PHYSIQUE
Les propriétés spécifiques des corps. Dans l'article précédent nous avons mis la théorie scolastiquc en face des principaux faits d'ordre chimique. L'explication que nous en avons donnée n'a pas toujours été conforme aux vues des savants modernes, mais il serait bien difficile de ne jtas reconnaître que tous ces faits, sans exception, se concilient entièrement avec les principes fondamentaux du système philosophique de l'Kcole. La diversité des poids atomiques et leur constance, l'affinité chimique sous ses différents aspects, l'atomicité, les changements de volume et les phénomènes thermiques qui accompagnent les réactions, les eficts de la combinaison et les circonstances du retour des éléments à l'état do liberté, tout cet enscmijle de faits se comprend sans peine dans cette hypothèse des natures spécifiques; la plupart même en sont des conséquences obligées.
Mais cetie puissance, cette fécondité de la théorie, loin de s'affaiblir sur le terrain de la physique, s'y vérifie mieux encore. Ces faits nous sont connus; nous les avons exposés, en faisant l'examen du mécanisme. Rappelons ici la conclusion générale que nous avons tirée de cette étude : la forme cristalline, l'état naturel, la densité, les propriétés acoustiques, calorifiques, optiques, électriques et magnétiques revêtent, dans les différentes substances, des
caractères spécifiques. Ce sont autant de propriétés spéciales qui leur sont naturellement attachées. Or qu'y a-t-il de plus naturel que ce fait , que des substances spécifiquement distinctes présentent des propriétés spécifiques? Si les corps simples et les composés de la chimie sont, comme le soutenait l'Ecole, des natures différentes, il faut bien aussi que-les propriétés et les activités de ces êtres révèlent la spécificité du fonds substantiel auquel elles se i^attachcnt en dernière anal^'se. Ces faits non seulement s'expliquent dans la théorie , mais ils la confirment et la justifient; car si l'on peut remonter des manifestations des êtres à leur nature intime, il paraît très rationnel de placer entre les substances variées du monde inorganique une distinction essentielle.
Inutile de passer en revue chacun de ces phénomènes physiques. L'un d'eux cependant mérite une attention spéciale : c'est la forme cristalline. Chaque corps cristallisable, nous l'avons vu, possède une structure cristalline spécifique et constante. L'explication la plus plausible du phénomène de la cristallisation consiste à attribuer à la molécule même la forme du cristal entier. Cela posé, on comprend aisément que ces embryons cristallins, livrés à leurs attractions réciproques, iront se placer tout naturellement en séries rectilignes, à égale distance les uns des autres, et présenteront une même face à l'espace. L'arrangement interne du cristal n'offre donc plus de diflSculté. Il en est tout autrement
quand il s'af,'it d'expliquer la forme de la mok^cule cllo-mèine. D'où vient que la niolt'cule de chaque corps ait sa forme cristalline irréductible et incompatible avec celle d'un autre corps? Sans doute, les masses moléculaires propres aux diff'érentes substances clunn(|ues sont de jjraiidcur diflérentc, mais y a-t-il l'ombre d'une répugnance à ce que des quantités de matière plus ou moins grandes soient englobées sous une surface externe aux contours identiques? Evidemment non; et il serait puéril, à notre avis, de placer dans une simple différence quantitative de masse la raison de cette diversité de formes cristallines. Les circonstances extérieures, à leur tour, sont impuissantes à justifier ce fait : elles varient pour un même corps, et, dans des circonstances identiques , la molécule de chaque corps prend néanmoins sa forme spécifique. Tout au plus pourrait-on leur attribuer l'apparition des multiples formes secondaires sous lesquelles une même masse se présente; mais la forme primitive, constante au sein de ces variations, requiert certainement d'autres causes.
Aussi ce phénomène nous paraît-il inexplicable si l'on ne trouve dans la molécule elle-même la raison d'une aptitude spécifique et constante à cette forme caractéristique. Or ne semble-t-il pas que des masses homogènes soient vraiment impuissantes à nous manifester des aptitudes spécifiquement distinctes? Les molécules des différentes substances ne se diversifient donc pas seulement par la grandeur
de leur masse ; elles sont des natures essentiellement distinctes entre elles; et leur diversité spécifique paraît seule justifier l'existence de ces aptitudes variées (1).
Les exceptions à cette loi de corrélation entre la forme cristalline et la nature de l'être (c'est-à-dire les cas d'isomorphisme et de polymorphisme), ne sont qu'apparentes. D'ailleurs, y eût-il réellement un cas où cette loi générale se trouvât en défaut, en présence du très grand nombre de cas où elle se vérifie , n'aurait-on pas raison de reconnaître à chaque substance une forme spécifique, et d'attriijucr les dérogations à des causes spéciales, qui viendraient entraver une tendance vraiment naturelle ?
Les 2i'f'opriétés physiques sous leur aspect mécanique,et le rôle du inouvement local. Les propriétés physiques, que nous venons de considérer et de justifier d'après les principes de l'École, se distinguent considérablement du mouvement local. Ce sont des qualités stables, dont la destination première est de perfectionner la substance matérielle ; elles lui sont naturellement unies, et, à raison de leur relation intime avec le fonds substantiel de l'être, comme en vertu de leurs caractères spécifiques, elles peuvent
(1) " Sicut quantitas propinquissime se habet ad substaiitiam intei' alia accidentia, ita forma... propinquissime se habet ad formam substantialem. » S. Th. In libr. 7 phy.s. lect. 5».
nous seivii- de critcriuin dans la spécification des substances inorf^aniques.
