CHAPITRE PREMIER
Les récentes tentatives des sociologues pour constituer une morale scientifique, une technique rationnelle fondée sur l'exacte connaissance de la réalité sociale n'ont pas laissé que d'inquiéter nombre de bons esprits. On a craint que cette morale « à la suite », si l'on peut dire, cette morale étroitement « dépendante », subordonnée à la science des mœurs, n'eût de la morale que le nom. Désormais, il n'est plus question de conscience, de devoir, de bien, de sanction intime, mais de lois sociales, de mœurs, de rites^ de relations économiques. Les raisons de nos actes ne sont plus en nous, mais dans le milieu où nous évoluons et dont nous subissons la « pression » invincible. La conscience est un écho, elle n'est plus une voix. C'est la conscience que j'interroge et c'est la société qui répond.
Il y aurait donc un « matérialisme moral » analogue au matérialisme économique de Marx et plus encore au matérialisme psychologique qui paraît bien avoir triomphé des vieilles méthodes d'introspection. On reconsti-
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tuerait la conscience morale avec ses dclerniinauls sociaux comme on prétend reconstituer la conscience psychologique avec ses déterminants physiques et physiologiques. Il y aurait une sociomorale comme il y a une psychophysique et une psychophysiologie. El, toujours comme la psychologie, la morale ne serait plus affaire de conscience, mais de science, d'enquêtes objectives, de recherches expérimentales et môme à la rigueur de laboratoire. L'llypolh^se de l'homme se regardant agir serait au moins aussi absurde que celle de rhomme se regardant penser. La « science morale » disparaît devant la « science des mœurs ».
La « psychologie sans Ame » avait soulevé bien des résistances, la « morale sans conscience » se heurte à plus de préjugés encore, et peut-être à de plus légitimes. Plus encore que penser, agir c'est tout l'homme. Par ma pensée, je me pose, je suis donné à moi-même : mais par mon action je me réalise, je me fais à moimême mon être. Chaque démarche de la volonté est une nouvelle affirmation d'existence. L'âme de la moralité, c'est l'autonomie. Etre moral, c'est tirer de soi et de soi seulement le principe de ses décisions. Une conception qui, en apparence, fait bon marché de l'initiative individuelle, qui semble voir dans la conscience une résultante passive, un effet et non une cause, éveille de prime abord les suspicions les plus naturelles. Le matérialisme moral, c'est le scepfirisine moral, c'est le nihilisme moral.
Mais ces craintes sont-elles fondées? Toute la mor;i lité peut-elle être déduite, ou plutôt induite, de la matière sociale? Suffit-il de poser le milieu, la soei'^f»''.
pour que la moralité soit? Le matérialisme des sociologues ne laisse-t-il pas place à une interprétation de la réalité par la conscience individuelle? Absorbe-t-il le problème moral, ou plutôt ne le suppose-t-il pas?
Quel est donc le problème moral? quels en sont les termes ? Le grand mérite de Kant, à nos yeux, c'est de l'avoir posé. Le problème moral, c'est le problème du devoir, et ce n'est que le problème du devoir.
C'est le problème du devoir. Tout se ramène en fin de compte à cette unique question : Que dois-je faire en telle circonstance donnée, en présence de telle éventualité? Tel étant le cas, quelle en est la règle?
Bien avant les philosophes, les juristes avaient, dès le premier jour, porté le débat sur son vrai terrain. Praticiens et non théoriciens, ils n'ont pas fait une métaphysique morale, ils ont fait une morale, sans plus. Aux prises avec des difficultés réelles, en présence d'hommes réels et de réels conflits, ils ont dégagé des faits euxmêmes la notion fondamentale de Voblifjation. Quels sont les éléments vivants du problème ? Des individus ieniis vis-à-vis les uns des autres, des êtres contraints d'agir dans un sens déterminé, la force publique assurant Vexécution forcée des prescriptions légales, assurant, en cas d'inexécution, une compensation forcée h la partie lésée. Sous l'infinie diversité des cas, on retrouve toujours la même donnée constante : un lien de droit, un vinculum jiiris unissant un débiteur et un créancier.
L'obligation, telle est la forme commune de cette matière multiple et changeante. « Toute question de droit peut se formuler en ces termes : « Qu'est-ce que telle per- « sonne peut exiger de telle autre? » c'est-à-dire, en prenant par le côté inverse le rapport qui les unit : « A « quoi la seconde personne est-elle tenue vis-à-vis de 1» « première? » C'est donc toujours à la conslatalion d'un lien obligatoire que se ramène une question de droit, quelle qu'elle soit; c'est la question primordiale, que toutes les autres renferment et impliquent*. » Et cette obligation, qu'on le remarque, est toujours une obligation entre ôtres définis, entre personnes certaines, un lien réel d'homme à homme.
On objectera peut-être: c'est la question primordiale, c'est la question unique du droit, mais ce n'est pas la question primordiale, ce n'est en tout cas pas la questioiv unique de la morale, ce n'est pas toute la morale. Celleci fait appel à d'autres éléments, à de plus riches et à de plus concrets^ que cette notion formelle et vide de l'obligation. Elle suppose une nature humaine, sollicitée par des mobiles et tendue vers des fins. La contrainte n'est pas toute la morale, elle n'est même que la forme inférieure de la moralité : plus une âme est noble, riche de sentiments et nourrie de pensées, plus le devoir lui est facile, plus il est voulu et non subi. L'âme la plus^ morale, en ce sens, ce serait précisément l'âme qui ignore le plus le devoir.
On oppose ainsi la morale et le droit. La sphère de la morale déborde celle du droit et Ton peut dire
1. Planiol, Traité élémentaire de droit civil. I. IF. pivface, p. vu.
qu'en un sens la morale commence où le droit finit. Le juriste, lorsqu'il construit une théorie générale de l'obligation, limite en effet son objet, de la morale il ne retient qu'une partie, et la moindre ; il étudie ce que l'homme doit à l'homme, ce qu'il est tenu d'accomplir et surtout ce qu'il est tenu d'éviter pour ne pas encourir une peine; le droit n'est qu'une morale négative, prohibitive, la morale minima. 11 ignore de parti pris, systématiquement, les sentiments moraux par excellence, la pitié, la charité, l'amour, la justice même, au sens profond, au sens vrai du mot, la justice agissante, la justice qui répare les injustices de la loi. Désintéressement, héroïsme, sacrifice, tout cela est lettre morte pour le droit, et la substance de la morale, c'est tout cela. La morale n'est pas le droit.
Ce sont ces mêmes critiques qu'on retrouve dans la réaction si accusée, et à tant d'égards si nécessaire, dirigée contre la morale kantienne. L'illusion du kantisme n'est-elle pas d'avoir prétendu tirer a priori la matière de la forme, le concret de l'abstrait, l'être d'u néant ? Des pensées aussi profondément différentes que celle de M. Rauh et celle de M . Belot se rejoignent sur ce point* et ce dernier ne désavouerait sans doute pas la série des objections soulevées par le premier contre ce qu'il appelle « la métaphore sociale de l'obligation et de la contrainte^ ». En la mettant au premier plan de la conscience, on laisse échapper tout ce qui constitue la réalité de la vie morale, on substitue un schéma
1. Cf. Rauh, L'expérience morale, p. 19 sqq. (F. Alcan) et Belot, Éludes de morale positive, p. 33 sqq. (F. Alcan).