LA CULTURE SÈCHE DANS LA COTE D'IVOIRE ET EN GUINÉE
La Côte d'Ivoire
Comprise entre le 5° et le 10° de latitude nord, la Côte d'Ivoire (x), forme un quadrilatère assez régulier d’une superficie de 315.000 kilomètres carrés avec, au sud, un littoral de 500 kilomètres sur le Golfe de Guinée. On compte environ 1.545.000 habitants dont un millier d’Européens, soit une densité moyenne de 5 habitants au kilomètre carré. Dans la plus grande partie de son territoire, il y a absence de relief brusque du sol. Par contre, toute la région nord-ouest est couverte par les prolongements de la chaîne du Fouta- Djalon, avec des hauteurs allant de 800 à 1.600 mètres. Quatre fleuves la parcourent parallèlement du nord au sud à une distance de 100 à 150 kilomètres; les fleuves Cavally (400 km.), Sassandra (550 km.), Bandama
1. La Côte d'Ivoire fut constituée dans son état actuel par décret du 10 mars 1893. Elle ne comprenait en réalité que quelques postes de la côte isolés du reste de la colonie par l’épaisse forêt tropicale. Le nord de la forèt où s’étendait l’empire ou plutôt la zone d'action de Samory, qui fut fait prisonnier en 1898, était imparfaitement connu. De 1900 à 1908, diverses missions étudièrent le pays. L'organisation positive du pays date de 1912, lors de l’achèvement de la voie ferrée reliant la côte à Bouaké. Par son climat, son sol et ses produits naturels cette colonie est, avec la Haute-Volta, la plus riche de l’A. O. F. La capitale est Bingerville, sur le golfe de Guinée,
(800 km.), Comoë (550 km.) qui se déversent dans l'Océan.
Au point de vue physique, elle appartient aux trois zones suivantes : 1° la zone forestière, qui s’étend depuis la mer jusqu’à environ 250 kilomètres du littoral; toutefois, vers Le centre, se trouve l'échancrure du Baoulé, entre le Bandama et son affluent le N'’zi, où la sylve n'a plus que 70 à 80 kilomètres de large, de Tiassalé à Dabou; 2° la zone semi-forestière, où les forêts alternent avec les savanes, plantées tantôt d'essences basses, tantôt d'arbres d’essences diverses ; 3° la zone pré-soudanaise, d’un climat analogue à celui du Soudan avec une plus grande pluviosité, un état hygrométrique plus élevé et une action très atténuée du vent d’est.
Le climat de la Côte d'Ivoire est caractérisé par l'égalité de la température (surtout dans la zone côtière) qui ne varie guère qu'entre 18° et 30° et par l’état hygrométrique élevé. En effet, l'humidité relative moyenne est, sur la côte, de 80 à 95, atteignant parfois 98, presque la saturation. À la lisière nord de la forêt, elle oscille encore autour de 75 et même à Korhogo, près de la frontière du Soudan, la moyenne dépasse Go.
Il existe dans la basse côte deux saisons des pluies, séparées par deux saisons sèches.
À Bassam il tombe 2.050 millimètres d’eau par an et 1.650 à Tabou. Dans la Haute-Côte, on se rapproche déjà du climat soudanais à deux saisons seulement, mais atlénué par une recrudescence de pluies en avril avant la fin de la saison sèche.
Malgré la date relativement récente d'observations météorologiques suivies, il est permis de voir dans les régions ouest de la Haute Côte d'Ivoire (d'Odienné à Korhogo) la suite des régions fortement arrosées, par
suite de l'altitude, du Fouta-Djalon et de la Haute- Guinée.
C'est ainsi que l’on estime qu’il tombe d'Odienné à Korhogo de 1.200 à 1.500 millimètres et plus par an.
Les pays du nord-est (de Kong au Lobi) semblent par contre être compris dans une région peu arrosée où les pluies atteignent à peine 850 millimètres par an.
Tout le reste de la colonie en reçoit environ de 1.200 à 1.400 millimètres.
Les nuits sont généralement fraîches à cause des rosées abondantes. Les Européens vivent très bien en Côte d'Ivoire, principalement dans l’intérieur où l’humidité est moins élevée.
Le sol est le plus souvent le même qu’au Dahomey Togo et la Côte de l'Or voisine, siliceux, silico-argileux, argileux avec des régions où l’humus est abondant. Cette colonie serait de grand avenir, à brève échéance, si on ÿ introduisait une main-d'œuvre experte et si pourvue d'un port outillé à la moderne, elle était parcourue de voies ferrées.
