Le probleme de l'Empire, independance ou association imperiale
Cette étude a pcu'u dans le Devoir, par tranches, du 28 septembre au 9 octobre 1916. L'auteur a cru devoir y ajouter: au début, le texte des déclarations de M. Bonar Law, ministre des Colonies; page 37, une note sur les " théologiens impérialistes "; à la fin, une brève explication des motifs qui lui feraient accepter la solution préconisée par M. Curtis.
Dans sa préface à l'ouvrage attribué à sir Max Aitken : Canada in Flanders i, M. Bonar Law, ministre des Colonies, a écrit ces paroles significatives : " After this war the relations between the Dominions and the Mother Country can never be the same again."
Ces lignes sont datées du 6 décembre 1915. Tout récemment, le même homme d'Etat a réitéré, en termes presque identiques, la même affirmation :
" So far as the Dominions are concerned, this war is being carried " on under conditions which never existed in the world before, and " which it is almost incredible to believe could hâve existed now. THESE " GREAT DOMINIONS ARE, IN FACT, INDEPENDENT STATES. We " could not hâve compelled a single one of them to send a man or con- " tribute a penny. But they hâve sent their best, not so much to help us " as to help the Empire of which they are a part.
•* THESE CONDITIONS CAN NEVER OCCUR AGAIN. It requires " great good-will and good sensé on the part of both the Dominions and " the authorities at home to enable the arrangement to work by which " one set of men contribute lives and treasure and yet hâve no voice as to " the way in which those lives and treasure are expended. THAT CAN- "NOT CONTINUE. THERE MUST BE A CHANGE. {Cheers).
" The war has donc more, I believe, than many générations in other " circumstances could hâve donc in uniting the Empire. The people of " this country are prepared to accept any System of doser union which " the Dominions may désire to see adopted." 2
1 " The officiai story of the Canadian expeditionary force " — Hodder and Stoughton, London, Toronto and New-York; Vol. I. Cette "histoire officielle " porte également, sous forme d'introduction, Vimprimatur de sir Robert Borden, premier ministre du Canada. Le gouvernement canadien l'a fait répandre à profusion. C'est dans le même ouvrage, soit dit en passant, qu'il est question du " patois canadien-français ". M. Borden y (apparaît comme le seul Canadien parl-ant français.
2 Extrait d'un discours prononcé à un déjeuner offert, le 13 septembre, au premier ministre de Terre-Neuve, sir Edward Morris. Ces extraits ont été télégraphiés aux journaux du Canada, le 14 septembre. J'ai commenté ce discours dans le Devoir du 16.
Au moment de donner le * bon à tirer', je lis dans le Standard (de Montréal), du 8 octobre, une citation télégraphiée d'un nouveau discours de M. Bonar Law. On y trouve la même note, en termes presque identiques: " // is not a possible arrangement that one set of them " — il parle
Ainsi, au témoignage du ministre des Colonies, leader du parti unioniste, la participation active, intense, des colonies autonomes à la guerre européenne a renversé la base de l'ordre politique de l'Empire. Le vieux régime d'autonomie coloniale a cessé d'exister, et tout le monde — tout le monde qui sait voir et penser — est d'accord pour reconnaître qu'il ne renaîtra jamais.
Sur quelle base nouvelle l'Empire britannique va-t-il se reconstituer? Tel est le problème qui se pose. En Angleterre, on juge qu'il est urgent d'y aviser dès maintenant. En Australie, à la Nouvelle-Zélande, en Afrique-sud, aux Indes, tous les hommes sérieux se préoccupent de préparer la solution de demain. De tous les pays britanniques peuplés d'hommes censément civilisés, il n'y a que le Canada qui semble se désintéresser complètement de cette question, la plus grave pourtant qui se soit posée en terre britannique depuis la Révolution américaine. Dans la province de Québec, surtout, la conspiration du silence est complète. Chefs de parti ou d'école, politiciens et journalistes de tout acabit, depuis les domestiques gagés des deux grands partis jusqu'aux scribes et aux pharisiens qui se sont arrogé la mission d'instruire le peuple dans la connaissance de la vérité * intégrale ', tous s'entendent comme larrons en foire pour dérober à l'attention publique les conséquences irrémédiables de la révolution dont ils ont été les complices ou les instruments dociles.
Fait remarquable, c'est dans les paroles et les actes des impérialistes anglais qu'il faut chercher la preuve de la révolution accomplie et la justification des résistances nationalistes. Les chefs de l'école impérialiste, en Angleterre, ont infiniment plus de courage, de loyauté et de franchise que leurs comparses des colonies. Quant aux libéraux anglais, ils sont aussi fuyants, aussi désemparés, aussi pitoyables, que leurs congénères d'outremer. Ils marchent en rechignant, la corde au cou, à U suite des impérialistes triomphants.
La Round Table
Nous avons, à plusieurs reprises, parlé des travaux du groupe impérialiste le plus agissant, la Round Table. Cette intéressante association ne compte qu'un nombre relativement restreint de membres ; mais c'est une élite Elle a des groupes et des représentants dans tous les pays d'Empire. Sa revue, du même nom, est le centre de communication de tous ces groupes, le foyer de la propagande impérialiste dans les sphèreîs supérieures de chacune des "nations-soeurs".
Le comité central de la Round Table a entrepris, depuis quelques années déjà, une enquête générale et complète sur tous les pays d'Empire,
des divers pays de l'Empire — " should contribute the lives and treasure " of their people and hâve no voice in the way in which lives and treasure " are expended. THERE MUST BE A CHANGE. It rests chiefly with the " men in the Dominions to find some method by which the unity which " has characterised us in the war will be found to be as durable when " peace cornes."
sur leurs conditions ethniques, sociales et politiques, sur leur histoire, leurs traditions et leurs tendances particulières. L'objet de ce vaste travail est, naturellement, de mettre en relief et en action, dans chacun de ces pays, tous les éléments propres à fortifier l'unité et l'hégémonie de l'Empire britannique.
