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2, M. (le Floun, L'nme du cri/ninel, \k 138 (I'. Alcaii .
Enfin, il est des actes pénibles, douloureux à accomplir pour l'agent, des actes dont les conséquences se retourneront infailliblement contre lui ; étant des violations de la loi positive, ils l'exposent aux pires sanctions. Et pourtant sa conscience les lui impose au nom d'un idéal supérieur. Tels sont tous les crimes inspirés par le fanatisme politique ou religieux. Les premiers entraîneront presque inévitablement la mort de l'agent. Un Ravaillac, une Charlotte Corday, un Caserio ont fait le sacrifice de leur vie à leur foi ou à leur cause. Dans tous CCS cas, sans exception, le désintéressement, Théroïsme même est certain. La conscience collective approuve, exalte les uns, réprouve et exècre les autres. Avec le {)oète elle dit à Harmodius :
Tu peux tuer cet homme avec tranquillité,
alors qu'elle voit le plus odieux des attentats dans l'acte d'un Luccheni. Mais, quel que soit le jugement du dehors, le verdict intime est le même : tous ces prétendus criminels ont fait ce qu'ils se sentaient obligés de faire.
De même pour les fanatiques religieux. Un Torquemada poursuit le salut des âmes, voit dans le martyre de la chair la condition de la rédemption éternelle. Parfois, la mort des innocents s'imposera dans l'intérêt des coupables. « Tuez, tuez, Dieu reconnaîtra les siens. » Pour expier le crime des Pharaons, tous les fils aînés seront frappés dans les familles d'Egypte ; pour fléchir la volonté divine, le fils d'Abraham, la fille de Jephté et la fille d'Agamemnon serviront d'holocauste. Le devoir d'intolérance et le devoir d'homicide sont aussi impérieux
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gioiir rinquisiteur, pour l'Hébreu ou pour le (irec que {H)ur nous le devoir inverse de respecter 1m vir ou la pensée d'autrui.
Mais ro|)inion commune elle-même est beaucoup moins biostile qu'on ne l'imagine ou |)lutôt qu'on ne consent à se l'avouer à certaines formes de meurtre. On connaît l'andulgencc des jurys pour certains crimes de sang, les fL*imes passionnels, les vengeances Icgitinn^s, celles du Biari tuant l'amant de sa femme, du fils tuant le meurtrier de son père. Acquitter, dans la pensée du juge, ce n'est pas seulement excuser l'acte, souvent c'est le justifi(*r, parfois même le glorifier. De môme, la jurisprudence en matière de duel constitue une dérogation plus évidente encore à la règle. Jamais la tentative d'homicide n'est poursuivie en l'espèce ; seul, l'iioniicide consommé donne lieu à des poursuites de style, régulièrement terminées, au moins en France, par un acquittement. Dans cette sorte de vendetta atténuée et comme légalisée, dans cette vendetta à armes égales, nous nous refusons à voir l'équivalent d'un assassinat. La conscience anglaise, plus sévère, frappera là où la nôtre absout.
Inversement, certains individus s'imposeront comme devoir de ne jamais tuer, quelles que soient les circon-
' stances. On a vu des soldats français frappés par des conseils de guerre pour n'avoir pas voulu, même en temps de paix, toucher à une arme. Plus nombreux sont les Doukhobors russes condamnés pour les mêmes scrupules de conscience. Peu importe que l'agent cède à des motifs religieux, mystiques, ou ((u'au contraire son acte émane d'une conviction réfléchie, d'une con-
. ception rationnelle du devoir humain et de la justice.
Dans les deux cas, il étend à des espèces pour lesquelles elle n'était pas faite la règle générale qui interdit l'homicide. Plus légaliste que la loi, sa conscience n'admet pas les dérogations prévues et imposées par celle-ci. Elle n'accepte pas même la casuistique sommaire et limitative du législateur.
Si l'homicide prête à discussion, à plus forte l'aison en sera-t-il de même de tous nos autres devoirs, car il n'en saurait être de plus impérieux et de plus strict. On connaît les théories qui tendent à excuser et même à effacer le vol en cas d'absolue nécessité et la jurispru-, dence nouvelle inaugurée en la matière par les arrêts célèbres du président Magnaud. Le droit civil, tout en frappant de nullité les contrats dolosifs, distingue entre le dolus bonus, le dol permis, qu'il n'atteint pas, et le dolus malus, le dol interdit, que seul il vise. Mais qui dira, notamment en matière commerciale, quand le gain cesse d'être licite, quand sont réunies les conditions exigibles pour intenter l'action de dol ? Les juges du fond prononceront souverainement, il y a là une question de fait, de limite à partir de laquelle le droit se transforme en abus. Elle ne comporte pas de réponse a priori.