Les indigènes que la forêt tropicale a toujours isolés de l’extérieur appartiennent à sept races différentes et sont, en général, assez arriérés. Un état social barbare, des guerres intestines encore récentes. les maladies dues à une grande misère morale et physique, sont la cause de leur faible nombre et la densité des habitants varie de 1 à 4o au kilomètre carré suivant que les diverses régions ont été plus ou moins dévastées.
Le cotonnier existe à l’état naturel en Côte d'Ivoire comme en Sénégambie, au Soudan et au Dahomey. Les
régions cotonnifères appartiennent à la zone découverte de la colonie, c’est-à-dire à la savane, qui s'étend derrière la large bande forestière : celle-ci est trop dense; d'autre part, la chute des pluies y dépassant 2 mètres est une cause de maladies parasitaires qui nuisent au développement d’un arbuste aussi fragile que le cotonnier.
Il est donc entendu que la zone littorale ne convient pas au cotonnier, mais toute la région comprise au nord du 7° degré de latitude nord produit le coton : là est l’avenir de Ja culture indigène de cet arbuste en A. O.F. Le terrain, le climat, les saisons et la précipitation annuelle d’eau semblent réunis pour attirer l’attention sur cette région où, dès avant la pénétration européenne, existaient des surfaces exclusivement consacrées au cotonnier. Le centre de la colonie a vécu jusqu'à une période toule récente séparé du reste du monde par son éloignement, une côte inhospitalière et la barrière de la forêt équatoriale. La construction de la voie ferrée de Bouaké, amorce de lignes futures commence à changer la situation.
L'indigène ignore l’usage de la charrue comme dans le reste de l'A. O. F. Il cultive son champ dans le voisinage des cases à la houe et sans méthode. Sauf sur quelques points au nord de la colonie, la culture du cotonnier est ou intercalaire ou dérobée ; on utilise souvent les buttes élevées pour la culture de l’igname ; quelquefois, il est cultivé concurremment avec le maïs et le manioc. Dans le premier cas, la graine est semée en poquets au pied et à mi-hauteur de la butte, dès que l’igname commence à croître, de mai à juillet, selon les régions.
En culture dérobée, le cotonnier succède à l'igname
au ïieu de pousser simultanément ; on le sème après l'arrachage des tubercules, de septembre à octobre ou l’année suivante en avril-mai.
Lorsque le cotonnier est semé avec l’igname, sa croissance est déjà avancée au bout de trois mois et l’indigène, qui donne des soins rationnels à l'igname, écime en passant les jeunes cotonniers à 1 mètre de hauteur environ. Toutefois, cette opération n’est pas eflectuée partout ; au Baoulé, elle est assez rare, chez les Guiminis de Dabakola, elle est courante. Généralement, les semnis sont faits en avril-mai.
La floraison a lieu cinq à six mois après le semis et la récolte correspond à la saison sèche de décembre à mars. (1)
La culture est perannuelle. Le rendement de la deuxième année est plus élevé que celui de la première. Il décroît à partir de la troisième année. On rencontre, comme au Soudan, des cotonniers de tous âges dans la mème plantation ; et ceux-ci ne dépassent guère 8 à 9 ans.
Dans la région de Korogho et les régions voisines, au nord de la colonie, certains indigènes cultivent le coton exclusivement, dans des champs bien entretenus. Il semble que cette partie de la colonie soit désignée pour la culture indigène du coton en vue de l'exportation, lorsque des fermes écoles, où la culture du coton tiendra une place importante, auront vulgarisé l'emploi des animaux de trait, de la charrue et enseigné une culture rationnelle.
Les variétés de cotonniers apparaissent nombreuses
1. Consulter : Situation actuelle de la culture du cotonnier en Côte d’Ivoire. Rapport publié par le Gouvernement de la Côte d'Ivoire. Bingerville 1911 et 1918.
de prime abord. Cela tient aux diffécences dans les appellations usitées par les tribus. Elles se ramènent toutes à trois types quant aux fibres: blanc fin, blanc gros, fauve ou roux et appartiennent à l'espèce botapique Gossypium herbaceum. Leur structure se rapproche des espèces soudanaises et elles sont connues sous les noms indigènes d'Aguié, Guiessé et Koroni. Les fibres sont de qualité supérieure à celles du Soudan et mème du Dahomey, plus longues, plus fines et plus soyeuses.