Le résultat de cette enquête va se concréter dans un ouvrage considérable, qui portera pour titre : The Project of a Commonwealth. Le premier volume a paru l'an dernier i La guerre, loin d'interrompre ce vaste travail, l'a activé. Ces Anglais intelligents ne croient pas que la destruction actuelle doive empêcher les hommes soucieux de l'avenir de préparer la reconstruction de demain. Sont-ils moins dévoués au bien de l'humanité que Bob Rogers ou M. Rodolphe Lemieux, moins préoccupés des intérêts de l'Empire que M. Blondin ou sir Sam Hughes, moins soucieux de préserver l'autorité du Roi que les frères Tarte ou M. l'abbé Damours ? Je ne le crois pas ; mais ils ont évidemment une manière différente d'envisager le devoir des gouvernants et des peuples. Ils croient, eux, que "gouverner, c'est prévoir". Comme tous les gens qui voient clair et qui n'ont pas de petites affaires à soigner, ou de petites passions à contenter, ils sont persuadés que la guerre va précipiter la jsolution du problème de l'Empire et que chacun des peuples britanniques sera appelé à brève échéance à décider de son avenir. Pis encore, ils considèrent que cette décision doit être mûrie, intelligente, raisonnée et, par conséquent, précédée d'autre chose qu'une série ininterrompue de sophismes et de phrases creuses sur la liberté des peuples ou l'Autorité du Roy, sur le triomphe de la démocratie ou les exigences du Droit naturel. Ils estiment que les hommes responsables de l'ordre public et les peuples qui subiront les conséquences des décisions de leurs gouvernants ont le strict devoir d'étudier sans retard toutes les données du problème vital qui se pose.
Afin de contribuer plus efficacement à ce travail préparatoire, le directeur de la Round Table, M. Lionel Curtis, a publié sous le titre : The Problem of the Commonwealth 2, un résumé de l'ouvrage en cours de publication. C'est l'exposé de la thèse impérialiste le plus lucide, le plus complet, le plus tassé et aussi le plus loyal et le plus pratique que j'aie encore lu — et Dieu sait ce que j'en ai lus, depuis tantôt vingt ans ! Il y a même, dans ce remarquable ouvrage, un ordre de composition, une logique de raisonnement, une clarté d'exposition qui se trouvent rarement dans les oeuvres anglo-saxonnes. Le fond et la forme se valent. Je voudrais voir ce volume entre les mains de tous les Canadiens qui
1 A Londres, chez Macmillan and Co. ; à Toronto, The Macmillan Company of Canada (Id.).
2 Londres et Toronto, mêmes éditeurs; 1 vol. in-12 br. Prix $L00, plus 15 sous pour frais d'expédition. On peut se procurer l'ouvrage aux bureaux du Devoir.
Dans toutes les citations qui suivent, les passages imprimés en. italiques sont en caractères ordinaires dans le texte original.
ont quelque souci de l'avenir et qui ne croient pas que toute la vie nationale tient dans les manigances des rouges ou des bleus ou les malpropretés de la sentine municipale.
Indépendance ou association impérialm, seules alternatives
Dès la courte préface qui précède le volume, l'auteur pose le problème dans toute son ampleur. ** Les électeurs des colonies autonomes, " dit-il, devront, dans un avenir rapproché, assumer la direction de leurs ** affaires étrangères ; mais ils ne peuvent le faire Sans décider irrévo- " cablement s'ils vont rester citoyens de l'Etat britannique ou y renon- " cer. Pour parler net, le problème à résoudre, c'est de décider si les "Dominions vont devenir des républiques indépendantes ou si cet Etat " mondial [l'Empire britannique] est destiné à subsister, dans une union '* plus intime, comme la plus noble des oeuvres politiques.'' Plus loin, il affirme que ce sont "les deux vraies alternatives" (p. 154), qu'il n'y a pas de "solution moyenne" (pp. 210 et 215), que le choix s'impose sans retard ; et il le prouve surabondamment.
Que les colonies aient le droit absolu, indiscutable, de se déclarer indépendantes quand elles le Voudront, l'auteur ne songe pas un instant à le mettre en doute, Il l'affirme même à plusieurs reprises, comme un incontestable axiome de droit. En fait, personne, en Angleterre, ne songe à le contester.
Le droit au self-government est inhérent à la qualité de sujet britannique. Les colons anglais l'ont apporté avec eux dans toute terre britannique. "Il s'est établi as a matter of course [autrement dit : de droit " naturel — horresco referensU] en Amérique dès que des Anglais s'y " fixèrent, au temps de Jacques 1er" (p. 21.). Depuis la révolution américaine, " il est reconnu que les Anglais transportent avec eux en pays " nouveau leur droit naturel (native rights) au self-government (p. 39).
Il est donc faux de dire que le gouvernement responsable a été "institué" au Canada par la Grande Bretagne (p. 42). Le self-government est, pour les colonies comme pour le Royaume Uni, " une obligation plutôt ' qu'un privilège. C'est le devoir et non l'intérêt qui impose la liberté "aux hommes" capables de se gouverner (p. 124).
Principes du self-government
Le premier principe du self-government, c'est de soustraire au Roi "l'autorité de percevoir les impôts" et de la remplacer par "celle de la nation, qui s'exerce par l'intermédiaire du parlement" (p. 14).
Ce principe est reconnu et appliqué en Angleterre depuis des siècles. Il s'est définitivement établi après la Révolution de 1646. La guerre de l'Indépendance américaine n'eut pas pour objet de remettre en ques-
tion le partage de l'autorité entre le roi et le parlement, mais simplement le degré d'autorité respective afférant au parlement impérial et aux législatures coloniales.
En 1859, le Canada affirma son droit absolu de modifier à sa guise rassiette de ses impôts et même de taxer ad libitum les marchandises importées d'Angleterre. A cette occasion, les chefs du gouvernement canadien, Cartier et Macdonald, posèrent hardiment les principes les plus ' dangereux ' du nationalisme et même les théories les plus ' subversives ' du parlementarisime. Ils déclarèrent péremptoirement au ministère des Colonies que " tout le respect qu'ils doivent aux autorités impé- '• riales ne supprime ni n'amoindrit en rien le droit du peuple canadien '"■ de décider lui-même le mode et la quotité des taxes qu'il s'impose. . . . *'Sous réserve de leur devoir d'allégeance envers Sa Majesté" les ministres canadiens " ne peuvent reconnaître d'autre responsabilité ni recher- '* cher d'autre approbation que celles de la législature locale. Le self- *' government serait totalement anéanti si l'opinion du gouvernement im- " périal devait l'emporter sur celle du peuple canadien" (pp. 48 et 49). i
" Les habitants des colonies, dit M. Curtis, sont maintenant respon- '* sables de leurs propres affaires domestiques ; en d'autres termes, leurs " exécutifs nationaux et leurs législatures sont responsables au peuple "et non au roi" (p. 25.). — "Comme chacun sait [excepté les théologiens impérialistes et les "anciens", très anciens, "magistrats"], le Roi " n'exerce jamais son autorité, sauf selon l'avis de ses ministres, soit au " Royaume Uni, soit dans les colonies autonomes " (p. 88.)