Lors(iuc nous percevons la couleur, les odeurs, la saveur, la chaleur et les autres propriétés sensibles des corps, nos perceptions ne consistent donc pas, cuninie le prétend l'iiypothèse niécaniste,en un simple mouvement local ; mais à chacune de ces représentations sensil)les correspond, dans la substance matérielle, une réalité positive spéciale, une qualité proprement dite. Toutes ces propriétés, en un mot, constituent des perfections intrinsèques des corps, essentiellement distinctes du mouvement et irréductibles entre elles.
Cette théorie, comme on le voit, sauvegarde admirablement Tobjectivité réelle de nos sensations, et nous fait voir en même temps, dans la diversité spécifique des sensibles propres, la raison foncière de la diversité des organes destinés h les percevoir.
Cependant on ne peut nier que les phénomènes physiques ne présentent aussi un aspect mécanique. Toutes ces qualités sensibles, en effet, agissent constamment sur nos sens, et leur activité s'accompagne toujours du mouvement local; le son, par exemple, détermine un mouvement vibratoire dans les particules intégrantes de la niasse pondérable, et ne peut se transmettre à l'ouïe sans un mouvement des molécules de l'air ; la chaleur rayonnante produit des vibrations transversales de l'éther; la chaleur conductible se fait reconnaître par certaines vibrations des molécules de la matière pondérable ;
la couleur enfin donne lieu à des mouvements vibratoires de l'éther ambiant, et n'influence la rétine de l'œil qu'en déterminant des mouvements continus dans ce milieu interposé.
Notre théorie, tout en restant d'accord avec ses principes, peut-elle se concilier avec ces données de la science ? Nous essayerons de le montrer en définissant le rôle du mouvement local et le rapport qu'il établit entre les activités et les qualités sensibles des êtres matériels.
Sans être jamais un principe d'activité, le mouvement local n'est pas moins d'une importance capitale dans le monde, à raison des conditions requises pour l'activité des agents corporels. Ceux-ci en effet n'échangent leurs énergies que s'ils sont en contact de manière à ce qu'une partie de l'un touche réellement une partie de l'autre. Dès lors, pour que deux corps séparés et à distance exercent leur activité l'un sur l'autre, un mouvement local est nécessaire afin de réaliser le contact. Il ne faudrait pas s'imaginer cependant que ce mouvement devient la cause des phénomènes auxquels les corps ainsi rapprochés donnent lieu. La chimie le montre clairement : dans maints cas, la réaction commence à la suite du simple rapprochement des masses, et s'accompagne d'un dégagement énorme de chaleur ou d'électricité, qui n'a rien de commun avec le mouvement local communiqué. C'est une simple condition de la mise en exercice des forces matérielles intrinsèques aux corps. Le docteur Angélique traduit
cette idée avec beaucoup de précision dans sa somme contre les Gentils : " Nullum corpus agit nisi moveatur, eo quod nportct agcns et paticns esse simul vel faciens et factum. Simul autcm sunt quae in codcm loco sunt, locum autcm non aoquirit corpus nisi per motum - (1).
Le mouvement local, en second lieu, se révèle comme un effet des forces mécaniques. Lorsqu'un corps en repos reçoit une impulsion d'une autre masse matérielle, cette impulsion reçue, cette énergie motrice incline au mouvement le corps où elle se trouve. C'est un phénomène vérifié constamment par l'expérience. Les forces de répulsion et d'attraction, à leur tour, n'exercent jamais leur activité sans déterminer dans le corps soumis à leur influence une énergie motrice d'où résulte le mouvement locnl. Quoique le terme premier et immédiat de l'exercice de ces forces soit une perfection réelle et stable de la substance, cette détermination reçue tend nécessairement à incliner le corps au mouvement.
D'autre part on comprend aussi que la dépense d'une énergie mc'caniqnc doit être d'autant plus grande que la masse à mouvoir ofi're plus de résistance, et que la vitesse communiquée est plus accélérée ; la quantité de mouvement équivalent au produit de la niasse par la vitesse devient naturellement la mesure, du moins partielle, de ces forces motrices.
(1) Sum. conf. gent. 1. 2, c. 20.
Selon les différents points de vue auxquels on se place, il est donc permis de voir dans le mouvement local, soit une condition de l'activité des corps, soit un effet secondaire de cette activité, soit une mesure de l'intensité de leur action.
Nous avons considéré spécialement le mouvement local dans ses rapports avec les forces mécaniques, mais les considérations émises s'appliquent également aux énergies ph3^siques et chimiques. L'électricité, la lumière, la chaleur, l'affinité sont des forces intrinsèques aux corps, et essentiellement distinctes entre elles ; elles ont une activité spécifique, et communiquent des perfections différentes aux substances soumises à leur influence ; mais toutes ces perfections réalisées, et chacune d'elles, s'accompagnent toujours d'un mouvement local , proportionné à leur intensité. ^Malgré leur caractère distinctif, elles jouissent, en conséquence, de cette propriété commune de pouvoir déterminer le corps au mouvement; elles sont, en un mot, des forces motrices dans leur destination secondaire (1).
