‹ Le prix de vertuChapitre 12 sur 13 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

LAURIER, MADELEINE, moitié paysanne, moitié bourf^eoise.

LAURIER, après avoir éorit quelques lignes, gravement.

Approchez, madame, et ne vous troublez pas!

MADELEINE, le regardant.

Ah ! mon Dieu !

LAURIER, levant la tête.

Qu'est-ce que vous avez ? Oh ! quelle ressemblance !

MADELEINE

Mais c'est...

LAURIER

Madeleine !...

MADELEINE

Monsieur Ugène !...

LAURIER

Eugène! je vous ai dit vingt fois qu'on prononce : Eugène I

MADELEINE

Gomment M. Laurier...

LAURIEK.

Parbleu ! c'est moi.

MADELEINE

Pas possible ! je ne savais pas... Autrefois, au Quartier latin, on ne vous donnait jamais que votre prénom.

LAURIER

On ne peut pas s'appeler Eugène toute la vie; c'était bon, il y a trente ans !

MADELEINE

Pardon, vinyt-sept, puisque j'en avais dix-huit!

LAURIER

Bah î à trois ans près !

MADELEINE

C'est vrai. Je^ viens d'avoir un petit accès de coquetterie. (Avec un soupir.) Je crois bien que ce sera le dernier.

Madeleine ici ! Je vous retrouve me demandant un prix de vertu! Celle-là est forte, par exemple !

MADELEINE, naîveraeat.

C'est pas pour le prix, monsieur Laurier, c'est pour les quinze cents francs; j'en ai besoin.

LAURIER

Je me fais l'effet de Murger recevant Musette à l'Académie !

MADELEINE

Il l'aurait bien reçue, monsieur Laurier, soyezen sûr ; moi, je ne regrette pas d'être venue et je

suis contente de voir que vous avez renoncé à votre ancienne idée.

LAURIER

Quelle idée?

MADELEINE

Dame, rappelez-vous la dernière fois que nous nous sommes quittés...

LAURIER

La dernière fois?

MADELEINE

Vous êtes parti en me disant : «Puisque vous ne voulez pas m'aimer, je vais me jeter à l'eau. » Un moment, j'ai été inquiète... oh! pas longtemps ! les messieurs qui se jettent à l'eau pour des dames ont des airs à part; vous n'avez jamais eu cet air-là.

J'ai rencontré des amis en route, alors...

MADELEINE

Ne vous excusez pas; cela vaut mieux ainsi.

LAURIER, à part.

Fichtre oui! (Haut.) Ah! vous n'avez pas été adroite, ce soir-là!

MADELEINE

Ma réponse vous a étonné?

LAURIER

Je n'en suis pas encore revenu, oui, c'est depuis ce soir-là que je ne crois plus à l'intelligence des femmes.

MADELEINE

Ni à leur cœur?

LAURIER

Ça, c'est autre chose. (Avec importance.) A votre place, ma pauvre fille, si j'avais eu à choisir entre François Dubourg et moi... je me serais choisi. madp:leine.

François m'avait parlé le premier, un matin, comme j'entrais au magasin et avant d'oser ouvrir la bouche il avait rôdé plus d'un mois autour de la maison. Tenez, d'en parler après si longtemps, je me sens rajeunie, je me vois recevant son premier bouquet de violettes,... j'entends François me dire après des semaines de causeries gentilles : Mademoiselle, venez donc demain soir entendre un acte en vers de mon ami Ugéne,... au théâtre de la Tour d'Auvergne.

laurier.

Oui, j'étais déjà quelqu'uni Vous avez dû être émue, hein, pendant la pièce?

MADELEINE

J'ai dormi tout le temps... (Mouvement de Laurier.)

Faut avouer que la veille, j'avais veillé très tard à l'atelier. François m'avait bien défendu de vous le raconter; il avait si peur de vous mécontenter. Aussi, quand le lendemain vous êtes venu m'attendre avec lui, je vous en ai adressé des compliments!

LAURIER

Je vous ai remerciée en vous envoyant des versj vous les avez gardés sans doute?

MADELEINE

Non!

LAURIER

Elle n'a pas gardé mes premiers vers!

MADELEINE, vivement.

Vous souvenez-vous de nos sorties le dimanche, tous les trois, en bons camarades? Vous m'appeliez la dernière grisette... et puis... et puis...

LAURIEU.

Mimi Pinson.

MADELEINE

C'est ça, et moi, pour rire, je faisais exprès de vous appeler Ugéne au lieu d'Eugène, parce que je m'étais aperçue que ça vous taquinait, et François s'amusait!

