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LE CRITERIUM MORAL INTERNE : L'INTIME CONVICTION

Si les règles morales perdent leur caractère absolu et en quelque sorte sacré, le devoir cesse d'être l'objet d'une intuition immédiate, d'une révélation simple et surnaturelle. On est en face d'un problème à résoudre et non d'une solution toute faite. Il faudra discuter par espèces et se poser à propos de chacune d'entre elles une série de questions précises. Une méthodologie morale complète déterminerait le nombre et le rang de ces questions. D'un point de vue purement empirique, nous chercherons à formuler les plus importantes d'entre elles.

Nous ramènerons à quatre celles qu'il nous paraît essentiel de ne pas omettre. Un cas se présente qui évoque en mon esprit l'idée d'une règle à laquelle il me paraît devoir se conformer. Pourquoi la règle? Y a-t-il lieu d'appliquer la règle à l'espèce donnée ? Si oui, dans quelle mesure? Enfin, dans quel esprit? On peut répondre différemment à ces questions, on peut se méprendre en y répondant, mais du moins faut-il se les être posées. Faute de quoi, l'on n'a pas même soupçonné l'existence du problème moral. C'est dire combien sont

rares ceux (|iii 1 auront vraiment abordé, qui auront eu iieltenienl conscience de leur- moralité ou de leur immoralité.

I^ourquoi la règle ? Non pas, nous l'avons établi, pour la règle elle-même, mais pour les cas, pour la majorité des cas prévisibles, pour tous ceux qui rempliront les conditions qu'elle énonce, et ces conditions seulement. Ainsi, le vol se définit « la soustraction frauduleuse d'une chose qui ne nous appartient pas » (C. p. art. 379). S'il y a eu fraude sans soustraction ou soustraction frauduleuse d'une chose qui nous appartient, il peul y avoir eu un autre délit, escroquerie ou abus de confiance, il n'y a pas eu vol, le cas ne tombe pas sous la règle. Lorsqu'il s'agit, comme en l'espèce, d'une loi positive, le législateur, en la formulant, a prévu et prédéterminé un certain nombre d'hypothèses normales. Le vol, le meurtre, le viol sont normalement des crimes, donc ils seront normalement frappés. On circonscrit ainsi le domaine dans lequel les individus ne peuvent pénétrer sans violer un droit, on sépare, dans un intérêt de sécurité générale, la sphère du permis de la sphère du prohibé.

L'existence de la loi est donc une simple garantie de liberté, c'estlà sa seule raison d'être. D'une part, tout ce qui n'est pas interdit est permis; la liberté d'action, la liberté proprement dite, est la règle, la contrainte n'est que l'exception. Mais, en un autre sens, cette contrainte

réalise elle-même la liberté vraie, la liberté de puissance. La loi n'est une limitation que parce qu'elle est une sauvegarde. Tant que la liberté n'est que proclamée comme droit, elle est pratiquement illusoire ; pour qu'elle ait une existence effective, il faut que le respect de ce droit soit assuré par la force collective, c'est-à-dire par la loi. L'ouvrier isolé a le droit de limiter sa journée de travail à dix ou douze heures, mais quand aura-t-il le pouvoir d'imposer ses conditions au patron qui l'emploie? Précisément quand une mesure légale aura déterminé pour tous cette limitation. La loi, c'est la liberté des faibles assurée contre la liberté des forts, le droit garanti contre l'arbitraire. 11 n'y a rien là de mystérieux ni de surnaturel. La loi sociale est faite dans un intérêt humain, dans un intérêt légitime, elle rend possible la poursuite de certaines fins, et c'est par là qu'elle se justifie.

