SCÈNE X Les Mêmes, plus VINCENT
VINCENT
Monsieur, une dame que je crois de la campagne vous apporte cette lettre. Elle dit qu'il y aune réponse.
LAURIER
Bon, qu'elle attende. (Vincent sort après avoir donné la
lettre.) Tiens, c'est de ta sœur aînée.
CAMILLE
De ma sœur ? Lis vite.
LAURIER, passant la lettre.
Dis-moi ce qu'elle veut de nous.
CAMILLE, lisant la lettre.
Cher père, je t'adresse une femme bien intéressante. Tâche de lui donner un de tes prix, (s'interrompant.) Une concurrente! *
LAURIER
Elle a le numéro 135, celle-là.
CAMILLE, lisant.
J'interviens à cause de M. Grenu.
LAURIER
Grenu? Ah, oui, l'homme à qui mon gendre doit tout, c'est son agent électoral.
CAMILLE, continuant la lettre.
Deux vieux parents de M. Grenu viennent de
mourir après avoir été soignés avec un admirable dévouement par une femme qui avait été la compagne de leur fils unique.
LAURIER
La compagne... seulement?
CAMILLE, continnantà lire.
Les vieux s'étaient toujours opposés au mariage du fils, revenu au pays en ramenant la femme de Paris. 11 y a cinq ou six ans, ce fils fut emporté, par la maladie; il ne s'était jamais consolé de la résistance de son père et de sa mère, d'autant qu'il les savait affaiblis par l'âge et la solitude. Celle qui était la cause des dissensions de la famille lui jura de se consacrer désormais à soigner les durs paysans qui l'avaient repoussée et elle tint parole.
LAURIER, intéres&é.
Gomment?
CAMILLE, continuant.
Elle entra chez eux comme servante, elle les mena jusqu'au dernier jour en leur adoucissant ce chemin douloureux, elle gagna leur cœur et son pardon, si bien qu'en allant rejoindre le fils, le père et la mère lui donnèrent le titre qu'elle avait vainement demandé jadis; l'un après Tautre.ils fermèrent les yeux en l'appelant: «. Ma lille. ))(s-iaierrompaat.) Ah ! Elle a noblement agi !
LAURIER
Ma foi oui!
CAMILLE, reprenant la lettre.
Tout le pays a abandonné ses préventions contre la pauvre femme qui est maintenant isolée, sans
ressources. La famille Grenu a compris qu'elle devait faire quelque chose, mais ce quelque chose-là, si d'autres personnes s'en chargeaient, M. Grenu serait bien content et bien soulagé. Alors, j'ai pensé à prendre sous ma protection l'héroïne de l'histoire : je te l'envoie avec cette lettre. Reçois-la. Si tu la juges digne d'une récompense, tu augmenteras la popularité de mon mari, tu llatteras M. Grenu, et, (c'est la plus forte de mes raisons, mon père), tu feras en même temps une bonne action.
LAURIER
Va me chercher la dame.
CAMILLE
Tout de suite tu sais, j'avais un autre candidat, je le retire ; raye-le, mon amoureux, raye-le 1
LAURIER
Pas autre chose dans la lettre ?
CAMILLE
Un post-scriptum:Les parents décédés du Grenu s'appelaient Dubourg et le fils, François.
Elle sort au fond.
LAURIER, seul.
Tiens! François Dubourg? j'en ai connu un... Oh ! que c'est loin! C'était au Quartier latin; un camarade qui vivait avec une jolie fille... Ils ne se sont même pas bien conduits avec moi ceux-là ! Ah ! les gredins !
CAMILLE, amenant Madeleine.
Venez, venez !
MADELEINE
Oh! que j'ai peur !
CAMILLE
Du courage! Voici la personne, mon père. Je vous laisse.
Sortie de Camille.