LES DONNÉES BT LA MÉTHODE
Cependant une réflexion s'offre à moi : c*est que si le sérieux de la vie est la première chose qui sollicite mon attention, ce n*est peut-être pas seulement parce que cette proposition naît pour ainsi dire de la question; c'est aussi et surtout peut-être parce qu'elle répond à une des préoccupations les plus pressantes de ce temps. Je me suis recueilli en moi-même pour méditer, mais je ne veux pas pour cela demeurer étranger aux préoccupations contemporaines; je l'ai dé-» claré dès le début. Or, une des opinions les plus en vue sur la vie, à l'heure qu'il est, c'est celle qui la répute vaine. Beaucoup d'hommes, aujourd'hui, ne voient dans la vie qu'une sorte de jeu ou un spectacle propre à intéresser les gens intelligents et cultivés, et à leur procurer d'esthétiques jouissances. Je le sais. J'entends ces discours, et si cette idée de la vie n'est pas toujours énoncée distinctement, elle se retrouve sans cesse inspirant d'une manière tacite les jugements, les sentiments, la conduite. C'est en partie pour cela, je n'en doute pas^ que le sérieux de la vie m'apparatt comme le premier objet d'examen et d'étude que je doive choisir. Le dilettantisme étant pour ainsi dire dans l'atmosphère inteilec-
tuelle et morale, il faut avant tout que je sache à quoi m*en tenir sur cette conception de la vie. Mais, si les opinions contemporaines me sont ainsi présentes, même quand je ne songe pas à les considérer expressément, n'est-ce pas le BÏgne que je ferais bien de les considérer, en effet, dans leur ensemble avant d'entreprendre Texamen de Tune d'entre elles ? Elles constituent un grand fait que je ne puis négliger. Je suspends donc l'examen du dilettantisme, et je me livre à une sorte d'enquête pour savoir ce que mes contemporains pensent de la vie et ce qu'ils prescriveût ou conseillent d'en faire.
LES OPINIONS CONTEIIPORÀINBS
Trois puissances attirent tous les regards à l'heure qu'il est. Elles se disputent l'empire des âmes : chacune d'elles prétend nous fournir Texplication de la vie et en déterminer la direction ^ les trois ensemble forment un certain esprit d*où sort une conception assez nouvelle de la destinée humaine et de la conduite humaine. Ces trois puissances sont l'Art, la Science et la Critique. J'écris ici ces mots en lettres majuscules. Je suis un usage que je ne crois pas bon en général. Il me semble qu'ici c'est un moyen de marquer aux yeux pour ainsi dire que ces puissances exercent un grand empire sur les pensées et les actions des hommes.
Chacune d'elles implique une idée qui en est
ÎO CHAPITRIÏ III.
comme l'âme : cette idée, appliquée à la question de la vie, y devient principe d'explication et principe de direction.
Pour l'Art, au moins dans beaucoup d'esprits, l'idée maîtresse, ou principale, ou vitale, c'est l'idée d'une activité abondante, surabondante, qui se déploie librement, sans être assujettie à aucune nécessité, ni non plus à aucune obligation : activité qui se dépense comme en se jouant, sans autre raison que l'abondance même de la vie ; en sorte que, par cette liberté même et cette fécondité, elle a dans son jeu ce charme souverain de ce que nous nommons grâce et beauté et elle produit sans but précis des œuvres superflues, inutiles, dont la valeur esthétique est la seule raison d'être.
Dans la Science, l'idée maîtresse est bien différente : c'est celle d'un enchaînement régulier d'antécédents et de conséquents, auquel on donne le nom de détef^minisme scientifique.
Dans la Critique, l'idée maîtresse est à la fois semblable et différente : c'est l'idée à' évolution, laquelle en effet semble impliquer le déterminisme, mais sans y être elle-même impliquée; ca;- révolution es* un développement à partir
LES OPINIONS CONTEMPORAINES. il
d'un germe, développement soumis apparemment à la loi du déterminisme; mais le déterminisme se conçoit en dehors de toute évolution proprement dite : une connexion ou suite régulièrement uniforme n'est pas nécessairement un développement à partir d'un germe.
Ces trois idées maîtresses produisent chacune une tendance à considérer la vie d'une façon particulière.
