‹ Le prix de la vieChapitre 41 sur 108 · LS MONDE MORAL · texte numérisé non relu

LS MONDE MORAL

L'obligation nous ouvre les portes d'un monde nouveau. Entrons-y et visitons-le.

L'idée d'obligation n'est pas une idée comme les autres. Elle ne se laisse ramener à aucune autre. C'est une idée simple et primitive. C'est une donnée de la raison et de la conscience. Je veux maintenant considérer tout ce qu'elle me donne avec elle.

Qui dit obligation, dit assujettissement. C'est clair. Me sentant et me sachant obligé de faire ceci ou de ne pas faire cela, je suis dépendant : mais c'est* une dépendance qui ne m'abaisse pas, qui ne me diminue pas. Tout au contraire. Pourquoi cela? parce que ce qui me domine vaut

mieux que moi, et aussi s'adresse à moi pour obtenir de moi une libre soumission.

Les événements constituent pour moi une force des choses qui me fait violence.

Les lois de la nature, prises comme telles, me dominent d'une façon brutale encore. Ce sont des faits. 11 y a là quelque chose qui est plus fort que moi. Les connaissant, je puis les exploiter à mon profit et ainsi maîtriser, d'une certaine manière, la nature. Mais cela n'empêche pas les lois du monde de s'imposer à moi par force, encore que j'en puisse détourner ies effets par adresse, et elles constituent pour moi une nécessité qui m'enserre et parfois m'opprime et m'écrase.

Ici je vois une loi qui, en exigeant mon obéissance, m'apparaît avec le droit de l'exiger.

C'est une loi souveraine, exigeant de moi une entière et pleine et universelle soumission ; mais cette même loi est souverainement raisonnable et bonne, et, par cela même, digne et capable d'obtenir une volontaire et libre soumission. Lorsque je me soumets à ce qu'elle me commande, ce n'est pas assez que je conforme à ses ordres ma conduite : je lui désobéirais si, lui obéissant en fait, je regrettais intérieurement

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qu'elle fût et si je souhaitais qu'elle ne lût pas. Plus exigeante que toute autre loi, elle demande Tadhésion intime. Y adapter l'extérieur n'est rien. Je ne lui obéis véritablement que si, quoi qu'elle m'impose et en dépit de ce que l'obéissance peut me coûter, je veux^ en définitive, que cette lai soit, si je trouve bon qu'elle soit, si je reconnais et déclare le titre singulier que son excellence lui donne à mon respect et à n.on obéissance, si je confesse ce qu'il faut «ippeler son droit à exiger ma soumission totale, extérieure e^ intérieure, si enfin je la juge bonne, sans d'ailleurs savoir dire peut-être en quoi elle est bonne, et encore que cette bonté, quand la loi m'est contraire, se voile à mes yeux et soit pour moi incompréhensible et mystérieuse, enfin quoique je n'aperçoive ni Torigine, ni le fondement de cette bonté. Voilà à quelles conditions eette loi est respectée et obéie, et voilà comment le droit primordial qui est le sien, droit fondé sur son caractère de loi raisonnable et bonne, établit et justifie ses exigences, et du même coup fait ma dignité. Parce qu'elle est souverainement raisonnable et bonne, son empire est absolu; et aussi, parce qu'elle est souverainement raison-

nable et bonne, ma soumission a un caractère noble et libéral. Du moment, en effet, qu'il y a ici non pas force, mais droit, je grandis en me soumettant, je m élève en m'inclinant, et ce droit primordial d'où dérivent tous les autres droits et tous les devoirs communique à ceux qui le reconnaissent une incomparable grandeur.

Me voici donc dans un ordre de choses tout à fait ilouveau. Si je laisse aller ma raison jusqu'au bout et si je la suis docilement, je comprends que, par cela seul qu'il y a pour moi obligation j devoir, je fais partie d'un autre monde que celui que mes sens atteignent et oii mes membres se meuvent. Les passions, les préoccupations, les encombrements et les corruptions qui viennent des choses et des hommes me font trop souvent une raison mutilée ou troublée ou pervertie, en tout cas isolée des vraies sources de la vie, si je puis ainsi parler; mais la raison de rhomme vivant, complet, sain reconnaît que, du moment que l'obligation ou le devoir existe, je suis ce qu'on nomme une personne; je suis une réalité vivante, qui sait, qui aime, qui veut; je fais oartie du monde de Y esprit. Cette loi, qui est

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ma loi, est la loi commune de tous les espnis. Je ne suis pas seul. Il y a une société des esprits ^t j'en fais partie.

Appellerai-je cela un royaume ou une cilé? Pourquoi pas?

