‹ Le Problème Autrichien et la Question tchèqueChapitre 31 sur 57 · A APE · texte numérisé non relu

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tional et social, l'existence nationale a toujours été menacée et le progrès du développement national a été très lent. Du reste, c'est un fait assez général et très naturel. On peut le constater aujourd'hui, lorsqu'on voit clairement le chemin parcouru par les diverses nations slaves et lorsqu'on peut se rendre. exactement compte des progrès faits. Les Tèhèques favorisés par les qualités naturelles de leur pays, qui était destiné à devenir bientôt le trésor industriel de la monarchie, quoiqu'’ils eussent à surmonter les obstacles les plus difficiles, se sont lancés dans le mouvement industriel avec une activité infatigable, et ainsi, aidés par l’évolution capitaliste, ils ont réussi dans un temps relativement très court à s’assurer non seulement l'existence nationale, mais à se créer encore une civilisation toute nouvelle sur les bases de leurs traditions historiques.

Les autres nations par suite de la lente évolution capitaliste dans leurs régions et de leur caractère plutôt paysan, sont restées encore aujourd’hui assez en arrière dans cette lutte pour leur existence. Cela se manifeste particulièrement pour les Ruthènes en Galicie, dont 93,3 0/0 de la population est agricole, mais aussi pour les Serbo-Croites, dont 86,9 0/0 sont paysans et pour les Slovènes en Styrie, en Carinthie et en Carniole dont 75,4 0/0 appartiennent à la population paysane, tandis que la population tchèque s’occupant de travaux agricoles ne s’élève qu’à 43,1 0/0. Et si nous comparons ces chiffres au développement intellectuel de ces trois peuples et par cela au développement de leur conscience nationale, on sera frappé par le rapport

étroit entre ces deux faits (1).

(1) Otto Bauer, Die rationalitactenfrage und die Soxialdemocratie.

La renaissance tchèque était au commencement exclusivement littéraire. Mais à mesure que la Révolution s’approchait, les Tchèques commencèrent à s'intéresser à la vie publique, car l'oppression féodale et absolutiste pesait sur eux plus lourde inent que sur les autres nations. Ayant derrière eux une œuvre littéraire et intellectuelle de plus d’un demi-siècle, ils se sont lancés en 1848 dans le mouvement politique, car ils ont bien compris quelle importance il fallait attribuer à la transformation imminente de l'Etat et de la société. Ils ont reconnu que l'heure avait sonné où il s'agissait de savoir si l'œuvre de la renaissance serait durable ou non, où il s’agissait du sort de leur pays et de leur existence nationale. En 1848, par une intervention vigoureuse dans les iuttes politiques en Autriche, ils ont célébré leur renaissance politique et se sont assuré par là définitivement une vie nationale et désormais aussi une influence considérable dans les affaires publiques de l'Autriche.

Pendant près de quatre siècles nous avons suivi le développement politique et constitutionnel de la Bohème féodale, sa lutte contre les efforts absolutistes et centralisateurs des Habsbourgs et enfin la décadence progressive de l’Elat tchèque au point de vue de son indépendance. Quelle sera maintenant l’atlitude du peuple réveillé à la conscience nationale dans cette nouvelle phase de la politique autrichienne ? Pendant ces quatre siècles, la lutte de la Bohême pour l'indépendance se trouvait dans les mains de la noblesse féodale. C’est de la chute de cette noblesse qu'est sortie la renaissance du peuple. Le peuple réveillé va-t-il reprendre simplement ancien programme

politique et national de la noblesse, qui l’a du reste très mal dé-

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fendu, ou va-t-il se créer un programme nouveau, correspondant aux besoins de la situation politique et assurant désormais son développement national ? C'était une question qui ne fut résolue que par les circonstances particulières, créées par la Révolution. Et rs l'influence de la Révolution de 1848 sur le peuple tchèque et sa politique fut énorme. Elle fut sa première école politique, la consécration défnitive de son réveil et marque ainsi une phase toute nouvelle dans son évolution.