On ne doit pas s'imaginer cependant que ces puissances intrinsèques déterminent le mouvement dans les êtres mêmes dont elles émanent. Ce serait évidemment attribuer aux substances inorganiques une action immanente qui n'appartient qu'aux êtres doués de vie. Un atome ou une molécule exerce toujours son activité sur une autre particule de
(1) Cl. De San. lust. Met., .spec, p. 338, et suiv.
matùirc, et ne subit en elle-même aucune modification par suite de son action ; le mouvement en question se trouve dans la particule inllucncée et r('sultc d'une détermination reçue de Icxtérieur, Il est vrai que toutes les molécules d'une masse matérielle peuvent être douées en même temps de mouvement local, mais le principe d'action et de réaction nous en donne la raison : lorsqu'un point matériel sollicite au mouvement un autre point matériel, il se développe dans celui-ci une force égale et contraire, qui réagit sur le premier. De la sorte, chacune de ces molécules reçoit d'une influence extrinsèque la cause immédiate de son mouvement.
Toutes les autres proprii'tés physiques des corps, capables de modifier nos organes dos .sens, la couleur, les odeurs, les saveurs, etc., manifestent de même ce caractère secondaire d'énergie motrice ; toutes présentent dans leur activité un aspect mécanique qui permet d'en a]iprécicr l'intensité. Néanmoins les impressions qu'elles déterminent en nous par l'intermédiaire de l'air ou de l'éthcr sont spéciales à chacune d'elles et répondent à leur énergie et à leur caractère spécifique.
Lorsque les rayons lumineux qui donnent au corps sa couleur sont réfléchis vers l'œil du spectateur, l'activité de la force luminique communique aux molécules de l'éther une qualité d'où résulte le mouvement. Ces molécules à leur tour s'influencent successivement et produisent sur la rétine de l'œil une impression similaire, accompagnée elle aussi d'un mouvement local.
Si la qualité active du corps est la chaleur, l'altération des particules de l'air sera spécifiquement différente de la précédente. Il en sera de même de l'altération du sens du toucher.
A toutes ces perceptions sensibles répondront des réalités objectives diverses, mais la masse matérielle extérieure, le milieu interposé et l'organe visuel seront soumis à un mouvement local proportionné à l'énergie de la qualité reçue.
Ainsi entendue, l'hypothèse scolastique se concilie facilement, comme on le voit, avec les découvertes de la science et les autres exigences de la raison. Elle maintient l'irréductibilité et la spécificité des phénomènes physiques conformément au témoignage des sens. Elle attribue aux qualités une énergie motrice qui rend compte du mouvement local. Elle nous permet, enfin, à raison de leur aspect mécanique, de les ramener toutes, avec la physique moderne, à une commune mesure, tout en conservant à chacune d'elles son caractère spécifique.
Rien ne s'opposait à ce que les physiciens fissent abstraction de la diversité qualitative de ces phénomènes pour n'examiner que le mouvement local qui les accompagne et en donne la mesure. j\Iais, défait, le côté mécanique fut à tort considéré comme seul réel, et la théorie mécanique devint la conséquence obligée de cet exclusivisme scientifique.
Le principe de la conse^'vation de l'énergie. La somme globale d'dnergie de l'univers reste constamment la même ; tel est le sens réel de ce principe de la physique. L'énergie potentielle, de même que l'énergie actuelle, peut sans doute varier, mais ces variations sont régies par une loi d'équivalence, d'aprrs laquelle la diminution de l'une se trouve toujours compensée par un accroissement de l'autre. En énonçant ce principe les physiciens se sont fait de la nature corporelle une conception bien différente de celle que nous défendons ; ils se représentent le monde comme un ensemble de points matériels, occupant dans l'espace des positions différentes et susceptibles de mouvement local. Us attribuent l'énergie actuelle aux masses en mouvement ; et l'énergie potentielle n'est d'après eux que la puissance d'action possédée par le corps à raison de la position qu'il occupe.
Lorsque nous avons rapproché la théorie mécanique de ce jirincipc, nous avons vu qu'en ramenant toutes les forces matérielles à du mouvement local ce système supprimait fatalement la distinction des deux sortes d'énergies, la potentielle et l'actuelle. La théorie scolastique au contraire conserve cette distinction requise ; la force gravifîque, en effet, consiste, d'après elle, en une énergie réelle, essentiellement distincte du mouvement. Elle s'exerce sur tous les corps et les incline à tomber. Une masse
suspendue dans l'espace possède, à raison de cette force, une véritable puissance d'action, une énergie potentielle qui déterminera le mouvement de la masse dès que l'obstacle qui s'oppose à sa chute sera levé ; de même les énergies chimiques sont des énergies potentielles, douées du pouvoir de déterminer le mouvement et de donner lieu à des effets mécaniques, lorsque leurs conditions d'activité sont posées. Les corps, en un mot, peuvent être doués d'une véritable énergie, même à l'état de repos.
La seconde forme d'énergie, appelée actuelle, présente également un sens intelligible. Quoique le mouvement local, comme tel, ne soit jamais un principe d'action, il est toujours uni, dans le corps où il se trouve, à une force proprement dite, dont il mesure l'intensité. Dès lors toute masse en mouvement jouit d'une énergie actuelle, et les effets qu'elle détermine trouvent en elle une cause qui suffit à les réaliser. Mais ce n'est pas assez qu'une théorie sauvegarde la distinction requise par ce principe ; elle doit rester d'accord avec la vérité importante qu'il énonce, c'est-à-dire avec la conservation de l'énergie au sein des activités corporelles.
