhomme se moqua de lui, lui donna l'assurance que Corisande était la femme la plus vertueuse qui fût au monde, que jamais sa réputation n'avait eu la moindre atteinte.
— Vous êtes bien heureux d'avoir placé votre cœur en si bonnes mains, mon cher ami, dit en terminant le huguenot ; toute jalousie est ici déplacée. Votre homme à pourpoint vert sortait peut-être de partout ailleurs , ou s'il était chez votre maîtresse, vous devez vous rassurer par la présence de maître Lescout.
Le pauvre Jean ne demandait pas mieux que de se rassurer; il finit par y réussir à peu près , et il se reposa sur l'explication qu'il se proposait d'avoir , dans i'après-dinée, avec Corisande, che* madame de Koussy.
Celle explication n'eut pa s lieu , car Gorisande ne vint pas au cercle; on dit à Jean qu'elle était probablement empêchée par l'arrivée de son frère.
Jean fui très Iriste toute la soirée, et se relira de bonne heure, donnant pour prétexleles préparatifs de sa fête. On l'entoura beaucoup, on le cajola beaucoup, mais rien n'y fit. M. le comte etmadame de Roussy eurent beau déployer toutes leurs grâces envers leur prisonnier, iî y prit a peine garde, el, fort maussade, rentra chez lui où il trouva Barbillon.
— ^ionsieur, je vous ai attendu depuis ce malin pour vous faire essayer vos nouveaux habits , et vous n'êtes pas venu; vous avez eu tort, on ne doit jamais né.^liger de telles affaires... iiegardc/i-moi ce pourpoint de soie aurore ,
ces bas brodés, ces chausses passenienlées. Du diable si vous avez jamais vu quelque chose de plus pimpant Et puis, comme on m'a dit que vous alliez faire un vojage, voici un bullie complet avec une légère cuirasse, un chapeau de feutre et un bon manleau que je \om ai préparés.
Jean , malgré sa mauvaise humeur , ne put s'empêcher de sourire et d'approuver les soins que prenait son valet.
— Ah ! Barbillon, lui dit-il, si tu n'étais pas un si horrible bandit , tu vaudrais beaucoup. Où en sont nos apprêts pour demain ?
Tout est terminé , monsieur , il n'y a plus que •' on rôle k repasser, et un petit
LE PRISO.NMKU CHANCFIX. 1 I r>
tour (\c. vi'ntriioquie doiil je mu suis souvenu, et que je vais étudier celle nuit. Mais qu'avez-vous? Yous avez l'air
triste Etes-vous chagrin; êtes-vous
malade? Corbleu! monsieur , il ne faut passe laisser aller ainsi à la mélancolie. Si vous voulez ra'altendre un q uartd'heure, je vais allor voir en ville si je ne trouve pas une mandoline, et je vous clianlerai unechanson qui vous réjouira, soyez-en EÛr.
— Laisse-moi trancjuille, bourreau, je n'ai pas besoin d'êlre réjoui. Va-t-en où tu voudras, au diable si tu veux, et ne me tourmente pas davantage.
Barbillon s'empressa de sortir, cncbanlé d'avoir un pareil maître. Il alla presser les ouvriers; il ne se contenta pas de prodiguer les apostrophes et les invecli-
il4 LE PRISONNIER CHANCEUX.
ves, il mit lui-mêaie la main a rouvrage et aida a résoudre toutes les difficultés qui se présentèrent . Vers minuit, les charpentes étaient achevées.
Alors Barbiiion courut chez les tapissiers. Il vociféra comme un énergumène contre les paresseux, contre les fripons qui allaient manquer de parole à son maître , le plus grand seigneur de Gascogne. Il mit habit has , comme il avait fait avec les charpentiers , et se mit à auner des étoffes avec une activité qui électrisa les ouvriers. Il leur fit apporter du vin, il leur raconta des histoires; bref, il les tint éveillés par sa gaîté inépuisable et même par ses injures.
Quand le gros de l'ouvrage fut terminé, il conduisit toute sa brigade sur la place et commença à placer chaque étoffe,
chaque tapis on son lieu. Lorsqu'il voyait le travail en bon train, il disparaissait pendant un quart - d'heure , une demiheure, et retiré dans un des pavillons, il repassait ses rôles divers, et faisait a lui seul des grimaces dont il essayait l'exhilarantc influence sur lui mémo en se plaçant devant un miroir.
Puis, tranquille sur le succès, îl revenait a ses hommes et recommençait comme de plus belle.
