‹ Le prisonnier de Newgate, drame en cinq actes et en versChapitre 2 sur 85 · OVIDE · texte numérisé non relu

OVIDE

On a lu, dans le feuilleton de la Gazette de France du 3 juin, l'histoire, gaîment racontée, d'un voleur anglais, le Régulus de son espèce.

Condamné à mort, et devant être exécuté le lendemain , il eut le désir de faire ses adieux à sa femme, et fit consentir le concierge à lui accorder la permission de sortir, après l'avoir enivré pour le rendre plus facile, ajant promis de revenir: il fit plus, et tint parole. Rarafides !

Quel que fût le crime d'Orrebrow, nous dit son historien , une bonne foi si héroïque sollicitait puissamment sa grâce, et je souffre de ne pouvoir dire qu'elle lui fut accordée.

Il n j a point là de quoi faire un drame : tout le reste est d'invention dans celuique j'ai composé. Ce n'est donc pas une vieille histoire, ainsi que Ta dit un de mes censeurs , mais bien une conception dramatique qui , tout imparfaite qu'elle puisse être, m'appartient par le fond comme par les détails, et pour l'arrangement de laquelle il a bien fallu que l'imagination fît encore quelques frais; et je puis assurer mon censeur que, bien loin

?j PREFACE.

d'avoir suivi l'usage du plagiat adopté ., sans beaucoup de scrupule, par quelques-uns de nos écrivains, ^e le considère avec raison comme une bassesse littéraire; et que, si des rapprochemens, ou même des ressemblances de situations se faisaient à l'avenir apercevoir dans mes ouvrages, malgré le soin que je prendrai de les éviter, il faudrait en accuser le hasard beaucoup plus que ma mémoire ; et d'ailleurs, on a tant fait, tant écrit, qu'il n'est pas une seule situation dramatique qui ne soit, avec un peu de mauvaise foi, si bien rapprochée de telle autre , qu'on ne puisse la confondre absolument avec elle.

Si la bonne foi, que j'invoque, présidait aux, jugemens, si la franchise en était l'âme, si l'écrivain pouvait être jugé tellement séparé de l'homme, que le critique fût étranger à toutes les considérations, comme à toutes les influences, et ne vît, quand il le juge, qu'un ouvrage digne de blâme ou d'estime, je discuterais volontiers quelques points de la censure, qui me paraissent douteux j mais, d'une part, j'y mets trop peu d'importance, ne voulant faire qu'un délassement de mes compositions dramatiques; et de l'autre, je suis convaincu que le moment de censurer de sang-froid n'est pas encore arrivé. Les têtes fermentent, les plumes déchirent, et l'on consulte, plus que sa raison; les ressentimens et les souvenirs.

A propos des invraisemblances attribuées à quelques-unes de mes situations, je ne dirai qu'un seul mot. Il j a deux sortes de vraisemblances,

PREFACE. vij

Tune absolue, l'autre théâtrale; et cette dernière n'étant autre chose que la possibilité, je ne vois rien d'impossible dans la liberté de sortir accordée à mon prisonnier de Newgate, puisque cette faveur, uniquement dépendante de la volonté du concierge, ne pouvait trouver d'obstacles, si ce n'est dans une défiance très-raisonnable à la vérité, mais qui pouvait être vaincue par les instances du prisonnier, surtout par la vénération et la pitié qu'il inspire.

En un mot , l'humanité , quelque rétréeie qu'elle soit par la corruption de nos mœurs, n'a point de bornes prescrites. Cette assertion est -tellement vraie, que, même aux époques les plus funestes de notre révolution, nous avons vu ressortir, à côté de nos scènes de barbarie, clés traits de générosité qui passent toute croyance, comme si le bien et le mal se faisaient par compensation. Faut-il s'appuyer d'un exemple? Il m'est donné

par le sieur V...B D , concierge dans l'une

des maisons d'arrêt de Paris. Cet honnête homme permettait à M. D... , dont le crime révolutionnaire encourait la peine capitale, de sortir tous les soirs de sa prison. Ce fait répond à la question qui m'est faite par un journaliste distingué. C'est Tun de ceux dont la décente critique, ayant pour objet l'intérêt de l'art, sait renoncer à l'esprit pour la raison et la bienséance. Il me demande si les concierges des prisons d'Etat, où je suis demeuré cinq ans, avaient quelque ressemblance avec le personnage de mon drame. Je vais répondre pour moi-même.

viij TRÉFACE.

Emprisonné à deux époques de ma vie, d'abord, parles mitrailleurs de Lyon) en second lieu, par l'arbitraire d'un gouvernement despotique, j'ai rencontré, dans les prisons, des concierges très-humains. L'un d'eux, que je nommerais s'il l'eût permis à ma reconnaissance , homme d'esprit et de cœur, est doué d'une élévation de sentimens telle que, pour la supposer dans une pareille condition, il faut l'avoir éprouvée.

Après mon expérience, je ne puis me reprocher d'avoir fait de mon geôlier de Newgate une sorte de héros; et, comme c'est là le point de critique le plus raisonnable, je passerai sur les invraisemblances qui nie seraient encore reprochées. Il faut acheter à quelque prix des situations dramatiques. J'en ai amené quelques-unes dont le public m'a su gré. Je l'ai vu toujours indulgent, et souvent très attendri.