Or, à première vue, l'hypothèse scolastique pourrait offrir quelque difficulté. Les qualités physiques des corps ne restent pas toujours identiques au sein des changements du monde inorganique. De même que ces puissances donnent naissance, par leur activité, à des réalités nouvelles, de mémo aussi elles
peuvent, rlisparaîtrc pour faire place à d'îtutrcs forces numériquement ou spécifiquement distinctes. L'être essentiel des choses n'échappe pas même à ces modifications ; les éléments, en effet, revêtent dans les synthèses chimiques un état substantiel nouveau, et leur retour à l'état de liberté implique toujours la destruction de l'unité essentielle du composé. En pi'éscncc de cette série de clianfiomcnts, la l'ai.son se demande donc tout naturellement comment la somme filobaie d'c'iicrgic ne subit pas également des variations profondes.
Si l'on fait bien attention, cependant, à la portée et au sens réel de ce principe, cette difficulté perd vite sa force apparente. La vérité qu'il établit ce n'est point, comme on pourrait le croire, la permanence et la conservation des énergies numéri(juement les mêmes au sein des activités corporelles, mais ce qu'il exige, et que l'expérience manifeste, c'est que jamais un phénomène ne disparaisse sans être remplacé par un autre phénomène équivalent au premier, c'est que les êtres soient soumis dans leur activité à la loi de l'égalité entre l'action et la réaction. Or rien n'empêche évidemment que nous soumettions à cette loi les changements les plus profonds réalisés par la combinaison chimique.
Si nous considérons cette action depuis son début jusqu'au moment où la résultante se ti'ouve réalisée, certes il n'y a pas lieu de voir dans ce conflit de forces régi par le principe d'action et de réac-
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tion, une atteinte quelconque à l'énergie de l'univers. Dès lors, pourquoi serait-il plus contraire à ce principe que les éléznents ainsi modifiés soient élevés à une unité supérieure dans laquelle ils conservent une permanence virtuelle en rapport avec les altérations antérieures.
Sans doute il peut se faire qu'au point de vue quantitatif le composé accuse une diminution ou un accroissement d'énergie relativement à ses générateurs. Toute perte de chaleur, nous apprend un principe de chimie, est une perte d'énergie ou d'affinité, tout gain de chaleur est un gain d'énergie. Selon que le phénomène est endothermique ou exothermique, la force vive du composé s'accroît ou diminue ; mais ce fait ne s'oppose nullement au principe en question ; il n'a pas trait à un corps en particulier, mais à l'ensemble des corps, et, pourvu que la perte d'énergie accusée par un composé, à la suite d'un dégagement de chaleur, se compense par un gain proportionnel, réalisé par les corps ambiants, le principe de la conservation de l'énergie se vérifie entièrement. La même remarque s'applique à l'accroissement de la force vive par la communication de la chaleur, car cette absorption se fait au détriment des masses voisines.
Que dans cette succession continue d'événements dont le monde est le théâtre, des puissances disparaissent et soient remplacées par d'autres puissances, que des êtres nouveaux succèdent à d'autres êtres, en cela il n'y a rien qui ne soit conforme à la loi de
l'égalité entre l'action et la réaction. Tous ces phénomènes peuvent se substituer suivant une loi d'équivalence, au point de vue do leur aspect mécanique, sans accroître ou diminuer la somme globale de l'énergie de l'univers matériel.
Rapprochement des phénomènes phi/sifjties et chimiques.
Terminons ces considérations sur les propriétés physiques, en rapprochant les faits de l'ordre chimique de ceux de l'ordre physique. Nous verrons ainsi que l'expérience elle-même semble révéler l'union de toutes les qualités attribuées aux corps, dans un même fonds commun que nous appelons la nature.
Les coml)iiiaisons chimiques s'accompagnent, en général, de plu-nomùnes thermiques et électriques. Lorsque l'on compare certains dégagements de chaleur ou d'électricité manifestés dans les réactions, aux dégagements qui, de l'avis de tout le monde, relèvent d'une origine physique ou mécanique, on remarque aussitôt qu'au point de vue de l'intensité il existe entre eux une différence énorme. Aussi les partisans les plus décidés du mécanisme n'hésitent pas à reconnaître que cette recrudescence est réellement dépendante de l'affinité chimique (1).
Il résulte de cette première considération, qu'au
(1) p. Secchi. L'unité dos forces physiques, p. 5G2.
— lie —
delà des forces électriques et calorifiques, il se trouve dans chaque corps une énergie plus profonde, dont l'exercice provoque dans ces forces subordonnées l'accroissement d'activité que nous constatons. Les énergies phj^siques sont donc solidaires des énergies chimiques, et se rattachent à un même fonds commun. Mais il y a plus : on remarque qu'en général les modifications de toutes les autres propriétés sont proportionnelles à la grandeur des phénomènes thermiques et électriques. Si la réaction se fait avec intensité, le composé présente un ensemble de propriétés physiques qui ont peu d'analogie avec celles des éléments générateurs; si, au contraire, l'échange d'activité est relativement faible, la différence des propriétés paraît beaucoup moins considérable. Les changements de qualités, en un mot, ont pour mesure la quantité d'action déployée. ]\Iais ce déploiement d'activité relève en dernière analyse de l'énergie chimique propre à chaque corps. Toute substance corporelle possède donc un ensemble do propriétés et de puissances réelles intimement liées entre elles. et rattachées à une même source, à un même principe foncier.