Jean passait son temps d'une façon bien différente. A grands pas, il arpentait sa chambre dans tous les sens ^ et de moments en moments il se frappait la tête de ses poings fermés. Sa situation lui semblait si obscure, si compliquée» qu'il ne savait comment il devait la prendre.
llfi LE PHISOXNIKR CHANCEUX.
ElaiUelle triste? était-eile gaie'? i^e mystère lui en paraissait proiond.
La veille, le matin encore, rien ne lui était plus clair; il était amoureux et aimé, et traité par ses vainqueurs avec bienveillance. Mais le simple soupçon de l'infidélité de Corisando lui montrait sa situation tout entière sous un bien autre aspect. Il ne s'apercevait pas que luimême avait quelque petite idée de tromper cette chère maîtresse dans l'afTaire de M. de Méré, et il se désolait coaime si la perfidie n'était pas de ce inonde, oui, tout aussi naïvement.
— Voyons, se disait notre héros, cherchons un peu ce que tout cela peut signifier. Supposons que Gorisande ne m'aime pas. Pourquoi, dans ce cas, m'aurait-elle fait accroire le contraire?... Par
LE PRISONMKR fHAXCF.rX'. H7
une raison hien simple, c'est qu'elle est d'accord avec M. de La fîochcfoucauld pour rne jeter dans une intrigue où je les servirai à la manière de ia bête de somme qui porte sans savoir ce qu'elle porte. On me dit que ce M. de Méré va traiter de la paix avec monseigneur de Guise... Esl-co vrai? Jo n^e suis déjà dit que non. Le gaillard me fait plutôt Teffet, avec sa mine de corl)eaU; d'un coupe jarret que d'un négociateur. Il y & bien des chances pour qu'on m'engage ici dans quelque niéchante aventure...
Heureusement j'y ai pensé... Mais que leur ai-je fait pour me mettre en voie de me casser le cou? Voilà qui est bien noir !
Jean, inquiet et jaloux, soupçonnait à
perte de vue; dans la réalité, Tamour i>. 8
118 LE PRISONNIER CnA>:CEUX.
trompé le poignait beaucoup plus que la crainle, et il avait cette inconséquence de pardonner pius aisément à Gorisande de lui faire courir un danger que de lui donner un rival. Ajoutez à cela que l'idée de l'infidélité lui rendait plus terrible encore le soupçon du danger.
— Si elle a joué la comédie de tous points avec moi , où veut-elle donc me mener, se disait-il.
Le pauvre Jean était bien ulcéré. A ce moment, il se défiait de tout ; non-seulement de sa maîtresse et de M. le comte, mais de Bourbet; de Mergey, de Balard , de toutes les dames et de tous les gentilshommes qui, depuis deux jours, le poursuivaient de leurs prévenances.
— J'étais trop heureux , pensait-il , et
bien dupe de croire que ces damnés hérétiques pussent jamais agir de bonne foi.
S'il avait été libre , il n'eût pas hésité à se battre contre jtoute la ville. Mais il n'avait /le ressource pour sortir de peine que la modération.
Le secret profond qu'il avait gardé envers tout le monde sur son voyage a Anet et sur le collier le consola un peu. Du moins, il avait déjà trompé ses trompeurs, et c'était un adoucissement pour les blessures de sa vanité.
Après s'être beaucoup lamenté et beaucoup dépité, il vit qu'il n'avait rien de mieux a faire que de suivre le plan de conduite qu'il s'était tracé d'abord, plan
de conduite que raconter d'avance est inutile. Il y voyait un moyen de se soustraire à toutes les conséquences du complot tramé contre lui , s'il existait un complot 5 que si, au contraire, tout son entourage était sincère , circonstance à peu près inadmissible, son projet ne devait porter nul préjudice aux grands desseins que M. le comte pouvait méditer pour le bonheur du royaume.
Jean se calma; ce cœur méridional ne soutenait pas longtemps ll'ébullition.
L'aurore parut, et à peine les premiers rayons doraient-ils les flèches de la cathédrale et des églises et des couvents abandonnés de leurs hôtes et occupés par es soldats huguenots , que le son des
trompnttes et le bruit des cymbales réveilla tout le monde.
Barbillon était debout par l'excellente raison qu'il ne s'était pas couché, mais il s'était pompeusement vêtu, et il avait surtout coiffé une toque en panaché;^ de plumes de mille couleurs (jui le f;iis;iit ressembler aux plus brillants oiseaux des tropiques.
''■ Le menu peuple se pressait en foule autours des barrières gardées par les hallebardiers, qui isolaient ainsi le lieu de la fête de l'approche des profanes.
