II. PI'.OIU.F.MK DE l/ACTION
On coniiaîl la doclriiie de Vim/>rralif calêijoritj/ic. KWc. transpose dans Tordre idéal le dogmatisme que Descartes admettait dans l'ordre réel, elle affirme du devoir ce (Ju'il affirmait de Tétre. Pour les cartésiens, l'absolu est, la raison théorique le détermine ; pour Kant, l'absolu doit être, la raison pratique le crée. En matière de science, la certitude n'est qu'humaine, absolue pour nous, relative en soi. En matière morale, on retrouve cette certitude totale, attachée à l'action et non plus à la pensée. Le commandement de la conscience vaut par lui-même, incondilionnellement. « Fais ce que dois, advienne que pourra. »
En écartant tous les impératifs hypothétiques, conditionnels, Kant supprime })urement et simplement les cas de conscience. Il n'y a pas de cas, il n'y a que des règles, ou plutôt il n'y a que la règle, impersonnelle et pure, la forme morale toujours identique à elle-même dans la diversité de ses applications. Le cas, ce serait le scandale de la raison i)ratique : de même que la raison, dans son usage spéculatif, est soumise au principe de contradiction, de même qu'elle se nierait, qu'elle se détruirait si une seule idée, si une seule représentation pouvait déloger à cette loi fondamentale de la pensée; de même la raison, dans son usage pratique, est soumise au principe pur de l'obligation et elle se détruirait en même façon si, dans une seule de ses démarches, elle pouvait échapper à cette loi fondamentale de l'action.
LE CRITKRIUM MORAL KXTKUNK 79
L'exception, voilà rennenii. Il ne peut pas y avoir d'exception à la règle, qu'une seule exception soit possible et la règle n'est plus. Ce que la raison a posé une fois comme vrai, elle Ta posé comme vrai pour toujours. La vérité morale, comme la vérité logique, ne comporte pas de degrés, n'admet pas le plus ou le moins ; elle est indivisible, elle est ou elle n'est pas. 2 et 2 feront toujours 4, jamais 3 ou 5. Le mensonge et le vol ne seront jamais licites, resteront toujours également interdits.
Ce rigorisme, il faut le reconnaître, offre de grands avantages pratiques. Il donne à l'agent moral une attitude définie, partout et toujours identique à elle-même. Pour lui, désormais, plus d'écarts possibles. Il y gagne le calme intérieur, l'équilibre mental de qui sait ce qu'il doit faire et qu'il doit le faire en toutes circonstances. La morale se réduit alors à un petit nombre de préceptes rigides, empiriques et particuliers par leur contenu, universels et purs par leur forme, obligatoires pour tous les cas semblables : « Ne tue pas, ne mens pas, respecte la foi jurée, développe ton intelligence. » C'est une sorte de décalogue laïque, de catéchisme rationnel que la conscience impose à la conscience.
Qu'en fait il existe des hommes taillés sur le modèle que décrit Kant, c'est certain. On connaît ces hautes personnalités morales, rigides, inflexibles, impitoyables à autrui comme à elles-mêmes. De tels hommes « ne connaissent que leur devoir». Par une sorte de cécité volontaire qui se refuse à envisager les conséquences de son action, ils vont leur droit chemin, font toujours ce qu'ils doivent et tout ce qu'ils doivent, quoi qu'il en coûte et quoi qu'il arrive. Ce sont les hommes de l'obéis-
snnce h la fois réfléchie cl passive, crux <[iii oui une fols pour lotîtes arrèlé une ligne de conduite qu'ils ne modifieront jamais. Ils ne mentiront jamais, ils ne tueront jamais, quelles que soient les circonstances, car il n'y a pas de circonstances, il y a l'ordre d<; la loi.
Le postulat qui à la fois domine et fonde leur ( on- <luite, c'est la primauté du devoir, non seulement sur rintérôt, mais sur la vie. La vie doit plier devant le devoir. Toutes les conceptions morales sont également condamnables aux yeux de Kant, parce qu'elles ont toutes placé la nature avant Tohligalion, subordonné l'obligation à la nature. Peu importe que cette nature soit purement intellectuelle, elle n'en pose pas moins avant le devoir un objet, avant l'idéal la réalité : un intérêt rationnel est une raison de vivre au même litre qu'un intérêt sensible. Or, à la rigueur, il n'y a pas de raison de vivre. La raison ignore la vie et la vie limite la raison. La morale n'est pas une législation humaine, faite pour adapter notre action aux conditions de notre expérience, elle est la législation de « tous les êtres raisonnables », elle ne peut rencontrer dans l'existence empirique que des obstacles, des entraves à son libre développement.