Les calculs encore peu nombreux sur le rendement à l’hectare par la culture indigène ne permettent pas une déduction précise. Celui ci est variable suivant les terrains et les années. Dans les conditions mauvaises de la culture, avec les semences non sélectionnées des plants indigènes, le rendement moyen varie entre 300 et 360 kilos de coton brut à l'hectare lorsque le terrain n’a pas été trop mal choisi; on peut compter 30 0/0 de fibres, soit de 90 à 110 kilos à l'hectare. Ce rendement supérieur à celui du Soudan et du Dahomey dans les mêmes conditions, ne peut être considéré comme un rendement industriel, quel que soit le bon marché de la main-d'œuvre. Les indigènes ont en général un rendement à l’hectare deux à trois fois plus faible que celui des champs d'expériences. La raison tient à plusieurs causes: mauvais labour à la main, semis tardifs, démariage (r) fait à regret, écimage nul, absence de binage et invasion des mauvaises herbes, récolte incomplète. L’égrenage est fait à la main, sauf dans le voisinage des usines de
1. Le démariage consiste à arracher les plants levés côte à côte de manière à n’en laisser qu’un ou deux.
Bouaké et de Korogho. Le tisserand de village produit d étroites bandes de toile comme dans le reste de RAUOCE, (E):
Quelques rares essais de culture rationnelle ont été faits dans le Baoulé par l'Administration et l’Association cotonnière coloniale. Ils ont servi à démontrer que, dans cette région trop méridionale et enclavée en parie dans la grande forêt, la pluviosité était trop forte pour assurer des rendements réguliers et éviter les maladies.
Plus au nord des rendements de 350 à 450 kilos de coton brut à l’hectare donnant 30 0/0 de fibres ont été obtenus sans que le type de semence convenant au pays ait été encore fixé.
M. Wadüdington, président de l'Association cotonnière, qui procéda à upe enquête en janvier 1924, concluait que cette région était beaucoup plus favorisée que la précédente. Le coton indigène, dit-il, y est fin, long et résistant, pouvant lutter avec le Good Middling américain 28/30 et il serait peut-être intéressant de
1. Le lieutenant Lebègue, Commandant de cercle, décrivait ainsi la culture dans le Baoulé :
Dans toute cette région, l'indigène cultive le coton, plante sauvage qu'aucune sélection aucun soin n'ont amélioré. Cette culture se fait comme toutes les cultures en pays noir, avec le moins de peine possible.
Un coin de forêt est débroussaillé, purgé de toutes les petites plantes par le feu; sur le sol non désouché, à peine gratté, on fait de petits monticules de terre ameublie au sommet desquels on sème quelques graines. Et voilà tout le travail terminé ; à la pluie et au soleil de faire le reste. Les semis, au Baoulé, sont faits généralement un peu avant la saison des pluies, c’est-àdire en mai. La graine germe, l’arbuste se développe au gré des intempéries. Quatre mois environ après les semis, les fleurs paraissent, La récolte faite, la plantation est abandonnée ; on ep fera une autre plus loin à la prochaine saison,
faire dans cette colonie des essais de graines américaines (1).
L’attention de l'Administration est attirée principalement par l'exploitation forestière, les riches cultures de cacaoyers et de caféiers de la zone cotière se développant à pas de géant et absorbant la main-d'œuvre disponible. Il en résulte que l'Administration ne peut pousser avec toute l’activité désirable l'étude de la culture du coton de crainte que l'extrême pénurie de main-d'œuvre locale ne soit encore raréfiée. IL semble qu'il appartient à l’Association cotonnière coloniale de donner daps celte colonie le principal effort au point de vue cultural par la création de fermes cotonnières, au point de vue industriel, par l'établissement d'usines d’égrenage et par l’organisation commerciale.
Ilne paraît pas douteux que la Côte d'Ivoire devrait tenir la tête dans la production du coton en À. O. F. en raison de la qualité marchande et grâce au climat chaud et humide. Mais tout est à créer dans ce domaine.
La Guinée
D'une étendue de 277.000 kilomètres carrés, avec une population de 1.808.000 habitants, la Guinée comprend trois régions naturelles : 1° la côte, où pousse une végétation exubérante, riche en tonalités variées ; 2° le massif, montagneux du Fouta-Djalon, couvert de forêts sur ses pentes et de pâturages sur ses sommets ; 30 la
1. À l'heure actuelle, des usines d’égrenage modernes, traitant le coton indigène, sont installées à Bouaké, Korogho et Mankono. Le coton est absorbé en majeure partie par le tissage indigène et les exportations sont jusqu'ici très faibles.
Haute-Guinée formant une partie du bassin supérieur du Niger et des fleuves de Liberia et de la Côte d'Ivoire qui présente de vastes savanes aux faibles ondulations coupées, çà et là, le long des rivières, de rideaux d'arbres touffus.