C'est exactement le principe que sir John Macdonald posait, dès 1865 ; " With us [British] the Sovereign, or in this country, the repre- " sentative of the Sovereign, can act only on the advice of his ministers, " those ministers being responsible to the people, through Parliament." 2
Les colonies autonomes sont des Etats souverains
L'évolution du régime colonial s'est opérée par la seule volonté des habitants des colonies. "Ce n'était pas au parlement impérial, dans " lequel les colonies n'étaient pas représentées, à leur imposer des insti- " tutions nationales. Si les habitants des colonies britanniques de l'Amé- " rique du Nord, de l'Australie et de l'Afrique du Sud, étaient réellement " appelées à gouverner leurs affaires nationales, ils devaient avant toiTt " façonner à leur guise les organismes nécessaires à cette fin. La trans- " formation du régime provincial en self-government national ne pouvait "s'opérer que par l'action des colonies elles-mêmes" (pp. 66-67).
1 Près de vingt ans plus tard, les grits prétendirent que la " politique nationale " préconisée par le parti conservateur mettrait en danger le lien britannique. Sir John Macdonald se borna à faire riposter par son priii- «ipal organe: "Tant pis pour le lien britannique!! "
2 Confédération Débutes, p. 33.
Et il rend un hommage manifestement sincère aux auteurs de la constitution canadienne, qui furent les pionniers du régime nouveau.
Une fois en possession de leur autonomie, les colonies " ont réclamé '' le pouvoir d'amender leur propre constitution ; et ce pouvoir leur a été ''généralement concédé, en 1865, par le Colonial Laws Validity Act" (p. 47).i
En fait et en droit, les Dominions sont donc des " Etats souverains " (separate sovereignties) pour la même raison et au même degré que " l'Ecosse était un Etat souverain, séparé de l'Angleterre," avant le traité d'Union de 1706 (p. 234.) — " Les Canadiens, les Australiens, les Sud- '• Africains se considèrent comme autant de nations distinctes du peuple " des Iles Britanniques, exactement comme les Britanniques se croient " une nation distincte des habitants des Etats-Unis " (p. 68.)
Loin de déplorer cet "instinct salutaire" (healthy instinct), il l'accueille comme l'un des facteurs les plus précieux des peuples nouveaux. Nous verrons comment il propose de l'utiliser pour la reconstruction de l'Empire.
Les seules restrictions apportées à l'autonomie complète des colonies, sont celles qui touchent à l'ordre des relations internationales ; et ces restrictions n'existent que parce que les colonies n'ont pas insisté pour exercer leur autorité dans ce domaine, comme elles ont fait pour tout ce qui touche à leur régime fiscal ou à l'immigration (pp. 75, 77 et 216).
Quand le droit des colonies au self-government eut été pleinement reconnu — et non concédé — " le principe cardinal de la politique im- " périale, accepté comme Varticulus stantis aut cadentis Imperii, fut donc " qu'en dernier ressort, les habitants des colonies sont libres de tout " décider pour eux-mêmes, même la nature de leur nationalité {the na- " ture of their citizenship) " (p. 46.) — " Le principe inauguré [au Ca- " nada] par lord Durham, c'est de laisser les colonies autonomes assumer " tous les pouvoirs qu'elles persistent à vouloir prendre {whatever powers " they might finally insist upon taking) " (p. 64.)
Droit des colonies à l'indépendance et à la neutralité
Dès que ce principe eut été établi, il fut universellement admis, en Angleterre, que l'indépendance absolue était "le but ultime et nécessaire (the necessary goal) du self-government" (p. 51). — "C'est par leur " propre et libre volonté que les Dominions sont restés dans le cercle de " l'Etat impérial " (p. 73.) — " Chaque Dominion est libre de régler ces "matières [de politique étrangère] à sa guise, si ses habitants sont dis- " posés à renoncer à leur nationalité britannique. C'est une question
1 II n'est pas sans intérêt de rappeler que cette loi constitutionnelle date de l'année même où les Pères de la Confédération concluaient avec le gouvernement impérial le traité limitant la responsabilité militaire du Canada à la défense de son propre territoire et obligeant la Grande-Bretagne à le protéger contre toute attaque de l'extérieur.
*' qu'ils peuvent et doivent décider eux-mêmes " (p. 136.) — " Libre eu * tout temps aux électeurs des Dominions d'ordonner, par leurs reprc- " sentants élus, à leurs propres gouvernants d'assumer la responsabilité ** des questions de paix et de guerre. Il suffit d'un trait de plume, d'une " simple notification à toutes les capitales étrangères et à Londres " (p. 242.)
Il rappelle qu'en 1883, le Queensland annexa la Nouvelle Guinée, ' qu'en 1910, la Nouvelle Zélande voulut fermer ses ports aux navires de commerce du reste du monde — britanniques ou étrangers. Le gouvernement impérial frappa de son veto ces actes ultra-impériaux. " Mais " si le Queensland et la Nouvelle Zélande avaient persisté " dans leur détermination, elles n'auraient eu qu'à " notifier leur indépendance aux *' puissances étrangères " (p. 79.)
Du fait que les colonies autonomes sont restées volontairement dans l'Empire, M. Curtis tire l'argument qu'elles ont un commun intérêt à :a sécurité générale (p. 73) ; mais il confesse loyalement que le gouvernement du Royaume-Uni a maintes fois reconnu son obligation exclusive de défendre toutes les parties de l'Empire, sans que les colonies aient jamais contracté d'engagement réciproque (pp. 84 et 85). Il dépasse cependant la mesure en disant que cette question n'a jamais fait "l'objet d'un marché ou d'un contrat". C'est l'une des rares erreurs de fait de cette remarquable étude. J'ai démontré à l'évidence, je crois, que les obligations respectives de la Grande Bretagne et du Canada ont fait, en 1854 et 1865, l'objet de deux ententes explicites, qui sont de véritables traités i. Ces traités, le dernier surtout, et la correspondance qui les a précédés et suivis, ont défini, en termes catégoriques, les principes de droit et d'équité qui excluent les colonies de toute obligation de participer à la défense générale de l'Empire.
En tout cas, et c'est ce qui importe, M. Curtis reconnaît hautement que les colonies étaient "libres comme l'air d'accorder ou de refuser toute contribution" à la défense navale de l'Empire (p. 86.)
Telle était la situation lorsque la guerre actuelle a éclaté. " Les Do- " minions étaient pour le moins aussi éloignés que les Etats-Unis du " théâtre du conflit ; et, en se déclarant neutres — déclaration que Ven- " nemi aurait reconnue avec la plus grande joie, — ils auraient pu se "placer dans la même situation [que les Etats-Unis] " (p. 3.)