La vie, c'est donc le mal, le péché. C'est elle qui, en suscitant mille combinaisons imprévues et imprévisibles, donne naissance aux hésitations, aux tempéraments, aux atténuations. Là est l'erreur morale, le crime de lèsemoralité. La morale n'est pas faite pour la vie, pour pactiser et pour composer avec la nature. La vérité ne compose pas avec l'erreur, elle la détruit. Le protestantisme moral est une protestation de l'idéal contre la
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réalité ou plutôt contre l'apparence. Kant est un Platon moral. Le monde intelligible doit abolir le monde sensible, se substituer à lui, non par l'effort d'une intelligence impuissante à l'atteindre, mais par l'acte, par la tension d'une volonté qui le détermine en le réalisant. Le phénomène est une vérité au point de vue scientifique, il est une erreur au point de vue moial, car la science, pour qui s'élève à cet « ordre >; supérieur, sans commune mesure avec l'ordre phénoménal^ devient à son tour une illusion. Faite à la taille de l'hommenature, de l'homme-phénomène, elle disparaît pour l'homme-noumène, pour l'être raisonnable qui nie sa nature par sa volonté.
Etre moral, pour Kant, c'est donc se placer délibérément en dehors des conditions de l'expérience. Ce qui donne toute, sa valeur à l'acte de l'honnête homme, de celui qui agit uniquement « par devoir », c'est précisément que cet acte est une négation, une suppression idéale des limitations réelles que sa nature impose à sa volonté. Il ne sait pas, il ne veut pas savoir, il ne doit pas savoir ce qui, dans l'ordre des phénomènes, résultera de son initiative. Cette initiative, elle part de plus haut, elle vient du moi nouménal et de son libre choix dans l'intemporel. Sans doute, elle se traduira et se répercutera dans les faits, elle se projettera, si l'on peut dire, en ombre portée, à travers le temps où elle se fragmentera à l'infini, où elle développera mécaniquement ses conséquences nécessaires. Mais l'acte ne se juge pas par les résultats qu'il produit, par les effets empiriques qu'il donne et qui restent étrangers à son essence. Il vaut par soi) principe, par son intention. Le
rodrigi;es 6
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premier devoir, c r^l d'ignorer volonlaiirinenl <(;Ue répercussion dans le sensible de la eausalilé intelligible. Le premier devoir, c'est d'agir, de se vouloir dans l'absolu et non dans le relatif, de se vouloir en dehors et comme au-dessus de soi-mOme, abstraction faite de ses penchants, de ses tendances, c'est de se vouloir comme personne et non comme individu. Le premier devoir, c'est d'ignorer en soi la vie et de la supprimer.
On comprend rallilude du kantien (juand on la rattache au principe même du kantisme. Mais la comprendre n'est pas nécessairement la justifier. L'excès du moralisme nous paraît conduire tout droit à la négation môme de la moralité. Pour l'établir, nous discuterons tour à tour les deux affirmations posées par la maxime kantienne , le « Fais ce que dois » qui détermine Tattitude du sujet moral vis-à-vis de l'acte à accomplir, r « Advienne que pourra » qui l'envisage à l'égard de ses conséquences une fois qu'elle est accomplie.
Le kantisme veut être une philosophie de la volonté, de l'effort. Pris à la lettre, il conduit droit à l'automatisme et à la passivité.
Sans doute, il met en valeur et même il exalte le conllit qui met aux prises l'intérêt et le devoir, la nature et la volonté. Sans doute, il suppose de la part du sujet une perpétuelle contrainte sur lui-même, une inhibition incessante de ses élans et de ses tendances spontanées. Mais cet effort est toujours dirigé dans le môme sens, cette lutte se produit toujours dans les mêmes conditions, aussi auront-ils tôt fait de dégénérer en habitude.
Or, au moral comme au physique, l'effort habituel n'a plus de l'effort que le nom. La vertu transformée en €outume, c'est la sainteté, c'est une nature, idéale il est vrai, ou plutôt c'est l'idéal tourné en nature et devenu réalité. La volonté sans cesse tendue disparaît par l'effet de cette tension même.
