Poincaré, La science et V hypothèse, p
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cation mieux adapté. L'hypothèse de Copernic, c'est encore l'hypothèse de IHoléméc, mais mise au point, assouplie aux difficultés nouvelles qu'elle a rencontrées sur son chemin.
De même, la morale s'est d'abord constituée sur l'hypothèse autorité, sur l'hypothèse charité : cette hypothèse a suffi pendant des siècles à régler l'action humaine. Mais, devant les complications de plus en plus grandes de la vie collective, devant les exigences de plus en plus nombreuses de la conscience, elle s'est progressivement amendée, elle s'est pénétrée d'éléments nouveaux et peu à peu transformée dans l'hypothèse contraire, l'hypothèse liberté, l'hypothèse justice, forme plus « commode », mieux appropriée à son objet. La justice exproprie la charité comme Copernic exproprie Ptolémée, ou plutôt la charité s'exproprie elle-même en se transformant en justice. Tout inventeur moral est le fils spirituel du devancier qu'il combat. C'est le christianisme qui se prolonge dans les lois de laïcité, c'est Jésus qui substitue l'école à l'Eglise. Un idéal suscite l'idéal même qui l'abolit.
Le présent rend donc au passé la suprême justice en le combattant. Il eut son heure, mais il ne faut pas qu'il jjrolonge au-delà des limites utiles sa domination sur la conscience et sur les faits. La vérité a des époques : la charité, vérité d'hier, est peut-être l'erreur d'aujourd'hui. Elle représente une hypothèse caduque, une hypothèse dépassée. Ptolémée a fait son temps, la charité a fait son temps.
Ne parlons donc plus, ni en science ni en morale, d'hypothèses vraies ou d'hypothèses fausses. Une hypo-
thèse n'est ni vraie ni fausse, elle est provisoire. Valable parce qu'elle réussit et tant qu'elle réussit, elle doit être rejetée dès qu'elle ne rend plus les services qu'on est en droit d'en attendre, dès qu'elle n'est plus utilisable.
L'esprit commence à accepter cette idée d'une certitude limitée en matière de connaissance, mais il refuse de reconnaître ce même caractère précaire à la certitude morale; c'est la certitude sacrée, la suspecter c'est la profaner. Pourtant elle apparaît en fait plus fragile que toute autre. On comprend les résistances du dogmatisme scientifique, car la science pose un certain nombre d'affirmations incontestées en fait et pratiquement incontestables. L'idée d'une mathématique fausse est malaisée À concevoir et c'est déjà beaucoup que d'avoir pu imaginer, avec les géomètres de l'hyperespace, celle d'une mathématique autre. Exprimant les conditions fondamentales de l'existence matérielle, les constantes de toute notre expérience, la mathématique ne risque pas d'être contredite parles faits; en la niant, l'expérience se nierait ellemême. Mais il en est tout autrement de la morale. Les faits qu'elle vise sont, selon l'expression de Comte, les plus « désordonnés » de tous, donc les plus variables et les plus aisément modifiables. Chaque société et même chaque individu essaie une hypothèse morale différente, quand ce n'est pas plusieurs. La vie de l'honnête homme, éclairé et sincère, n'est faite que d'une série d'approximations, de tentatives. La vie de l'humanité, considérée dans son ensemble, offre le même spectacle d'un effort ininterrompu vers un idéal qu'elle crée à mesure qu'elle le poursuit. La morale, dans son évolution, apparaît
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comme une substitution prop^ressivc d'idéals. Une liypothèse chasse l'aulre. Un idéal chasse l'autre.
