‹ Le Problème Autrichien et la Question tchèqueChapitre 33 sur 57 · HOT · texte numérisé non relu

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de race différente, les fils de la même patrie que les Tchèques. A Vienne, l'absolutisme avait son plus fort appui, en Allemagne, le rève pangermanique n’était pas encore clairement formulé, les Allemands de Bohème qui aspiraient à la liberté, haïssaient donc Vienne comme le foyer de l’absolutisme et ne songeaient un seul moment à être attachés par un ceñtralisme constitutionnel à la capitale de la monarchie. De l’autre côté on ne pensait pas encore à ce moment sérieusement à réunir toutes les branches de la race allemande dans le sein de la grande Allemagne. En Bohême, au contraire, dans la couronne tehèque où la race allemande dominait dans la bureaucratie, dans l'administration elle pouvait espérer la satisfaction complète de ses revendications. L'harmonie entre les deux peuples est donc très compréhensible.

En dehors de cela, la majorité des Allemands de Bohême était si imprégnée d'idées libérales que, voyant l'inégalité du peuple tchèque et allemand, elle était d'accord avec les Tchèques pour revendiquer l'égalité nationale. Dès le début du mouvement révolutionnaire les Tchèques invoquèrent aubn al leur droit d’être traités à l’égal des Allemands dans toutes les questions de la vie publique. Car, en fail, la situation pour les Tchèques était très peu satisfaisante. La langue tchèque était bannie des écoles et de la magistrature, elle était bannie de la vie publique, et les classes riches ne parlaient que l'allemand. Enfin l'allemand était à la mode et même les Tehèques abandonnaient souvent leur langue maternelle dans la société pour paraître plus cultivés. Car le tchèque était depuis longtemps considéré comme un patois de paysan et d’ignorants.

Dans l'enthousiasme révolutionnaire les Allemands mêmes

appuyèrent les Tchèques dans leurs droits nationaux pour supprimer celte situation néfaste. Il en était de même à Prague qu’à la campagne et dans les autres villes; la fraternité et l'harmonie de deux peuples était fêtée partout. Tous deux étaient d'accord aussi dans leurs principales revendications ; ils voulaient l'indépendance de la couronne de Saint-Vencesias, acceptant ainsi l’ancien programme de la noblesse féodale, et la communauté étroite entre les trois parties de la couronne avec un seul Parlement général et une Constitution moderne. Toutefois les détails de ce programme n'étaient pas plus clairs chez les Tchèques que chez les Allemands. Ce sentiment de la communauté chez ies Tchèques et les Allemands est un fait très caractéristique. On était unanime à revendiquer l’indépendance de la couronne. On a adopté purement et simplement l’ancien programme de la noblesse. Cela était très compréhensible et tout naturel, puisque l'influence de la noblesse était toujours grande; elle a intervenu elle-même à la veille de la Révolution pour invoquer de nouveau ses anciens droits politiques. La tradition était trop puissante et on ne voyait de meilleure solution. Le premier programme politique des Tchèques fut donc le programme du droit historique d’Etat, la restauration de la Bohême indépendante.

Mais bientôt on reconnut que cette harmonie entre les Tchèques et les Allemands n’était que superficielle et que l’antagonisme des Tchèques et des Allemands n'avait été étouffé que pour un moment. Lorsque le mouvement révolutionnaire et démocratique en Bohême commença à avoir la prépondérance

sur celui des Allemands et que, par suite, les revendications

nationales tchèques devinrent plus pressantes, les Allemands concurent de la méfiance à l'égard des Tchèques ; les agitateurs, les bureaucrates, les agents des nobles à la campagne semèrent les discordes avec suecès. À Prague, on manifesta une certaine méfiance à l'égard ‘du Conseil national qui était issu de la réunion damgs les bains de Saint-Vênceslas et qui montrait beaucoup de courage patriotique dans la défense des intérêts des Tchèques. ;

