CHAPITRE III
Le problème moral, tel que nous l'avons défini, se ramène toujours à une question d'espèce. Y a-t-il lieu d'appliquer la règle au cas présent ? De là suivent deux •conséquences opposées, mais également importantes : il n'y a pas de problème moral si l'une ou l'autre des deux conditions requises fait défaut, soit qu'on ait le cas sans la règle ou la règle sans le cas.
Sur le premier point, pas de doute possible. Dans la plupart des cas, même les plus importants, la moralité n'est pas en cause. L'immense majorité de nos actes, on l'a établi plus haut, sont indifférents à la moralité, simplement amoraux. Qu'il s'agisse d'une promenade, d'un voyage au long cours, du choix d'une carrière, l'intérêt est différent, mais la réponse est identique. Il n'y a pas de règle sous laquelle subsumer le cas.
Par contre, on admet moins aisément la seconde alternative ou plutôt on ne voit pas nettement en quoi •elle consiste. La morale est constituée par un ensemble de prescriptions. Donc, chaque fois que la prescription «st posée, le problème moral l'est aussi. Mais cette
S'. I.K IMloni.KMK DE LACTK»
réponse est équivoque, car il s'agit préciséiiienl de savoir quand la prescription est posée, et posée coininr prescription. Tant que la règle est simplement formulée, tel un article inscrit dans le Gode, tant qu'elle n'est pas «envisagée dans son rapport avec une espèce concrète, il est Taux de dire que le j^roblèuKî nioral se pose. Ainsi ma conscience, si je l'interroge, me répondra bien en ciTet : Il ne l'aut pas tuer. Mais, sous cette l'orme, celle prescription banale n'est pas une prescription, car elle ne s'applique présentement à rien, je ne songe pas à commettre un homicide. Dans mes rapports avec autrui, jamais ne me vient à l'esprit l'idée d'un meurtre possible ou, si elle se présente à moi, comme à l'heure actuelle où je la discute objectivement, c'est à titre d'idée, de représentation purement intellectuelle qui n'enveloppe pas la possibilité de sa réalisation. Il est absurde de dire : Tu ne dois pas tuer à qui ne peat pas tuer. Tel est mon cas, comme celui du lecteur : l'idée du meurtre, loin d'offrir pour nous la moindre attraction, nous inspire une répulsion telle qu'elle serait peut-être insurmontable si l'on nous obligeait à commettre un homicide. L'interdiction de tuer est pour nous lettre morte. Plus précisément, pour nous elle n'est pas une règle, elle n'est pas.
Ouand donc et pour qui en sera-t-elle une ? Pour celui-là seul que tentera l'homicide, qu'il cède ou non à la tentation. Et pour moi-même peut-être, si un intérêt puissant, intérêt de vengeance, intérêt de lucre ou tout autre, fait surgir en moi le meurtre comme une chose possible et au moins partiellement désirable. Le « Tu ne tueras pas » est une règle pour Hamlet en
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présence de son oncle, mais n'est pas une règle pour Ilamlet en présence d'Ophélie. Pourquoi ? Parce que dans le premier cas, il y a une question posée et qu'il faut résoudre, dans un sens ou dans l'autre; dans le second, il n'y a pas de question posée. Les mêmes raisons qui font que le problème moral n'existe jamais pour le sage ou pour Dieu font qu'il n'existe que rarement pour moi.
Le plus souvent, en effet, nous ne sommes que des empiriques, sans plus. Pour beaucoup d'hommes, pour la plupart peut-être, le problème moral n'a pas de sens. On peut être tout aussi irresponsable dans le bien que dans le mal. Le Code, du moins le Code pénal, le Code des délits et des peines, n'existe que pour une faible minorité d'individus : ceux qui ont enfreint consciemment ses prescriptions et ceux r/ai ont eu conscience qu'ils pouvaient les enfreindre et qu'ils ne le devaient j)as. Il n'existe ni pour la masse, honnête par tempérament, c'est-à-dire adaptée au milieu social par ses préjugés moraux, ni, et moins encore peut-être, pour les délinquants, même punis, qui ne se sont pas représenté intérieurement la défense comme défense, qui ont passé outre à la loi, parce que, pour eux, elle n'était pas la loi. La morale ne commence à exister que du jour où on est tenté de Tenfreindre. De ce jour seulement, en effet, elle m'impose des prescriptions; jusque-là, elle me présentait au mieux des indications, elle n'était pas une morale puisqu'elle ne me touchait pas, elle était une connaissance.