Trahison ! Les hérauts de l'Empire vont-ils réclamer la suppression de la Round Table et la corde pour l'auteur de ces déclarations sédiiieuses ?
Plus loin, M. Curtis répète, en la précisant, cette même affirmation. Il reconnaît que le gouvernement de l'Union Sud-africaine aurait pu se déclarer neutre ; " mais pour rendre cette déclaration effective (to sub-
1 Que devons-nous à V Angleterre? — Montréal, 1915.
'' stantiate) y il lui aurait fallu demander à rAllemagne de l'accepter, de- " mande qui eût été agréée avec empressement" (p. 92). i
" Une attitude plus facile encore ", pour toutes les colonies autonomes, "eût été de se borner à défendre leurs propres territoires contre "toute tentative de violation de la part de l'ennemi" (p. 3).
Naturellement, M. Curtis se réjouit fort de l'empressement des colonies à "oublier toutes ces idées", et de l'enthousiasme qui les a entrai- •nées dans la guerre. Mais sur le droit absolu des colonies de rester neutres, ou de limiter leur participation à la défense de leurs territoires respectifs, il n'élève pas plus de doute que sur leur droit également absolu de décider de leur avenir : indépendance, association impériale ou toute autre forme ou degré de nationalité. C'est, du reste, la doctrine universellement reconnue et enseignée, en Angleterre, depuis plus de cinquante ans.
La guerre a renversé Tordre établi — Reconstitution nécessaire.
En prenant part, volontairement, à cette guerre qui ne concernait qu'indirectement la plupart d'entre eux, les pays d'Empire " ont changé " radicalement la nature de leurs relations mutuelles. Avant la guerre, " dans aucun [de ces pays], ^uf les lies Britanniques, la défense com- " mune ne constituait la première charge du budget public. . . Le peuple " du Royaume-Uni avait seul assumé la responsabilité des questions de " paix et de guerre. La paix faite, la première de ces conditions ne pour- " ra guère revivre, et ne pourra certainement pas durer. De toute évi- " dence, les libertés préservées ne pourront être maintenues dans l'ave- " nir, à moins que le fardeau [de la défense commune] ne soit accepté "comme la première charge du budget, non plus seulement de l'une des " nations libres de l'Empire, mais de toutes, et ce, en temps de paix com- "me en temps de guerre^.... Les ministres impériaux seront forcés " de confesser qu'ils ne peuvent à l'avenir assurer l'inviolabilité de l'Em- " pire, à moins que le coût [de la défense] ne soit partagé d'après un " principe d'égalité entre toutes les communautés dont la liberté est en "jeu. Les relations financières qui existaient entre ces pays, en temps " de paix, avant la guerre actuelle, ne seront plus possibles, si la paix à ''venir doit durer. Les faits acquis les auront rendues impossibles; mais " alors, dès que ceci sera admis, l'on constatera que les relations finan-
1 II est intéressant de rapprocher cette déclaration de celle que faisait M. Hughes, premier ministre d'Australie, lors de son passage à Ottawa, en février dernier: "Les Allemands étaient prêts à traiter le Cana- " da comme une nation indépendante et à accorder la même faveur à " l Australie." Cette assertion hardie parut alors une vantardise de politicien colonial. Sous la plume de M. Curtis elle revêt un réel caractère d'authenticité.
2 " . . .in peace as well as in war " — en italiques dans le texte.
" cières entre la plus ancienne de ces nations et les autres ne peuvent être " modifiées sans que leurs relations politiques soient également modt- "fiées" (pp. 7 et 8).
L'établissement et la perception des impôts, l'appropriation et le contrôle (au sens anglais de ces mots) des deniers publics, sous l'autorité immédiate du parlement élu par les contribuables, constituent l'essence du régime britannique.
La défense impériale comporte un budget impérial. Si les colonies contribuent à l'une, elles doivent également contribuer à l'autre. Elles ne toléreront pas longtemps que ce budget reste à la discrétion d'un exécutif responsable au parlement britannique, élu par les seuls contribuables du Royaume-Uni. Cette idée maîtresse revient à chaque chapitre de l'étude de M. Curtis.
Dès avant la guerre, la nécessité d'un changement paraissait évidente. La guerre l'a rendu inévitable. Les colonies elles-mêmes vont réclamer le partage de l'autorité impériale. A preuve, l'auteur cite les paroles de sir Robert Borden, de sir Clifford Sifton, de M. Andrew Fisher, Haut- Commissaire d'Australie. Celles-ci, prononcées en janvier 1916, sont topiques: "Si j'étais resté en Ecosse, j'aurais pu interroger (heckle) " mon député sur la politique impériale et voter pour ou contre lui sur ce " terrain. J'ai émigré en Australie. J'y suis devenu premier ministre. " Jamais je n'ai eu un mot à dire sur la politique impériale — pas un seul 'mot. Cela ne peut durer. Un changement s'impose" (p. 10).i
Abjecte situation des colonies
Si les colonies ne réclament pas ce changement, elles perdront leur dignité de nations britanniques. Sous le régime de la neutralité coloniale, elles ne portaient pas le fardeau impérial, parce qu'elles avaient volontairement laissé à l'Angleterre l'autorité exclusive en tout ce qui touche aux relations extérieures de l'Empire. Mais, en participant à la guerre actuelle, elles ont renversé le vieil ordre de choses; avant d'avoir réclamé et reçu la moindre part de l'autorité impériale, elles ont accepté et mis en pratique, avec une intensité qui eût fait bondir d'horreur nos ancêtres, le principe de la solidarité des charges impériales. Qu'en est-il résulté? " Dans ces questions de paix et de guerre, — le premier, le plus grand et "le plus général (comprehensive) de tous les intérêts publics — les Sud- '* Africains sont soumis en fait et en droit à un gouvernement dont le " siège n'est ni à Pretoria ni à Capetown, mais à Londres. Et il en est de "même pour les Canadiens, les Australiens et les Néo-Zélandais. . . Ils
1 Ces dernières paroles sont celles que M. Bonar Law, ministre des Colonies, a répétées, mot pour mot, dans son discours du 13 septembre, cité plus haut. Si son volume avait paru quelques semaines plus tard, M. Curtis aurait pu ajouter le témoignage de M. Hughes, premier ministre actuel d'Australie. On se rappelle la vigueur et la netteté de ses déclarations à Londres.