Ou la vie est elle-même une sorte de jeu; ou elle est un système déterminé à la façon de tout ensemble de faits physiques ou chimiques ou physiologiques; ou enfin elle est une évolution. L'expliquant par les principes* mêmes de l'Art, ou de la Science, ou de la Critique, tantôt on n'y voit qu'un mouvement souple et varié, témoignage d'une activité très riche, très belle peutêtre, mais sans but; tantôt on la considère comme une partie d'un tout bien lié; tantôt on y reconnaît un moment d'une vaste et longue évolution.
Puis, mêlant ces diverses idées, on est porté à comparer la vie à un organisme qui a ses lois et aussi ses fantaisies explicables au fond par ces lois mêmes. Alors on parle de la vie sans in'ro-
duire dans le discours aucune notion morale. Le devoir, la responsabilité, la loi morale et la liberté morale, tout cela a eu son heure dans l'évolution humaine; mais tout cela ne compte plus, tout cela est sans fondement, sans réalité. Pour Torganisme dont l'activité débordante se dépense en un jeu sans objet et par cela même charmant, pour l'organisme dont toutes les fonctions sont soumises à d'invariables lois, pour l'organisme enfin dont une évolution régulière explique la naissance, la croissance, Iç déclin et la mort, y a-t-il lieu de parler de liberté morale, de devoir, de responsabilité?
Cependant il y a lieu de donner à la vie humaine une certaine direction : car il est manifeste qu'à certains égards on l'ordonne à son gré, soit qu'en ces desseins mêmes et en ces résolutions, on soit maître de soi ou mû par d'invisibles ressorts. On l'arrange donc ou avecdes préoccupations esthétiques; ou avec des préoccupations scientifiques; ou avec des préoccupa* lions critiques.
Dans le premier cas, on la considère moins de l'œil de l'artiste qui crée que de l'œil de l'amateur qui regarde : y voyant un jeu destiné
LBS OPINIONS CONTEMPORAINES. 23
à plaire, on tâche que le jeu soit aussi agréable. aussi intéressant que possible.
Dans le second cas,* on tâche avant tout de la comprendre; mais quand les choses sont comprises, c'est-à-dire ramenées à des lois qui les expliquent, ellet sont sous la main du savant qui les comprend ; les lois claires sont aussi des lois fécondes; de Texplication lumineuse sort une impulsion puissante. Savoir, c'est pouvoir, La science est conquérante. De là, dans l'ordre des choses humaines, une tendance née de la science, née du déterminisme scientifique, tendance à refaire le monde, dans la mesure où il dépend de nous, selon les formules de la science même. La conception toute scientifique de la vie donne lieu ainsi à des projets de réforme humanitaire. Le rêve parfois est le fruit de la science positive. C'est elle surtout peut-être qui aujourd'hui engendre les utopies.
Envisage-t-on la vie avec des préoccupations critiques? On tâche de multiplier les occasions et les matières d'observation ; puis l'on remarque que c'est comme multiplier la vie même; et pour cela on s'affranchit de tout ce qui resserre, limite, restreint l'acliviié. Le critique trouve que
24 CHAPITRE ni.
la joie de la vie, la raison de la vie, le but de la vie, c'est de tout voir, de tout pénétrer, de tout expliquer, de s'identiiïer avec tout, de vivre en tout et de tout, et, pour ainsi dire, de vivre soi-même toute vie.
Quel sera, dans chacune de ces régions, le mot d'ordre? Dans la région de l'Art ou plutôt de l'esthétique, le mot d'ordre sera : Jouis du jeu auquel tu assistes, et joue toi-même si tu peux, et jouis de ton propre jeu. L'important, c'est de s'assurer une bonne place au spectacle de la vie.
Dans la seconde région, le mot d'ordre sera : Comprends le mécanisme des choses, et fais toimême ton rôle de rouage. Le tout est de comprendre. En comprenant, on prend sa part de puissance dans l'univers, on coopère à la marche de la machine totale. On est broyé, l'heure venue, par la nécessité : comme elle nous fait tout ce que nous sommes, elle nous défait. Mais le voir, le savoir, le comprendre est précisément toute la raison de vivre pour l'homme qui pense.
Dans la troisième région, le mot d'ordre sera : Jouis de tout et comprends tout, et par là étends, affranchis, dilate, accrois ta puissance de vivre;