Cette relation constante entre les faits de thermochimie et les phénomènes physiques nous montre ce qu'il faut penser de l'opinion de quelques physiciens modernes, qui attribuent à toutes les forces physiques une existence proprement dite, un être complet, indépendant de la matière. La lumière, la
clialf'ur, IV'loctricité. dit M. Ilirri (1), no sont pas (les qualités des corps, mais elles existent au même titre que la matière; la force est un principe constituant spécial de l'univerg; clic remplit l'espace et détermine, par l'activité incessante qu'elle déploie sur les masses matérielles, les pliénomùnes variés que la nature déroule h nos yeux.
Cette liypotlii'sp nous jette évidemment dans un dynamisme exagéré. L'attache naturelle de toutes ces forces à la matière, leur connexion iiitinie. et la subordination qu'elles nianiCestont dans leur déploiement, l'étendue réelle dont leur action est toujours affectée, sont autant de caractères inconciliables avec des êtres simples, exi.stant pour leur compte et indépendants de la matière. D'ailleurs, si Ja substance n'a pas d'autre destination que de servir de substrat réceptif à l'activité des forces étrangères, son utilité paraît certainement bien contestable; de plus, elle ne peut être qu'une masse inerte incapable de rendre compte de la diversité spécifique des plu-nomènes ((u'ellc nous présente.
L'on pourrait ajouter enfin qu'une telle supposition est complètement inutile. Pour expliquer les faits dûment constatés, il suffit de reconnaître aux agents matériels des qualités actives et passives, intrinsèquement dépendantes de leur fond substantiel, car il n'est aucune activité qui ne puisse se concilier avec des forces de ce genre. Si, dans d'autres cas, il se produit, comme l'expérience le montre, un dé-,
(I) .\nalyse élémentaire de l'univers, p. 05 et passim.
ploiement d eiierg'ie là où la matière pondérable fait défaut, nous reconnaîtrons avec le physicien l'existence d'une matière pins suLtile, l'éther, et nous lui attribuerons toutes les énergies accidentelles nécessaires pour expliquer les faits.
Art. III. Conclusion générale des f.a.its
ET JUSTIFICATION DE l'hYPOTHESE SCOLASTIQUE
Nons nous sommes contentés, jusqu'ici, d'appliquer aux faits la théorie de l'Ecole, sauf à relever, en passant, l'un où. l'autre argument en sa faveur. Jetons maintenant un regard d'ensemble sur le monde inorganique, afin de voir, par un procédé inverse, si l'hypothèse qui en a fourni les raisons dernières n'est pas aussi la seul.e capable de répondre aux exigences des faits.
L'examen de l'univers matériel nous révèle, entre autres , deux grandes vérités dont nous devons chercher l'explication ; c'est la diversité pi'ofonde des propriétés spéciales à chaque corps; c'est, en second lieu, la récurrence invariable des mêmes espèces chimiques. Chaque corps simple ou composé se fait reconnaître par ses aiBnités électives, sa forme cristalline spécifique, ses propriétés acoustiques, calorifiques et électriques. Toutes ces qualités offrent chacune un caractère spécial et constant. Mais cette multitude innombrable de types les plus divers est soumise sans trêve à des modifications profondes. Les substances élémentaires se combinent pour former les
composés cliiiniqucs; ceux-ci, à leur tour, se dësa- ^'ré|4:oiit, sous l'influence des forces cosmiques, pour rendre la liberté aux éléments qu'ils renferment ou qui passent à des évolutions nouvelles. La nature, en un mot, se livre à un travail incessant.
Mais ces réactions s'opèrent dans les circonstances les plus variées. Tantôt en eft'et les substances réagissantes déploient leurs énergies natives dès qu'elles se trouvent en contact immédiat. Tantôt les agents mécaniques et physiques interviennent à titre d'excitants; tels sont la lumière, la chaleur, l'électricité, le choc, la compression. Parfois la combinaison se réalise par la voie sèche, parfois par la voie humide. Or, au sein de ces changements continuels, malgré ces milliers de causes qui se croisent en tous sens et tendent à rendre capricieuse et désordonnée l'activité des êtres, malgré l'intervention libre de l'homme qui, pour découvrir les secrets de la nature, fait varier à son gré les agents et les circonstances, que remarquons-nous ?
L'immutal)ilité flans le changement. Toujours les mêmes corps simples reparaissent après toute une série de transformations, avec toutes les propriétés qui caractérisent leur état de liberté; le vaste ensemble de leurs qualités physiques, leur aptitude à la combinaison, leurs énergies chimiques sont invariablement les mômes; la marche de leur évolution naturelle reste identique ; ils se rencontrent avec les mêmes éléments sympathiques, donnent lieu, par leur réaction, aux mêmes phénomènes, as-
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surent au terme final les mêmes caractères distinctifs. Toujours aussi se retrouve cette même multitude innombrable de composés chimiques, dont chacun renferme invariablement les mêmes éléments, contient un même nombre d'atomes, i^évèle enfin toutes ces aptitudes et tous ces phénomènes que le chimiste ou le physicien lui ont reconnus. Voilà les faits tels que l'expérience les révèle. Quelle en est la raison explicative ?