Mon succès ne m'éblouitpas; il m'excite et m'encourage. Pur et sans intrigues, car j e ne V ai pas tra* vaille, il me porte à espérer une approbation mieux justifiée, lorsque, aprèsavoirméditésurles moyens et les résultats dramatiques , leur combinaison et leurs ressorts, j'aurai appelé l'attention publique sur un genre moins combattu. Toutefois , quelque puissamment qu'on argumente contre le drame, les arguniens ne m'ont pas vaincu. Que l'on bannisse du théâtre ces productions monstrueuses, où le trivial et l'enflure, bizarrement assemblés, blessent à chaque motl'oreilleetle goût: c'est à la fois justice et raison ; mais étendre la proscription sur le drame proprement dit, c'est-

PREFACE. i*

à-dire sur la peinture simple et vraie des scènes malheureuses de la vie, dans lesquelles chacun peut se reconnaître par quelque endroit, et tout au moins se convaincre qu'il ne serait pas insensible aux infortunes de son semblable, c'est conduire le cœur de l'homme vers l'absolue privation de toute sensibilité, c'est lui défendre de s'attendrir, et, pour ainsi dire, enchaîner l'action du sentiment et delà morale. Si l'intervalle est immense qui sépare l'homme opulent du tableau des misères humaines, sera-t-il tout-à-lait inutile de le toucher, de l'émouvoir par des infortunes imaginaires qui pourraient se réaliser pour lui. et de combattre, par des spectacles touchans , l'endurcissement de cœur auquel sont enclins tous les hommes, mais plus généralement lorsqu'ils se trouvent placés dans une haute fortune? La comédie fronde les ridicules; le drame peut attaquer les vices, et du moins faire briller la vertu dans un jour tellement éclatant , qu'elle devienne pour tous un sujet d'exemple et d'imitation. Mais s'il faut condamner le drame à n'émouvoir que la multitude, il n'en conservera pas moins un but sérieux et profond. L'homme du peuple qui pleure n'est jamais un homme à craindre; car ce n'est pas en pleurant que s'expriment le mépris et la dérision, lorsqu'ils se jouent des choses les plus respectables, trop souvent les moins respectées.

Laissons là les esprits forts pour qui l'attendrissement est une sorte de bassesse; leur parlez-vous de morale, de vertu, de conscience? c'est presque leur insulter. Us se vengent , et je pardonne

x PREFACE.

de spirituelles saillies; car on fait grâce à l'esprit. J'observerai seulement que, si le domaine de la censure n'est pas encore rigoureusement déterminé, il n'en aura pas moins les bornes qui lui sont toujours assignées par le sentiment des bienséances. Comment se fait-il qu'un sentiment, si naturellement indiqué, ne soit pas dans tous les cœurs?

Il est mille circonstances dans lesquelles il n'est pas plus permis de se distinguer par des actions extraordinaires que par des écrits remarquables. Pareils aux harpies delà Fable , qui souillent tout ce qu'elles touchent, l'intérêt et la jalousie, toujours actifs et vigilans5s'alarmentde tous les succès, les empoisonnent, les at rêtent,et semblent s'être ligués pour étouffer, dès leur naissance, tous les germes de célébrité. Ainsi, les actions les plus simples^ adroitement enveloppées, se défigurent, se compliquent; et pour cela que faut-il ? Dénaturer les motifs. Bientôt il devient impossible, même à la bonne foi la plus pure, de les apprécier avec justice; et faut-i Is'éton ner alors que ces mêmes actions, éternellement louables dans tous les temps, dans tous les lieux , cessent d'être récompensées, lorsque, pour être aperçues de l'autorité qui récompense, elles ont à traverser tant de degrés de hiérachies, tant de passions, tant d'obstacles (*)?

(*) Incapable de tremper ma plume dans le fiel de la haine et de l'envie, je saurai bientôt me servir des pinceaux de la vérité pour redresser les erreurs de l'opinion sur des faits

PRÉFACE. xj

Cependant la conscience, dont il né faut parler dans les drames qu'avec beaucoup de circonspection , la conscience n'est point une chimère : je sens qu'elle aide puissamment à mépris ser Fin justice ; elle accoutume à la supporter; et/ comme depuis long-temps cette habitude m'est familière, j'en ai retire l'avantage d'être devenu le maître de ma sensibilité. J'ai appris en même temps à n'estimer que ce qu'elles valent les choses que l'on poursuit dans le monde avec tant de turbulence et de tourment. Je sais que l'ambition avilit, que l'intrigue déshonore ; et si je dois faire quelques pas encore dans la carrière que je me suis ouverte, j'y marcherai pour ma consolation et l'oubli de mes longs malheurs. Je n'y verrai point de rivaux, mais seulement des émules: puissé-je y trouver des amis!

mal vus et dénaturés. Traîné en g3 devant un tribunal révolutionnaire, proscrit , poursuivi, condamné, fugitif et contraintde m'exifer de ma patrie, j'y rentrai glorieusement l'an 1808, après avoir saiivé d'un complot d'empoisonnement la garnison française de Barcelonne,et, trois mois après., du pillage et de l'incendie la seconde ville de Catalogne, «ntré seul dans une place occupée par vingt mille Espagnols en armes : une captivité de cinq ans dans une prison d'état a payé ces deux services. Il est vrai, mais affreux, de le redire, que c'est pour avoir obéi à l'honneur et à la reconnaissance.

Je donnerai, aux faits que j'indique, un développement plus étendu dans les Mémoires que je me propose de publier prochainement. 4

VILLE DE BRUXELLES - STAD BRUSSE1 Axciiives - Ârcïiief

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