Quelques têtes de [bourgeois et de bourgeoises, coiffées de nuit , se montraient aux fenêtres,
Barbillon crut pouvoir prendre sur lui de faire celte courte haran^^ue :
» Manans et bons bourgeois de Beaumont,
» Je vous annonce que mon maître, i'iliustre baron Jean de la Tour-Miracle, le plus magnifique seigneur qui soit dans l'univers, donne aujourd'hui une preuve éclatante de sa munificence, en vous invitant, tous tant que vous êtes, à boire et à manger plus qu'il ne vous conviendra. Voici, en dehors des barrières, des tonneaux de vin , des barriques de cidre, et du pain et de la viande à discrétion.
Amusez-vous, bonnes gens! Monseigneur ée la Tour-Miracle et moi , nous ne voulons voir aujourd'hui que des heureux! »
Un long vivat répondit à ce discours.
Les trompettes et les cymbales recommencèrent leur tapage, et c'est ainsi que Jean, au comble de la douleur et de l'embarras, se trouva à son insu être le bienfaiteur de toute la ville par la grâce de son serviteur Barbillon !
LA FORTUNE TOURINE TOnT-A-€OUP ET JIAN PASSE UNE SOIRÉE DÉSAGRÉABLE.
Je Ij oyeux soleil que celui dout les rayons vont éclairer un jour de fête!
Que ce vaillant Phœbus doit se trouver réjoui de resplendir sur des visages de bonne humeur, lui qui voit bien plus
souvent des faces maussades? N'estil pas consolant pour lui, de revoir les vieillards reprendre la gàîté et la curiosité de la jeunesse? les enfans redoubler de turbulence ; et les jeunes filles, courant par troupes comme des perdrix, rieusos moqueuses, coquettes, pimpantes et atournées de tous leurs rubans, se gaussant de leurs amoureux en leur faisant la moue ! C'est une des rares circonstances où le soleil doit s'ennujer un peu moins du triste rôle qu'il joue en nous éclairant.
Toute la ville de Beaumont était donc en liesse, dès Taube du jour, attendant le résultat des merveilleuses promesses de don Barbillon.
Cette attente, a la vérité, se prolongea quelque peu, car ne ne fût guère avant
LE PRISONMKR CIIANCKUX. 129
dix heures ({iic les darnes de condition, escortées des gentilshommes, leurs amis, leurs maris, leurs frères arrivèrent, qui à cheval, qui en litière, sur la grande place, avec une grosse suite de valets.
La garnison huguenote avait aussi, cooime cela se passe dans nos fêtes modernes, fourni son contingent de splendeurs à la solennité, et d'après le principe qu'il n'y a pas de bonnes fêles sans bourrades, les hallebardiers se firent un vrai plaisir, de maintenir la foule trop ardente et trop curieuse; ils distribuèrent les horions a la satisfaction générale, les rires en redoublèrent et l'arrivée de la noble compagnie fut saluée par les applaudissements et ies souhaits gracieux partis de toutes parts.
Jean de la Tour- Miracle sortit alors
du principal pavilloa suivi de MM. de Bourbet et de Mergey, ses assistants dans les fonctions hospitalières qu'il avait à remplir, et fort galamment vêtu, au goût deBarbillon,ilvint présenter la main à la comtesse de La Rochefoucauld, et l'aida a descendre de cheval à l'entrée des barrières. Toutes les dames quittèrent de même leurs palefrois, et une brillante fanfare accompagna, sur l'air de Mars et Vénus s'en vont en guerre! l'enîrée de ce galant corlége dans le grand pavillon.
Au milieu de tant de belles personnes Corisande brillait de tout l'éclat de sa beauté, et elle n'était pas, sans doute, ce que Phœhus, le radieux Phœbus devait considérer, en ce jour, avec le moins de plaisir. Des fleurs étaient gracieusement blotties près du marbre de son sein; des
plumes ondoyaient au-dessus de ses cheveux noirs. Elle était belle a ravir le cyclope le plus brutal.
Aussi le baron Jean ne vit-il pas sans une émotion bien puissante les charmes de sa belle maîtresse; mais le baron Jean était, comme on sait , un homme ferme dans ses résolutions, et bien qu'il sentit fondre ses défiances à la splendeur de tant de grâces, il resla décidé à se tenir sur ses gardes; il repoussa bien loin la tentation de remettre à Gorisande la lettre qu'il avait préparée pour elle et qui décidait de son avenir; il se dit enfin:
— Admirons ! soyons épris puisqu'il n'est pas en notre pouvoir d'échapper a l'enchantement; mais ne nous conduisons pas comme un sot !
15^ LE PRlâONNlÊR CHAXCIiUX.