Au sujet du mensonge, les dérogations sont innombrables, les exceptions débordent la règle. Souvent, il apparaît comme un devoir élémentaire et strict. On donne sa parole d'honneur en affirmant la vérité d'un fait qu'on sait pertinemment être faux s'il s'agit de sauver la réputation d'une femme. Un médecin trompe l'agonisant sur la gravité de son état. La sœur Simplice « qui
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Il a jamais iiicnli » n'hésite pas à commettre le jh'cIk', à ses yeux mortel, de mensonge au nom d'un devoir supérieur. La politesse, (jui trop souvent dcgénèK m hypocrisie, commande parfois le mensonge lorsqu'il est inspiré par un sentiment de honte, quand la vérité est inutile à dire et cruelle à entendre. Sans cesse, dans notre conduite quotidienne, nous composons avec le devoir, non pas pour des raisons purement égoïstes, mais souvent pour des motifs nobles et désintéressés, parfois même pour rester fidèles à notre idéal moral, pour ne pas nous avilir à nos propres yeux. La vie n'est pas une insurrection permanente contre le devoir, tant s'en faut, car le devoir est une condition essentielle de l'existence, mais elle est constamment un démenti aux formules toutes faites et aux impératifs absolus.
Ainsi, l'étude directe des faits nous met en garde contre le dogmatisme. Aux idoles religieuses et métaphysiques l'esprit est tenté de substituer les idoles morales, à l'absolu de la pensée qui échappe à l'intelligence l'absolu de l'action qui s'impose à la volonté. C'est une transposition de notre besoin de certitude auquel la science ne satisfait plus. Elle a borné notre horizon, elle n'a pas borné nos désirs, et nous demandons aux éthiques ce que les métaphysiques nous refusent. Délogé d'une de ses positions, le dogmatisme ne s'est pas avoué vaincu, il en a occupé une autre. Sous les noms de devoir, de bien, de loi morale, nous nous donnons l'être et la sub-
stance des anciennes ontologies. Si la science se meut dans le domaine des apparences, la morale atteint celui des réalités.
Mais il en sera, ou plutôt il en est déjà de cet absolutisme moral comme de l'absolutisme scientifique. La science n'avait pas à tenir des promesses qu'elle n'avait jamais faites, la morale n'a pas promis davantage et elle ne tiendra pas plus. Lune et l'autre ne portent pas sur un en soi, mais sur de simples relations : relations de faits donnés dans l'expérience, voilà l'objet scientifique ; relations à créer par ses actes entre les membres d'une même société humaine, voilà l'objet moral. Une règle n'a rien de plus mystérieux qu'une loi, simplement elle est faite pour jouer un rôle différent, pour remplir une autre fonction. La loi nous montre quelles sont les adaptations réalisées, la règle nous dit par quels moyens nous réaliserons des adaptations meilleures. Mais tandis que la science, après avoir voulu pendant des siècles sauter par-dessus son ombre et pénétrer l'inconnaissable, a été peu à peu ramenée et restreinte à son objet positif, la morale n'a pas encore subi cette limitation et cette discipline. Elle croit pouvoir poser légitimement des règles idéales contraignant toutes les volontés et déter^ minant tous les actes, l'équivalent ou le substitut des vérités éternelles que l'intelligence refuse.
La morale est donc encore aux yeux de beaucoup d'entre nous ce qu'elle était aux yeux de Kant : une revanche de la raison. Vaincue dans le domaine des faits, la raison a proclamé la faillite de la science ou du moins des espérances que la science avait fait naître. C'est de cette faillite qu'elle en appelle en se proclamant
aiïranclîie dans son usage pratique des entraves qu'elle subissait dans son usage théorique.
L'illusionnisme moral a remplacé l'illusionnisme métaphysique, ou du moins il est la dernière forme de cet illusionnisme. Il ne semble pas devoir se prolonger longtemps. Le cartésianisme, dont il procède, le rendait encore possible à deux points de vue. D'une part, en admettant le caractère pur, a priori de la science, il permettait de constituer une morale déductive et formelle, telle que fut la morale kantienne. De l'autre, en sousr trayant à la science les phénomènes internes et en identifiant en somme la pensée avec la liberté, il opposait nettement l'univers physique, qui se résout en un mécanisme, au monde moral qui échappe à la détermination. Mais ces deux postulats devaient être ruinés par le développement même de leurs conséquences. Ni la science n'est absolument pure, ni le monde mental n'est soustrait au déterminisme. Les essences mathématiques^ ne sont pas posées par la raison avant toute expérience^ elles expriment une expérience extrêmement simplifiée ; le moyen dès lors d'attribuer aux principes moraux, calqués sur elles et comme elles posés par l'esprit, une origine et une vertu que celles-ci n'ont pas? De plus, les faits humains ont été assimilés à tous les autres. La liberté individuelle, si elle existe, ne joue plus qu'un rôle de second plan, pratiquement insignifiant quand on considère l'humanité dans son ensemble. Liée à l'organisme et plus encore à la société, la conscience, psychologique ou morale, lorsqu'elle puise en elle-même ses^ inspirations, y retrouve en somme ce que le milieu y a mis. Elle exprime un système de représentations à la
L\ CONSGIENCK ET LES ESPÈCES Vi
formation duquel elle n'a personnellement contribué que pour une faible part. Comment le mysticisme moral, l'absolutisme moral résisteraient-ils longtemps à de telles constatations?