Mais c'était faire preuve d’une incompréhension complète de la vraie situation politique, que de croire à une harmonie durable entre les Tchèques et les Allemands en 1848. Pour les Allemands de Bohème, même pour ceux qui ont tout d’abord manifesté un certain patriotisme local, il ne pouvait s’agir que d'abattre l’absolutisme et d’avoir une Constitution moderne. Sans penser beaucoup aux conséquences ils avaient accepté le programme national tchèque, y compris l'indépendance d'Etat tchèque, car ce programme réclamait tout d’abord comme eux-mêmes une Constitution, et les revendications nationales n'y avaient pris une place trop considérable, en sorte qu’ils ne leur attribuaient pas trop d'importance. On peut le dire notamment de la première pétition élaborée à la suite de la réunion dans les bains de Saint-Venceslas. Dans cette pétition envoyée à Vienne le 19 mars 1848, les Tchèques et les Allemands réclamaient la Constitution et aussi l'indépendance de la couronne tchèque. La réponse du Gouvernement à cette pétition révolta les Tchèques, elle a laissé froids les Allemands de Bohème, car la réponse négative du Gouvernement portait

exclusivement sur les revendications nationales tchèques, sur la

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communauté des trois parties de la couronne et sur l’indépendance d’Etat tchèque. La seconde pétition des Tchèques, envoyée à la cour dix jours plus tard, contenait presque exclusivement leurs postulats nationaux, et les Allemands s’en désintéressèrent complètement. Mais comme toutes les revendications tchèques étaient conformes aux principes révolutionnaires invoqués aussi par les Allemands, ces derniers ne pouvaient y trouver une occasion de discorde.

Mais d’autres points devaient prêter davantage à contestation. En y réfléchissant de plus près, les Allemands de Bohême reconnurent bientôt que la réalisation du programme national tchèque ne pouvait se faire en partie qu’à leurs dépens. Ils invoquaient bien les idées de justice et d'égalité, mais seulement en tant qu'il s’agissait de l'ennemi commun, de l’absolutisme. Au commencement les idées et les principes généraux communs les rapprochaient, mais à mesure que le but se précisait, les dissensions devaient forcément s'élever. Car les Allemands étaient naturellement égoïstes ce qui est, au fond, très compréhensible. Ils commençaient à s’apercevoir de la véritable force du mouvement tchèque, qui allait croissant et qui bientot supplanterait tous leurs compatriotes allemands dans la vie publique. Dans l'Etat tchèque les Allemands seraient bientôt ce que Les Tchèques étaient dans l'Etat autrichien. Cet égoïsme national était très naturel. Il aurait été très étrange qu’il ne se manifestat point.

A ces craintes secrètes el à ces considérations un mouvement du dehors donna une force irrésistible : le Parlement de Francfort. Francfort était la devise de tous les Allemands de 1848, épris de liberté et imbus des idées du droit de nalionalité, qui

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souffraient de voir l’incohérence et la division qui régnaient en Allemagne, ce qui favorisait l’absolutisme des gouvernements dans les divers Etats allemands. Leur rêve était d’unir dans la Grande-Allemagne libye tous les pays habités par les Allemands de la Baltique jusqu’à l’Adriatique. Les libéraux allemands étaient disposés à donner à cette nouvelle Allemagne la forme d'un Etat monarchique, les radicaux voulaient plutôt la république. Du reste, sur les détails on n’était pas d'accord. Le mouvement prit bientôt des proportions considérables et pénétra principalement à Vienne et dans toute l'Autriche où l’absolutisme était le plus rigoureux et où, par conséquent, les libéraux révolutionnaires étaient très disposés à accepter contre lui un appui du dehors.

Tout d’abordun Vorparlament fut convoqué à Francfort ;ilavait la tâche de préparer la convocation du nouveau Parlement constituant, qui aurait des pouvoirs supérieurs à ceux des gouvernements des divers pays et qui donnerait la Constitution à la nouvelle Allemagne. Le Vorparlament avant de se séparer choisit une commission de cinquante membres, qui exerça dans la suite une grande influence sur toute l'Allemagne et aussi sur les événements en Autriche. On ne sera nullement étonné de l'extension de cette idée pangermanique en quelques semaines de propagande, si on songe au véritable état de l'Allemagne et de l'Europe tout entière à cette époque.

En vérité, depuis la chute de Napoléon les idées basées sur le même principe du droit des nationalités ne cessent pas de préoccuper l'opinion publique ; les idées sur les Etats nationaux homo-