Je suis citoyen d'un État spirituel, et la belle définition qu'Aristote, dans sa Politique, donne du citoyen, s'applique merveilleusement à moi : le citoyen, c'est celui qui participe au gouvernement et à l'obéissance. N'est-ce point mon cas?

Je trouve en moi la loi. C'est une loi intérieure. Je ne la reçois pas du dehors. Je la conçois, je la pense, et, en un sens, je puis dire presque que je la fais, tant il est vrai qu'elle est en moi et qu'elle est l'expression de ma nature, j'entends de ma vraie nature, de mon essence, de ce que j'ai de meilleur, de ce qui est proprement humain, de ma raison. Et en môme temps elle s'impose à moi. Elle m'est supérieure. Je participe donc au gouvernement et à l'obéissance, ou, pour parler maintenant comme Kant, je suis membre législateur en môme temps que sujet, dans ce royaume moraJ où m'introduit ma qualité de personne morale ou d'esprit,

Je Tai vu plus haut, ces métaphores sont légitimes. S'il est vrai que je ne puis exprimer les choses d*un ordre supérieur qu'en me les représentant à l'image des choses sensibles, il n'est pas moins vrai que celles-ci ne sont intelligibles et même ne sont constituées dans l'être que par leur rapport avec celles-là. C'est donc le sens dit figuré qui est, nous l'avons remarqué, le vrai sens original.

L'ordre social figure Tordre moral, mais l'ordre moral est le modèle même que l'ordrô social essaie de reproduire, et toute la raison, toute la vertu de ce qui est d'ordre social, se trouve dans l'ordre moral lui-même.

Loi, obéissance, ordres donnés, prescriptions, tout cela est, d'une certaine manière, chose sensible, étant chose sociale. Mais tout cela aurait-il un sens, tout cela même existerait-il, si l'ordre moral ne préexistait pas?

C'est la raison qui vraiment ordonne, c'est elle qui donne des ordres aux esprits et qui met l'ordre en eux et dans les choses. C'est elle qui proprement commande et prescrit, et c'est d'elle que toutes les autres lois tirent leur autorité.

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Bien loin donc que Tordre moral soit lAUe sorte de fiction dont la société ch'ile et politique fournisse les éléments, il faut dire que la société, avec son ordonnance, est symbolique de la cité des esprits et de tout l'ordre moral. Nous l'avions déjà dit : Q y fallait revenir et insister comme nous venons de faire ; car s'il n'est pas vrai que le sensible est la figure de l'intelligible et le matériel de l'esprit, s'il n'est pas vrai que c'est l'intelligible, l'idée, l'esprit qui est véritablement le premier et le modèle, étant ce qui donne à toute chose un sens et ce qui est de toute existence la raison et le principe : qu'est-ce que penser? rien; et qu'y a-t-il à penser? rien non plus. Vraiment, il y a un platonisme inexterminable, nous l'avons déjà remarqué, et, sans ce platonisme-là, ni l'humaine pensée ne se comprend elle-même, ni aucune chose n'a de quoi subsister.

Je continue. Dans *ce monde supérieur où m'introduit le devoir, par cela seul que pour moi il y a non seulement ce qui est, mais ce qui doit être, je trouve un maître,

La vérité exerce sur l'esprit un empire auquel oo ne peut résister sans se faire de secrets re-

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proches. L'empire de la loi morale est de même sorte, mais avec un caractère pratique : les rapports de perfection, comme disait Malebranche, règlent non seulement l'esprit, mais le cœur et la volonté; ils déterminent l'estime, l'affection et la pratique.

Nous avons donc un maître. Voilà le sens complet de cette parole que nous disions au début de ces méditations philosophiques : Je ne fais pas de ma vie ce que je veux. J'ai une nature, une dignité, une excellence, un idéal, une règle. Je ne puis vivre n'importe comment, ni au hasard ni au gré du caprice. J'ai une œuvre à faire, une tâche à remplir. Il faut que je sois vraiment un homme, et en cela même je découvre quelque chose qui m'est supérieur : cet il faut ^ ce caractère de règle que prend ma nature idéalement considérée, cette dignité de mon être qui ne me permet pas d'en faire tout ce qui me plairait, autant de marques que je ne m'appartiens pas complètement à moi-même, en ce sens qu'un rôle m'est assigné qu'il ne m'est pas permis de ne pas remplir. Être homme, faire mon métier d'homme, tb div6ptoTr£u6ff6ai, c'est mon houneur et c'est ma joie. Sans doute; mais c'est mon office, c*est

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chose à moi commandée par un supérieur. Et, dès lors, je suis responsaible de ma conduite. Encore une métaphore, mais combien légitime! On répond de ce qu'on a fait devant un maître qui, devenant un juge, interroge après Taction. Qu'as-tu fait, demande-t-il, de ce qui t'était 7emis, commis, confié? Ainsi mon existence, mon essence, mon être avec ses qualités et ses puissances, ce sont choses qui me sont confiées pour que j'en fasse quelque chose; ne pouvant en user à ma guise, j'ai à répondre de l'usage que j'en fais. • .