La loi morale n'est rien de plus, mais rien de moins. Elle détermine en même façon l'attitude d'un individu vis-à-vis de tous les autres. Elle lui permet d'introduire dans sa vie un certain ordre, une harmonie nécessaire, de la situer. Comme la précédente, elle ne prévoit que les circonstances normales, les seules auxquelles on puisse, par avance, adapter une réaction précise. Elle donne à l'homme son équilibre, son assiette morale, elle assure sa tranquillité intérieure, elle le prémunit contre les troubles du dedans comme la loi positive contre l'anarchie du dehors. Et elle lui permet également de réaliser sa liberté, son autonomie. Grâce à elle, il n'est plus à la merci d'un caprice, d'un élément isolé de sa personnalité, d'un de ces éphémères psychiques qui parfois peuvent entraîner une conscience indécise et qui

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s'ignore. Elle assure la liberté de la volonté contre l'arbitraire de la nature passionnelle.

La loi, juridique ou morale, a donc toujours la môme fonction, prévoir et amorcer les réactions convenables. Mais l'une et l'autre ne sont que des bypotlièses et rien ne nous garantit que l'hypothèse sera réalisée dans les termes mêmes où nous l'avons conclue. Il n'appartient ni au législateur ni à la conscience légiférante de se prononcer sur la question de fait, ils n'ont qualité que pour formuler et créer le droit. Quand il s'agit de l'appliquer, la décision à prendre ne concerne que le juge.

Juger, voilà proprement le problème pratique. On légifère dans l'abstrait, en vue du concret sans doute, mais sans qu'aucune donnée particulière et précise soit posée. On juge in concreto, sur espèces.

Les juristes ont dégagé les conditions requises pour que l'acte soit imputable à l'agent. Ils les ramènent à quatre : un élément légal, un élément matériel, un élément moral ou intellectuel, un élément injuste. Le point de vue de la conscience sur l'action étant exactement le même que celui du juge, ce sont aussi ces quatre éléments qu'elle dégage, bien que plus confusément, lorsqu'elle discute un cas, lorsqu'elle prend position dans un conflit de tendances.

L'élément légal conditionne tous les autres. Le cas a-t-il été prévu par une loi ? Pas d'obligation sans près-

cription, donc pas davantage de sanction. Nulla pœna sine lege. Or, pour la conscience comme pour le législateur, les cas légaux sont en petit nombre, le plus souvent, l'acte est indifférent, car il n'est pas prévu. Il n'y a pas de solution à chercher parce qu'il n'y a pas de problème posé.

Pourtant, une réserve s'impose. Tout d'abord, la juridiction de la conscience est beaucoup plus étendue que celle du Code; identique par sa forme, elle est infiniment plus riche par son contenu. Elle le devient surtout pour les âmes d'élite et le but de l'éducation n'est autre que la formation d'une élite intellectuelle et morale, elle équivaut donc à un enrichissement de la conscience, de la législation morale. En même temps que plus large, cette législation subjective est plus souple que le droit écrit : non moins impérieuse pour l'agent qu'elle oblige, elle s'adapte et se modifie plus librement qu'un texte du Gode. Souvent c'est un cas imprévisible, inattendu qui suscite en nous Fidée d'une prescription dont sans lui nous n'aurions jamais soupçonné l'existence. Notre conscience prend immédiatement position, trouve à l'occasion de ce (( fait nouveau » la formule ou, comme eût dit Kant, la maxime de son action.

Par contre, l'indétermination apparente de la « loi non écrite » en rend souvent l'application plus malaisée. L'individu a une tendance naturelle à se justifier à ses propres yeux. Il jugera facilement licite de sa part ce qu'il trouverait illicite de la part d'autrui, et cela avec une parfaite bonne foi, du moins avec cette bonne foi superficielle de qui suit ses penchants au lieu de les critiquer. On est naturellement « sympathique à soi-même »

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et Ton s'abuse facileiiicnl sur la valeur de ses motifs. Si d'aventure la conscience paraissait soulever une objection, on aura tôt fait de se persuader (ju'elle n'est pas en cause, que le cas présent échappe à sa juridiction. On élèvera contre le juge intérieur un déclinatoire d'incompétence. Le difficile n'est pas seulement de faire son devoir ni même de le connaître, c'est encore de savoir quand il y a lieu de le chercher, quand la question morale se pose. La première condition d'une entière sincérité envers soi-même, ce sera donc de se demander, avant d'agir, si l'acte qu'on médite d'accomplir est ou non prévu par une loi. On n'aura le droit moral de passer outre que si l'on s'est d'abord convaincu de son entière légitimité.