• peuvent administrer leurs affaires domestiques, réglementer leur com- " merce, créer des armées de terre et de mer, en un mot, faire tout ce qui " leur plaît, — excepté d'essayer de toucher aux questions suprêmes dont " dépendent leur vie ou leur mort nationales. Ces questions, dès qu'elles *' se posent, restent à la merci d'un gouvernement dans lequel ils ne sont ** pas plus représentés que les peuplades de l'Inde, de l'Egypte ou de Fiji. " En tout ce qui touche aux suprêmes intérêts nationaux (first, last and " greatest of ail national interests), ils ne constituent pas des possessions "autonomes (self-governing Dominions), mais de simples dépendances. " Aucun homme réfléchi (no thinking man) ne peut envisager ce résultat " et croire que des pays comme le Canada et l'Australie peuvent continuer "longtemps à accepter cette situation" (p. 93). C'est exactement ce que disait, en 1910, sir Robert Borden: "/ do not think that such would *' be a tolerable condition. I do not believe the people of Canada would "for one moment submit to such a condition " i.
Sous l'empire de la peur et de l'enthousiasme de la guerre, et aussi grâce au * concubinage ' des deux grands partis, le Canada s'est placé dans une situation infiniment plus "intolérable" que celle prévue par M. Borden, en 1910. Comme tous les hommes doués de raison, M. Curtis pressent qu'après la guerre, la réaction sera violente et profonde. M. Borden lui-même a prévenu les autorités impériales, en plusieurs circonstances, de ce qui les attend au lendemain de l'orgie sanglante.
C'est ce lendemain que les groupes de la Bound Table veulent préparer.
Nationalisme et Impérialisme
M. Curtis admet franchement que l'indépendance serait la solution "la plus simple" (p. 128) — et c'est pour cela, entre autres motifs, que nous la voulons; — mais il croit que la majorité des habitants des divers pays d'Empire veut conserver la nationalité britannique (mais pas anglaise). Il a probablement raison — pour l'instant. Il faut donc, à son avis, chercher la solution dans la seule autre alternative possible: une combinaison du double principe de l'autonomie locale et de la nationalité britannique. 2 En d'autres termes, il veut adapter le nationalisme des colonies aux exigences de l'impérialisme britannique. Et c'est par là que sa thèse devient particulièrement intéressante — aussi intéressante que sa tâche est difficile. Il la soutient avec la forte et franche simplicité qu'il a mise à l'exposition des faits acquis et des principes fondamentaux de l'ordre public, en toute terre britannique.
1 Débutes House of Gommons, 1910-11, col. 227-8.
2 "Nationalité" est pris ici au sens politique du mot. M. Curtis emploie généralement, dans ce sens, le mot citizenship. Ce qu'il désigne par nationality, c'est le caractère national propre au peuple de chacun des pays d'Empire.
Avec Chamberlain, lord Grey, lord Milner, avec tous les chefs de récole impérialiste, M. Curtis pose en principe qu'aucune forme nouvelle de constitution impériale ne doit restreindre l'autonomie locale que les colonies possèdent et exercent actuellement, ni entraver le libre développement du caractère particulier de chacun des pays d'Empire.
Après avoir rappelé brièvement les caractéristiques principales des autres Etats fédérés : Etats-Unis, Allemagne, Autriche-Hongrie, Suisse, etc., il ajoute : " L'Empire britannique (British Commotiwealth) se dis- " tingue de tous ces Etats par le fait qu'il se compose de territoires qui, ** au lieu d'être contigus, sont aussi épars qu'il est possible à un nombre " égal de territoires de l'être sur la surface du globe. Jusqu'ici, l'on a " réussi à unir ces pays comme autant de parties d'un seul Etat interna- *' tional; et l'on y est parvenu en abandonnant sciemment toute idée de les " unir comme les éléments d'une seule nation. Tout le système " repose sur l'acceptation du principe (assumption) que le Canada, " l'Australie, la Nouvelle Zélande et l'Afrique-sud sont libres de dévelop- " per chacun un nationalisme particulier, aussi distinct du nationalisme *' anglais que le nationalisme anglais est différent du nationalisme amé- *' ricain " (p. 55).
Cette vérité élémentaire n'est pas seulement exacte en droit constitutionnel britannique : c'est la caractéristique essentielle des jeunes pays. Il serait aussi inutile que pernicieux de vouloir entraver cette tendance naturelle. " Les habitants de tous les pays nouveaux aspirent à " une nationalité qui leur soit propre ; et cette ambition est éminem- " ment juste. C'est un instinct salutaire (healthy) qui les porte à mé- " priser [les peuples] qui n'ont pas d'ambition plus élevée que celle de *' reproduire en eux-mêmes une nationalité formée dans les conditions
" d'une terre lointaine et d'un climat différent." '* Le Royaume-
" Uni, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et l'Afrique-sud sont " aussi isolés les uns des autres qu'il est possible de l'être. Isolés socia- *' lement, leurs populations respectives vont développer, quoi qu'il arrive, " des caractéristiques distinctives. Leur individualisme propre va .>e '* calquer de plus en plus sur leur situation particulière. Il en résultera " des nationalités différentes, nettement accentuées ; et, par bonheur, " aucune puissance terrestre ne peut maintenant entraver cette évoln- "■ tion. Toute tentative d'imposer au monde le nationalisme britannique " aurait été vaincue par la nature elle-même, aussi sûrement que va l'être "l'effort du nationalisme allemand [pour s'imposer] " (pp. 68, 69, 70).
Ne croirait-on pas lire un résumé de tout ce que les nationalistes canadiens — les vrais, qui le sont restés — ont dit, écrit et répété depuis tantôt ving* ans ?
Naturellement, en terre britannique, nationalité et self-government sont inséparables. Pas de nationalité sans autonomie ; pas d'autonomie sans nationalité distincte. Les éléments essentiels du self-government sont, on l'a vu : l'irresponsabilité du souverain ; la double responsabilité de l'exécutif au parlement et du parlement au peuple ; enfin, et surtout, l'exercice immédiat de tous les pouvoirs nationaux. Jusqu'ici, les colo-
niaux n'ont jugé à propos d'exercer que les pouvoirs de régie interne. " Ils élisent le parlement qui gouverne leurs affaires intérieures mats " non le parlement qui gouverne leurs affaires étrangères. Pour com- " pléter le gouvernement responsable, ils doivent élire des députés aux " deux parlements " — comme l'Irlande ferait si le Home Rule était appliqué tel que voté — " ou confier la direction de leurs affaires étran- " gères au parlement qu'ils élisent actuellement " (p. 17.) En d'autres termes, les colonies doivent opter entre l'indépendance absolue ou le partage de la souveraineté impériale avec le Royaume-Uni. // n*y a pas d'autre alternative (pp. 154, 209-10, 215).