On pourrait ramener à quatre hj^pothèses tous les essais d'explication possibles. D'abord le hasard. Un effet est le produit du hasard lorsqu'il se rattache à des causes dont la rencontre est fortuite et contingente. Mais il est clair qu'un tel effet est accidentel et n'a rien de commun avec le fait constant et régulier dont il s'agit.
En second lieu , on peut recourir aux circonstances dans lesquelles les agents matériels sont appelés à jouer leur rôle. Or, s'il est une chose qui doit nous surprendre, c'est que nonobstant les circonstances les plus variées, et les influences les plus diverses auxquelles les êtres raisonnables ne cessent de les soumettre, la nature nous fait assister toujours aux mêmes événements, continue sa marche régulière, et, si elle en dévie, ce qui arrive rarement, ne laisse pas de reprendre toujours son cours normal en dépit de ces mêmes influences.
Les êtres, il est vrai, dépendent de certaines conditions pour agir, mais la persistance même de ces conditions requises pour leur évolution natu-
iclJe, et leur rccuricncc, ne (leinandcnt-cUcs pas leur explication, au même titre que les propriétés <livcrses et spéciales de chaque corps ?
Une troisième hypothèse consisterait à attribuer à la cause première le maintien de l'ordre dans le inonde inorganique et la stabilité des espèces chimiques.
Cette ojjinion est susceptible de recevoir une double interprétation. D'après l'une, en cfl'ct, l'auteur de la nature, souverainement intelligent et sage, aurait conçu le plan de son œuvre avant de la réaliser, et, conl'orménicnt à cet ordre prévu et intentionnel, il aurait appelé à l'existence un certain nombre d'êtres chargés de l'exécuter par le déploiement de leurs énergies.
Sans doute, les harmonies de l'univers révèlent à toute intelligence libre de préjugés l'existence de cette cause ordonnatrice, dont le plan se trouve fidèlement copié ])ar la nature matérielle. Seulement, la question dont il s'agit ne reste-t-elle pas complètement intacte ? Ce que nous recherchons, en eflet, ce n'est point la cause originelle de la conception de l'ordre, mais bien les principes physiques et immédiats qui en a.ssurcnt l'exécution.
La seconde interprétation reviendrait à dire que Dieu lui-même est cause prochaine et unique de cette marche harmonieuse de la nature. Mais l'ordre résulte de l'ensemble des lois qui régissent les actions des êtres. Attribuer son exécution à la cause première, c'est dépouiller du même coup les
agents matériels de leur activité propre, c'est leur refuser la puissance naturelle de réaliser cette série d'événements et d'effets dont les rapports constants donnent naissance aux lois, c'est tomber en un mot dans un occasionalisme insensé.
Toutes CCS opinions, on le voit, paraissent nécessairement insuffisantes ou fausses ; et la raison foncière de leur impuissance pi-ovient de ce qu'elles ne nous montrent jamais dans les êtres eux-mêmes, un fondement stalDle, en rapport avec la constance de leurs propriétés et de leur mode d'activité.
Appuyés sur les faits, voyons donc quelles sont apparemment les diverses conditions requises pour rendre compte de cet ordre mentionné. Nous arriverons ainsi à formuler la quatrième hypothèse.
D'abord, ne serait-il pas bien difficile d'expliquer cette récurrence invariable de mêmes types, si l'ensemble des propriétés caractéristiques de chaque substance n'avait pas une connexion naturelle ou nécessaire avec le fonds substantiel lui-même? Supposez en effet que l'être essentiel des choses soit un simple substratum indifférent à recevoir toute espèce de qualités et de forces, qu'il n'y ait en lui aucune exigence spéciale et constante, cet être, évidemment, soit sous l'influence des causes phj'siques, soit à la suite do combinaisons diverses, pourrait manifester les caractères les plus variés, tout en restant identique à lui-même. A l'état de liberté comme à l'état de composé, il se concilierait également bien avec une variation partielle ou totale de ses pro-
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priétt'-s aiitt-riourcs. Une telle supposition, scnible-til, supprimerait iatulcnieiit l'onlro de la nature, et précipiterait l'univers dans le chaos et le désordre le plus complet. Pour éviter ces conséquences, il paraît donc rationnel de placer, dans l'être intime des substances niat<'ricllcs, le fondement de leurs qualités connaturcllcs.
Mais si la substance cllc-mènic doit être la source et l'orif^'ine première de toutes ses manifestations, est-il permis encore d'identifier les corps multiples du monde inorj.ianique? Est-il concevable, en effet, que cet ensendde de caractères propres à chaque être, et, selon toutes les apparences, spécifiquement distincts, se rattachent à un principe foncier partout et identiquement le même!' \'^raiment, on se demanderait avec raison, dans ce cas, quel sens attacher encore à cette connexion connaturelle que l'on place entre les propriétés d'un être et sa nature.
La saine lo{,nquc, scmble-t-il, nous force à reconnaître qu'il y a dans le monde inorganique des natures essentiellement distinctes, auxquelles sont indivisiblement unies des puissances actives et passives qui nous servent à les reconnaître avec sûreté. C'est, en un mot, à la spécificité du fonds suljstantiel que nous croyons devoir rattacher la spécificité des affinités chimiques et des caractères physiques.