Gondilion de cuiuluile i»ien difficile a remplir en amour! condition (jue les gens du Nord ne sauraient jamais garder, non plus que les gens de l'extrême Sud, et qui n'est guère au pouvoir que des habitants du Midi de la France.
Jean se permit pourtant à lui-même de servir d'écuyer à madame dePeyrecave; il l'aida h descendre de sa haquenée ; il la reçut niême dans ses bras, lorsqu'elle sauta à terre, et par suite il répondit avec plus de chaleur quo la raison ne l'eût voulu, peut-être, à la pression délicieuse de la belle raain coquette .
Heureusement, il n'v avait pas moyen de s'abandonner, en ce moment, aux attraits dangereux de l'intimité. Gorisande et ses manèges agaçants ne pouvaient ien contre la foule qui entourait la
LE PRISONNIER CHANCET'X. 1 55
T(»nr-Mirar!e, cl ([ui ne lui laissait pas oul)lier ses devoirs de maître de maison. Bientôt une voix connue vint dire au jeune honitne :
— Monsieur le baron, on n'altend plus que vos ordres pour commencer le jeu de bagues!
C'était Barbillon qui s'exprimait avec celle autorité; solenneî dans son port, majestueux dans sa diction, ce respectable majordome (car il était majordome en ce grand jour), tout pénétré de l'iraporiaiice de son emplui , balayait le plancher du panache de sa tocjae, et se balançait sur les deux hanches.
Jean , malgré ses bonnes résolutions avait tant de choses a dire a sa dangereuse adversaire; il désirait si vivement
faire pénétrer quelque jour au milieu des soupçons qui remplissaient son âme, que celte interruption toute naturelle lui fut singulièrement désagréable. Le regard assez impertinent que jeta Barbillon sur madame de Peyrecave ne put non plus lui échapper et son humeur s'en augmenta. Il se promit bien de trouver une bonne occasion pour faire payer l'insolence de l'imprudent coquin, dont les services lui étaient en ce moment si nécessaires, et il se rendit avec soumission a l'avis de son conseiller.
11 ût placer, dans la galerie construite a cet effet, M. de La Rochefoucauld, la comtesse et les dames, et le jeu de b igues commença à l'instant même.
Tout le temps que dura ce divertisse- ^lent guerrier auquel il évita de pren-
LE PRtSONNIËR ClïANCEtlT. 155
dre part, Jean , retiré à demi dans un coin de la tribune, eut grand soin d'observer les visages de ceux qui pouvaient avoir quelque influence sur sa destinée, et c'est ainsi qu'il ne vit pas avec plaisir une sorte d'intimité mystérieuse régner tentfe M. le comte et Gorisande , entre Corisande et Bourbet. Deux ou trois fois il surprit du coin de l'œil leurs regards qui se dirigeaient de son côté, tandis qu'un imperceptible sourire errait sur les lèvres de la belle personne.
— On me joue comme un nigaud , se dit Jean; mais rira bien qui rira le dernier. Je ne suis pas encore dans le piège. Cuirassons-nous, sang-dieu! contre les œillades et les embuscades ! Laissons faire la syrène, laissons-la faire , sang diable 1 elle verra ce qui sortira de tout ceci !
450 LE PRISONNIER CIIAXCEUX.
La journée se passa eu diverlisseiuents semblables à teus If s diverlîssement possibles. Grâce aux soius de Barbillon qui se multipliait, tout réussit à merveille; les rafraîchisseiijenls circulaient avec profusion non -seulement en dedans, mais aussi en dehors des barrières, et si Jean avait eu le loisir de veiller a ce qui se passait, il eût conçu de très sérieuses inquiétudes sur ia possibilité de payer tant de dépenses. Mais Jean pensait à des choses plus sérieuses encore.
Après le jeu de bagues, vint la comédie, où Barbillon se distingua et obtint à lui seul un succès de fou rire. A la vérité,' dans une iiarnison obscure où jusqu'alors les plaisirs n'avaient pas abondé, on n'était fpas en droit de se montrer difficile. Pour les efforts tant soit peu grote?a
LE PRISONNIER CUANCEUX. 157
ques de l'ancien lansquenet, on lit grande la part de l'indulgence , et pourtant le masque naturellement comique, la verve bouffonne et l'assurance imperturbable du drôle auraient encore suffi pour mettre en joie les esprits les plus mélancoliques.
Enfin , le ?oir arriva , les bougies furi^nt partout allumées'dans les pavillons, le bal commença et les parties de jeu s'établirent.
A quoi bon iaire l'énuriiéralion des passepieJs , des bourrées et même des chaconnes où plus d'une belle dame Qt admirer sa grâce? Faudra-t-il s'étendre aussi sur les sarabandes applaudies où Balard se signala?
