PRATIQUE MORALE ET PRATIQUES MATERIELLES
que les circonstances me placent, si je suis fonctionnaire public, juge, officier, administrateur, en présence de deux obligations contradictoires, le devoir de la fonction et le devoir liumain. Que faire? La conscience, interrogée, hésite, tergiverse, car elle manque d'éléments d'information suffisants.
Or, il n'est pas impossible de prévoir un état futur de l'humanité où la connaissance des lois sociales sera suffisamment développée pour qu'une entente unanime se fasse sur ces points aujourd'hui controversés. 11 faudra toujours aboutir, cela va de soi, à un jugement d'évaluation qui dépasse la science, mais ce jugement sera facile à établir quand les jugements de constatation, objet propre de cette science, auront été établis par elle. On adaptera scientifiquement, mathématiquement même, sa conduite à un ensemble de circonstances sociales données, comme l'ingénieur adapte scientifiquement et mathématiquement ses calculs au problème spécial qu'il lui faut résoudre dans un cas déterminé. On dosera les éléments moraux comme le pharmacien dose les substances chimiques dans les proportions fixées par l'ordonnance médicale. On sera sociologue comme on est mathématicien ou naturaliste, et par suite on sera moraliste comme on est architecte ou médecin. On fera vraiment de sa vie une « œuvre d'art » quand on aura su faire de la connaissance des facteurs sociaux qui la déterminent une « œuvre de science ».
.E PUOBLÈMK DK L'ACTION
Ainsi, la morale est une technique, identique en son fond à toutes les autres. Il faut, pour en comprendre le sens, renoncer dénnilivement au « mysticisme moral » dont le kantisme aura marqué le couronnement, comme la médecine a renoncé au « mysticisme vital » qui tendait à faire de tout organisme, et plus précisément de l'organisme humain, un être d'exception. Du jour où Ton a considéré le corps de l'homme comme absolument analogue à tous les autres, vivants ou môme inorganiques, comme une matière et comme une machine, non comme un Dieu, on l'a traité en conséquence, on l'a modifié d'une manière efficace quand on s'est enfin décidé à agir directement sur lui. On ne guérit plus -avec des formules cabalistiques, mais avec des soins et des opérations chirurgicales. Pour atteindre la chair, on agit à même la chair. Pour atteindre l'homme moral, on agira sur lui directement comme sur l'homme physique. La technique morale aura pour rôle de déterminer les modes de cette action.
La morale, appuyée sur la science, apparaît ainsi chaque jour davantage comme un ensemble de règles à la fois impérieuses et souples, commandant des attitudes et les accommodant aux circonstances. La pratique morale, comme les pratiques matérielles, tient compte de la complexité des faits ; comme celles-ci, elle est une application et une utilisation de nos connaissances. Comme la science dont elle s'inspire, elle est à la fois