11 faut en second lieu un élément matériel, un commencement d'exécution. La loi ne frappe que les tentatives et non pas les intentions. La simple idée du délit, la résolution même de l'accomplir n'est pas incriminable. Le législateur en décide ainsi pour des raisons très fortes. Atteindre l'acte avant sa réalisation, ce n'est pas seulement ouvrir la porte à l'arbitraire, c'est encore et surtout faire preuve d'un sens psychologique sommaire. Il n'y a pas d'intention arrêtée, pas de résolution prise tant qu'il n'y a pas eu commencement d'exécution. Ni autrui, ni l'agent lui-même ne savent ce que l'agent a vraiment voulu tant que sa volition n'a pas cherché à se réaliser en mouvement. On a, sous le coup de la colère, longuement prémédité un homicide, tout disposé pour l'accomplir : au moment précis de passer à l'acte, on se heurte à une impossibilité morale absolue, on a visé l'ennemi.

appuyé le doigt sur la gâchette de l'arme... et l'arme vous tombe des mains. On croyait s'être décidé, on était dupe de sentiments violents mais superficiels, d'un système d'idées, de tendances, de passions, de haines qui ne constituait qu'un moi apparent, qu'une personnalité parasitaire. Venu l'instant où il doit s'affirmer, le moi réel se révèle à lui-même tout autre qu'il ne s'imaginait, la personnalité vraie du sujet fait s'évanouir en fumée la vaine apparence avec laquelle elle avait cru s'identifier. Sans doute, le problème ne se pose pas à la conscience exactement dans les mêmes termes qu'au magistrat qui étudie l'acte une fois qu'il s'est réalisé au dehors, objectivé. La conscience juge ce qu'elle fera avant de juger ce qu'elle a fait. Mais la matérialité de l'acte n'en est pas moins, pour elle aussi, un élément d'appréciation nécessaire. Le plus souvent, si elle l'a accompli, c'est faute de se l'être figuré par avance avec assez de précision, dans sa vérité, dans son intégralité. Le spectre de Banquo hante l'esprit de Macbeth une fois son forfait accompli. Il faut, pour se poser courageusement toutes les données du problème, s'obliger à se les représenter avant de l'accomplir. Il faut, à qui médite de tuer, un effort pour voir le cadavre, la plaie béante, le sang qui en dégorge, pour entendre les râles et les hoquets de la victime. Il faut, à qui projette de s'enrichir par Un dol qui ruinera autrui, un même effort pour se représenter par avance le dénuement, la détresse, le désespoir de ceux qu'il trompe, pour évoquer matériellement sous ses yeux le spectacle concret, réel, vécu, des désastres qu'il aura causés. Il faut, en un mot, susciter et non pas écarter ces images. C'est une lâcheté vis-à-vis de soi-même que de fermer

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les yeux sur les conséquences, sur loiih» les conséquences de son action.