Mais cette nature parfaite n'est pas même notre œuvre, car elle se réalise en nous plus que nous ne la réalisons. Qui dit volonté dit sans doute effort sur soi-même, mais dit encore plus choix, option entre des contraires posés comme contraires. Or, ce choix disparaît ici, il n'y a plus proprement de contraires comme tels. Ce devoir impérieux et clair, toujours identique à lui-même, ne permet pas à la conscience l'hésitation et le doute. Elle peut le violer, elle ne peut pas le méconnaître ; qu'elle s'y plie ou qu'elle s'y refuse, il ne s'en imposera pas moins toujours à elle avec la même évidence. Dès lors, le drame est simplifié, à la façon de ceux qui se jouent sur les scènes du boulevard. D'un côté, le traître, représenté en l'espèce par tous les instincts, toutes les passions, les plus généreuses étant mises au rang des plus viles, toutes également condamnables puisque toutes également naturelles ; de l'autre, le héros, symbolisé par la conscience pure, « instinct divin, immortelle et céleste voix » ; Vanti-devoir et le devoir; d'un côté la lumière et de l'autre la nuit. Nous sommes tout l'un ou tout l'autre, tout bons ou tout mauvais, tout vice ou toute vertu. La moralité se résout en une antithèse.
Ce simplisme moral est inévitable pour qui, de parti pris, ne tient pas compte des circonstances, pour qui le premier devoir, c'est de les nier. On fera une réponse
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loujours idonli(|iio à des questions toujours autres. A une réoclion rélléchie, on substitue une réaction machinale. Chez ces hommes tout d'une pièce, agissant « sans hésitation ni murmure », le devoirn'esl plus qu'un instinct. Etre le « soldat du devoir », c'est se transformer en un animal moral, c'est substituer un c^tre de soumission ù un (Hre d'initiative. Dans le sensoriiim de l'animal, le système d'images hallucinantes et hypnotisantes déclanche automatiquement la série des mouvements appelés à le réaliser. De même, dans la conscience du rigoriste, l'obligation pure et certaine s'impose avec la même force et s'extériorise en actions avec la même nécessité. Tous deux suivent leur droit chemin parce (|ue pour tous deux il n'y a qu'un chemin à suivre.
Opposera-t-on la liberté du vouloir à la cécité de l'instinct? Mais une volonté n'est plus libre quand elle a pris parti, irrévocablement et une fois pour toutes. S'enchaîner librement n'a de sens qu'à une condition, c'est qu'on s'enchaîne pour un temps limité et pour un cas déterminé. Mais s'enchaîner pour tous les temps et pour tous les cas, c'est proprement abdiquer, c'est prononcer sa servitude : tel le peuple souverain se remettant pieds et poings liés entre les mains d'un dictateur. La volonté libre proclame avec Kant la dictature impersonnelle du devoir. Le vrai scandale de la raison, c'est la raison imposant silence à la raison, c'est la raison s'inclinant devant un ordre, fût-ce devant l'ordre qu'elle s'est ellemême dicté. « Le devoir parle, tu dois te taire. » Sous prétexte de lutter contre les sophismes de la conscience, on en vient à interdire le libre examen, la libre critique nécessaire des motifs de nos actions, de toutes nos
actions. Au lieu de les discuter une à une, on les condamne en bloc, on leur oppose la question préalable.
La discipline morale ainsi conçue offre donc les ■mêmes caractères que toutes les autres disciplines, religieuses et militaires. L'ordre vaut en tant qu'ordre, parce qu'il émane de l'autorité. Le droit divin de l'obligation, c'est le droit divin du monarque ; le devoir, c'est le fait du prince. Et, par une inconséquence étrange, l'affirmation du vouloir aboutit à une abdication. Ce qui fait la contradiction profonde du kantisme, c'est qu'en fin de compte il impose à la volonté le plus puissant effort pour se supprimer. Il en est de lui comme de toute doctrine qui se refuse à mettre au premier rang le droit de libre critique, il aboutit nécessairement à un •dogme, c'est-à-dire à une limite, à un veto. « Connaistoi toi-même », disait Socrate, discute avec toi-même, éprouve-toi en toute circonstance. « Ignore-toi toi-même » , finit par dire Kant, plie ta volonté, ne sois pas toi. L'homme se transforme en un instrument, en un moyen passif du devoir. Il n'agit plus, il est agi. Le devoir agit dans et par le kantien comme le Dieu de Malebranche agit dans et par la créature. Le devoir supprime l'agent dans l'acte, il dispense l'homme d'être soi. Le dernier mot de l'autonomie kantienne, c'est l'hétéro- Tiomie.
