ESSAI D'UNE MORALB SANS OBLIGATION
(neltanl de mesurer la quantité ou l'intensité de la vie, et toutes ces expressions qui reviennent si souvent supposent autre chose, des degrés dans la qualité, dans la perfection : qu'est-ce que votre théorie vous fournit pour établir cette autre mesure ?
Ainsi StuartMill, parlant du bonheur, distingue entre les plaisirs nobles et ceux qui ne le sont pas, entre la vie noble et la vie insignifiante et vulgaire* ; et la considération de la qualité, il l'avoue d'ailleurs, revient quand il s'agit de porter sur la vie un jugement et de donner aux efforts humains un but.
Tant il est vrai que, ou il faut bien admettre quelque chose qui soit d'un autre ordre que la nature, considérée du point de vue naturaliste, ou il faut renoncer à la morale.
Or, admettre quelque chose qui est d'un autre ordre que la nature, c'est entrer dans la région que maintenant l'on nomme si volontiers mystique.
Plus haut, j'ai écarté ce mot. Ici il est temps de l'envisager et de l'apprécier. Il n'est pas clair.
1. Voir la dernière page de la Logique et le ch. ii de VUtilitOr Hsme.
Il est impropre. Si par mysticisme on en\end prédominance du sentiment, surtout de Timagination, il est injuste et il est faux. Si l*on entend foi religieuse, ou exaltation religieuse, ou quelque chose d'analogue, il ne convient pas; car l'ordre de la moralité, pris en soi, n'est pas l'ordre de la religion. Nos philosophes naturalistes, en choisissant ce mot, veulent dire que nous faisons appel à quelque chose de vain, de vide, d'illusoire, que nous sommes dupes d'un fantôme sans consistance, et, en même temps, ils veulent faire entendre que nous concevons l'obligation et tout l'ordre des choses morales comme inaccessible aux sens, comme supérieur à tout le reste, à la nature et à l'homme même. Voilà ce qui mérite notre attention. Ils emploient mal le mot en le faisant synonyme de vain et d'illusoire; mais ils ont raison de dire qu'en parlant d'obligation morale nous parlons d'une chose d'ordre singulier et supérieur. Ils nomment improprement, mais ils reconnaissent hautement la portée que nous attribuons à l'obligation conçue comme une idée simple, primitive, irréductible. Ils voient très bien que cette conception place l'obligation hors de pair, eu
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fait une chose sans proportion avec tout ce qui est dans l'univers. Ils marquent à leur manière le caractère transcendant de l'obligation morale. Il est bien vrai, en effet, que me reconnaissant assujetti à la loi morale, je regarde cette loi non seulement comme intérieure, mais comme supérieure à tout ce qui est dans le monde et même à moi. C'est de son essence. S'il m'arrive de dire qu'elle est l'expression de ma volonté, c'est ma volonté idéale que j'entends; si j'y vois l'expression de ma nature d'homme, c'est ma nature idéale que je considère. Elle déclare, non ce que je suis en fait, mais ce que je dois être en principe et en droit. Elle s'impose à moi, elle me donne des ordres. Dès que je la conçois, je sors de la nature proprement dite pour entrer dans un monde invisible et supérieur. Je suis, comme être moral, habitant d'un royaume ou d'une cité qu'on appellera comme on voudra, mais dont le caractère précisément est que j'y ai un maître autre que l'instinct ou la force. C'est un royaume des fins, pour parler comme Kant. C'est une cité des esprits, pour parler comme Leibniz. J'y rencontre une autorité essentiellement morale, un lé^^jisiateur qui parle dans ma raison et dans
ma conscience; et c'est par là surtout que je suis homme, c'est-à-dire autre chose qu'un animal.
Voilà oij me place la considération de la loi obligatoire dans la signification proprement morale du mot. C'est de cela qu'on ne veut pas; c'est à cela qu'on veut échapper. Et, comme ces mots viennent d'eux-mêmes sur les lèvres quand on parle du monde moral, on prétend en atténuer la valeur en n'y voulant voir que des métaphores. Cette loi, ce royaume, cette cité, qu'est-ce que tout cela, nous dit-on? Qu'est-ce, sinon des mots empruntés aux réalités sociales et politiques, et transportés par métaphore dans le monde des idées? Assurément, répondrai-je ; mais, quand on y regarde bien, ces expressions figurées qui, comparées au sens littéral, ont l'air d'en être des dérivations et, si vous le voulez, aes déformations, sont au contraire bien souvent plus vraies, plus substantielles, si je puis dire, que le sens littéral même; ce sont elles qui sont premières, principales, vraiment propres, et le sens littéral se soutient par elles, tire d'elles son intelligibilité et sa vertu. C'est le cas ici. C'est assurément dans le monde social et politique qu'il y a des lois et
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des cités; mais ce qui fait Tessence de la loi et de. la cité, où le trouverez-vous, sinon dans ce que j'appellerai pour le moment le monde idéal et le monde moral? Y aurait-il des lois si la loi par excellence n'existait pas? Y aurait-il des cités si la cité par excellence, celle des esprits unis par la raison spéculative et pratique, n'était pas le modèle invisible de toutes les autres? Et quelle autorité serait possible sans l'autorité première de l'invisible souverain qui parle dans la raison et dans la conscience? En sorte que, malgré les apparences, ce n'est pas le monde moral qui a été imaginé d'après l'ordre social et politique, mais c'est cet ordre social et politique qui a été organisé, sans le savoir, à l'image du monde moral. Le monde moral n'est point la pâle copie ni l'inconsistante et vaine imitation du monde social qui existe sous nos yeux ; mais c'est celui-ci qui est le symbole de celui-là.
On veut détruire ce que l'on nomme les dogmes moraux. On veut une morale qui se passe de ces dogmes*. Et moi je dis : Quand on croit que
1. Fouillée, Critique des systèmes de morale contemporains, Prôfcct » On a écrit jadis des pages émouvantes pour montrer oommeot les dogmes religieux âaisseot ; on pourrait eo écrire aujour-
ces dogmes finissent, les voilà qui renaissent*. C'est que l'on a beau faire, pour garder quelque chose de moral, il faut reconnaître entie ce qui est et ce qui doit être une distinction; il faut que la considération de ce qui doit être apparaisse comme la raison de certaines actions, de certains faits*. Or, dès que cela est admis, cela opère selon son essence ; je veux dire que cela étant proprement moral ou n'étant rien, le seul fait de l'admettre lait rentrer dans l'ordre supérieur que l'on voulait esquiver, et, aipsi en dépit des plus ingénieux eflorts, ou les substituts et équivalents imagiiiôs pour remplacer la morale n'ont plus rien de moral et partant ne la remplacent point, mais la détruisent, ou ils gardent quelque chose de proprement moral, et alors il faut, malgré qu'on en ait, reconnaître,
d'hui (le plus émouvantes encore sur une question bien plus vitale : Comment les dogmes moraux finissent. Le devoir même, sous la forme suprême de l'impératif catégorique, ne serait-il pas un dernier doirme, fondement caché de tous les autres, qui s'ébranle après que tout ce qu'il soutenait s'est écroulé? »
1. Voy. le bel article de Caro, Comment les dogmes finissent et con/iment Us renaissent.
2. « La methtide expérimentale de M. Bain, très bonne quand elle s'applique aux simples phénomènes psychiques, dit M. Rib-it, ne nous parait pas aussi heureuse ici où il s'agit moins de faits que d'un idéal, moins de ce qui est que de ce qui doit être. » Ribol la Psychologie anglaise, 3« édit, p. 276.