En ce sens, la pensée de Socrate est profondément vraie : si le criminel voyait le mal comme mal, il ne pourrait plus le faire. Mais, le plus souvent, il se refuse à le voir comme tel, il se refuse aux précisions nécessaires. Souvent elles s'imposeront à sa conscience après l'acte, sous forme de remords. Il est coupable de ne pas se les être imposées avanl d'agir. Nous avons trop tendance, tous tant que nous sommes, à opposer l'intention et le fait, à tenir pour exacte à la rigueur la distinction de l'interne et de l'externe, de la pensée et du mouvement, à ne considérer dans l'action projetée que l'aspect subjectif qui nous intéresse directement, à trop voir dans l'exécution un simple épiphénomène. Il faut au contraire que la conscience se prolonge au dehors, comprenne qu'elle est ce qu'elle fait, qu'un cadavre est un état d'âme, que le corps du délit, c'est le délit lui-même. Nous nous posons Irop le problème moral en termes psychologiques, pas assez en termes physiques, matériels. Nous comparons des motifs, nous opposons des désirs, nous ne posons pas suffisamment les choses. Le réalisme de l'action se dissout dans le jeu des représentations. Nous considérons trop dans le fait la pensée dont il procède et pas assez dans la pensée le fait auquel elle aboutit.

L'acte n'est imputable à l'agent que s'il Ta vraiment voulu, que s'il émane de lui. Seul l'élément moral fonde la responsabilité. Donc, quand nous serons sur le point d'agir, la conscience exigera de nous que nous rattachions à notre être intime la décision que nous allons prendre.

Elle nous condamnera d'avoir obéi à un caprice, à un élément isolé ou détaché de notre personnalité, non à la synthèse consciente et réfléchie qui la constitue. Il nous faut nous vouloir dans ce que nous faisons, il faut que l'artisan donne son empreinte à son œuvre. La loi sociale proclame que pour être coupable il faut être, la loi morale qu'on est coupable de n'être pas, de ne pas s'affirmer et se dominer.

Nous éviterons ainsi les excuses faciles et les capitulations de conscience trop fréquentes. On a tôt fait d'invoquer l'irresponsabilité en alléguant que la volonté a été contrainte par la force irrésistible d'une influence étrangère. Mais le premier devoir n'est-il pas de lutter contre l'action de ces forces extérieures, de ne pas se laisser envahir, accaparer par de telles influences, de ne pas se laisser exproprier de soi-même ? La passion abolit en moi la raison et la volonté, anéantit toutes les résistances. Il est vrai, je la subis souvent sans pouvoir réagir contre elle. Mais ma faute n'en est pas moins grande : elle consiste à l'avoir laissée se former librement, se développer sans obstacles, à n'avoir pas, quand il en était temps encore, fait effort pour la refouler ou du moins la discipliner. Je suis responsable, non pas d'être vaincu par un ennemi plus fort, mais d'avoir permis à l'ennemi d'acquérir une force supérieure à la mienne.

C'est pourquoi l'on peut justement imputer à crime à certains individus même des actes qu'il leur était impossible de ne pas accomplir. Il leur était du moins possible de ne pas créer les conditions de cette impossibilité. Un meurtre commis par un ivrogne n'en est pas moins un meurtre, car l'agent se devait de ne pas s'enivrer, de ne

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pas courir volontairement le risque de commettre un attentat. Si le type criminel cxisUî, n'est-ce pas souvent parce que le criminel, en s'endurcissant dans le crime, Ta créé et comme incruste'; en lui? 11 peut être un elFet aussi bien qu'une cau^^e. Tout obscurcissement de la conscience n'entraîne pas nécessairement une atténuation de la responsabilité, car la question reste entière de savoir si la conscience était naturellement obscure ou si elle s'est volontairement obscurcie, ne fût-ce que par lûcbeté morale, par paresse, par refus de se convaincre ou de s'éclairer.

De là l'utilité et la moralité d'un sévère examen de conscience, non pas d'un examen qui scrute les intentions uniquement pour en apprécier la pureté, mais d'une épreuve qui m'oblige à vouloir vraiment ce que je fais, à m'exprimer pleinement dans ma décision, à la rattacher en moi à ce qui est mon être propre. Il faut coordonner les éléments de sa vie psychologique pour imprimer à celle-ci un caractère moral. La dispersion intérieure est un signe d'hétéronomie, partant d'immoralité. A chaque moment de mon existence, je dois faire effort pour ramener à l'unité la multiplicité de mes tendances, pour les concentrer en moi au lieu de me diviser entre elles. C'est cette moralité intérieure, cette réflexion morale active qui fonde et mesure la responsabilité de l'agent. Seuls, en définitive, ne lui seront pas imputables les actes qui ne se rattachent par aucun point à la personne et qu'il ne dépendait pas de la personne d'y rattacher.

