CONCLUSION SUR LA CULTURE SÈCHE ; SON PASSE ET SON AVENIR EN A. O.F
Les Etats-Unis ont mis un siècle à transformer leurs Etats du Sud en pays cotonnier. L’A. O. F., qui constitue nos futures provinces du Sud, en est à ses premiers débuts. Daus l’imprécision où nous sommes encore, il a paru utile d'examiner la situation de la culture sèche dans chaque colonie séparément et de donner en appendice le détail des expériences. Il semble non moins utile de jeter rapidement un coup d'œil d'ensemble sur le chemin parcouru, de tirer une conclusion et d’esquisser à titre simplement indicatif, un programme d'action.
La culture sèche du cotonnier est d'un rendement modeste. Alors qu’elle produit une moyenne de 180 à 250 kilos de fibres à l’hectare aux Etats-Unis, de 300 kilos aux Antilles, elle oscille autour de 16e kilos aux Indes, où, il est vrai, la culture est souvent mal faite. Ces différences ne sont imputables, la plupart du temps, ni au sol, ni à l'agriculture, mais principalement au climat. Le climat et le sol sont eux-mêmes insuffisants. Le cotonnier exige pendant toute la période de croissance une chute d’eau assez régulière,une densité hygrométrique moyenne et l'absence de pluies lorsqu'il ar-
rive à maturité afin que les capsules ne soient pas détérioriées.
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« IL est, dit justement M. Carde (1), très difficile de rencontrer dans la nature, réunies à la fois, toutes les conditions climatériques favorables à la bonne végétation et à la haute productivité du cotonnier. En fait, elles ne sont parfaitement réalisées dans aucun des pays producteurs de coton en culture sèche. Ici, il pleut trop, là pas assez ou irrégulièrement ou trop tardivement. Ailleurs, les froids se prolongent, génent les semis ou survenant trop tôt arrêtent la fructification. . Dans tous les cas, la récolte, très variable, car elle dépend d'un concours plus ou moins heureux de circonstances, est restreinte. Aussi, exception faite de quelques pays privilégiés, la culture sèche du cotonnier dans les contrées tropicales, ne s’est développée que là où existent à la fois de bonnes conditions climatériques et une nombreuse population. »
En A. O.F., les expériences en vue d’obtenir du coton remontent à 1820 sur la côte du Sénégal. Elles furent abandonnées en 1835 pour être reprises sous l’administration de Faidherbe,de 1860 à 1872, alors que la Guerre de Sécession avait raréfié cette matière première ; puis elles furent à nouveau abandonnées jusqu’en 1898. La production fut insignifiante, mais le Sénégal était, il y a un demi-siècle, la seule terre connue de l’Ouest-Africain. Jusqu'à une époque toute récente, la configuration géographique de l'A. O. F. était mystérieuse.
Vint la longue conquête de cet immense domaine, terminée en 1598, par la prise de Samory. De nombreux côtés on affirmait que l'A. O. F. était un pays où l’on trouverait, après quelques années, le coton nécessaire à
1 M. Carde, Gouverneur général de l'A. O. F. circulaire du
15 mars 1924 sur la production des textiles en A. O. F. Gorée. Imprimerie du Gouvernement,
l'alimentation des métiers français. Les essais de culture suivirent de peu d'années la marche des troupes et la pacification. Le général de Trentinian faisait procéder à des essais sur le Haut Sénégal en 1898 et l’Association cotonnière s’installait au Soudan sur le Moyen Niger en 1904.
En même temps, que l’on partait des côtes du Sénégal vers l’intérieur de l'Afrique, on partait des côtes du Dahomey pour remonter vers le nord avec l'intention de rejoindre le Soudan; les essais devaient être poursuivis sur une immense ligne de près de 4.000 kilomètres, remontant le cours du Sénégal, traversant le Soudan central et la Haute Volta pour aboutir à la côte du Dahomey. Faute de moyens de transport, on s’arrêta d’un côté au Soudan central et de l’autre au Moyen Dahomey. C’est seulement en 1925, par la construction d’une station d’égrenage à Ouagadougou que la Haute- Volta est pratiquement atteinte.
A la Côte d'Ivoire, le barrage de 200 kilomètres d'épaisseur de la grande forêt ajournait la pénétration jusqu’en 1912. Dans cette dernière colonie. la guerre de 1914-1918 et ensuite le développement rapide de l'exploitation forestière et des riches cultures de cacaoyers et de caféiers ont suspendu toute intervention européenne sérieuse jusqu'à maintenant.