La morale exige précisément l'attitude contraire, une attitude de révolte et non pas une attitude de soumission. Le propre de la raison, c'est d'avoir fait de l'homme un révolté. Il est entré en lutte ouverte contre la nature après l'avoir longtemps adorée comme une puissance supérieure, mystérieuse et redoutable, il ne
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l'a comj)^i^>t' rA conquise que du jour où il a cesse ({incliner son esprit devant elle, il ne doit pas l'incliner davantage devani la prétendue révélation d'une réalité Iranscendanlc < I devant l'ordre d'une conscience investie de la an'uic autorité mystique que jadis il prélail aux forces naturelles. La raison, pas plus dans son usage pratique que dans son usage théorique, n'est une faculté ontologique et révélatrice; en morale comme en science, elle n'est qu'une méthode. Elle a posé le devoir comme la forme générale de l'action humaine, elle se l'est imposé comme la règle nécessaire de cette action, mais elle ne peut en somme se subordonner à ce qui n'est que le produit nécessaire de son activité ou plutôt — car une telle formule est encore trop métaphysique, Irop chosiste — le mode pratique de son action. L'artisan n'est pas l'esclav^c de son œuvre ; s'il l'a faite, c'est j)Our l'utiliser et non pour l'idohUrer. Le devoir est un instrument, un moyen ; pour lui comme pour tout autre instrument, sa valeur se mesurera à son utilité ou, si l'on préfère, à son efficacité. L'idée d'un « devoir pour le devoir», d'une « morale pour la morale » est aussi fausse et plus dangereuse encore que celle de « l'art pour l'art )>. Le devoir et la morale n'ont pas leur fin en eux-mêmes, mais dans l'homme, dans l'individu agissant. Ils doivent être tournés vers lui, et non pas lui vers eux.
Aussi devrons-nous renverser les termes du rapport et proclamer contre Kant le primat de la vie sur la morale. Le critérium de la moralité doit être cherché en dehors de la moralité. La morale nous est donnée en fonction de la vie. On ne vit pas pour la morale, on est
inoral pour })oiivoir vivre, pour donner à la vie, à sa vie propre et à toute autre vie leur maximum de valeur et d'intensité. Pour atteindre ce but, il nous appartiendra d'agir sur le devoir, d'en apprécier le bien-fondé, de l'appliquer où il faut, de le rejeter au besoin quand il le faut, en un mot de juger sur espèces. L'art moral a précisément pour fonction de déterminer les modalités nombreuses et complexes de l'obligation. L'art moral, c'est l'adaptation de la moralité à la vie.
Il se rapproche ainsi de l'art juridique. Dire le droit, ce n'est pas simplement poser un principe, c'est en faire l'application, c'est par conséquent en comprendre le sens et la relativité. Le droit détermine un idéal, mais un idéal souple et mobile qu'il subordonne à la réalité, qu'il modifie et qu'il complique à mesure qu'évoluent la conscience individuelle et le milieu social. Le juriste ne pose pas un Credo quia absiirdnm, ne s'incline pas devant l'idole qu'il a forgée. Il part, non d'un principe pur, mais d'un fait, \e vinculumjuris originaire qui met en contact le débiteur et le créancier, le sujet et l'objet de l'obligation. Cette obligation n'est donc qu'un point de vue, une forme, la forme de rapports réels entre êtres donnés. Il la considère in abstrado, mais sans la déifier, sans tranformer en un « en soi » ce qui n'est qu'un « entre nous », un lien, le lien qui unit deux volontés humaines. Envisagée sous son aspect passif, l'obligation constitue le devoir, la dette. Le « Fais ce que dois » prend alors un sens très simple, il signifie : u Paie ta dette, acquitte ton dû. » Or, ce dû, ce debitum ne peut être qu'un concret, un donné empirique, le contenu de cette forme vide. Ce n'est pas elle qui le produit par sa
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vertu interne, elle ne peut que le trouver au dehors, dans la vie. Ce sont donc les rapports réels des hommes entre eux qui fondent leurs relations idéales : c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont qu'ils doivent ce qu'ils doivent. Le droit, c'est au fond la détermination du lien et du mien réglée d'après certains princtipes d'utilité, de logique et d'équité. Que l'un (|uelconque de ces termes change, que l'utile devienne nuisible, que ce qui semblait logique ou équitable apparaisse absurde à la pensée, injuste à la conscience, le droit se modifiera et avec lui la matière de l'obligation.