Une des plus grandes conséquences de la Révolution de 1848 pour la Bohême fut ce que j’ai déjà mentionné plus haut en termes généraux : le changement profond dans les rapports de la dynastie et du pays. Après la Révolution, les luttes de la Bohème, ses luttes séculaires contre la dynastie des Habsbourgs ont pris nécessairement un caractère complètement différent de celui que nous avons suivi à travers l’histoire. L'élément démocratique conquiert plus ou moins la prédominance dans la société moderne après l'abolition de la féodalité et commence aussi à jouer son rôle dans les luttes entre la dynastie et les Tchèques.

Nous avons vu quel rôle a joué la noblesse tchèque dans l’histoire de la Bohême et dans la lutte contre le centralisme absolutiste. Pour la noblesse l'indépendance était synonyme de sa propre prédominance et du maintien de son pouvoir absolu sur la nation. Jusqu’en 1848 ce fut là toute la lutte de la Bohôme contre la dynastie. Dans la société féodale il n’en pouvait être autrement. Mais même en 1848 et aussi plus tard en 1867 et en 1871, toute la conduite de la noblesse, dans les luttes politiques,

n’était que la continuation de son rôle séculaire.

En 1848 l'élément démocratique s’empara dans la Révolution de la première place. La lutte pour la Bohême prit aussi nécessairement un autre caractère. Ce n’est plus un duel entre la dynastie à tendances absolutistes et la noblesse oligarchique et jalouse de ses privilèges politiques, mais c’est bien le peuple qui entre en scène et réclame le droit au développement de son individualité, c’est la nation tchèque tout entière qui exige le respect de ses droits soit de la part de la dynastie, soit de la part des autres nations privilégiées. Dans la lutte politique des éqoques précédentes le peuple ne jouait aucun rôle; à présent, dans la solution du problème autrichien, c’est le peuple seul qui aura à intervenir et la noblesse sera nécessairement rejetée au second plan.

Mais il y a encore un autre changement. Jusqu'en 1848 la lutte nationale du peuple tchèque se concentrait dans ses efforts littéraires. Réveillé depuis un demi-siècle il souffre sous le joug féodal et absolutiste ; toute la lutte nationale ne fut menée que par une poignée d'hommes courageux et dévoués à la cause du peuple. Maintenant la nation tout entière entre en lutte. La lutte pour la vie nationale devient beaucoup plus politique que littéraire. Le réveil littéraire se transforme en réveil politique.

C’est ce changement dans le caractère de la lutte pour l’'indépendance du peuple tchèque et pour son existence nationale qui fat amené par la Révolution. C’est la conséquence de l’émancipation des paysans, car c'est par elle que la lutte des nationalités est devenue une guerre de masses. Les paysans asservis, opprimés, misérables ne comptaient pas comme facteurs dans

cette lutte mais affranchis, relevés dans leur dignité personnelle

et dans leur condition matérielle, ils ont pu prêter désormais à la cause de leur nationalité un secours efficace. — Les conditions de la lutte nationale se sont ainsi transformées par l’affranchissement des paysans, et en même temps son caractère : de littéraire et d'historique qu’elle était jusqu'alors presque exclusivement, sauf chez les Magyars, elle est deveñue politique, et l’est restée. Quelques mois de liberté de la presse et de liberté de la tribune avaient suffi à donner pour toujours au mouvement des nationalités cette direction nouvelle démontrant une fois de plus quel lien indissoluble unit les idées de nationalité et de liberté (1).

La Révolution de 1848 a amené nécessairement une autre conséquence considérable qui sera désormais un autre trait caractéristique des luttes politiques en Bohême : la rivalité des Tchèques et des Allemands. Il est vrai qu’une certaine rivalité entre ces deux races existait déjà dans les siècles précédents. Elle était inévitable au contact constant de deux peuples, qui habitaient le même pays, les mêmes districts, les mêmes villages, l’un à côté de l’autre. Mais ce n'étaient pas des luttes nationales dans le sens moderne de ce mot. Les vraies luttes nationales modernes, faites toutes au nom des droits des nationalités pour l'égalité des peuples, pour l'égalité dans l'administration, dans la législation, dans l’organisation judiciaire, pour l'égalité des langues ne commencent qu'avec la Révolution et avec le constitutionalisme moderne.

A la veille de la Révolution les diverses nationalités autri-

(1) L. Eisenmann, 0. c., p. 147.

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