LA QUESTION DB LA YIB
Je veux savoir que penser de la vie et qu'en faire. Je commence par me recueillir. Je m'efForce de faire cesser ce tumulte incessant des événe* ments, des choses et des hommes, autour de moi, des images, des mots et des arguments, au dedans de moi. Je veux user de mon esprit, voir par moi-même ce qu'il en est, prononcer avec connaissance de cause. Non que je prétende m'enfermer en moi-même pour tout tirer de moi. Je comprends trop l'absurdité et le danger qu'il y aurait pour moi à vouloir être ce que Leibniz appelle un soHpsCy à regarder comme non avenu ce que pensent les autres, à user de mon esprit comme si tout commençait à moi. Mais Fétude que j'entreprends demande que je me mette moi-même en face de mon objet et que je travaille à en juger à bon escient. Je m'engage donc dans cette étude avec une entière sincérité, résolu à tout faire pour bien voir, résolu aussi à ne jamais redouter la vérité connue : j'en veux embrasser par avance toutes les conséquences. Mon étude est toute spéculative ; mais sans doute, en cette matière, les conséquences pratiques ne seront jamais loin. Si telle vérité a dans la pratique telle suite contraire aux passions humaines, ce ne sera
8 aHAPiTm rintim.
jamais ponr moi nne raison dliétit<^r derant la vérité, de la nier, même de l'atténuer. Il n*y a de gincérité complète, de sincérité véritable qu'à oe prix. Je veux être sincère de c«Ue manière-là* Et maintenaQi je commence.
us DONNAIS R Là MATBODI
Je commence : mais par où et avec quoi? Où prendre mon point de départ? et qu'ai-je à ma disposition en commençant?
U faut que ma première affirmation soit telle que puur être posée elle n*en suppose aucune autre. Gela est clair. Mais que puis-je affirmer qui ne suppose, pour être affirmé, aucune proposition antérieure?
Des faits^ et ma pensée avec certaines êzi' gences (j'emploie à dessein ce mot pour ne rien préjuger).
C'est la situation du savant qui a recours à Vobservation et à Vexpériencty et qui se sert de sa raison.
Des faits incontestables, indéniables, positif»^
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constituent un terrain solide sur lequel on peut, tout d'abord, mettre le pied, et si nous invitons les autres à s'y placer avec nous, qui donc osera dire qu'il ne le veut pas, s'il a son bon sens et s'il est de bonne foi? Voilà donc bien un commencement, un vrai et légitime commencement. Quant aux exigences de la pensée, pour s« convaincre qu'il y en a en effet, il suffit de se dire ceci : Puis-je penser n'importe comment? Puis-je affirmer n'importe quoi? Mais non, ce n'est pas possible. Je puis rêver à ma fantaisie, je puis divaguer, je puis faire le sot ou le fou» si bon me semble ; mais je n'appellerai pas cela penser. Du moment qu'il s'agit de penser tout de bon, il y a lieu d'affirmer ceci ou cela, et ce n'est pas de mon caprice que l'affirmation dépend; elle est valable ou non, et cette valeur n'est pas en mon pouvoir : ce qui est en mon pouvoir, c'est de faire tout ce qu'il faut pour voir comme il faut, pour juger comme il faut. Il y. a donc bien de certaines exigences de la pensée contre les(jueUes rien ne saurait prévaloir. Je ne dis rien de plus. Je ne cherche aucune explication de cela, je ne tente aucune théorie Ce serait prématuré. Mais je constate
LBS DONNÉES BT LA MÉTHODE. H
Texistence de ces exigences, et je dis : Voilà encore le commencement, le yrai et légitime commencement. Si je me mets en présence de faits certains et si j'use de ma raison, en tenant compte de ces exigences auxquelles je ne pourrais me soustraire sans divaguer, je trouverai des propositions que j'affirmerai d'emblée sans supposer aucune autre proposition antérieure ; et personne ne pourra les contester, à moins de manquer de sens ou de bonne foi.
Dans la question de la vie, le premier fait que je note, c'est que, en un sens, je puis faire de ma vie ce que je veux, et, en un autre sens, je ne puis pas faire de ma vie ce que je veux.
Je laisse de côté les difficultés auxquelles ces deux affirmations peuvent donner lieu, les mille questions qu'elles suscitent, les explications tentées, les théories édifiées. Prenons lès faits euxmêmes : ils sont incontestables.
C'est un fait que de ce que j'appelle la vie je puis, en un sens, faire ce que je veux. Et si d'ailleurs je ne pensais pas que je puis faire de ma vie ce que je veux, toute question relative à l'usage à feire de la vie serait superflue, oiseuse.
G est un fait auâsi« et non moins incontes-
il GHAPITRI II.
table, que de ce que j'appelle la yie je ne puis pas faire ce que je veux. 11 y a les mille empôchements que je rencontre à Taccomplissement de mes désirs et de mes projets. Il y a autre chose encore. En effet, si tous les usages de la vie se valent, si c est chose entièrement indifférente que je choisisse celui-ci et que je rejette celui-là, si ceci n'est pas à rechercher et cela à éviter^ s'il n'y a pas de raisons de préférer ceci à cela, à quoi bon poser la question de la vie? C'est perdre le temps ; il n'y a qu'à se taire.