Dangers qui menacent l'autonomie coloniale
Si les colonies se dérobent à leur devoir, si elles refusent de faire leur choix, elles ne tarderont pas à voir entamer l'autonomie restreinte qu'elles exercent aujourd'hui. " Des citoyens qui ont véritablement ac- " quis la capacité de se gouverner tendent à la perdre s'ils ne l'exercent " en entier " (p. 20).
Voilà une parole qui vaut d'être méditée à la lumière des événements qui se sont déroulés depuis vingt ans, de ceux surtout qui se sont précipités depuis deux ans. Qui eût pensé, au temps de Cartier et de Macdonald, qu'un jour viendrait où le Canada lèverait et entretiendrait pour le compte de l'Angleterre, en Europe, une armée d'un demi-million d'hommes et qu'il en abandonnerait la direction complète, absolue, à des officiers anglais relevant exclusivement du gouvernement britannique? Qui eût pensé, il y a cinq ans seulement — sauf quelques songe-creux nationalistes — qu'en 1914, le gouvernement britannique saisirait toute la fJotte de commerce du Canada, déterminerait la quantité et la qualité de nos exportations, dicterait au gouvernement fédéral, transformé en simple bureau exécutif du gouvernement impérial, non seulement les mesures de guerre, mais aussi une foule de mesures d'ordre purement administratif?
" Sur le papier, l'autonomie [des colonies] dans les questions d'inté- " rêt local est restée, comme auparavant, ' ahsolute, unfettered, and com- " plete'^. Mais en pratique, les nécessités de la guerre ont modifié pro- " fondement cette situation. Des projets de développement ont avorté, " des plans de réforme sociale ont été suspendus ; et les habitants des " colonies ont découvert tout à coup que les questions de paix et de guerre " constituent un intérêt qui domine tous les autres. Ils ont constaté que " tant qu'ils n'auront pas d'autorité sur ces questions, leur autorité sur " toutes les autres questions est purement provisoire" (p. 110).
Si les colonies veulent à la fois rester dans l'Empire et conserver leur dignité de nation autonome, elles doivent donc réclamer et exercer la même autorité que le Royaume-Uni sur la politique étrangère, sur la flotte
1 Paroles de M. Asquith à la Conférence impériale de 1911.
et l'armée, sur le gouvernement des Indes, des grandes dépendances et des colonies d'importance stratégique, telles que Malte et Gibraltar, et sur le budget impérial consacré à l'exercice de l'autorité impériale.
A l'heure actuelle, depuis le succès de la révolution opérée dans la constitution de l'Empire, les colonies sont à la merci d'un groupe de politiciens élus par le peuple des Iles britanniques. Ces politiciens ont le pouvoir de les précipiter — et de fait les ont précipités — dans la plus meurtrière des guerres. Si elles persistent à rester dans leur esclavage volontaire, les mêmes politiciens anglais feront également la paix sans les consulter. " Elles devront se coucher dans le lit que leur auront pré- " paré, non pas leurs gouvernants, mais les ministres d'Angleterre ; et " pourtant, il est de leur intérêt autant que de l'intérêt des habitants des "Iles Britanniques que ce lit soit plutôt de roses que d'épines. . ." Des négociations secrètes se poursuivent actuellement, hors la connaissance des gouvernements des colonies. " A la conférence finale, leurs repré- " sentants ne seront pas admis." Le plénipotentiaire qui parlera en leur nom rendra ses comptes aux seuls électeurs des Iles Britanniques (p. 113). "En matière de politique étrangère, les Britanniques ont conservé [du * consentement des coloniaux] un pouvoir presque aussi exclusif que * celui qu'exerçaient les Athéniens sur leur empire colonial. Dans les ques- " lions de paix et de guerre, ce pouvoir est plus absolu que celui que les ''Prussiens exercent aujourd'hui en Allemagne" (p. 217). i
L'autorité impériale est indivisible
D'autre part, l'exercice de l'autorité souveraine sur ces matières — guerre, politique étrangère, budget impérial, grandes dépendances — ne sau^'ait être divisée ni soumise à la direction de plusieurs parlements. Cettv> vérité pratique, M. Curtis la démontre avec la logique simple, claire et vigoureuse qui pénètre tout son travail.
*' La conduite de la politique étrangère doit rester entre les mains " d'un seul ministère, sans qu'il puisse espérer de se disculper de ses er- " reurs en les attribuant à autrui; et ce ministère doit répondre pour '' toutes les nations dont ses actes déterminent l'état de guerre ou de paix. " Une se ule autorité doit être soumise au blâme et au renvoi d'office. " Selon 1 B même principe, le pouvoir de renverser le cabinet doit appar- " tenir à un seul parlement, et par conséquent à un seul corps électo- "ral" (]i. 102).
En r, oie, il ajoute cette réflexion pleine de sens: " La source princi- ** pale de 5 bévues diplomatiques des Alliés dans les Balkans, c'est que les "cabinet; de Londres, de Paris, de Pétrograde et de Rome n'ont pas pu
1 Voilà toujours un point sur lequel nos enfileurs de phrases creuses auront de la peine à soutenir que nous nous battons, soit pour la liberté contre l'autocratie, ou pour le Droit naturel et l'Autorité du Roy contre la démocratie perverse. Ce pouvoir absolu, ce n'est pas le Roi qui l'exerce, mais le cabinet, le parlement et la démocratie d'Angleterre. Nous reviendrons sur cet aspect.
"présenter des propositions fermes aux puissances balkaniques avant " que les termes de ces propositions eussent été arrêtés et acceptés dans "chacune de ces quatre capitales. Quelle eût été la situation si Londres " n'avait pu rien faire sans le concours d'Ottawa, de Melbourne, de Wel- " lington et de Pretoria?"
De ]à, il tire l'explication la plus plausible qui ait encore été donnée des famiiuses paroles de M. Asquith à la Conférence impériale de 1911: " That a ithority cannot be shared ". L'autorité impériale ne peut être " partagte ", dans ce sens qu'elle ne peut être divisée. Mais le corps qui l'exerce pourrait et devrait représenter directement et efficacement tous les pays autonomes de l'Empire.
La Conférence impériale n'est qu'un trompe- V oeil
Comment concilier le principe du self-government et la nécessaire unité de direction en tout ce qui concerne les intérêts généraux de l'Empire?