Qu'as-tu fait de ta vie et de ta liberté *?

Vraiment si ce que je fais de moi-même m'était bien égal, je ne serais pas un homme; mais si cette indifférence m'est interdite et est indigne de moi, c'est que j'ai un maître. Il y a au-dessus de moi quelqu'un qui m'a remis moi-même à moimême, qui m'a destiné une tâche et m'a destiné à cette tâche, qui me demande compte de la façou dont j'use de moi-même et dont je remplis ma lâche.

!. Musset, Nuit d'août.

!5S • CHAPITRE XIll.

La responsabilité morale, sans laquelle, encore Qne fuis, on n'est. pas un homme, est une suite ie l'obligation, ou plutôt c'est l'obligation même sous une autre face. Dans l'obligation, la loi dicte et détermine l'action; dans la responsabilité, elle dicte le jugement qu'on en porte, soit par avance, soit après l'avoir faite. Je considère l'action à faire, et je dis qu'elle doit être telle ou telle : voilà l'obligation. Je considère l'action comme faite (soit par prévision, soit parce qu'elle est faite réellement), et je la juge : voilà la responsabilité. Et la responsabilité, comme l'obligation, manifeste un supérieur, un maître. Car enfin, je suis .un être vivant, libre, et je déploie en agissant une activité très réelle et personnelle. Qui voulez-vous qui me commande d'agir comme ceci ou comme cela? Une idée? Et devant qui voulez-vous que je réponde de mon action? Devant une idée? Mais une idée, si ce n'est bien qu'une idée, c'est chose moins réelle, moins substantielle, moins • vivante, moins consistante que moi, ou plutôt c'est chose qui n'a d'existence et de subsistance qu'en moi et par moi. L'idée est née de la pensée; elle se conserve, eVe existe dans la

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pensée et par la pensée. Si l'idée me domine, me maîtrise, me pousse, m'arrête, et ensuite me juge, m'approuve ou me condamne, si .l'idée prend à mes yeux une solidité invincible, si elle apparaît comme plus réelle, plus durable, plus puissante que moi : c'est que dans l'idée je considère autre chose que l'idée même. Allons donc jusqu'au bout. Parlons de vérité. La vérité, plus que l'idée, mieux que l'idée, se montre indépendante de mon esprit qui la reconnaît. Mais ce n'est pas assez. Parlons d'un être qui est Fêtre par excellence, puisqu'il est l'autorité vivante et parlante qui, dans la raison et dans la conscience, s'assujettit des êtres raisonnables. Parlons de quelqu'un dont il faut dire que c'est par excellence le Maître, Magister et Domim/5, celui qui enseigne et celui qui commande.

Et maintenant, nous attachant toujours à l'obligation et à la loi, envisageons les choses sous un autre aspect. La loi est implicitement considérée comme raisonnable et bonne, nous l'avons vu. Mais comment est-elle raisonnable et bonne? C'est que les choses ont une valeur, un prix, une qualité, une excellence, et qu'entre elles ii

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y a une hiérarchie fondée sur des rapports de perfection : sans quoi la loi serait arbitraire. Nous pouvons bien ne pas savoir les raisons de ses prescriptions, mais nous ne pouvons pas ne pas penser qu'il y en a; nous pouvons bien ne pas voir pourquoi elle commande ceci ou cela, mais si le pourquoi nous échappe, nous ne pouvons pas ne pas être convaincus qu'il existe; car, s'il n'existait pas, les commandements ne seraient en définitive que des hasards ou des caprices, et la morale reposerait sur des décrets absolument arbitraires et par conséquent tyranniques. Il faut donc qu'un certain bien préexistant logiquement à la loi contienne la raison de la loi, et enfin c'est le bien qui est le fondement de la loi.

Mais, pour trouver quelque chose qui soit digne de Testinae de ïespritj il faut revenir à Vesprit, Ce qu'il y a de meilleur, et sans doute ce à quoi >outle reste se compare, ce sur quoi tout le reste se règle, ce dont tout le reste aussi est l'expression, c'est V esprit, ¥X par là, j'entends la personne, l'être complet, celui dont on peut dire que, par rapport aux autres choses, il est une fin à laquelle ces autres choses se rapportent, finis oui, comme disait l'École, fin en soi y comme dit

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