SCÈNE XV
AGÈNOR, MARTIN.
Martin et Agénor restent en face l'un de l'autre, leur carabine k la main. — Moment de sihnce. — Puis ils vont déposer leurs carabines, se saluent très-froidement. Agénor s'asseoit près de la table, la tête dans SCS mains; Martin remonte comme pour sortir.
MARTIN, au fond, se retournant *.
Eh bien, monsieur, voilà la femme à qui vous avez sacrifié noire amitié.
AGÉNOR, assis.
Quelle leçon!... j'étais jeune, j'étais beau, j'appartenais à l'état-major...
MARTIN
L'état-major n'est pas une excuse... enfin nous voilà veufs!
AGÉNOR
Ça, c'est un petit malheur!
MARTIN
Je dis : nous... parce que vous êtes logea la même enseigne que moi... et j'en suis bien aise.,, ce que j'étais, vous l'êtes.
AGÉNOR, timidement.
Je le suis même plus que vous... c'est plus frais.
MARTIN, souriant et à part.
C'est juste, c'est plus... il a de l'esprit! (Haut, sérieux.) Nous n'avons plus rien à nous dire... adieu, monsieur! (ii remonte).
* Agénor, Martin.
AGÉNOR, se levant.
Inexorab'e!
L'honneur l'exige.
AGÉNOR, gagnant la droite en 1) suivant.
Cependant si un jour le ciel voulait que vous fussiez malade...
MARTIN, se retournant.
Eh bien?
AGÉNOR
Me permettriez-vous de venir m'asseoir à votre chevet?
MARTIN
J'ai Pionceux.
AGÉNOR
Un mercenaire!... je n'oublierai jamais avec quel dévouement vous m'avez soigné à Ghamounix.
MARTIN, vivement.
Ne parlons pas de ça! (a part.) Le laudanum... (u est descendu à gaacbe, près de la table.)
AGÉNOR
Avant de nous séparer, accordez-moi une dernière faveur.
MARTIN
Laquelle?
AGÉNOR, tirant le rond de serviette de sa poche et le posant
sur la table.
Acceptez mon rond ?
MARTIN, après une cnurte lutte, tirant une tabatière do sa podie et prenant une prise.
Soit... mais comme il ne me convient pas d'être en reste avec vous .. voici ma tabatière, (ii la pose sur la labid.)
Oh! merci! (u la couvre de baisers.) Lile ne me quittera plus!
♦ Martin, Agénor.
MARTIN
Abrégeons cette scène déchirante... adieu pour jamais!
AGÉNOR, s'éloi;?naDt.
Pour jamaisl !... pourrons-nous nous écrire?
MARTIN
Bien entendu.
Fatal honneur!
AGENOR.
MARTIN
Fatal honneur! (il prend machinalement un jeu de cartes et s'asseoit devant la table.) Quand je pense qu'un jour, cet homme s'est battu pour moi... il a exposé son sang!...
AGÉNOR, s approchant de la table.
Vous m'avez bien sauvé de la déconfiture, (ii s'assied en
l'ace de Martin.)
MARTIN
Ne parlons pas de ça ! (Par habitude ) Coupe donc.
AvîÉNOR, roupant.
Ah! je ne l'oublierai jamais ! j'ai pu être étourdi, léger même... mais je ne suis pas un ingrat. On ne m'a jamais accusé d'être un ingrat.
MARTIN, qui a donné les cartes.
C'est vrai... vous avez d'autres défauts.
AGÉNOR, annonçant son jeu.
Soixante de dames!
MARTIN, bondissant.
Encore !
AGÉNOR, vivement.
Non ! non ! je ne les marque pas !
MARTIN, à part.
Son repentir commence! La leçon a porté I