Reste enfin, dans cette appréciation impersonnelle, à

tenir compte du dernier élément, l'élément injuste. Pour savoir s'il m'est permis ou même commandé, exceptionnellement, de ne pas subsumer le cas sous la règle, je devrai rechercher s'il ne constitue pas le simple exercice d'un droit. S'il en est ainsi, l'imputation tombe, l'acte est justifié, « il n'y a ni crime ni délit ». Ce que fait la loi, la conscience le fait aussi. Elle justifie par des raisons d'espèce les solutions d'espèce, elle proclame son droit et son devoir de ne pas toujours plier \^ matière à la forme. Je ne dois pas tuer, je ne dv-MS pas voler, voilà la prescription normale. Surgisse une anomalie, une circonstance d'exception, le meurtre et le vol peuvent être licites.

Mais, sur ce point encore, comme sur le premier, il faut user vis-à-vis de soi-même de rigueur et de précision. De même que je suis tenté de refuser toute compétence à la loi pour ne pas contrarier le libre cours de mes désirs, de même, quand je suis obligé d'en accepter l'empire, j'ai tendance à justifier par des motifs spécieux une dérogation en ma faveur. Je me persuade aisément qu'un devoir cesse de s'imposer à moi quand il entre en conflit avec des intérêts qui me sont chers. Tel voleur qui ne poursuit en somme que des jouissances purement individuelles, se convaincra qu'il exerce de justes reprises sur les accapareurs des biens communs ; tel autre, que l'intérêt de ses enfants suffit à légitimer son larcin. On suscite des exceptions personnelles, des exceptions pour soi, là où ne seraient acceptables que des exceptions impersonnelles, des exceptions pour tous. C'est du point de vue même de la règle qu'on doit soulever l'exception et non du point de vue de l'exception qu'on doit apprécier la règle.

Ainsi, le sujet doit discuter concrètement le cas concret. C'est là le seul moyen pour lui de prendre toutes ses responsabilités, do vouloir tout ce qu'il doit vouloir, de faire tout cv (ju'il doit l'aire. Il ne doit pas moraliser hors de propos. Que dirait-on d'un juge qui, les yeux fermés, frapperait au nom de la loi des actes que la loi ne vise pas? Une fois établie la règle, la première question est donc de savoir s'il y a lieu ou non de l'appliquer. Il n'y a pas d'ordres absolus, pas de prescriptions qui, le cas échéant, ne doivent être écartées ou même ne puissent être enfreintes. La conscience juge Tordre, la conscience juge la loi. Elle dit quand et dans quels termes le problème moral doit être posé.

Reste alors à le résoudre. La conscience a légiféré, la conscience a fait une instruction sur une espèce et décidé, au terme de son enquête, qu'il y avait lieu de lui appliquer telle ou telle règle. Une nouvelle question se pose alors : Dans quelle mesure ?

Cette idée de mesure semble en opposition avec celle de la moralité. On doit ou on ne doit pas, c'est tout ou rien. Qu'on hésite pour savoir si telle action est ou non un devoir, et lequel, cela se conçoit : mais dès l'instant qu'on s'est persuadé de son devoir, on doit l'accomplir et l'accomplir tout entier, il ne comporte pas le plus ou le moins.