La plus grande erreur des moralistes, philosophes ou législateurs, a été de confondre la morale avec les
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prescrij)Lions dans lesquelles ils en résiiinaieiil !<• contenu, de la réduire à n'ôtre qu'un caléciiisme ou un formulaire. Une prescription n'est qu'une forme sans nialit're et la catégorie morale est aussi vide que la catégorie intellectuelle; comme elle, elle devra chercher au dehors son contenu. Si la conscience pose la règle, c'est la vie (pii lournit le cas. I^l ce qui donne au problème moral toute son ampleur, toute sa gravité, c'est que sans cesse elle en fait surgir d'inattendus, d'insoupcjonnés, dont on ne sait pas toujours s'ils tombent ou non sous la règle. On peut dire de la morale et, à notre sens, beaucoup plus justement, ce fpie M. Bergson dit de la liberté : qu'elle surgit aux instants de crise, soit qu'il y ait conflit entre un devoir normal et un intérêt puissant, soit qu'il y ait conflit entre ce môme* devoir et des circonstances de fait qui foui obstacle à son accomplissement. Le premier cas est, théoriquement, facile à résoudre. Il peut m'en coûter de faire mon devoir, mais je sais, à n'en pas douter, que je dois le faire. Il peut m'en coûter, si je suis médecin, de sauver un ennemi mortel, l'artisan de ma ruine, mais l'hésitation ne m'est pas permise. Si je viole le devoir, j'ai conscience de l'avoir violé. La seconde hypothèse est plus délicate. 11 se peut que je me reconnaisse le droit de ne pas accomplir mon devoir, il se peut même que je me sente obligé, socialement et moralement contraint, de ne pas l'accomplir. C'est alors qu'apparaît la pauvreté, l'insuffisance des solutions absolues. C'est le problème des cas de conscience, c'est la casuistique morale.
LA COiNSCIENCE ET LES ESPÈCES
Soit de toutes nos obligations la plus impérieuse, la plus stricte et la moins discutée, l'interdiction de l'homicide. Ne comporte-t-elle jamais d'exceptions ? N'y a-t-il pas des cas où l'homicide est licite ? N'y a-t-il pas des cas où l'homicide est prescrit ?
Interrogeons le Code d'abord, la conscience ensuite. Leur réponse sera la même : le respect de la vie n'est pas un devoir absolu.
Le Code, après avoir proclamé le principe et édicté les peines qui frappent le crime d'homicide, a prévu les exceptions. 11 les répartit en deux groupes. Parfois la loi me dit simplement : Tu peux tuer. Parfois, allant plus loin, elle ajoute : Tu dois tuer.
Dans deux cas, que d'ailleurs elle met sur des plans différents, elle reconnaît le droit à l'homicide. En premier lieu, « il n'y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu... a été contraint par une force à laquelle il ne pouvait résister » (Code pénal, art. 64). Ecartons les cas de contrainte physique, de démence, pour ne retenir que rétat de nécessité. Dans un incendie ou dans un naufrage, je laisse périr ou rnême je fais périr autrui pour sauver ma vie. « 11 n'y a ni crime ni délit. » Les juristes s'accordent pour reconnaître qu'il y a dans cette circonstance, non sans doute un fait justificatif qui légitime l'acte, mais du moins une cause d'impunité, une cause de non-imputabilité qui en efface le caractère délictuel. D'après la théorie juridique du conflit des biens, on se
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Irouve cil |uV'seiK-e de dmix oxisleiices Imiuimii'.-^ <'gal<;nient précieuses, ayant éfçnleineiîl droil à la vie, ce sont deux biens de môme valeur , il n'y a doue pas de raison légale qui impose de respecter l'une en sacrifiant raulrc. La loi n'a pas à prendre parti. Nous sommes dcvani « une situation cjui est on dehors du droit pénal *^>; Iraduisons : une situation qui est en dehors de la morale.
Pas de toute morale, dira-t-on ; de la morale du Code, non de la morale de la conscience. l..e Code absout, la conscience condamne. Il est vrai : la conscience normale estime en effet que de deux actions possibles, matériellement identiques, la plus morale est celle qui procède du principe le plus élevé. Elle proclame la supériorité du sacrifice sur l'intérêt personnel, elle blAme la défaillance subjective de l'agent. Par rapport à lui, dans cette circonstance d'exception, elle admet qiie l'héroïsme n'est pas seulement un acte sublime, méritoire, mais un acte commandé, un devoir précis. Si pourtant elle pose objectivement les termes du problème, elle est forcée de reconnaître qu'en l'espèce l'une des deux existences n'était pas, prise en soi, préférable à l'autre. Klle peut blâmer l'agent, elle ne frappe pas l'acte. Sur ce point, elle s'accorde avec le Code, elle efface la criminalité comme telle, elle ne flétrit que l'impuissapcé à se sacrifier, l'excès d'égoïsme. Les deux verdicts ont l'air d'être différents, ils ne le sont pas. Ni pour le Code, ni pour la conscience il n'y a crime. Mais la conscience ajoute un second verdict au premier, et c'est le second