Il resterait, pour éclairer définitivement la conscience, à déterminer le sens de cette continuité morale, à se demander quelle en est la fin et si elle en a une. L'entreprise n'est pas impossible. Il n'y a pas une morale, mais il y a une direction morale et cette direction consiste pour l'homme à se réaliser en tant qu'liomme, à « afl"ranchir son humanité de son animalité » , à utiliser son animalité pour exalter son humanité. Les étapes de la morale sont les étapes de la raison, et sur ce point encore elles se rapprochent singulièrement des étapes de la science. L'idée d'obligation constitue l'essence de l'idéal scientifique comme celle de l'idéal moral, elle est une forme que l'homme s'applique à lui-même comme il l'applique à la réalité extérieure. Il o6//^e les phénomènes à se conformer à ses fins, il s'y oblige en même façon. Il rationalise sa conduite comme il rationalise la conduite des phénomènes. Sous la direction que lui imprime l'homme, la nature devient comme intelligente, ses mouvements s'ordonnent autour d'une idée, il faut qu'ils soient tels et nqn autres. Nos techniques sont des contraintes que notre volonté impose aux choses. Elle les contraint à servir nos besoins, nos désirs, nos fins humaines. Notre technique morale est une contrainte que nous nous imposons à nous-mêmes, et nous ordonnons aussi nos actes, qui ne sont pas seulement des pensées, mais des mouvements, autour de cette idée centrale : l'homme.
Voilà le point de convergence de tous les systèmes
parce qu'il est le point de convergence de toutes les actions : l'homme, l'homme réel, l'homme vivant devient forcément l'unique objet de notre effort, l'unique fin dont nous reconnaissions la valeur et les droits, parce qu'il est l'unique obstacle définitif au libre déploiement de nos tendances spontanées. Partout ailleurs nos forces peuvent se briser, mais non pas nos désirs. Les obstacles matériels peuvent être insurmontés en fait, ils ne sont pas insurmontables en droit. Je me reconnais le droit d'aller dans Sirius, si je le puis. Mais je ne me reconnais pas le droit de tuer mon semblable, et pourtant je le peux. De par un postulat fondamental qui est en même temps la condition d'existence initiale, Thomme et tout homme, c'est-à-dire en tout homme l'humanité, le caractère d'être humain limite en nous notre nature. Quelle est la notion première du droit? La notion de personne. Un être entre dans la sphère du droit du jour où nous lui conférons la personnalité, il en est exclu du jour oii il la perd, par l'effet d'une capitis deminuiîo, d'une « mort civile ». L'esclave, le criminel, l'ennemi, dans les civilisations primitives, ne sont pas ou ne sont plus des personnes; ils sont en dehors des relations juridiques, nous n'avons plus avec eux, comme avec toutes les autres choses, que des relations de fait. Devenus des choses, ils cessent d'être des hommes.
La morale est donc née le jour où, d'une façon aussi confuse qu'on le voudra, l'idée de personnalité, partant d'humanité, s'est affirmée pour la première fois. Qu'on n'allègue pas les obligations que les civilisations primitives se sont reconnues vis-à-vis des êtres animés et des forces naturelles : ils les humanisaient et ils les socia-
lisaient en les vénérant. Dans le Grand Lièvre des Algonquins, l'Algonquin voit son semblable ^ La religion, ce « sociomorphisme •' » universel que dit Guyau, c'était alors le sentiment d'une parenté universelle avec la nature : la nature avait des droits sur l'bomme. parce que la nature était humaine, parce que l'homme projetait en elle sa propre image.
Peu à peu, à mesure qu'à l'imagination s'est substituée la raison, à mesure aussi la sphère de la moralité s'est rétrécie. L'homme a refusé le caractère humain aux choses pour ne le conserver qu'à l'homme. Et dans l'homme même, c'est ce caractère d'humanité qu'il a dégagé progressivement. 11 n'a d'abord admis qu'une responsabilité brutale, de fait, qui ne tenait compte ni de l'âge ni de la mentalité; il a frappé, il n'a pas puni, il s'est vengé plutôt qu'il n'a jugé. Cependant, un progrès capital était accompli : on ne voyait pas encore l'homme dans l'homme ou on ne l'y voyait que bien incomplètement, mais déjà l'on voyait l'homme dans la nature, on le distinguait des autres êtres, on en faisait, et à juste titre, un empire dans un empire. Puis de l'homme ainsi posé comme objet s'est dégagée l'humanité, la rationalité, c'està-dire l'homme posé comme fin. On a fondé la responsabilité sur l'autonomie plus ou moins grande de l'agent, on a tendu à une légalisation et à une individualisation plus parfaite de la peine, on a puni et non plus frappé ; on a jugé, on ne s'est plus vengé. L'évolution du droit criminel dans l'Europe moderne est dominée par cette pensée : retrouver l'agent sous l'acte, remplacer le point