Pris à la rigueur, ce simplisme conduit droit aux solutions inhumaines et paradoxales que les stoïciens

n'avaient adoptées en théorie que pour les abandonner dans la pratique. Il n'y a pas de demi-faute, le parricide vaut le mensonge. De même, l'observance du devoir ne peut être que stricte, n'admet ni les écarts ni les tempéraments. C'est toujours le parti pris moral du kantisme, le refus des cas, tous également soumis à la règle ou plutôt tous absorbés en elle, tous niés par elle. Rien de phis faux ni, en fait, de plus décevant que ce prétendu rigorisme. Un cas n'est pas un cas, il en est mille Les stoïciens, contraints à des distinctions objectives, voyaient dans le parricide deux fautes au lieu d'une, l'ingratitude s'ajoutant à l'homicide. Objective aussi par la force des choses, la loi pénale fait des différences analogues : elle voit dans chaque espèce des éléments qui se contrarient ou se renforcent, s'ajoutent ou se soustraient. Elle admet des délits continus et des délits d'habitude : un fait d'usure isolé ne constitue pas le délit d'usure, n'est pas une infraction légale. Elle cumule, combine, on l'a vu, les circonstances atténuantes, les circonstances aggravantes, les causes d'excuse. Par des moyens nécessairement grossiers, puisqu'ils sont matériels, elle s'efforce de doser la peine. C'est donc qu'elle admet un dosage de la responsabilité et un dosage de l'obligation sur lesquels, empiriquement, elle mesure tant bien que mal la sanction. Si la question, indiquée plus haut, du concours des circonstances atténuantes et des circonstances aggravantes a soulevé tant de difficultés, suscité tant de systèmes contradictoires, c'est que le problème pénal se double ici d'un problème psychologique : aggraver avant d'atténuer, atténuer avant d'aggraver, ce sont là des solutions juridiques importantes pour le calcul des

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peines, tnaivS ce sont aussi im]»Ii(iLeineîit des solulions psycbol<^iqii^s, car elles préjugent pour les difïérents cas lequel des deux facteurs l'emporte, de celui qui rei»d la fante plus lourde ou <le relui qui la fail plus léf';vre. On tâcibe de pénétrer dans la conscience du délinquant, a« iwoÎTiB dans sa consc^ience en général, in abUraclo, dans «celle d'un délinquant-type, pour essayer de fixer pa/r èt^ décisions de jurisprudence le mode d'évaluation le |>lus conforme îui (leu:ié de sa culpabilité.

Ce que le lég-islaleur fait objectivement, du deliors, en présence du fait accompli, la conscience le fait subjectivement, du dedans, au moment de l'accomplir. Elle en mesure le caractère obligatoire en en mesurant les elTet^i prob»i>les. VA elle conclut bien rarement à des solutions tranchantes, radicales. Gouverner, peut-on dire, c'est négocier, c'est concilier des intérêts contradictoires. Se gouverner, gouverner sa conduite, ses décisions et ses actions, c'est négocier avec soi-même, avec le devoir, avec aiitmii, avec la vie, c'est également chercher à concilier des obligations souvent contradictoires. Le médecin doit la vérité au malade : il doit lui montrer la gravité de son état pour le contraindre à se soigner, à mettre ordre à ses affaires. Mais il lui doit aussi le mensonge : il doit l'avertir sans l'affoler, l'inquiéter sans l'épouvanter, assez pour obtenir l'effet utile qu'il attend de sa démarche, mais pas au point de commettre un véritable homicide moral en lui signifiant un vcitiict de mort sans rémission et sans appel. Tout un travail de conscience s'impose à lui, travail pénible, minutieux, supposante la fois de la sincéri^té, du courage, de la prudence, de l'habileté mémo. Tl y a des maladresses coupables, des erreurs

morales criminelles parce qu'elles sont irréparables. L'aift moral consistera à donner la solution exacte, à ne pécher ni par excès ni par défaut.