On s'amusait beaucoup , beaucoup !
Jean était le seul qui oc pût pas en dire
autant. Il se confinait tout entier dans son rôle de dissimulation et d'observation j tiraillé entre Tainour, la rancune et la crainie , lorsqu'il rencontrait les yeux de Corisande, il répondait k l'agaçante tendresse de leur appel par un regard d'abord étudié, puis sérieusement amoureux , et niurniurait dans ses denls^:
-— C'est un ange diabolique!
En passant derrière une portière, il entendit la voix de Bourbet qui demandait :
— Quand parlent-ils donc?
— Demain matin , répondit M, de La Rochefoucauld.
— Bon, on s'arrange pour la cataslro-
LE PRISONNIER CHANCEUX. 439v
plie, à coup sûr, se dit Jeau. Quelle furie \ que leur ai-je fait? que \eulent-ils de uioi ? Et ce misérable Mérc, le plus grand ; coquin de l'Europe, j'en jurerais!. C'est une insigne maladresse a moi de ne l'avoir pas tué sur le coup! Ah, si j'avais pu prévoir ce qui se passe, }v m'y serais volontiers repris a deux fois... Mais ils n'en sont pas où ils croient, et je ieuri ferai voir du chemin.
Balard vint le prendre par le bras.
* — Eh bien, notre hôte, lui di(-il, nous ne tentons pas, ce soir, les faveurs de la fortune ?
— Que si vraiment! répondit la Tour- Miracle d'un air délibérée
- Eh bien! continua Balard, venez a
cette table ci; vous y trouverez vos principales victimes , et nous allons tout faire pour vous alléger de nos dépouilles.
— Je vous donnerai ample revanche, reprit Jean. Aussi bien, dépêchez- vous de oj'iippauvrir, car je ne resterai plus longtemps avec vous.
— Quelques heures me suffiront pour vous mettre a sec, dit un gros capitaine de Flandre qui avait été fort maltraité les jou.'S p]écédens; pour moi, je ne quitterai la lablè que pour aller mettre vos pièces dans mon coiTre ou pour nue jeter a la rivière.
— INoble résolution! s'écria Bourbe t i elle Cï'l aussi '«a mienne. Allons, mon
prisonnier, tenez-vous bien; nous allons vous apprendre à vivre.
— Beaucoup de bruit, peu d'elfet, dit Jean en souriant et en battant les cartes. Je liens tout ce que vous voudrez, faites le jeu,
Ella partie s'engagea. La Tour-Miracle avait eu tant de bonheur les autres soirs, et la fortune s'était iiiontrée si obstinément dévouée a le servir, qu'il ne songeait pas même h la possiîiilité des retours si ordinaires a la capricieuse. Il était quelque peu arrogant dans la prospérité, et prévoyait volontiers que le sort ferait des efforts extraordinaires pour le servir.
Mais de leur côté, ses adversaires coalisés avaient emprunté de l'argent de
{^% LE PRISONNIER GHÀN€Bt?X.
droite et de gauche, et avaient juré de vendre plutôt leurs chevaux et jusqu'à leurs habils que de laisser le prisonnier catholique s'éloigner avec un seul liard de leur avoir.
C'était donc une intéressante partie que celle qui s'engageait. Plusieurs dames en étaient prévenues, et madame la comtesse, donnant le bras a Gorisande, s'approcha de la table pour assister au combat.
— A la vue de sa perfide maîtresse, Jean pâlit involontairement , et fit un mouvement involontaire comme pour quitter la table.
— Qu'avez-vous, lui dit Mergey, en le retenant par le bras. Le cœur vousman-
LB PBISOISMIËR CHANCEUX. 14^1
que-l-il ? Vous voulez nous qui Uer ? Gela ne se peut.
— Je n'y songe pas, dit Jean un peu honteux de lui-même.
On entendait venir du salon voisin le son des violons de l'orchestre , et le bruit du pas tressautant en cadence. La partie se poursuivait au milieu d'un morne silence.
— Ces messieurs ont Tair d'être à une bataille, dit la comtesse.
— C'est bien autrement dangereux, dit Corisande; car ils tiennent plus à leur argent qu'à leur peau.^
Personne ne répondit. Un tour venait d'avoir lieu et Jean avait i^agué. Balard
crût voir dans celte circonstance, un au^^ure funesle, et, m;iîj,^ré la présenoa des dames, ii laissa échapper un juron de dépit.
La partie recoiumença et pendant un instant, personne nesouiïla mot.