Il paraît démontré aujourd’hui que la culture sèche est impraticable au Sénégal, sauf en Haute Casamance. Le Moyen Dahomey donna ‘un rendement modeste, mais croissant et qui fut jugé suffisant pour provoquer la création d’une société privée assez importante et spécialisée dans le commerce du coton.
Dès 1904, l'Administration et l'Association cotonnière crurent trouver au Soudan, à hauteur de Bamako, Ségou
et San, la terre à coton d'avenir en culture sèche. Les stations expérimentales ont multiplié jusqu’aujourd’hui des essais de culture, qui ne sont jamais arrivés à un rendement industriel. Malgré les déceptions répétées, l'Administration et l'Association cotonnière n'ont pas encore perdu l'espoir de tirer du Soudan central de notables quantités de coton et poursuivent les tentatives avec une admirable obstination. Des stations de semences sélectionnées, des fermes cotonnières sont créées ou en projet par l'Administration. Des usines d’égrenage jusqu'à hauteur de Mopti et une grande ferme école à Koutiala sont installées par l’Association cotonnière. Cependant, une expérience de près d'un quart de siècle a démontré que dans toute la partie centrale du Soudan, une pluviosité qui ne dépasse pas 0 m.75 à oO m. 80 annuellement et l’action subite du vent d'est à la fin de l’hivernage, avant la pleine croissance du cotonnier rendent la culture déficitaire. Ces faits sont loin d’être ignorés. Aussi a-t-on fait venir un agronome américain, le D' Forbes, qui procède à la culture en dry-farming. Le grave inconvénient en est que l’indigène, ignorant encore l'usage de la charrue et des animaux de trait, est incapable de faire du dry-farming autrement que sous la contrainte et sous une étroite direction européenne, alors que ce pays reçoit jusqu'ici très peu de colons européens. Les essais du D: Forbes ont cependant une valeur expérimentale précieuse pour un avenir lointain.
Sans abandonner complètement le Soudan, que les prix excessifs du coton peuvent favoriser durant longtemps, ne paraît-il pas sage de se diriger principalement vers des régions plus favorisées, à rendement industriel en période normale ?
Le Dahomey et le Togo rapprochés de la côte ont une densité hygrométrique plus élevée et ne craignent pas le vent d’est, mais la pluviosité est insuffisante, sauf sur une faible partie. Les régions les plus méridionales de la Haute Volta et du Soudan paraissent remplir les conditions désirables mais elles sont loin de la côte et dénuées de moyens de transport.
Une vaste région, précisément celle où presque rien n’a été fait jusqu’à ce jour, remplit les conditions désirables et a prouvé par les rendements en culture indigène et la qualité des fibres, qu elle était le pays cotonnier de l’A. O. F. C’est la Côte d'Ivoire, au nord du Baoulé et les parties limitrophes de la Haute Guinée, du Soudan méridional et de la Haute Volta. Mais dans ce pays lui-même, il est vrai, comme partout ailleurs, on ne pourra obtenir un rendement supérieur à 400 kilos de coton brut à l’hectare, nécessaire au paiement des frais de culture età la réalisation d’un bénéfice minimum en marché normal, que si une culture rationnelle est substituée au travail à la houe à la mode indigène (1).
L'état actuel et encore imprécis de la question cotonnière en À. O.F. après l'incertitude inévitable des débuts et du fait d'investigations disséminées durant un quart de siècle à des distances variant de plusieurs centaines à plusieurs milliers de kilomètres, nousa con-
1. Le chiffre de 400 kilos à l'hectare en culture indigène est donnée par M. H. Leroide, chef du service de l’agriculture en Côte d'Ivoire. Situation de la culture du cotonnier au 31 décembre 1917 dans la colonie de la Côte d'Ivoire. Conclusion. x brochure in-8, Bingerville, 1918,
traint à exposer successivement, colonie par colonie, l'historique et la situation présente, afin d'arriver à déterminer la zone cotonnière. Celle-ci est actuellement connue ; elle a son centre en Côte d'Ivoire, mais on se heurte à deux grands obstacles: moyens de transport très insuffisants, pénurie de main-d'œuvre.
