‹ Le prix de vertuChapitre 7 sur 13 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Les Mêmes, plus LAURIER.

LAURIER, entrant.

Recevez mes excuses, mesdames; si j'avais pu prévoir... Quel dommage que nous ayons des ins-

truments pour annoncer la pluie et que nous n'en ayons pas pour annoncer les jolies visiteuses! Ah ! voilà qui fait croire à la banqueroute de la science!

MADAME DE LA BRANCHE

Ne vous excusez pas. mon cher maître, nous avons profité de votre absence pour faire connaissance.

LAURIER

Vous avez toutes deux besoin de moi?

MADAME LEGRAND

Pour des motifs différents, sans doute.

LAURIER

Vous venez voir ma belle collection d'encriers?

MADAME LEGRAND

Non, pas aujourd'hui.

LAURIER

S'il s'agit de vos places pour la séance, je viens d'aller les réclamer.

MADAME DE LA BRANCHE

Merci, j'ai autre chose à solliciter.

Disposez de votre serviteur. A laquelle de vous obéirai-je d'abord? Je ne m'en tirerai pas en offrant la priorité à la plus belle, à la plus fêtée, à la plus âgée...

MADAME DE LA BRANCHE et MADAME LEGRAND, ensemble.

C'est mad...

Elles s'arrêtent.

MADAME LEGRAND

Madame la vicomtesse, parlez la première... si toutefois ma présence n'est pas une gêne.

MADAME DE LA BRANCHE

Pas du tout; je suis fière de la requête que j'ai à présenter.

LAURIER

Fière?

MADAME DE LA BRANCHE

Je demande le dernier prix Monthyon !

MADAME LEGRAXD, à part.

Elle aussi !

LAURIER

Tout le monde, alors ? Pour vous?

MADAME DE LA BRANCHE

Pas cette année.

Pour votre mari?

MADAME DE LA BRANCHE

I*as davantage. Je parle au nom des admiratrices de Pancrace.

LAURIER

Pancrace?

MADAME LEGRAND

L'auteur des Rosseries neuves!

LAURIER

Encore un ouvrage que j'ignore !... Ilssont trop!.. Vous connaissez ça, vous?

MADAME LEGRAND

Je connais tout ce qui paraît.

MADAME DE LA BRANCHE

Moi aussi'

LAURIER

Tout? Matin! Il doit vous rester bien i^eu de temps pour l'amour... légitime, naturellement.

MADAME DE LA BRANCHE

Oh! l'amour. C'était bon du temps de nos grand'mères : on ne s'en occupe plus dans les salons qui se respectent.

MADAMK LEGRAND.

Nos mobiliers mêmes s'y opposent...

LAURIER

Cependant, le flirt...

MADAME LEGRAND

Distraction américaine.

MADAME DE LA BRANCHE

Plaisir de paquebot.

LAURIER

Ah! Tandis que monsieur... vous l'appelez?...

MADAME DE LA BRANCHE

Pancrace. C'est un pseudonyme. L'écrivain qui le porte tient la vraie note du jour.

MADAME LEGRAND, bas.

Huml la vraie...

LAURIER, à part.

Je vais donc la connaître !

MADAME DE LA BRANCHE

Plus de voiles menteurs, la vérité audacieuse, gaie, nue, oh! mais, nue comme le discours d'un acadé...

LAURIER, l'arrêtant.

Eh! là! J'en suis un !

MADAME DE LA BRANCHE

Pardon, j'oubliais! Enfin, Pancrace est tout à fait moderne et convaincu! Je l'ai lancé, il m'a dédié son dernier volume, il me faut la consécration officielle de son talent, il me la faut... pour mon salon!

LAURIER

Je serais enchanté de donner un nouvel éclat à votre salon, mais...

MALAME LEGRAND.

Oh ! madame la vicomtesse, comment avec votre éducation, votre goût, pouvez-vous vous intéresser à cette littérature inférieure.

MADAME DE LA BR A N C HE, indignée.

Inférieure !

MADAME LEGRAND

Les développements naturalistes, les mots crus, c'est la mode d'hier ; c'est pour les esprits avancés une parure aussi disgracieuse que les manches de l'an dernier aux robes d'aujourd'hui.

MADAME DE LA BRANCHE

Si on peut dire !...

LAURIER

Alors, vous, madame, vous pensez...

MADAME LEGRAND

Je pense que le vague, le nuageux, l'insaisissable peut seul procurer à nos âmes inquiètes l'illusion d'un au delà, d'un infini rafraîchissant...

S'il vous plaît ?

MADAME LEGRAND, -continuant.

Et s'il va un piix à donner, nul ne le mérite mieux que l'auteur de Brumes opaques.

MADAME DE LA BRANCHE

Le Chevalier bleu !

LAURIER

Qu'est-ce que c'est encore que celui-là?

MADAME LEGRAND

Un pseudonyme sous lequel se cache un homme nourri des sucs étrangers, c'est un sincère! Il passe tous ses étés en Norwège; je le désigne à votre justice !

LAURIER

Gomme il en pousse cette année !

MADAME DE LA BRANCHE

Oh 1 oh ! oh ! Lisez le Chevalier Bleu» mon cher maître; et si vous comprenez un mot, envoyez-moi une dépêche !"

MADAME LEGRAND, vexée.

Les âmes délicates n'ont pas besoin de comprendre pour admirer, n'est-ce pas?

LAURIER

Au contraire ! au contraire 1

MADAME LEGRAND

Lisez Pancrace, vous le comprendrez, lui, mais vous rougirez tout le temps !

MADAME DE LA BRANCHE

Quand je lis, j'aime mieux rougir que m'endormir, et vous ?

LAURIER, conciliant.

Moi aussi, je veux dire...

MADAME DELA B R A N G H E et M A D A M E LEGRAND, le pressant ensemble.

Donnez-moi le prix, mon cher maître, donnezmoi le prix !

VINCENT (lu fond.

Oh!

LAURIER

Vincent !

Les dames s'écartent.

VINCENT, à part.

Et il donne des prix de vertu !

Il va pour sortir.

LAURIER

Restez donc ! Qu'y a-t-il ? (vincent lui passe deux cartes.) Tiens, c'est curieux ! Savez-vous quels noms je lis sur ces deux cartes? Pancrace!

MADAME DE LA BRANCHE

Mon protégé.

Et le Chevalier Bleu !

MADAME LEGRAND

Le mien aussi.

LAURIER

Je vais les recevoir tout de suite.

MADAME LEGRAND

C'est ça, nous leur ferons dire quelque chose.

MADAME DE LA BRANCHE

Ce sera aussi amusant qu'à la Bodinière.

LAURIER

Impossible! Et les égards dus aux candidats..

Entrez dans mon petit salon, après avoir interrogé ces messieurs, je saurai à qui donner la pomme.

MADAME DE LA BRANCHE

Ce sera pour Pancrace !

MADAME LE GRAND

Je suis sûre que le Chevalier Bleu vous plaira !

LAURIER} les introduisant à gauche.

N'écoutez pas, surtout, n'écoutez pas ! (Elles disparaissent.) Par quoi faut-il que je commence, comme dit l'autre? Introduisez M. Pancrace. (Vincent sort.) Celui qui fait rougir ! Comment diable peut -il rentrer dans le programme de M. de Monthyon ?

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