Tout-a-coup ie capitaine Flamand s'écria :
— Ce n'est pas a vous de prendre, la Tour-Miracle, c'est à moi!
— Je ne le crois pas, monsieur, répliqua Jean.
— J'en suis certain, dit le capitaine.
— 11 serait singulier que je me fusse trompé, reprit Jean , mais on peut s'en remettre au jugement des da!n{>s.
LE TRISONMER CHANCEUX. 145
—. .le suis le sci'vileur cies daii es partout exteplé :»ii jeu, répiiiiit le Flamam!, et il suffit que j'aie parlé pour qu'on me croie.
li , ;n .r-. Allons, pas de querelle, s'écria
Mergey, que le coup soit nul.
— Je le passe à jnonsieur et je paie, interrompit Jean; ce n'est pas. me ruiner.
Il se trompait à coup sûr; car, de ce moment, la fortune changea \ il perdit, reperdit et perdit encore, il doubla, il perdit; il tripla, il perdit. Tout le monde riait.
Des gouttes de sueur perlèrent sur le front de Jean. Il sentait que par son bonheur obstiné, il avait éveillé l'envie
i¥y LE pmsONNIER CHANCEUt.
et que l'envie se réjouissait de sa chute. Son orgueil se révolta et il sentit comme une sombre fureur bourreler son âme.
En ce moment, levant les yeux, il rencontra le beau regard de Gorisande, qui semblait le contempler d'un air attendri. La bienveillance y élait si réelle; ià tendresse qu'exprimaient ces yeux charmans était si ardente, qu'il se sentit troublé. Il perdit tout-k-coup de vue les fantômes qui l'obsédaient.
— Que veut dire ceci, se dit-il ? Estelle sincère?
Comme il i'aimait, il se trouva tout disposé à la croyance, et ce fut, dans son nalbeur, un grand soulagement. La joie pénétra de nouveau dans son cœur. Il reprit Courage, et posant un instant ses
cartes sur la table, il passa ses mains sur son visage , les frotta vivement l'une contre l'autre, et rapprochant sa chaise :
— Allons, messieurs, cria-t-il gaîmenl, je ne suis pas encore à sec !
— Voilà un brave gentilhomme, dit une jeune dame derrière lui, c'est dommage qu'il perde.
Qu*il perde était bien dit; car Jean continua à voir ses pièces d'or et d'argent se détacher les unes après les autres de sa poche et aller grossir les tas formés devant ses adversaires.
Après un inomerit, il avait tout-k-fait oublié le courage nouveau dont ils'élait armé; il eut beau regarder les yeux de Corisande^qui continuaient à Tencoura-
i48 Ll£ PRif O.NMER CHANCEUX.
ger, ses perles devenaient à chaque insjaiit plus irréparables.
Enfin , il n'avait plus en sa possession qu'une dixaine de nobles d'or , lorsqu'il entendit derrière sa chaise la voix criarde et impertinente de Barbillon qui lui disait :
— Yrainient, monsieur, vous jouez là un joli rôle ! Ne voyez- vous donc pas que ces honorables ^gentilshommes trichent à qui mieux mieux ! .^^u^io
Et Barbillon, debout, coiffé de son inséparable toque a panache, indiquait du doigt et de l'air le plus calme du monde, Bourbet, Balard, le capitaine flamand et un écuyer de M. le comte.
Jean avait déjà eu soupçon de quelque
LK PKlS<)NMt:K CHA.NCKLX. 149
déloyaulé, il se lova d'an saalcl jt^la ses caries sur la table.
— Corps diable ! messieurs , s'écria t-il, si vous êtes des fripons, je ne suis pas d'avis de continuer!
— Il n'y a ici de fripons que vous et votre acolyte , répondit Bourbet. Voiià Irait jours {{ne vous pipez des gens qui valent mieux que vous. Réservez vos tours de passe - passe pour ailleurs qu'ici !
— Monsieur, si j'osais vous offrir un conseil, dit UiOdestement Barbillon a son li.jiilrc, ce ^^e^^lil de passer votre épée au travers du ventre de >*es beaux joueurs.
— Tu as pardieu raison , répliqua Jean,
et comme je n'ai que deux gants, suj)- 11. 10
posez , messieurs , que vous en recevez chacun un à travers la figure !
Il s'était reculé en parlant ainsi comme pour donner du champ a ses ennemis.
Les dames avaient fui en pleurant, en criant; quelques-unes s'évanouirent; le comte de La Rochefoucauld accourut.