Aussi la morale a-t-elle suivi une évolution de tous points parallèle à celle de la science. Comme elle, elle est allée de la forme à la matière, de l'universel au particulier. « 11 n'y a de science que du général », disait l'antiquité ; « il n'y a de science que du particulier, que du détail des faits », répondent les modernes. Les lois ne sont que les relations constantes dégagées des faits eux-mêmes par leur observation directe. « Il n'y a de morale que du général », proclame Kant. La morale, législation de l'être raisonnable, impose à toutes les personnes les mêmes devoirs. « Il n'y a de morale que du particulier », répondent les législations et les mœurs ^ en produisant l'infinie diversité de leurs prescriptions particulières, changeantes, contradictoires. De même que toute loi se résout finalement dans les faits qu'elle détermine, de même toute règle se ramène en fin de compte aux cas qu'elle vise, ce sont eux seuls qui mesurent et sa valeur et sa portée.
Rien de plus caractéristique, à ce point de vue, que le changement de front, la volte-face de l'enseignement moral. La « morale pratique », pour employer ce pléonasme classique (car toute morale est une pratique si toute pratique n'est pas une morale) empiète de plus en plus sur la a morale théorique ^), pour user de ce contresens également classique (car la morale est l'inverse d'une théorie, d'une connaissance, étant un art, une action). Ce qui n'était jadis qu'une annexe timide et
honteuse de la morale pure, de la vrdie morale, tend ù devenir toute la morale, conime les premières explications em[)iriques des physiciens, d'abord annexées aux conceptions métaphysiques de l'univers, ant finalement remplacé, exproprié, annihilé cell<^s-ci. La morale des devoirs, des règles en fonction des cas, aura bientôt détrôné la morale du devoir, de la règle pure, considérée in abslraclo, en dehors des cas.
Cette idée que la morale est une casuistique révolte encore sincèrement les esprits hantés par le besoin de simplisme que recèle au fond le besoin d'absolu. xMais imagine-t-on que les résistances aient été moins grandes (ont-elles même totalement disparu ?) lorsqu'on a pour la première fois pris à partie la certitude scientifique ? Le kantisme a été à son heure une iiérésie quand il s'est attaché à ruiner le « vieux dogmatisme vermoulu » des leibniziens. Et, comme toutes les hérésies anciennes, il finit en superstition. C'est un fétichisme encore que cet attachement de Kant à une vérité scientifique^ relative mais éternelle dans sa relativité même. La science n'admet plus la Vérité, fût-elle simplement humaine, mais des vérités, successives et provisoires, bien que nécessaires. Cet état d'esprit qui aux affirmations substitue les approximations s'est fait acce})ter bien malaisément en matière scientifique. Quoi d'étonnant à ce qu'il ait du mal à s'imposer en matière morale?
Il triomphera pourtant, ou plutôt il triomphe déjà, par la force des choses. L'esprit de système fait place à la critique minutieuse et loyale des données particulières, l'autorité à la sincérité. Cette dissolution morale — car c'en est une, il faut le reconnaître — crée momentané-
ment un trouble inévitable. Mais du moins nous obliget-elle à mettre à l'épreuve les préjugés jusqu'alors indiscutés qui réglaient notre conduite, elle exige de nous un effort constant, une tension de notre intelligence et de notre volonté pour vivre selon la vérité morale, pour découvrir, pour créer la vérité qui seule nous permettra de vivre moralement. Si, comme nous le pensons, la morale est toute dans la vertu, dans la contrainte qu'on exerce sur soi-même pour s'obliger et aussi pour s'éclairer, jamais génération n'aura été plus morale que la nôtre, livrée à tant d'inquiétudes et à tant de déchirements, car jamais aucune n'aura eu à être plus loyale, ne trouvant plus un point d'appui certain dans les postulats vieillis qu'elle critique, ne le trouvant pas encore dans les connaissances positives qui restent à découvrir. Pour cette époque de transition morale plus que pour celles qui l'ont précédée et que pour celles qui la suivront, les cas de conscience auront été nombreux, obscurs, angoissants. Nous n'avons pour les résoudre, ni la quiétude de nos devanciers, quiétude faite de leur ignorance, ni l'assurance de nos successeurs, due à la connaissance préjcise qu'ils auront des réactions morales et sociales. On nous jugera, comme nous nous jugeons, en proportion du courage avec lequel nous les aurons abordés, discutés et tranchés.