Yoilà donc deux faits, ou, si l'on aime mieux, un double fait impliqué dans le fait même de la question posée et partant hors de cause, et tel qu'il est naturel et légitime de l'affirmer dès le début. Partant encore, si je veux proposer aux autres mes idées ou examiner celles des autres, j'ai là en commençant un point pris pour accordé, donc quelque chose de commun entre les autres et moi, quelles que soient d'ailleurs nos divergences d'opinions, et, dès lors, la discussion sera possible : car, pour discuter, il faut qu'il y ait au moins une chose qu'avant toute discussion Ton entende de la même manière des deux côtés.
Je note, en même temps, que certaines proposi-
LBS S0NNÉB8 ET LA MÉTHODK. tt
ttons rencontreront, je le prévois, Une rétistance. D'où peut tenir cette résistance ? D'un préjugé, dira-t-on. Sans doute, car ce ne peut être que quelque chose qui précède le jugement actuel.
Mais ce qui précède tel jugement actuel est préjugé au sens fâcheux du mot, si la source en est dans quelque habitude de l'esprit née Bans réflexion, dans quelque influence inaperfue de la coutume , de l'exemple, dans quelque passion qui inspire insensiblement la pensée. Alors l'énoncé de certaines propositions provoque la résistance de l'homme esclave de la routine, de l'homme aveuglé, de l'homme passionné, parce que ces propositions contrarient •es vues accoutumées, ou ses préventions. Mais, sll se trouvait que certaines propositions touchant la vie provoquassent la résistance de l'homme qui se sent et se sait homme^ faudraitil encore crier au préjugé? Ne conviendrait-il pas plutôt de reronnaître là quelqu'une de ces exigences dont nous parlions plus haut, et contre Vesquelles rien ne prévaut?
Se sentir et se savoir homme, et non pas chose et animal, c'est un sentiment et c'est une ftotioo où assurément il y a bien de Tacquis. Je
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le reconnaîs. Tl ne serait pas malaisé de montrer ce qui y entre de résultats de l'éducation, de rhérédité, de la culture reçue, de la civilisation. Mais, si je considère le fond, je le retrouve partout ; et là où il n'est pas, là du moins où il est par trop rudimentaire, je dis : Ce n'est pas vraiment l'homme. Et je parle, s'il s'agit d'un individu, d'exception, de monstruosité; s'il s'agit d'une race, de dégénérescence, d'état embryonnaire : je ne veux plus voir là qu'un vestige eflacé de l'humanité, ou qu'une ébauche informe. Et quiconque a son bon sens et est de bonne foi voit comme moi et parle comme moi.
Telles sont les ressources naturelles que j*aî tout d'abord à ma disposition pour juger de la vie et pour examiner et discuter toute proposition relative à la vie : un double fait indéniable, et une certaine notion de l'homme, qui me permet d'en appeler de l'homme à l'homme, je veux dire d'en appeler du penseur distrait ou ébloui à l'homme même.
Ainsi, que l'on me propose un épicurisme éhonté (j'emploie le mot épicurisme pour abréger, au sens vulgaire). Tout de suite, d'emblée, je dirai : Ce que vous me proposez, c'est une vie
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bestiale. Et je rejette la vie bestiale, poarxr)(xo{Taïv §iov, comme disait Aristote, par la très sii.mpie raison que je ne suis pas une bête, mais un homme.
Si l'on répond : Mais cela me plaît ; je répliquerai : Mais cela ne doit pas vous plaire. P]t, si Ton me presse, la réponse que je pourrai donner sera celle-ci : Cela ne doit pas vous plaire comme cela ne doit pas me plaire à moi non plus, parce que cela ne convient pas à l'homme. Non est hominis, non est humanum, non decet hominem. L'homme ainsi compris, Thomme dans cet état, ce n'est plus Thomme.
Est-ce parler au nom d'un préjugé que de parler ainsi ? Assurément non ; ou si l'on tient à nonamer cela un préjugé, il faut dire que c'est un préjugé fondé sur la nature humaine, ayant dans la nature humaine sa racine, donc une exigence de la nature humame, une exigence de la raison humaine en présence du fait de la vie.
Maintenant, muni et armé de la sorte, quel ordre vais-je me faire pour Tinvestigation que j'entreprends? Quel sera mon premier objet d'étude? U me semble que ce doit être une pre<
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mière idé^ de la vie qui m'est suggérée par la question même. Je constatais tout à Theure que, puisqu'il y a une question de la vie, dans un certain sens je fais de la vie ce que je veux, et dans un autre sens je n*en fais pas ce que je veux. C'est dire que, dans la vie, il y a bien des choses que je subis et bien des choses qui, dans une certaine mesure, dépendent de moi. Cela seul suffit à donner à la vie je ne sais quoi de grave. Je constatais aussi que certaines choses me paraissent convenir à l'homme et d'autres ne lui point convenir. L'idée de l'homme m'apparaît, dès mes premières réflexions, avec un certain caractère de grandeur, et voilà encore de quoi faire de la vie quelque chose de sérieux. Bien vite se présentent à moi les mots les plus nobles et les plus imposants : le devoir, la dignité humaine, la responsabilité. Mais je ne veux pas laisser mes pensées se précipiter. Je veux les cour duire par ordre, pour voir plus clair et pour juger plus sûrement. De cette première vue sur la vie je ne veux retenir que ceci : la vie paraît quelque chose d'important, de grave, de sérieux. Est-ce ▼rai ? Tel est le point que je dois d'abord examiner, C«la me paraît d'uiie bonne méthode.