Cet art est malaisé, périlleux. Agir moralement, c'est presque toujours un problème difficile à résoudre. Il ne suffît p^s de s'en être donné tous les éléments, il faut encore affecter à chacun son coefficient, le saisir dans son rapport avec tous les autres. Il faut établir l'équation de sa conduite pour chaque cas déterminé. Nous retrouvons cette attitude modeste que nous avons déjjà indiquée, mais dont la nature se précise, cette attitude qui consiste à mesurer et à limiter son acte, à borner son horizon. La pratique morale n'admet pas les perspectives indéfinies, le devoir exige qu'on sache s'arrêter à temps. L'intempérance morale, l'intempérance dans le sacrifice, dans le don de soi, peut être funeste. Nous ne sommes pas tenus à une obligation unique, mais à une multitude de devoirs précis qui se limitent mutuellement. On risque, en se donnant tout entier à une œuvre généreuse et générale, le relèvement des êtres déchus, le reclassement des libérés, de manquer à ce que l'on doit à ses proches, à ses parents, à ses enfants ; on risque même, par excès de zèle pour les coupables, de faire tort à des innocents. Telle œuvre philanthropique, pour procurer du travail à certains pri-sonniers, pour les employer à tout prix, avilira les salaires, nuira à la main-d'œuvre normale, augmentera le chômage et peut-être, par contre-coup, la criminalité ; elle aura voulu le bien, elle n'aura pu que le mal. Plus souvent encore, par un attachement trop exclusif aux siens, par un débordement d'amour paternel ou d'amour filial, on manquera à ce qi^e

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peuvent exiger (le VOUS d'autres Cires, ceux à qui on se doit de par ses fonctions, son pays, rhuinanité môme. On connaît les méfaits de l'cgoïsme familial, mais il ne faut pas passer sous silence ceux de Tégoïsme social, ceux mOmes de régoïsmc idéal. A vouloir le bonheur de toute riiumauité, à poursuivre la réalisation d'une découverte, l'achèvement d'un chef-d'œuvre, on perd le sens des réalités précises, du devoir présent. Passe encore pour celui qui aboutit. Un Bernard de Palissy brûle son mobilier et les siens meurent de faim ; du moins le succès de son entreprise peut-il la justifier. Mais combien de faux artistes, de faux inventeurs sacriOent leur famille à leur illusion ! Il faut donc se défier du sentiment, de l'altruisme ou de l'idéalisme comme de l'égoïsme, le soumettre à la raison qui le juge et qui doit le discipliner.

Le devoir consistera donc dans le juste milieu, comme l'avait compris ce grand réaliste^ Aristote. Il ne faut ni rester en deçà ni aller au delà de ce qui est moralement prescrit : cette contrainte sur soi, si pénible à exercer, si contraire à l'abandon naturel à l'homme, voilà le critérium intérieur, subjectif du devoir. Elle marque rap[)lication de l'esprit critique à Faction. La franchise brutale d'un Alceste aboutit à une souffrance inutile pour autrui, elle force le devoir, elle ne l'accomplit pas. L'indulgence menteuse d'un Philinte flatte les faiblesses, exalte l'infatuation de l'auditeur, elle n'atteint pas le devoir, par nonchalance ou par lâcheté. Le devoir est entre ces deux extrêmes, dans un avertissement discret, dans une approbation réservée qui force autrui à réfléchir, qui ne le raidit pas dans une attitude de résistance ou ne le berce

pas dans une vaine illusion. Le devoir, c'est, non d'attaquer de front, de blesser sans convaincre, mais d'obliger l'individu à s'apprécier, à se juger, à se critiquer.