Le droit positif se calque sur l'existence. La morale donne l'illusion de s'être constituée à part et avant elle à cause de l'indétermination de ses concepts fondamentaux. Mais elle n'est au fond qu'un droit idéal ou plutôt idéalisé, encore plus dépouillé de tout caractère concret. Ses principes ne sont, comme ceux de la mathématique, que les généralisations les plus hautes de l'expérience, de la pratique expérimentale. Elle résume dans certains schèmes très larges les conditions générales de l'action. La morale, en un sens, juge la vie, la déclare bonne ou mauvaise, c'est là sa fonction et sa raison d'être. Mais la vie, elle aussi, juge la raison et le devoir, les déclare fondés ou illusoires. La loi scientifique détermine le fait, mais à une condition, c'est qu'elle puisse l'atteindre : si le fait ne se soumet pas à la loi, ce n'est pas lui que nous incriminons, c'est elle. De même, la règle morale s'impose à l'acte, mais parfois l'acte proteste contre la règle comme le fait contre la loi. Ici encore, c'est l'acte qui a raison : il n'est pas fait pour se soumettre à la règle, c'est la règle qui est faite pour qu'il puisse s'y
plier. Impossibilium nul la est obligalio. Il y a des impossibilités morales comme il y a des impossibilités physiques. Il y a des actes qu'un honnête homme ne fera jamais, quelle que soit l'autorité qui les impose. Il y a des mensonges que l'âme la plus ardemment éprise de vérité ne pourra pas ne pas commettre. 11 y a des iniquités apparentes qui sont la suprême justice.
Ainsi, la critique du devoir est légitime et nécessaire. Aussi bien chacun la fait-il de lui-même, spontanément. Le tout est de la faire avec sincérité, avec clairvoyance, du point de vue de la vie, du point de vue des hommes vivants.
Mais un autre péril est à redouter, c'est celui qui consisterait à fermer systématiquement les yeux sur des conséquences qu'on saurait désastreuses, à s'interdire toute vue sur l'avenir de son action, sur ses répercussions inévitables. « Advienne que pourra », j'ai fait ce j'avais à faire, je suis quitte envers ma conscience.
De prime abord, cette attitude semble à la fois naturelle et morale. La loi l'impose parfois au juge. Elle interdit aux jurés de se préoccuper des conséquences de leur verdict, ils doivent uniquement s'attacher aux faits de la cause, se prononcer en leur âme et conscience sur la question de culpabilité et sur elle seule, « et ils manquent à leur premier devoir, lorsque, pensant aux dispositions des lois pénales, ils considèrent les suites que pourra avoir, par rapport à l'accusé, la déclaration qu'ils ont à
MO m; puohlkmk de i/action
luire >' ((^Dcic d'inslriiclioii criniinellr, arl. iU'2;. (les suites découlent natunîlloment de l'acte : s'il est punissable, il sera puni; s'il est excusable, il sera excusé. Le jugement serait vicié à sa racine si, au lieu de s'attacber au cas et h lui seul pour le (lualificr comme il doit l'entre, il était dominé parla pensée de la sanction possible. De même pour la conscience individuelle : ou l'acte est prescrit, il faut le faire; ou il est interdit, il faut s'abstenir. On n'a pas le droit, en matière morale, de faire appel à des considérations étrangères à la moralité.
Tout n'est pas faux dans cette conception et notamment elle prémunit l'agent moral, nous l'établirons plus loin, contre les sophismes intéressés. Mais, prise à la rigueur, elle est insoutenable; appliquée strictement, elle serait inique. En fait, il n'est pas un jury qui, avant de prononcer son verdict, ne cberche à savoir quelle peine encourt l'accusé selon qu'il écarte ou retient telle ou telle circonstance aggravante ou atténuante. Et la doctrine est à peu près unanime à l'en approuver. Il serait monstrueux d'envoyer pour la vie au bagne un liomme qu'on juge au plus coupable d'une peccadille méritant quelques jours de prison. S'attacher à la lettre de la loi, ce serait en violer l'esprit.
Apprécier la valeur du devoir en faisant abstraction de ses conséquences est absurde, car ce qui fonde le devoir, ce sont précisément les conséquences qu'il entraîne. Pourquoi l'ivresse est-elle interdite? Uniquement parce qu'elle est nuisible. Si l'alcool était aussi inoffensif que l'eau claire, ce ne serait pas un devoir de ne pas s'alcooliser. Si l'alcool avait des vertus physiques exceptionnelles, s'il était créateur d'énergie, s'il faisait plus
forte la race, ce serait un devoir de s'alcooliser. La mesure du devoir n'est pas dans le devoir lui-même, mais dans les effets funestes qu'il a pour mission de prévenir ou dans les, effets utiles qu'il a pour mission de produire. On frappe le crime parce qu'il entraîne une déperdition de forces sociales, on impose l'instruction parce qu'elle produit un accroissement de puissance individuelle et collective.