1/explication du fait dont il s'agit n'est cependant pas encore complète. Il reste à concilier ces données avec la nature du composé chimique.
Lorsque les éléments sont engagés dans une syn-
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thèse naturelle, ils présentent incontestablement des caractères pi'ofondément difierents de leurs caractères antérieurs. On remarque des changements dans la couleur, la saveur, l'odeur, les propriétés optiques, l'état, les énergies chimiques. Il y a plus; un même élément peut entrer dans la formation d'une multitude innombrable de composés, où il possédera chaque fois des qualités nouvelles. Et, notonsle bien, ces changements sont réels; ces qualités affectent le composé lui-même.
Eh bien ! admettons, pour un instant, qu'au sein de ces multiples réactions, les éléments générateurs conservent réellement leur état substantiel, leur être individuel ; y aurait-il lieu d'attribuer encore à ces espèces chimiques des propriétés naturelles, et de supposer une connexion nécessaire entre les propriétés caractéristiques et la nature? Evidemment non. On retournerait au contraire à un mécanisme mitigé, d'après lequel tous les corps seraient des masses homogènes susceptibles de recevoir de l'extérieur les qualités les plus diverses, et on supprimerait le fondement obligé de l'ordre.
On le voit, cette considération nous porte tout naturellement à reconnaître avec l'Ecole que le composé chimique constitue une nature nouvelle. Si tous les éléments, en effet, se trouvent élevés à un même état substantiel, si cette substance est spécifiquement distincte des substances génératrices, on conçoit que les puissances actives et passives, tout en étant incompatibles avec les natures indivi-
duolles puissent être des conséi|uciK'Cs m'ccssiuros de ce c(jrj\s nouveau. Elles decdulent de son fond intime et lui sont indivisiblcmcnt unies comme les jtroprit'tds des corps simjdos le sont à leur essence spécifique.
Mais la synthèse est le terme obligé et naturel de l'activité des éléments réagissants. Ceux-ci, en conséquence, doivent y conserver une permanence virtuelle, qui assure leur retour à leur état antérieur. Ce qui leur assure cette permanence, c'est le principe spécifique nouveau par lequel tous les composants se trouvent élevés à une unité supérieure, car il est le ternie intermédiaire entre les principes élémentaires. Ce corps possède donc des puissances intrinsèques, des aptitudes spéciales qui (h'tcrniincnt ditrércmnicntraction des causcsc.xtrinsùques. Lorsque son unité se brisera, les natures spécifiques des éléments renaîtront avec l'cnsomble de leurs propriétés caractéristiques. La raison foncière de ce retour infaillible repose en dernière analyse sur la nature même du composé considéré dans ses relations nécessaires avec SCS générateurs.
Cette interprétation nous permet ainsi d'expliquer la constance de ce phénomène, et sauvegarde en même temps la connexion naturelle entre l'être spécifique dos choses et leurs caractères distinctifs.
De la sorte, l'ordre admirable qui régit le monde inorganique ne nous étonnerait plus, car nous y trouverions des principes réels de stabilité. La substance corporelle, comme le soutenait l'Kcole, pos-
sèdc, en vertu du principe spécifique qui lui donne son espèce, une tendance vers des fins déterminées qu'elle réalise par son activité propre (1). Qu'était la nature pour les scolastiques, sinon la substance même des choses considérée comme principe foncier de leurs opérations et de leurs modifications caractéristiques?
Ainsi les faits eux-mêmes nous conduisent à la thèse fondamentale de la théorie.
Mais il ne sera pas inutile de poursuivre l'examen de cette série de déductions, et de légitimer les vues de l'École sur la composition essentielle des corps, sur le rôle de leurs principes constitutifs, et sur l'émanation des puissances.
Le composé chimique, avons-nous dit, doit constituer un seul être, une énergie foncière.
La réalisation d'une telle synthèse ne peut se faire sans que les générateurs soient dépouillés d'une partie vraiment essentielle qui détermine leur espèce propre, et dotés à sa place d'une autre détermination substantielle commune, qui ramène toutes les bases matérielles à une individualité unique, à une espèce chimique nouvelle. Or, tous les corps sont susceptibles d'entrer en combinaison ; tous sont donc formés de deux principes constitutifs : l'un sert de substratum permanent aux transformations ; on l'appelle matière 2^remicre; l'autre, susceptible d'être successivement remplacé, détermine la nature spécifique
(1) Sum. cont. Cent. 1. i. c. 19.
des choses : c'est la forme substantielle. Destinées toutes deux ;ï lurincr un seul être par leur union intime, elles dépendent intrinsr'{|ucment l'une de l'autre, et méritent à bon droit d'vtre api>elées des substances incomplètes.
Mais la réalisation de ce principe spécifif|ue d'infornialion a pour résultat nécessaire l'apparition des puissances et des propriétés nouvelles, de même que sa cessation entraîne fatalement leur disparition. D'autre ])art, la substance ne peut jamais exister ni exercer aucune activité sans ces puissances. Il s'ensuit f|ue l'activité ffénératricc qui produit la substance produit, en même temps, et par la même action. toutes les puissances qui lui sont intrinsèquement unies. Elles ont dans la substance le principe immédiat de leur nécessaire apparition et de leurs caractères spécifiques. Elles émanent, pour nous servir du langage de l'Ecole, du composé substantiel, et la forme essentielle en est la racine première.