Le devoir est donc presque toujours dans les nuances. Ce n'est pas là en exclure la fermeté, nécessaire à son accomplissement; c'est la supposer au contraire en la distinguant de la rigueur et de la raideur avec lesquelles on les confond si souvent. L'homme réel se meut à travers un dédale de difficultés qui se reproduisent sans cesse mais qui ne se représentent jamais exactement sous la même forme. Il se doit à sa famille, à sa fonction, à son pays, à ses amis, sans qu'il y ait là ni des groupements d'êtres absolument séparés les uns des autres par des cloisons étanches, ni davantage des cercles concentriques à rayon plus ou moins étendu, dont les plus vastes enveloppent hermétiquement les plus étroits. La réalité sociale est trop touffue, trop enchevêtrée pour qu'on puisse la ramener à ces schémas trop simples. Il y aura donc sans cesse entre ces différents objets du devoir des points de contact et des points de divergence, les obligations s'entrecroiseront sans se confondre, présenteront des analogies et des oppositions. Ainsi, l'on sert bien son pays en servant bien sa famille, qui dit bon père dit par là même bon citoyen. Mais il pourra surgir des conflits entre ces deux devoirs généralement solidaires : un professeur qui donne une trop large partie de son temps à l'éducation de ses enfants la dérobe à celle de ses élèves et inversement. Un médecin qui soigne gratuitement des malades pauvres peut amener la misère à son foyer. Un commerçant qui ne poursuit pas ses

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d<!'hi leurs peut éti'e acculé à la faillite, léser à la fois ei sa t'a mille et ses créanciers. Dans tous ces cas et autres analogues, où est le devoir? La question se confond avec celle autre : Où est la limite? (le n'est pas une formule vide, un impératif pur qui la résoudra, c'est l'attention soutenue d'un esprit toujours en éveil, d'une conscience à la fois sincèœ et scrupuleuse.

Reste un dernier point et le plus important. La morale est la conduite rég-lée et par conséquent unifiée. Or, comment conserver, à travers tant de fluctuations et de vicissitudes, l'unité d'action qu'elle exige? Gomment ne pas sombrer dans ranarchie ? Gomment adapter le devoir sans le supprimer?

11 n'y a jamais de règles sans exception, et en morale moins que partout ailleurs. Mais n'y a-t-il pas du moins une règle qui permettra de prévoir et de justifier les exceptions? Il importe que les dérogations à la loi soient elles-mêmes fixées par une loi.

G'est encore au principe kantien que nous nous référerons : « Agis toujours de manière que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle. » Mais ce principe exige de notre part une mise au point chaque fois que nous l'appliquons. Il faut universaliser sa conduite, mais il faut l'universaliser par rapport au cas donné.

Il faut universaliser sa conduite. Voilà la condition fondamentale de la moralité ou plutôt la moralité elle-

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même Ou reeom-naît cju'oii est dans le drûii lorsqu'on s'afirme en touèe sincérité, lorsqu'on s'assure c^ia'on ne tol'éi'erait pas de toifi4l autre à sa place qu'il a^ît autrem^n'i] qu'on n'agit. Être m>OFal, c'est « généifaliser la personne de l'agent*)), substituer en soi représenta tiveaaaent la conscience universelle à sa conscience particulière.

Cette impersonnalisation de la conduite individuelle n'a rien en s^i de mystérieux. Elle ne fait qu'expjrimer soiis uTie forme abstraite et pratique, dans ses rapports avec l'action, la réalité du lien social dont elle formule la eondi'liion essentielle. Il n'y aurait plus d'humanité possible si chaque ho^mme en particulier, quand il est sur le point d'agir, n'envisageait son action que par rapport à liiai seul, n'adoptait pas à son égard une attitude définie, identique pour tous^ Kant lui-même le reconnaît dans sa prétendue déduction pure qui n'est au fond (^m'uit appel à peine vailé à l'expérience. Une société; dans laquelle tout le monde mentirait se détruirait ipso facto. Si je ne puis la vouloir, c'est que je ne puis la concevoir, pas plus que je ne pAiis vouloir le carré rondy parce qu'il m'est impossible de me le représenter. « La société ainsi déterminée contredirait sa propre définition. La conscience de l'agent ne saurait à la fois la poser en principe et la détruire dans ses conséquences^. »

L'état d'esprit de celui qui ment ne contredit pas le principe, il le suppose. Pourquoi ment-il? Parce qu'il estime qu'on le croira. Ce faisant, il escompte la sincérité normale, quasi-universelle des relations huma-ines; c'est elle qui servira de garant à son mensonge personnel

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