C'est par un nouvel effet du mysticisme moral qu'on ferme ainsi les yeux à l'évidence. Exigeant des devoirs absolus, on les pose ou du moins on s'imagine les poser (i priori et l'on se méprend une fois de plus sur le caractère utilitaire et pratique de l'obligation. Tout devoir préjuge une attitude simplement éventuelle : Si tu trouves Lin dépôt, tu le restitueras; si tu as occasion de t'enrichir par la fraude, tu t'interdiras ce moyen dolosif. La formule de chaque devoir particulier n'est que la solution anticipée de tel cas possible. Elle m'impose telle réaction au cas où se produirait telle action. Par suite, la réaction imposée est elle-même commandée par l'action supposée, elle en est fonction, liée à ses variations. La loi morale, comme la loi physique, apparaît alors avec son vrai caractère, elle est purement conditionnelle ou hypothétique.
Le déterminisme physique suppose que certaines conditions sont réalisées, et il déduit les conséquences nécessaires dans l'hypothèse qu'il prévoit. Si le vide est donné, les corps tomberont également vite Mais le vide sêra-t-il donné? Il y a là une question de fait que la loi ne saurait trancher; seule, l'expérience répondra. De même en morale. Si certaines éventualités sont réalisées, ton
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action devra être (elle. Par exemple, si lu éprouves un désir illégitime de tuer, tu devras ne pas commeltn' d'homicide. Mais le désir sera-/-// illégitime? Les conditions exigées par le devoir ne seront-elles pas modifier dans l'expérience? Ce qui fait illusion c'est que, tablant sur la majorité des cas, on suppose la condition remplir, on la sous-entend et l'on formule l'impératif sous sji forme abrégée et catégorique : Ne tue pas. Mais il ne faut pas être dupe d'un simple artifice de langage ; condition sous-entendue n'est pas condition inexistante. La preuve en est qu'où elle fait défaut la prescription disparaît. Kn cas de guerre, je me reconnais le droit de tuer.
Il suffît, en effet, d'introduire une variation dans 1« cours d'une expérience pour que la loi cesse, non pa> d'être vraie, mais d'être applicable au cas. Le fait est autre que celui qu'elle avait prévu. 11 en est ainsi du fait physique et à plus forte raison des actes humains, soumis à bien plus de variations et de fluctuations. .!« pose l'air au lieu du vide : les chutes des corps deviennent inégales. Je pose une attaque de la part d'autrui : la défense est légitime et l'homicide devient licite.
Les cas de conscience ne sont pas autre chose que des variations morales insérées dans le développement d'un phénomène généralement normal. Elles constituent ces expérimentations spontanées si précieuses en biologie pour étudier, par exemple, les ravages exercés sur l'organisme par un microbe ou par une tumeur. Elle< ne le sont pas moins en matière morale et s'y présentent avec les mêmes caractères. On commence par poser la loi, la formule générale : Tu ne tueras pas. Puis l'on introduit successivement les divers éléments
susceptibles d'altérer le cours de l'action qu'elle vise : l'état de contrainte, le meurtre d'un père, la perspective d'une découverte utile à l'humanité mais qui exige le sacrifice d'une vie particulière, etc., on analyse les perturbations causées par l'intrusion de ces données convenables et l'on cherche à déterminer les modifications nouvelles qui permettront d'adapter la règle au cas. Elle ne s'y appliquera plus telle quelle, brutalement, mais sous réserve de ces modalités diverses. La procédure morale, comme la procédure juridique, soulève des exceptions. Il serait aussi peu moral de se refuser à en tenir compte qu'il serait peu scientifique pour le praticien, médecin ou architecte, de prétendre appliquer la loi, physique ou physiologique, sans tenir compte des circonstances de fait qui en limitent la portée.
Le droit, même dans ses prescriptions les plus générales, ne procède pas autrement. On est surtout frappé de sa rigueur, de la rigidité de ses formules, des articles de loi lapidaires qui condensent en quelques mots toute une série d'obligations. On ne remarque pas assez sa souplesse et qu'il se résout déjà en une multiplicité d'adaptations et de limitations. Le Gode lui-même est une casuistique. Il commence par différencier l'acte licite, celui qu'il n'atteint pas, de l'acte prohibé, le seul qu'il retienne. Puis, parmi les actes prohibés, ceux qui, ne lésant que des intérêts privés, n'encourent qu'une sanction civile, de ceux qui, intéressant l'ordre public, sont frappés d'une sanction pénale. Parmi ces derniers, il distingue trois sortes d'infractions, crimes, délits et contraventions, auxquelles répondent trois sortes de peines, criminelles, correctionnelles, de simple police.
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Dès CCS «iraiidrs lippues, dès ces chissilicalions I'oikIîi mentales, apparaîl ce souci du casuish,' : a|)|)ro|)ner 1< <luUiiiîent à la faute. Dans chaque groupe dinlraclions, il divise et subdivise, il ne les place pas toutes sur Ir même rang, il ne frappe pas le vol aussi durement <pir riiomicide, ni l'outrage aussi durement (jue le vol. Il n'admet plus les peines fixes, il permet au juge de sr mouvoir entre un minimum cl un maximum, (Vindividualiser le cliAtimenl.