gènes qui sont le fond même de la renaissance des Slaves en

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Autriche sont invoquées aussi par les patriotes allemands : el la même chose d’ailleurs s’accomplit en Grèce, en Belgique, en Italie: Ainsi ce mouvement en Allemagne était strictement l’expression de ja situation générale en Europe. Seulement ce rêve de la Grande- -Allemagne était un peu exagéré, parce qu'il devait se réaliser justement contre les principes dont il était sorti. En effet, les Pangermanistes de Francfort voulaient contenir dans la Grande-Allemagne nouvelle tous les Pays qui avaient été classées par le Congrès de Vienne en 1813 dans la Confédération germanique, des pays qui élaient par leur histoire et par leurs traditions trop étrangers à l'Allemagne et dont la majeure partie de la population était slave ou italienne. C'est notamment de Ja Bohême, la Moravie, la Silésie, la Carniole et le Littoral qu’il s’agit ici, si on laisse de côté la Vénétie et la Lombardie italienne qui se préparaient, elles aussi, à l’unité italienne. La population non-allemande de ces Pays ne pouvait être nullement enthousiasmée de ce rêve et ne voulait à aucun prix être confondue avec les pays allemands dans la nouvelle Germanie. Mais, dans tous les cas, ces efforts des Allemands libéraux n'avaient rien d’agressif en soi, ce n'était Pas une politique expausive et pangermaniste dans le sens postérieur de ce mot, c'était un mouvement purement idéaliste, une Conséquence nécessaire des principes du droit de nationalité.

Il convient de dire ici quelques mots de ce principe des nationalités, qui a joué un rôle si important dans tous ces événements historiques. Qu'est-ce que ce principe des nalionalités À Nous avons vu comment la Révolution a revêtu en Autriche le

caraclière national et comment ce principe des nationalités fut

formulé par Herder qui avait une influence considérable sur les Tchèques. Mais ce principe fut formulé ailleurs aussi un peu autrement et est devenu une doctrine de droit international. Que signifie donc théoriquement ce principe des nationalités pour l'Autriche, pour les Tehèques et les autres Slaves autrichiens ?1l faut ici ajouter quelques considérations théoriques.

Le principe de l’ancien régime, c'était l’idée monarchique, le droit absolu des princes ; le principe du droit public moderne, c’est l’idée démocratique, c’est le droit des peuples qui doivent être maîtres de leurs destinées. Sous l’ancien régime les souverains trafiquaient des provinces et des peuples à la façon des propriétaires qui vendent ou échangent leurs héritages ; les traités diplomatiques remaniaient constamment la carte d'Europe. Il y avait ainsi, à la fin de l’ancien régime, deux catégories d'Etats : Jes uns, comme la France, l'Espagne ou l'Angleterre qui, unitaires et homogènes, échappaient, à cause de leurs frontières naturelles et leur vitalité nationale, au partage et au morcellement territorial ; les autres, comme l'Allemagne ou l'Italie, hétérogènes, non unifiés, composés de diverses parties, où le morcellement était constant et le sort des peuples à la merci des traités. Ces traités avaient pour conséquence, soit que les divers peuples se voyaient presque toujours imposer des princes étrangers, soit que les peuples qui, parleur civilisation, par leurs origines ou par leurs tendances formaient une sorte de tout naturel, comme la nation allemande ou italienne, étaient politiquement scindés en petits Etats ou incorporés à titres de simples provinces dans les grands Etats limitrophes. |

Suivant ces deux catégories d'Etats, la révolution démocra-

tique devait revélir deux formes distinctes. Dans les pays unifiés, indépendants et libres au point de vue international, le peuple n’avait qu'à faire une révolution nationale, à s'insurger contre l’absolutisme de sa dynastie traditionnelle, à proclamer sa propre souveraineté. C’est ce qui arriva en France.

Mais dans les pays non unifiés ou hétérogènes, là où la population de même origine était démembrée, l'émancipation démocratique devait avoir forcément un autre caractère. 11 ne suffisait pas pour un peuple, morcellé et assujetti à des dynasties étrangères, de faire une révolution nationale et intérieure. L’oppression, quelle qu’elle soit, est d'autant plus haïe et d'autant plus insupportable qu’elle vient d’un étranger. Pour les provinces, arrachées à leurs nations, il fallait donc se débarrasser dela domination étrangère en même temps que de l’oppression sociale et politique.

Mais la Révolution Française a proclamé encore un autre principe : celui de l’unité et de l’indisivibilité de la patrie, c’esta-dire de la nation. Ainsi dans les pays non unifiés, lorsqu'on luttait contre les gouvernements despotiques, on combattait à la fois pour l'émancipation du peuple, pour l'unité de la nation ; pour ces pays, il fallait avant tout faire une lutte d’émancipalion internationale, faire une révolution internationale qui se confondait avec la révolution démocratique à l'intérieur. Dans cesluttes révolutionnaires des nations démembrées Îles adversaires de la réaction absolutiste s’appelaient à l'intérieur libéraux ou républicains, à l'extérieur ils étaient patriotes, dans les pays unifiés ils étaient simplement libéraux.

Partout dans les pays démembrés les libéraux avaient de

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