Rauh, L'expérience morale, p
vide à riioimne agissant tout cnlier dans son acte. Ces critiques nous paraissent reposer sur une équivoque. Il ne s'agit pas en l'espèce de déterminer le contenu de la morale, mais de définir son point de vue. Nous avons à répondre à cette unique question : Qu'est-ce (|u'ètre moral ? Ouand avons-nous conscience d'être moraux? Or il est évident qu'être moral, c'est faire ce à (juoi l'on est ou plutôt ce à quoi l'on se sent obligé. Le obligations de la conscience seront souvent tout autres (|ue celles du (^ode, infiniment plus rielies chez les Ames d'élite, mais ce seront toujours des obligations, elles s'imposeront toujours à l'individu sous la forme d'une contrainte. Un N'incent de Paule se sent aussi impérieusement contraint au sacrifice qu'un individu de moralité médiocre au respect de la loi positive. Ce dernier sait qu'il encourt un cliiUiment s'il se met en révolte ouverte contre la loi. Mais la conscience est un Code intérieur qui légifère à sa façon et un juge intérieur qui applique la loi par lui-même prescrite. On ne se dérobe pas aux reproches secrets, aux remords, à toutes ces sanctions intimes et certaines qui jouent plus sûrement encore que les sanctions de la loi et de l'opinion. Le don de soi apparaît souvent comme un devoir, et c'est là ce qui lui donne son caractère vraiment moral. On admire l'héroïsme spontané, il manifeste une nature d'exception; on ne respecte que l'héroïsme réfléchi, voulu, conscient de ce qu'il donne, l'héroïsme de qui s'oblige et non Dkroïsme de qui s'exprime et se réalise.
Donc, qui dit morale dit contrainte, la morale est une juridiction. Juridiction idéale, sans doute, mais qui eit son fond est absolument du même ordre que la juridiction
LE PROBLÈME DE i;ACTIO> 7
positive. La sphère de la morale est inrinimentplus large et surtout plus extensible que la sphère du droit, mais le [)oint de vue de la morale est exactement le même que celui du droit. Si Ton peut dire en effet du droit qu'il est une morale qui se limite, il n'est pas moins juste de dire de la morale qu'elle est un droit qui s'élargit. Ici encore, le langage des juristes traduit cette identité foncière. Ils posent d'abord leur objet propre, constitué par les obligations civiles, les seules qui soient proprement juridiques, les seules qui comportent une sanction légale et qui soient munies d'action. Au-dessus, ils admettent les obligations naturelles, obligations mixtes, peut-on dire, qui forment une zone intermédiaire entre le droit et la morale : elles ne sont pas sanctionnées par des actions, on peut se refuser à les remplir, mais, si on les a remplies, elles lient le sujet et produisent tous leurs effets légaux; c'est l'agent qui, en l'espèce, par sa volonté, transforme une simple obligation de conscience en une obligation légale, fait librement rentrer dans le droit ce qui n'y était pas contenu : en payant une dette couverte par la prescription, on la reconnaît, et la loi, prenant acte de cette reconnaissance spontanée, refuse au débiteur Faction en répétition de Tindù. Enfm, au-dessus des obligations naturelles elles-mêmes, les juristes placent les obligations morales, les obligations qui n'obligent pas aux termes de la loi, obligations qu'on peut ne pas acquitter, même après les avoir reconnues. Sanction certaine, sanction possible, absence de toute sanction, voilà le critérium légal qui sert à distinguer ces trois cas. Mais, en leur essence, ils sont fondamentalement le même : juridique ou morale, il y a toujours
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une (>l)li^aliuii t'I il n'y a jamais (ju iino ()l)li^Mlion.
Le progrès moral conlirmc d'ailleurs ces vues, il se confond avec le progrès juridicjue. il consiste dans une extension graduelle de la légalité à des prescriptions (jui, antérieurement, ne la comj)ortaient pas. Il revient à transformer l'obligation naturelle et l'obligation morale en obligation civile, munie de sanction, à « donner une action » à certaines personnes dans des cas où jusqu'alors l'action leur était refusée. Des lois telles que celles qu'on a votées en 1898 sur les accidents du travail, en 1905 sur l'assistance aux vieillards indigents ont donné aux intéressés une action civile, une créance légale, un moyen certain de faire valoir leur droit, ont transformé en droit positif un droit purement idéal.
En même temps que se fait cette intégration de la morale dans le droit par l'action du législateur, en même temps s'intègrent dans la sphère de la morale des nolions et des actes qui jusqu'alors en étaient exclus. L'idée d'un droit à la liberté, d'un droit de tout homme à la j)ropriété de sa personne est étrangère à la morale antique. Elle ne s'est intégrée dans nos Codes que longtemps après Fépoque où elle avait été intégrée dans les consciences. L'idée d'un droite la propriété, d un droit de tout homme à la propriété des choses, commence à s'intégrer en môme façon dans les consciences modernes : c'est seulement (|uand cette intégration subjective sera achevée, quand l'idée sera acceptée par les esprits, que l'intégration objective sera rendue possible, que la réforme s'inscrira dans les Codes. Lorsqu'une action s'impose à nous comme obligatoire, nous exigeons qu'elle soit sanctionnée, et cette sanction, d'abord simplement conçue et voulue.
LE PROBLEME DE L'ACTION î>
d'abord purement intime, finit par s'extérioriser et par pénétrer dans la loi positive.
Il n'est donc pas d'idée plus fausse, à notre sens, que «elle d'une morale « sans obligation ni sanction ». Toute morale est coercitive. Supprimez la coercition, la morale s'évanouit. Les objections formulées par M. Rauh ne nous paraissent pas décisives. Le devoir n'est pas seulement un « moment nécessaire* » de la vie morale, il est la « forme » sous laquelle cette vie morale se développe, et lorsque l'existence cesse d'être soumise à cette forme, elle perd tout caractère moral pour revêtir au mieux un aspect purement esthétique. Vivre « en beauté » à la façon du Stoïcien ou du héros d'Ibsen n'est pas forcément vivre « en moralité ». Les deux expressions ne se confondent et les deux états d'âme qu'elles désignent ne deviennent adéquats l'un à l'autre qu'à une condition, que si l'agent s^est imposé un plan dévie, un « idéal de conduite et d'existence w, s'il a fait et ne cesse de faire un effort pour s'exhausser jusqu'à un certain niveau moral et pour s'y maintenir. Mais un tel état d'esprit, une telle tension du vouloir est exceptionnelle et ne saurait être durable. Une fois cet idéal vraiment voulu, il pénètre la conscience, il en devient la substance même, la vertu se fait sainteté, se transforme en nature. Et c'est seulement le jour où une tentation forte, un intérêt puissant nous sollicite à déchoir que l'idéal revêt à nouveau son caractère obligatoire, cesse d'être naturel pour redevenir proprement moral. Ce n'est pas un devoir pour Ruy Gomez de ne pas livrer le banni qui lui a demandé asile tant