Mais surtout il tient compte et de la nature <le lageiil et de la nature de l'acte pour allénuer ou pour aggraver la peine. Il l'atténue s'il s'agit d'un mineur, d'un délinquanl primaire, si l'accusé présente certaines tares, physiques ou mentales ; il admet des demi-fous, des demi-responsables. Il l'aggrave au contraire si telle qualité attaché*' à la personne rend la faute plus odieuse ou prouve la perversion plus grande : le vol domestique, le crime d'un fonctionnaire, celui d'un récidiviste sont plus sévèrement frappés. L'acte, à son tour, apparaît plus ou moins coupable selon les cas : il y a des causes objective> d'aggravation, préméditation et guet-apens dans l'homicide, vol de nuit, en armes, en bande, avec effraction et escalade, etc., et des causes objectives d'atténuation, la provocation, excuse légale, les circonstances défait, directement appréciées par le juge. Souvent les causes d'aggravation et les causes d'atténuation se combineront et donneront lieu à un calcul délicat, à une computation minutieuse de la peine. Doit-on atténuer avant d'aggraver? aggraver avant d'atténuer? Les systèmes juridiques se combattent, prouvant qu'on est en présence de difficultés vraies qu'il ne serait ni possible ni légitime
LE CRITERIUM MORAL EXTERNE îKi
de trancher une lois pour toutes au nom d'un principe absolu.
Ainsi, même lorsqu'il fixe les prescriptions, le législateur ne peut pas formuler un impératif catégorique. Il se place au point de vue le plus objectif et le plus impersonnel, il dessine un cadre ou une forme sans leur donner de contenu. Et c'est pourtant ce contenu éventuel, si Ton peut dire, qui est pour lui le critérium de la forme sous laquelle on le subsumera. Ici encore, c'est la représentation anticipée des conséquences qui détermine la place de chacune de ces catégories juridiques, le rang qu'elle occupera dans l'échelle des infractions ou dans l'échelle des peines. Selon que la conscience publique sera plus ou moins alarmée, la législation se fera plus rude ou plus douce. Les discussions actuelles sur la légitimité et sur l'application de la peine de mort nous en sont une preuve entre des milliers d'autres. L'ignominie de certains attentats, d'une part, la surexcitation des instincts bestiaux, de l'autre, et plus encore sans doute un retour vers des conceptions autoritaires, sauvegarde d'intérêts sociaux qui se croient menacés, tous ces facteurs concourent à cette régression vers des formes de châtiments qu'on pourrait croire caduques, à jamais effacées de nos lois comme de nos mœurs. Ce sont, une fois de plus, les variations dans les cas qui déterminent les variations dans les règles. La loi la plus rigide n'exprime jamais qu'un état d'âme. Elle change comme lui et avec lui.
Si de la formule écrite et figée nous passons à la jurisprudence, nous sommes en présence d'un droit nouveau, d'un droit de formation secondaire. Droit vivant, droit d'adaptation, de rénovation et d'évolution. La
9ti LE PROBLÈME DE L'ACTION
jurisprudence applique la loi, en l'appliquant elle l'iiilcrprète, en l'interprétant elle la fait. Partie du Gode, elle en modifie insensiblement les prescriptions, jusqu'au jour où cette modification est elle-nn^me codifiée, immohilisée dans un texte. Ainsi se grelï'c sur le droit priniitif un droit plus souple qui le rectifie tout en l'altérant. Le Code, avons-nous dit, est une casuistique, mais c'est une casuistique qu'on peut dire définitive, un ensemble de solutions prévues, distinctes et limitées. La jurisprudence sera une casuistique de cette casuistique, une casuistique particulière et concrète de cette casuistique générale et abstraite. Elle portera sur tout l'imprévu, son champ d'action sera l'illimité, l'indéterminé, parce que ce sera la vie avec toutes ses surprises et tous ses changements. De plus en plus, la loi tend vers le fait, l'universel vers le particulier.