Il nous reste à relever un point très important que nous n'avons pu mettre suffisamment en lumière jusqu'ici. C'est la finalité dans la nature.
Pour les partisans du mécanisme spiritualiste comme pour nous, l'ordre admirable qui régit le monde inorganique révèle l'existence d'une cause intelligente, qui a sagement ordonné son œuvre et la dirige vers une fin. On ne pourrait, d'ailleurs, la concevoir en dehors de cette direction souverainement intelligente sans porter atteinte à la perfection essentielle de Dieu. Or quiconque se propose
un ))ut emploie les moyens propres à le réaliser, les dispose, les coordonne et les subordonne d'après le plan proposé et la fin à atteindre. En un mot, il les dirige et les incline dans un sens déterminé.
Cependant, cette inclination peut s'entendre de deux manières ditïérentes. Elle peut être tout extérieure aux êtres eux-mêmes. L'archer, par exemple, incline réellement sa flèche vers un point de mire, et si celle-ci y tend réellement, c'est en vertu d'une impulsion reçue de l'extérieur. Il n'y a rien en ellemême qui nécessite cette direction de préférence à une autre.
Les mécanistes admettent facilement cette sorte de tendance. D'après eux, à l'origine des choses, l'auteur de la nature matérielle aurait disposé dans un certain ordre les masses élémentaires et leur aurait communiqué leur quantité de mouvement. Dans la suite, grâce à ces dispositions initiales et à ce mouvement primitif, elles auraient accompli leur évolution, conformément aux lois de l'équilibre, mais d'une manière harmonieuse.
Cette opinion, nous l'avons vu, ne rend pas compte de l'ordre constant de l'univers, et on ne pourrait l'expliquer sans recourir à une intervention continuelle de Dieu pour rétablir l'équilibre détruit, ou parer aux influences des causes perturbatrices.
Dès lors, nous devons supposer que cette détermination ou cette inclination n'ast pas extrinsèque aux substances corporelles, mais qu'elle est interne; en d'autres termes, si les corps convergent tous vers
cette même fia de runivcrs . si chacun d'eux y concourt par une série spéciale d'activités, si leur niarciic est ré^'ulièrc et constamment la mémo, la raison s'en trouve dans le fonds substantiel de ces •■très (1).
Mais d'où vient cette inclination naturelle, en quoi consiste-t-elle^
Elle doit être évidenmient contenue dans le principe spécifique qui détermine l'espèce de chaque substance corporelle. Tout être étant fait pour agir et réaliser certains actes conformes à sa nature, ce principe, en actualisant la base matérielle, devient la source première des puissances actives et passives, par les(|uellos les su1)stances réalisent les buts que la cause première leur a assignés. Il n'y a pas en elles une sorte d'intelligence, qui leur permette de discerner si elles doivent agir ou non, qui les avertisse des éléments susceptibles d'être attaqués par elles. Elles agissent fatalement dès que leurs conditions d'activité sont posées. Mais la raison pour laquelle telles espèces chimiques forment toujours tels composés déterminés, plutôt que tels autres, se trouve d'abord dans les propriétés et les aptitudes spéciales
(1) s. Th. lib. phys. lect. XIV. » Hac eniin dicuntur esse secundutn rm:urum qiiaecumc|iie ab ali(|un priocipin inti-iu.'ieco moveutur cnntiuuo (|uoa<lus(|uo perveuiaiit ail aliqucm finem noa iu ((Uiulcuiuiiie continuions nec a quociitninie priucipio, in quemcuuque finem sed a principio deturniinato iu detorniiuatuia finem. Sempor enim ab eodem priucipio proceditur in eunidein finem nisi aliquid impediut... Kx qiio palet non ilelibcrare coutiuj^it alicui non quia non agit propter fiuem sed quia habet média pcr quae agit, l'ude et (plia natura liabet média detorminata per quae agit propter hoc non délibérât.
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de ces êtres, dans les conditions particulières requises pour l'exercice de leurs activités, et finalement dans leur principe spécifique.
En ce sens, il paraît donc très rationnel de donner à la forme essentielle des corps inorganisés, le nom de principe foncier de stabilité et de finalité; ou, ce qui revient au même, le nom d'inclination naturelle. Lorsque l'auteur de la nature réalisa les substances élémentaires, c'est en plaçant dans leur être même ces formes diverses qu'il leur assura la constance de leurs caractères spécifiques, le mode et la direction de leur activité. Les synthèses chimiques deviennent ainsi de véritables fins vers lesquelles elles se trouvent naturellement inclinées. Les composés posséderont de même cette tendance native à former des intégrations plus complexes, tout en laissant s'opérer naturellement, à raison de la diversité de leurs parties, le retour de leurs éléments générateurs.
Nous avons terminé notre travail inductif et légitimé successivement les principales assertions de l'hypothèse scolastiquc.
Pour éluder ces conclusions, quelques auteurs ont donné du composé chimique une interprétation spéciale que nous ne pouvons passer sous silence. D'après leur opinion, toute sj'nthèse renfermerait plusieurs substances dont chacune conserverait son essence et son existence propre. Seulement, en vertu de la réaction, leurs principes fonciers d'activité s'uniraient intimement de manière à no constituer qu'une seule énergie foncière. La nature serait une,