Le moyen d'accès est l'unique voie ferrée, qui partant de la côte et traversant la grande forèt, aboutit à Bouaké, kilomètres 316 de la voie, 250 kilomètres de Bingerville en ligne droite. Sur les instances réitérées du gouvernement de la Haute-Volta, ce chemin de fer est heureusement prolongé vers le nord dans la direction Ouagadougou, par Bobo-Dioulasso, avec un peu plus d'activité que les autres voies ferrées de l'A. O. K. Il est achevé jusqu’au kilomètre 450 (mars 1925) et a atteint précisément, au nord du Baoulé, la latitude où une culture rationnelle profitable peut être entreprise. Cette voie, traversant presque en son milieu toute la Côte d'Ivoire du sud au nord, paraît toute indiquée pour être le centre principal d'action de l'Association cotonnière et, en ce qui concerne le coton en culture sèche du service administratif des textiles institué en 1924. Des fermesécoles sont à créer, non loin de la nouvelle voie ferrée et à hauteur de Ferkessédougou, dans la direction Korogho, où, à défaut d'indigènes de la Côte d'Ivoire, on pourrait faire venir de jeunes Mossis des deux sexes qui resteraient dans le pays.
Ainsi, non seulement le développement de la culture cotonnière serait recherché dans un pays propice, mais on ne se trouverait qu'à une distance de 550 kilomètres de la côte, alors que Koutiala, au Soudan, le centre d’action actuel de l'Association cotonnière est à 300 kil. de la gare de chemin de fer la plus proche, à Bamako,
110 CE PROPLÈME COTONNIER
et à 1.400 kilomètres de Dakar, le port d'embarquement. Avec une culture pauvre comme celle du cotonnier et dans une période inévitable de recherches et de tatonnements, quant à la qualité des terrains, des semences et des procédés adaptés au pays, les frais de transport jouent un rôle considérable. Par ailleurs, la proximité de la voie ferrée et de la grande forêt du sud, la présence de sociétés spéc'alisées dans la scierie et l’utilisation des bois diminueraient grandement le prix de revient des constructions.
La question de la main-d'œuvre est particulièrement ardue en Côte d'Ivoire où les indigènes sont le plus souvent arriérés et trop peu nombreux. Deux solutions sont à envisager. La première consisterait, comme il a été pratiqué jusqu'ici au Soudan et au Dahomey, à subordonner le développement de la culture à l’éducation agricole des indigènes et à l'usage généralisé de la charrue et des animaux de trait. L'expérience a démontré que c’est là une œuvre très longue et de plusieurs générations.
La deuxième, dont il conviendrait peut-être de préconiser l'étude sans délai et qui exige une organisation spéciale (1), consisterait à introduire des cultivateurs de race noire des Etats-Unis du sud (Texas ou Alabama). Le Comité colonial allemand qui avait commencé à utiliser cette méthode au Togo, y a ensuite renoncé avec l'espoir d’'éduquer rapidement les indigènes dans ses fermes-écoles. Le résultat n’a pas répondu à l’attente et peu de temps avant 1914, le Comité colonial allemand regreltait de n'avoir pas continué dans la première
1. Voir plus loin le chapitre sur la main-d'œuvre indigène et la main-d'œuvre étrangère à l'A. O.F.
ET L’AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE rt
voie (1). Par contre, le même Comité avait développé la culture cotonnière dans l’Afrique orientale allemande presque exclusivement avec le concours de noirs des Etats-Unis du sud importés en assez grand nombre.
La méthode allemande a consisté principalement à utiliser ds contremaîtres noirs américains, sous direction européenne ou américaine dans de grandes exploitations. Elle présente un inconvénient psychologique par le déracinement complet de noirs transportés dans un milieu très différent et risque de produire d'assez nombreux déchets par les retours au pays d'origine. La première expérience du Togo le démontre. IL semblerait préférable d'introduire, von des noirs américains isolés, mais des familles entières, qui seraient attachées à la terre par leur installation dans de petites fermes cotonnières de 30 à 50 hectares, groupées pour former des embryons de villages et plus confortablement construites qu'au Texas afin qu’elles se plaisent mieux qu’au pays d’origine. L'expérience pourrait être faite sous la forme suivante :
Aménagement de trois groupes de chacun une quinzaine de fermes sur une ligne partant de la gare de chemin de fer de Ferkessédougou dans la direction Korogho, Boundiali. Les dernières observations météorologiques en Côte d'Ivoire ont, en effet, permis de constater que les régions ouest de la Haute-Côte d'Ivoire, d'Odienné à Korogho étaient la suite des régions fortement arrosées de la chaîne du Fouta Djalon. Il tombe de 1 m. 20 à 1 m. 5o de pluie par an. Par contre, le nord-est de Kong au Lobi est peu arrosé et reçoit environ o m. 85 par an.