Et le dernier mot est au juge, c'est-à-dire à la conscience individuelle. L'équité est le terme du droit. Les règles, les textes, les arrêts, tout finalement aboutit au verdict, au jugement qu'un homme porte sur la conduite d'un homme. Verdict d'autant plus libre qu'il touche à des intérêts plus graves. En matière criminelle, la loi ne demande aux jurés, juges suprêmes, ni preuves légales ni jugement motivé. « Elle ne leur prescrit point de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisaiicc d'une preuve; elle leur prescrit de s^inlerroger eux-mêmes dans le silence et dans le recueillement, et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite sur leur raison les preuves rapportées contre l'accusé et les moyens de sa défense.... Elle ne leur fait que cette seule
question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : (( AvEZ-vous UNE INTIME CONVICTION^? » En exigeant d'eux un verdict de pure conscience, le Gode conçoit donc que la forme supérieure de la justice est celle de la justice sans formes, sans autre impératif que la conviction réfléchie, sans autre liniite que la probité du juge. Au-dessus de tout l'arsenal des lois, la loi ellemême place l'homme, l'homme avec sa raison et avec sa pitié, l'homme trouvant dans sa raison le droit de se montrer pitoyable, d'absoudre l'agent même quand, dans la rigueur du droit, l'acte devrait emporter une condamnation.
Telle étant la loi sociale, telle sera a fortiori la loi personnelle que s'imposera la volonté. Le Gode se résout en une conscience, la conscience individuelle du juge. La conscience sera donc à elle-même son propre Gode ; à la fois législatrice et juge, elle aura pleins pouvoirs pour atténuer ou pour aggraver, selon les circonstances, la rigueur de ses prescriptions. Ainsi, j'atténue l'interdiction de l'homicide en présence d'un ennemi ou d'un assassin. Môme en leur présence, le Doukhobor l'aggrave, il ne se reconnaît jamais et sous aucun prétexte le droit d'attenter à une vie humaine. Pour des obligations moins étroites, la conscience est encore plus élastique et elle a raison de l'être. Nous avons établi dans bien des cas la légitimité du mensonge ou môme sa nécessité. L'erreur est de s'attacher aux intentions en les isolant des résultats, de trop songer à la pureté des unes, trop peu à la
l. Code cVIn&trudion criminelle, art. 34?,
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fécondité des autres. Le vrai devoir est de les unir, d'en faire la synthèse vivante. Multiplier les désastres au nom d'un [>rincipe, cesl condamner le principe. La moralité ne peut pas régner sur des ruines. Je devrai, en toute occasion, interroger l'avenir autant que le |)résent et les faits au moins autant i\ur la <*onscience. Ouelle sera la répercussion probable d'un acte accompli selon la stricte observance du devoir? C'est cette ré])ercussion (pii jugera l'acte et le devoir lui-même, du moins dans son application au cas. Il y a, pour les cas exceptionnels, des devoirs d'exception. Ils ne sont pas en dehors de la moralité, mais la moralité affecte, en ce qui les concerne, une forme qui, pour être toute spéciale, n'en est pas moins impérieuse. Le meurtre m'est en horreur, mais il peut se faire que ma conscience me dise : Tue.
Il n'y a donc pas d'impératif catégorique, pas de moralité quand même. Il serait immoral qu'il y en eût. La conscience n'a pas d'œillères. La conscience, c'est bien la raison pratique, la raison appliquée à l'action, mais ce n'est pas la raison immobilisée, paralysée dans une attitude a priori. C'est la raison qui cherche et non la raison qui a trouvé. Sans doute, elle sait dans quelle direction effectuer cette recherche et dans quel esprit la tenter, nous aurons à les déflnir ; mais son rôle est de se poser des problèmes, de proposer une méthode pour les résoudre, non de donner ou plutôt de forcer par avance leurs solutions. La science, jamais achevée, toujours en voie de progrès et de perfectionnements, est une vaste enquête sur la réalité donnée. La morale sera une vaste enquête sur Tact ion et, comme la science,
elle connaîtra les tâtonnements, les méprises et les recommencements. L'esprit de système est encore plus funeste en matière d'action qu'en matière de connaissance , car une erreur scientifique se corrige, une erreur morale ne se répare pas. Et la pire des erreurs morales consisterait à croire que la morale ne peut pas commettre d'erreurs, qu'il y a une morale, la Morale, qu'il y a un devoir, le Devoir. Ou bien l'on n'aboutit ainsi qu'à un conformisme menteur, à un pharisaïsme hypocrite trop heureux de s'attacher à la lettre pour ne pas dégager l'esprit, ou l'on sombre dans un rigorisme et dans un automatisme moral qui dispense d'aborder les difficultés une à une. Le vrai critérium de la moralité n'est pas en dehors de Faction, il est dans l'action même, dans l'effort patient, tenace, sincère du sujet qui ne consulte pas un modèle étranger, mais qui se convainc, en le faisant, de la valeur de ce qu'il fait. Pas plus en morale qu'en logique, il n'y a de certitude externe, formelle, d'absolu du vrai ou d'absolu du bien. Veriim index sui. L'act.e vraiment moral est à lui-même sa propre justification.