LAURIER

Oui, nous avons passé ensemble un bon printemps.

MADELEINE

Et puis, dès l'été, vous et François vous avez commencé à vous disputer... Jusqu'au fameux jour où vous avez voulu que je choisisse...

LAURIER, amèrement.

Et c'est François à qui vous avez donné la préférence 1 Un simple clerc de notaire, sans passé, sans présent, sans avenir ! Et il l'est resté sans doute toute la vie, clerc de notaire?

MADELEINE

Oui, à cause de moi. Il n'a pas voulu épouser une dot, alors il n'a pas pu acheter d'étude; il a fini par accepter un petit emploi dans son pays : c'est là que nous avons vécu.

LAURIER

Végété, dites, végété. Et voilà l'homme à qui vous m'avez sacrifié ! Un égoïste qui ne vous a

même pas otïert ce que Ton doit aux femmes lorsqu'on n'arrive à rien : le mariage I

MADELEINE

Il me l'a offert souvent, seulement sa famille me repoussait : je n'ai^pas voulu y entrer de force : on a sa dignité.

Elle s'aiisied.

LAURIER

Et pendant ce t-emps-là, Madeleine, je gravissais tous les échelons de la fortune et des honneurs. Hein? Vous n'aviez pas prévu ça?

MADELEINE

Si. J'ai toujours pensé que vous iriez très loin.

LAURIER

Ah bah! et vous avez donné votre amour à l'autre, malgré cela ?

MADELEINE

A cause de cela, peut-être. Fallait bien qu'il eût quelque chose.

LAURIER

C'était bien la peine de vous écrire des déclarations si jolies... oui, jolies, je les ai replacées avec succès dans deux livres... Voyons, ce bon François écrivait moins joliment que moi : « Je t'aime! *»

MADELEINE

Il l'écrivait moins bien, il le disait mieux.

LAURIER

Avez-vous souvent parlé de moi là-bas?

MADELEINE

Une seule fois François a prononcé votre nom;

c'était pour me dire : J'ai eu des nouvelles d'Eugène, il réussit, il est marié, il est heureux.

LAURIER

Et cela vous a fait plaisir?

MADELEINE

Un grand plaisir. Quand une femme a repoussé quelqu'un qui paraissait l'aimer, elle garde comme un petit remords du chagrin qu'elle a causé et une inquiétude. Ça me pesait sur le cœur de ne pas savoir si vous étiez consolé et quand François m'a appris que je pouvais être tranquille de ce côté-là, j'ai éprouvé un vrai soulagement.

LAURIER

Alors, vous ne m'avez jamais regretté ?

MADELEINE

Jamais.

LAURIER, ves.6.

Merci! Vous comprendrez, madame, que ces souvenirs, si intéressants soient-ils, jurent trop fortement avec les conditions du programme, pour que je...

MADELEINE

Ah! on dirait que vous m'en voulez encore! Après trente ans!

LAURIER

Pardon, vingt-sept! Eh bien, oui, je vous en veux, de ne pas m' avoir compris, de m'avoir repoussé.

MADELEINE

Vous devriez au contraire me remercier.

Vous remercier?

MADELEINE

Je VOUS aurais gêné, arrêté peut-être, comme notre François.

LAURIER

Pauvre diable!

MADELEINE

Chacun a son rôle ici-bas : le mien était tout simplement, tout tranquillement, de faire le bonheur d'un brave homme. J'ai appris à réfléchir depuis que j'ai eu des peines, on n'a jamais tout, l'amour et les honneurs ; faut choisir.

LAURIER

Ai-je pris le meilleur lot?

MADELEINE

Ohl Monsieur l'Académicien! Si on vous entendait...

LAURIER

Ahl je retrouve là, au coin de vos lèvres le gentil sourire d'autrefois. Gomment avez-vous fait pour garder votre sourire de dix huit-ans?

MADELEINE

J'ai été aimée et j'ai aimé; notre jeunesse, notre bonheur, notre vertu viennent de là.

Encore une phrase pour mon discours I

Il écrit.

MADELEINE

C'est mon nom que vous écrivez... pour le prix?

LAURIER, après un silence.

Oui, Madeleine. Ma jeunesse m'a rendu visite, elle ne partira pas les mains vides; et lorsque François et M. de Monthyon me reverront là-haut (le plus tard possible), j'espère qu'ils seront d'accord pour m'approuver! Chut! la famille!

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