‹ Le probleme de l'actionChapitre 43 sur 86 · Tiuvau, L'inélif/ion de l'avenir (F. Alcan · texte numérisé non relu

Tiuvau, L'inélif/ion de l'avenir (F. Alcan

de vue objectif, matériel, par le point de vue subjectif, psychologique. Le droit, par une fortune étrange, semble être allé du social au psychologique beaucoup plutôt que du psychologique au social, et ceci n'est pas sans éveiller notre défiance à l'endroit des systèmes actuels qui semblent vouloir absorber la morale dans la sociologie. Le droit tend vers l'équité, il va du fait, expression matérialisée de la conscience, à l'intention qui en est la racine.

xMais surtout il impose, comme on Ta vu, un nombre toujours croissant d'obligations à la fois positives et strictes à l'égard d'autrui, la phase est close où 1 on se jugeait suffisamment moral quand on s'interdisait de voir dans son semblable un moyen, de rien exiger de lui par une contrainte illicite ; on conçoit qu'il est proprement une fin, qu'on est tenu d'agir en sa faveur et qu'il peut exiger de nous certaines prestations effectives par une contrainte licite. Au droit caduc du père de famille on oppose le droit de l'enfant, à la puissance maritale le droit de la femme, à l'autorité patronale le droit de l'ouvrier. On accomplit ainsi une véritable révolution juridique, on fait de l'altruisme un principe d'action légal et non plus seulement volontaire. Ce n'est plus seulement la conscience, c'est le Gode qui impose certains sacrifices, parfois lourds et pénibles, à certaines personnes en faveur de certaines autres. Sacrifices de temps, d'argent, d'éducation même qu'on exige, non seulement d'un père ou d'un tuteur, mais même d'un patron à l'égard de ses ouvriers, pour parer aux accidents du travail, pour parfaire l'apprentissage des débutants, etc..

La couscionce individuelle, loin de s'égarer, bVu.laire donc au spectacle de la diversité morale. Les conflits des systèmes lui donneront le sens de l'évolution et du perfectionnement moral, ils lui en révéleront surtout le caractère éminemment humain, au sens vrai du mot, individualiste. Leurs divergences lui seront utiles en ce qu'elles la mettront en garde contre le danger des solutions radicales, tranchantes, absolues; elles l'obligeront, en éveillant son sens critique, à réfléchir sur les conséquences possibles de son action. Et à ce premier point de vue déjà, elles donneront toute sa valeur à la notion de personïie, elles lui montreront au terme de sa décision l'individu qu'elle atteint, elles la sortiront des concepts, de la dialectique subjective, de la logomachie morale pour la mettre en présence de l'homme. Mais surtout, lorsqu'à son tour elle cherchera les raisons de cette diversité, de cette inquiétude morale éternelle, de ce souci qu'ont eu les penseurs de se justifier à leurs propres yeux, de savoir pourquoi ils agissent et comment ils doivent agir, elle comprendra que c'est le retentissement extérieur de leur décision qui les préoccupe et sa répercussion finale sur autrui comme sur eux-mêmes. Leur angoisse est son angoisse : agir, c'est engager à la fois son existence et d'autres existences, les modifier, les bouleverser peut-être. L'action idéale sera donc celle qui portera au plus haut point de développement, de bonheur, de richesse intellectuelle et morale le plus grand nombre possible d'individus. L'individu est la mesure de tout, il est la mesure de la patrie, de la famille, de la société. Il est la mesure de la moralité.

La moralité part de l'homme et va à l'homme. Voilà le

trait commun à toutes les doctrines, des plus égoïstes aux plus désintéressées, des plus empiriques aux plus rationnelles. Nous retrouvons au terme notre point de départ : La morale, c'est un homme en face d'un autre. Être moral, c'est avoir acquis cette conviction, c'est l'avoir toujours présente à cet instant irrévocable où par son acte on décide de plusieurs destinées, de la sienne et de celle des autres. C'est conserver toujours par devers soi, à cette minute tragique, le souci passionné de la justice, la représentation pleine et entière du droit d'autrui comme fondement de notre devoir et comme limite de notre droit.

VERSAILLES. — IMPRiMERIF.S CERF, 59, RUE DUPLESSIS.

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