D'aucuns comptent sur la Conférence impériale pour jouer ce rôle. C'est une illusion. M. Gurtis la déchire avec une désinvolture qui ne le cède à rien de ce que j'en ai écrit jadis 3. "Des demi-vérités, dit-il, ne " peuvent se changer en vérités par le seul fait qu'on les répète souvent " (p. 95). Les conférences impériales ne sont pas, ne peuvent pas être une forme d'association impériale, parce qu'elles ne sont responsables ni aux parlements ni au peuple, et que l'exécution de la politique impériale Teste tout entière entre les mains du seul cabinet britannique. " Sous le régime " des institutions britanniques, le gouvernement responsable comporte la " responsabilité du cabinet au parlement; mais il comporte quelque " chose de plus. Son essence même, c'est la responsabilité du parlement " au peuple, dans le choix des ministres qui administrent ses ' affaires. " . . .En réglant les questions de paix et de guerre pour un quart du genre " humain, le gouvernement impérial doit toujours, comme aujourd'hui, " rester responsable à un seul parlement "; — et en affirmant ce principe, M. Asquith avait raison; mais il s'est bien "gardé d'ajouter qu'en ré- " glant les conditions de paix et de guerre d'un quart du genre humain, " y compris les Canadiens, les Australiens, les Néo-Zélandais et les Sud- " Africains, le gouvernement impérial n'est actuellement responsable " qu'aux seuls électeurs des Iles britanniques." ... Ce régime " viole non " seulement une condition essentielle du gouvernement responsable, mais " la première et la plus essentielle de toutes ses conditions ... Si le par- "lement impérial ne peut partager sa responsabilité en matière de politi- " que étrangère avec un Conseil d'empire siégeant à Londres" — mode boiteux suggéré par sir Joseph Ward et repoussé par M. Asquith et sir Wilfrid Laurier, — " a fortiori ne peut-il la partager avec quatre parle- " ments siégeant à Ottawa, à Melbourne, à Wellington et à Capetown " (pp. 103 et 104).
1 La Conférence impériale et le rôle de M. Laurier — Montréal, 1911.
Le même principe s'applique à la direction des armées de terre et de mer et du budget consacré aux services impériaux. L'auteur n'a pas de peine à le démontrer.
Les flottes '^ nationales^ ^ des colonies
En quelques lignes, il règle le cas des flottes coloniales — ' nationales en temps de paix, impériales en temps de guerre ', selon le mot fameux de M. Fielding. ''Comme chacun sait" — les Sept Dormants de la province de Québec exceptés — "le Roi n'exerce jamais son autorité, " sauf sur l'avis de ses ministres, soit ceux du Royaume -Uni, ou ceux des " Dominions autonomes . ... Le titre de ' Sa Majesté ' appliqué aux trois " flottes [britannique, canadienne et australienne] et le pavillon blanc " arboré à la poupe de chaque vaisseau proclamaient le fait que les Cana- " diens et les Australiens s'étaient engagés à risquer leurs escadres dans " toute guerre déclarée au nom de Sa Majesté Britannique. L'idée que le " Roi pourrait déclarer la guerre sur l'avis de ses ministres britanniques " et simultanément garder la paix sur l'avis de ses ministres australiens " ou canadiens ne pouvait venir qu'à des hommes dont les notions légales " ont obscurci le sens commun et les ont aveuglés sur la réalité des faits '* politiques." Bravo! " Le Roi serait forcé de choisir entre l'avis de ses mi- " nistres britanniques et celui de ses ministres coloniaux. Qu'en telle " occurrence il suivrait l'avis de ses ministres britanniques, cela ne se " discute pas {is not in question). . . .Et ceci est également vrai de tout " ce qui touche à la paix et à la guerre. Tout acte de cette nature doit " être ordonné par le Roi sur l'avis de ses ministres britanniques. Les " ministres des colonies seraient libres, évidemment, d'exprimer aussi " leur avis; mais si leur avis était contraire, il ne prévaudrait point. Les "colonies (Dominions), tant qu'elles resteront britanniques, et leurs ha- " bitants, jusqu'à ce qu'ils renoncent à leur nationalité britannique, seront " entraînés en guerre ou préservés de la guerre sur l'avis de ministres " responsables aux seuls habitants des Iles britanniques " (pp. 88, 89, 90).
Enfin! voilà un Anglais honnête, sincère et loyal. Que ces franches paroles reposent de l'interminable théorie de mensonges dont nous abreuvent depuis vingt ans nos politiciens rouges et bleus, domestiques des ministres britanniques!
Donc, le régime des conférences est un leurre; le principe de " consultation " qui en fait la base, subordonné comme il l'est à la suprématie absolue du cabinet britannique, conduit tout simplement " à la négation du gouvernement responsable" (p. 122). Du reste, il en serait de même de tout système qui n'offrirait aux colonies d'autre avantage que celui d'exercer une " influence " indirecte et imprécise. Selon le mot de Washington, "influencer, ce n'est pas gouverner — Influence is not governement" (p. 134).
Les colonies " sont engagées dans un combat mortel avec le despo- " tisme, afin de revendiquer le principe du self-government, non seule- * ment pour elles-mêmes mais pour l'humanité tout entière" (pp. 6-7).
La guerre finie, consentiront-elles à rester dépouillées du privilège qu'elles prétendent revendiquer pour autrui? Demeureront-elles dans l'état d'abjecte servitude où elles se sont plongées volontairement? Elles n'en ont pas le droit. " Pour des hommes qui y sont propres, le self- " government est moins un privilège qu'une obligation. C'est le devoir et " non l'intérêt qui pousse les hommes à la liberté; et le devoir, non l'in- " térêt, est le facteur déterminant des affaires du monde" (p. 124). L'homme qui tient un tel langage n'est pas le premier venu.
Réelle association impériale — Une seule armée, une seule flotte, un seul budget
En dehors de l'indépendance absolue, il n'y a donc, pour les colonies, d'autre solution que l'association impériale. Et pour que cette association soit réelle et complète, tout en restant conforme aux principes traditionnels et fondamentaux de l'Etat britannique, il n'y a qu'un mode possible de l'établir: c'est par la création d'un parlement impérial, élu par le peuple de tous les pays autonomes de l'Empire, et d'un cabinet impérial, responsable à ce parlement et à nul autre. Ce gouvernement et ce parlement ne s'occuperont que des intérêts généraux de l'Empire. Le gouvernement et le parlement britanniques n'auront plus qu'à administrer les affaires intérieures du Royaume-Uni, comme les gouvernements et les parlements coloniaux font aujourd'hui, — ou plutôt, comme ils faisaient avant la guerre — à Ottawa, à Melbourne, à Wellington et à Pretoria (pp. 153-4).