— Comment^, messieurs , s'écria ce seigneur, j'apprends qu'on insulte mon hôte! Je ne souffrirai pas que les choses aillent plus loin... Remettez-vous , calmez-vous, baron. li y a ici quelque lual» enlendu... votre valet est un drôle qui mérite les étrivières! M. de lialard, capitaine Bourbet, si vous répondez "a la provocation, je vous en ferai senlir r.ion ressentiment !
— Bon hypocrite, se dit Jean, il me
LB PRISONNIER ÇHAKCKtJX. 1^1
réserve pour une meilleure chaussetrape!
Le bal avait pris fin, les femmes étaient parties; Corisande avait suivi la comtesse de la Rochefoucauld, sans que Jean, tout à sa eolère, s'en fût d'abord aperçu. Les officiers provoqués s'arrêtèrent par respect pour leur chef, enfoncèrent iéUrs bonnets sur leurs yëui, et menaçant Jean du regard et le poing sur la hanche, s'éloighèrenl tous ensemble d'un pas de triofiiphaleurs.
M. le coînte dit à Jedn :
— Vous deviez partir ce matin; les choses s'arrangent à merveille. Vous êtes Chargé {Je trop grands intérêts pour que je vous laisse gaspiller vds peines avec dw étourdis. M. de Méré vous alteddra
152 LE PRISO>.MFiR CHANCÉUk.
a l'aube du jour, (mî df'hors de !a jjortc ie la ville, sur la route d'Orléans. Je n'ai pas besoin d(* vous rappeler qu'en toutes
choses vous pouvez compter sur mon
.... i^»uè amitie.
Ayant ainsi parlé, M. de La Rochefoucauld sortit à son tour, et Jean se trouva seul avec Barbillon dans la salle de bal complélement déserte. ***
Les bougies lui seaiblaient jeter des lueurs lugubres. Au milieu des longues et flottantes draperies qui se déroulaient partoul, il croyait être sous un catafalque. Très fatigué, il se laissa tomber sur un fauîeuii.
Barbillon s'as-îil vis-à-vis de lui, et ne che:ha pas à ie Iroublei dans ses rêveries. Loin de. ia, ie ûiscriît ;^.ervileur
s'accoDimoda convenableuitnt dans sa chaise , posa sa loque par terre, el s'endormit sur-le-chan)p , les yeux fixés sur ses panaches.
Uue [leure eiivirou s'écoula dans un profond sUeuce.
9fn 9a II , laioqiuoq aok »h t'id'yoq è>( Au bout de ce leujps , un bruit qui se
Cl au dehors éveilla Barbillon en sursaut.
Des voix cout'useset criardes se mêlaient
en s'approchant du pavillon, ce qui lit
que le majordome iiis provisé se dressa sur
s. s pieds el sorlit.<r,|. ul^q^ji ! ut*iH
.aoil
Si Jean avait élé moins perdu dans ses
pensées, il aurait pu entendre le bruit d'une altercation assez vive j mais il n'y prit pas garde jusqu'au moment où Barbillon rentra el lui dit :b lovuoil insu
~ iionsieur, ce sont les marchands dé notre fête qui, ajant appris votre prochain départ , viennent demander leur dû.
— Ah ! grands dieux ! s'éerla Jean en enfonçant ses bras jusqu'aux coudes dans les poches de son pourpoint , il ne me
Vste rien ! J'ai tout perdu!
— Oh! oh! repartit Barbillon» vous ne pouvex doue rien pajer?
— Rien î répéta Jean avec consternation.
— Il n'y a point là de quoi se désespé* rer, répondit le valet. Mais puisque nous n;a\QBS point d'argent , il faut absolument trouver de l'esprit.
E t, se croisant les bras et levant la tête au plafond comme un astrologue à la recherche d'une planète, Barbillon resta quelques secondes très pensif.
L ESPRIT DE BARBILLON SE DÉVELOPPE DE PLUS EN PLUS. JEAN SE TIRE d'lNTRIGUE DUNE FAÇON ASSEZ NOUVELLE.
xvn
— VoyoQS, monsieur, dit Barbillou, avez-vous imaginé quelque chose ? Je suis curieux de savoir jusqu'à quel point vous avez plus d'esprit que moi.
- Déclare a ces marchan !s, lui ré-
pondil sou maître, qu'il m'est iuipossible de les payer en ce moment, mais que je suis homme d'honneur et qu'ils ne perdront rien pour attendre.
— AHons, îîiOnsieur, je vais leur dîm .cela, répliqua Barbillon en éclaianl de rire, et je vous réponds qu'ils seront ifort satisfaits. ïudieu! comiiie vous ave;", le géîiie du (.0 îi-erLe! Mais , bien que je sois certain du plaisir que je vais leur faire, n'avez vous plus rien dans vos poches qu'on puisse au moins leur mon^ trer ? Je ne voudrais pas vous voir passer pour un iiiisérable .