1. Voir à ce sujet le rapport du délégué allemand au Congrès International du coton, 1910.
Le peuplement représenterait une cinquantaine de familles, soit environ 250 personnes, hommes, femmes etenfants. On adjoindrait une station agronomique avec un agronome américain spécialiste, un médecin et un vétérinaire français, deux et peut-être trois usines d’égrenage qui distribueraient les semences dans toute Ja région. On installerait en outre des noirs africains à proximité qui loueraient leur main-d'œuvre en cas de nécessité et contribueraient à la création des trois villages modernes qui auraient en même temps des artisans, ayant fait leur apprentissage, charpentiers, menuisiers, charrons, bourreliers, etc.
Abstraction faite de l’action administrative et des initiatives à prendre par l'Association cotonnière, la culture du coton peut dès maintenant intéresser les sociétés européennes, soit sous la forme qui vient d’être indiquée, soit peut-être sous la forme de grande culture sous direction européenne. (1)
Par la variété de ses ressources naturelles, la Côte d'Ivoire a moins qu'aucun autre pays à redouter les crises commerciales. Une forêt de 100.000 kilomètres carrés d’un seul tenant et contenant les essences aptes à tous les usages, des cultures riches de cacaoyers, caféiers, bananiers, ananas, arbres à caoutchouc dans la Basse Côte d'Ivoire font que cette colonie se prète à l'installation de grandes sociétés agricoles et de grandes exploitations dans le genre de celles qui existent en Malaisie ou dans les îles de la Sonde. La culture du
1. Voir plus haut à ce sujet, la formule qui vient d’être employée au Togo,
cotonnier dans la Haute Côte d'Ivoire, avec les autres cultures d’assolement, maïs, arachides, mil, tabac, manioc, etc... et les productions du cheptel peuvent être menées de front par les mêmes sociétés avec les cultures de la Basse Côte d'Ivoire. La division des risques les mettrait ainsi à l’abri de tout aléa.
Par sa configuration, par la diversité de ses produits, par sa proximité relative du marché européen, la Côte d'Ivoire a un avenir économique illimité. L’immigration avec le concours de sociétés européennes, d’une race apte à cultiver rationnellement le sol, comme les noirs américains, avancerait d’un demi-siècle la mise en valeur de ces territoires. j
Quelle sera dans l'avenir la production de l'A. O.F. en culture sèche du cotonnier ? Nous admetlons que près des 3/5 de la Côte d'Ivoire, soit environ 200.000 kilomètres carrés sont aptes à cette culture. Si nous ajoutons les cercles environnants de la Haute Volta, du Soudan et de la Haute Guinée, c’est-à-dire les moitiés sud des cercles de Bobo-Dioulasso, Sikasso, Bougouni et la majeure partie des cercles de Siguiri, Kankan et Beyla, on approche d’une étendue de 300.000 kilomètres carrés. Ajoutons une fraction centre-nord-ouest du Dahomey-Togo etune fraction de la Haute-Casamance où le climat est favorable, on obtient un chiffre supérieur à 350.000 kilomètres carrés, que nous réduisons à 300.000 kilomètres carrés afin d'éviter toute exagération.
C’est environ la treizième partie de l’A. O. F.
En soustrayant les terrains inaptes à cette culture, domaine, forêts, rivières, voies de communications,
emplacements des villages, terres en culture d'assolement, etc. l’ensemble de la culture cotonnière annuelle peut être évalué à environ 6 o/o de la surface totale soit 18.000 kilomètres carrés ou 1.800.000 hectares. En culture rationnelle le rendement serait voisin de 200 kilos de fibres à l’hectare, correspondant à 600- 650 kilos brut. Prenons pour éviter toute exagération le chiffre réduit de 150 kilos de fibres à l’hectare. Le rendement total de l'A. O. F. serait de 270.000 tonnes où 1.350.000 balles, chiffre très suffisant pour approvisionner l’industrie métropolitaine, en ajoutant la production de la cullure irriguée.
On pourrait même ajouter que dans un état social plus avancé, avec une population éduquée, la culture généralisée en dry-farming permettrait de doubler et même de tripler la surface des terres à coton en culture sèche qui s’étendrait dans les cercles voisins du Soudan et de la Haute-Volta où la chute annuelle d'eau est voisine d’un mètre.