La Guinée possède en sa capitale, Conakry, un port suffisant qui, avec quelques travaux, pourra devenir très bon. Déjà, des améliorations sensibles ont été effectuées; son chemin de fer de pénétration qui atteint le Niger à Kouroussa et de là pousse un embranchement vers Kankan, amorce de la future transversale qui doit relier la Guinée à la Côte d'Ivoire, a une longueur de 664 kilomètres et traverse une des régions les plus belles de toute l'Afrique, les montagnes du Fouta- Djalon, aux sites pittoresques (x).
Les Européens vivent très bien en Guinée. La région du Fouta-Djalon, au climat plus tempéré par suite de l’altitude, se prête admirablement à la grande colonisation dans le voisinage du chemin de fer qui le traverse. Dans les vallées, viennent les essences tropicales et équatoriales ; sur les pentes, on trouve de très belles forêts ; enfin, au sommet, s'étendent des prairies propres à l'élevage. Il ÿ aurait là toutes les conditions
1. Les prairies du fFouta-Djalon nourrissent de très belles races de bétail (800.000 têtes); les moutons et les chèvres se rencontrent dans toute la colonie, mais sous forme de troupeaux importants, le nombre des chevaux est restreint. Outre son cheptel et ses forêts (30.000 kilomètres carrés), la Guinée possède de nombreux et importants peuplements de palmiers à huile, dont la majeure partie n’est pas encore exploitée. La production des fruits tropicaux, bananes, ananas, se développe et des sociétés se sont constituées pour les cultures. L'exportation du caoutchouc de cueillette, le manou, diminue par suite de la concurrence du caoutchouc de plantation des Indes néerlandaises
et de la Malaisie.
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requises pour la grande exploitation agricole coloniale si la main-d'œuvre n'était pas insuffisante en nombre et primitive.
Comme dans le reste de l'A. O. F., une partie très importante du sol convient à la culiure du cotonnier. Le climat est tropical, à deux saisons, l’une sèche, l’autre pluvieuse. La chute annuelle des pluies qui est considérable sur la côte et atteint 3 mètres décroît graduellement en s’avançant vers l’intérieur et tombe à 1 m, 25, 1 m. 5o dans la Haute-Guinée et sur les limites de la Côte d'Ivoire. L'état hygrométrique est généralement élevé et le pays conviendrait au cotonnier si, sur les deux tiers du territoire, la quantité d’eau tombant pendant six mois d'hivernage et la persistance des vents humides n'étaient deux facteurs défavorables. Dans la Guinée Kissienne et Libérienne, les petites pluies qui continuent à tomber au cours de la saison sèche et qui entretiennent une grande humidité atmosphérique sont également contraires à la production en gênant la maturité des capsules.
Les régions favorables à la culture du cotonnier sont celles de la Haute-Guinée et du voisinage de la ‘ Côte d'Ivoire qui offrent le même climat que celle-ci. Ge sont les pénéplaines qui bordent les montagnes du Fouta-Djalon à l’est ; elles contiennent d'immenses espaces où, malheureureusement, la population est très clairsemée ; c'est encore la région nigérienne comprenant les vallées du Mile, Niger, Niandan qui sont populeuses, puis la région centrale du Fouta, mais celle-ci étant très accidentée et les terres cultivables
de bonne qualité y étant disséminées, la production cotonnière n’y sera jamais importante.
Comme dans toute l'A. O. F., l'indigène cultive en même temps le coton et les plantes vivrières. Dans les régions propices, le rendement est le même qu’à la Côte d'Ivoire, et la qualité équivalente avec les plants : indigènes non sélectionnés. On n’estime pas à plus de 1.200 hectares les surfaces couvertes, en culture indigène, par le coton dont la production est entièrement absorbée par la consommation locale. Cette culture est toutefois en extension rapide. Quoique des expériences suivies et sérieuses de culture rationnelle n'aient pas encore eu lieu, il n’est pas douteux que la Haute-Guinée dans sa moitié est, limitrophe de la Côte d'Ivoire et représentant environ le quart de la colonie, jouit d'un climat et d’un sol propices à Ja culture du coton. On doit, avec une culture rationnelle, y obtenir des rendements régulièrement payants.
La première usine moderne d’égrenage est installée à Kankan, au terminus de la voie ferrée.
D'après les derniers rapports des administrateurs les indigènes se monireraient assez aptes à l’adoption de la charrue, ce qui constituerait déjà un immense pro-
grès (1).
1. Les variétés cultivées sont le Gossypium Hirsutum et le coton Togo Sea Island à longues fibres qui donne un rendement moyen de 30 0/0. Son prix à la production est de 5 francs le kilo de coton égrené, 1925.