Jean tira ses dix nobles d ■ôf.'"^'
— C'est toujours quelque chose, dit Barbillon, en clignant de l'œil. ^m^^
11 étendit la aiain, prit les^pièces et les
\Ai l'RISON.NH'Ml r,{!\N<:EUX. I T) I
r-inil ilâws son puui'poinl, puis conclut
par ces mots prononcés d'un air capai>lc :
— Jevats arranger celle affaire.
—"Il sortit du pavillon et trouva les braves marchands occupés a maugréer contre l'air froid de la nuit ci soutflant
dans leurs doii^ts.
ojipO'i; °
— Mes bons amis, leur dit-il d'un air paterne, moiiseii>neur le baron est, eu ce moment, en conférence intime, secrèle el 1res importante avec nionseigneur le coiiileel plusieuis autres ireniilshomraes de la plus haute volée: vous coin prenez donc, sans que je vous l'explique, l'impossibilité où il est de venir vous entendre; i^iais rassurez-vous, je vais tout tejminer pour lui. Entrons dans ce joli
i6"2 LE PRISONNIER CHANCEUX.
temple OÙ un comédien fort distingué a fait cette nuit des merveilles d'escamotage. Nous allons mettre ordre à nos petites affaires.
— Est-il vrai, monsieur de Barbillon, dit le charpentier, que vous partez ce matin?
^^ Monseigneur le baron part ce mâtin, mais moi je ne dois le rejoindre que ce soir. Nous allons à la courj si vous avez quelques commissions, je pourrai m'en charger; ne vous gênez pas; remettez-moi vos suppliques et vos placets ; il m'arrive plus de trente fois dans le mois de voir le roi face a face, et de lui parier, comme je vous parle. Vous avez apporté vos mémoires?
— Ouil oui! répondit le chœur des créanciers avec enthousiasme.
LE PRISONNIEn CHANCEUX. 465
— Et vous avez pris aussi du papier et de l'encre pour que je puisse discuter, corriger, réduire et régler lesdits mémoires?
— Oui , répondirent encore, mais d'une
voix moins éclatante, les bons bourgeois.
— Allons donc, mes enfants, continua Barbillon en se plongeant dans un fauteuil, approchez sans crainte et faisons vite, car des préoccupations d'un ordre très élevé absorbent toutes nies facultés ! Je ne puis vous donner que quelques minutes! Compte du tapissier : boii ! pour tentures, soiries, étoffes de toutes couleurs, total 2,500 livrrs tournois. Compte du marchand de vin, 1,000 livres, ce n'est pas déraisonnable. Compte du charpentier , 3,800 livres; les bois n'étaient pas de la première qualité, raaisa'i.nporte. Compte
164 LE PRISCNMER CHANCEUX.
des rôtisseurs et traiteurs, :2,iOij livres; je crois avoir remarqué des volailles dont le goût ne me convenait pas, mais je ne suis pas chicanier. Compte des tailleurs^ 0,954 livres; parfait! Somme totale de tous les comptes, 15,454 livres tournois. Je suis sûr , mes amis, de votre grande honnêteté ; cependant il n'est pas prohable qu'ayant connaissance de l'immense générosité de mon maître, vous n'ayez pas un peu endé nos petites dépenses; je vous pardonne, et je me coutente de porter à vue de nez nos dettes a 1 2,000 livres juste. Vous criez? Nous les porterons à î! ,000 livres, et coiime je suis pressé, je vais diminuer encore, SI vous n'êtes pas raisonnables, pour me dédommager de la perte de Jiion temps.
D'ailleurs, marauds que vous êtes, je vous trouve d'étranges personnages !
ÎE PRISONMKR CUAXf.EUX. i6r>
Vous faites du hruil quand je vous paie comptant'/ Oh! oli ! ce mol la vous fait laire. Oui, comptant! Passez-moi un ciiiffonde papier et vous allez voir.
Kt il écrivit :
0 Monsieur ie capitaine de Bourbet, monsieur ie capitaine Van Goëck et mon sieur (le Balard auront à solder aujourd'hui , avant midi , chacun pour leur pari, la somme de 11,000 livres tournois, aux porteurs du présent bon , sur les t25,O00 livres que monsieur le baron leur a remis cette nuit passée à l'elTet dérégler ses dépenses.
Je signe pour mon maître :« Barbillon. « Avec ce papier, on vous paiera quand vous voudrez; si, du lesle, il vous était fait la moindre ditficulté, je serai là ponr