" Le changement semble violent (drastic) : il l'est moins que la dis-
" solution de l'Etat impérial; et lorsqu'il sera compris que telles sont les
** [seules] alternatives réelles, il se trouvera des chefs, non seulement
'' dans un parti, mais peut-être dans tous les partis, pour l'appuyer "
(pp. 153-4).
" On peut en toute sûreté prendre pour acquis qu'il ne sera jamais " formé de cabinet chargé de la gouverne des affaires impériales à moins " que ce cabinet ne comprenne l'Amirauté, la Guerre, les Finances impé- " riales aussi bien que les Affaires étrangères" (p. 156). Car ce sont là les fonctions qui se rattachent à l'autorité impériale dont M. Asquith a si justement signalé le caractère indivisible.
L'autorité du parlement et du cabinet impérial sur le budget de guerre doit de toute nécessité être exclusive et absolue. Les hommes responsables de la sécurité matérielle de l'Empire doivent jouir à cet égard d'une liberté complète. Ils doivent pouvoir répondre à toutes les exigences de l'armée et de la flotte, en temps de paix comme en temps de guerre. Ceci exige un mécanisme aussi simple et effectif que possible, des revenus assurés et ininterrompus et surtout un crédit sans bornes. Or le crédit de l'Empire ne se maintiendra que si les créanciers de l'Empire savent qu'en dernier ressort le gouvernement impérial peut assurer
le remboursement de leurs créances en faisant saisir les biens de tous les contribuables de l'Empire, aux colonies comme dans le Royaume-Uni.
" On arrive donc à l'inexorable conclusion que les citoyens britan- " niques qui habitent les Dominions ne peuvent assumer l'autorité impé- *' riale, en matière de politique étrangère, et compléter leur self-govern- '* ment à moins d'une modification [constitutionnelle] qui permette aux " ministres impériaux de faire saisir les biens des contribuables des Domi- " nions pour assurer le paiement de subsides votés par le parlement im- "périal" (p. 160).
D'autre part, il n'y a aucune probabilité que ni les contribuables du Royaume-Uni ni ceux des colonies autonomes se départent jamais de leur droit " absolute, unfettered and complète " de déterminer la nature, le montant et la quotité des impôts qu'ils consentent à payer pour le soutien de l'Etat — qu'il s'agisse de l'Etat impérial, national, fédéral ou provincial.
N'est-ce pas Burke qui disait, il y a près d'un siècle et demi, qu'il y a deux choses pour lesquelles les Anglais se sont toujours battus, se battront toujours: leur liberté individuelle et le libre emploi de leur argent?
En matière de tarifs douaniers, par exemple, la politique de chacun des pays d'Empire diffère radicalement des autres, depuis le quasi-libreéchange, en Angleterre, jusqu'à la protection outrancière, au Canada.
Il faut donc réaliser deux conditions apparemment incompatibles : constituer un budget et un crédit impérial, tout en laissant à chaque pays d'Empire la liberté de " déterminer la forme éventuelle (incidence) des impôts" consacrés au soutien de l'Empire (p. 165).
De cette impasse, l'auteur se tire par une ingénieuse combinaison.
Budget de l'Empire
D'abord, il n'y aura qu'un budget de guerre pour tout l'Empire; et le chiffre global de ce budget, qu'il s'agisse de dépenses annuelles ou d'emprunts, sera déterminé par le parlement impérial, où siégeront les représentants de toutes les nations associées. La part que chaque pays devra verser sera calculée soit d'après leur population respective ou, mieux encore, selon le revenu global de ses habitants. En cas de négligence ou de refus de payer, un commissaire impérial aura le pouvoir de saisir les douanes ou toute autre source de revenus du pays réfractaire, sous réserve d'un droit d'appel au Comité judiciaire du Conseil privé, lequel comprendra aussi un représentant de chaque pays. (Chap. XVII, pp. 165 à 186). Quant à la nature des impôts destinés à solder la contribution impériale de chaque pays, elle restera absolument à la discrétion de chaque parlement local (ch. XVIII).
Pour ingénieux qu'il soit, ce plan offre de graves inconvénients. D'abord il ne tient pas compte des différences radicales de situation entre chacun des pays d'Empire. C'est pourtant, de l'aveu même de l'auteur, nous l'avons vu, la caractéristique essentielle de l'Empire. Tel de ces
pays est beaucoup plus exposé que tel autre et, par conséquent, a plus besoin que les autres des secours de l'Empire. C'est le cas de l'Angleterre. Ne serait-il pas juste qu'elle payât davantage pour ce risque additionnel? Tel autre ne peut attendre de ses associés qu'un secours fort problématique contre ses agresseurs les plus probables. C'est particulièrement le cas du Canada. Pourquoi paierait-il autant pour une protection à peu près illusoire que ses associés pour une protection réelle? D'autres enfin, en cas de guerre, ont quelque "chance de se compenser des sacrifices qu'ils font — c'est actuellement le cas de tous les futurs associés, sauf le Canada. L'Angleterre a saisi pour plusieurs centaines de millions valant de navires et de marchandises appartenant à l'Allemagne. L'Australie, la Nouvelle-Zélande et l'Afrique-Sud se sont approprié les colonies allemandes qui les avoisinent. Ne serait-il pas éciuitable qu'elles versent ces profits additionnels au fonds commun?
Evidemment, dans cet ordre d'idées, M. Gurtis considère que l'association impériale constituera une sorte d'assurance mutuelle. Mais en matière d'assurances, l'expérience a démontré que la quotité des primes doit être proportionnée à la nature et à l'étendue du risque: âge, occupation, état de santé, pour l'assurance- vie; nature et situation de l'objet assuré, pour l'assurance-feu ou toute autre assurance contre une perte matérielle. Tout système qui s'est écarté de ce principe d'équité a fait banqueroute — sans parler des querelles entre les associés, déçus dans leurs espérances.
Danger des taxes injustes
Sans doute, M. Curtis le fait observer avec beaucoup de justesse, " aucun réformateur pratique n'espère trouver une base d'impôts absolu- " ment équitable" (p. 174). Mais, ajoute-t-il, avec non moins de raison: " Tout système d'impôts est dangereux en raison directe de son injus- " tice" (p. 176). Et lorsque l'injustice est ressentie, non plus par un ou plusieurs individus formant partie d'une nation ou d'un tout compact dont ils ne sont que les fragments, mais par toute une nation dans ses rapports avec d'autres nations, dont elle est séparée par les nombreuses divergences si bien décrites par M. Curtis, il y a chance que le " danger " soit considérablement accru.
M. Curtis reconnaît si bien l'injustice de la répartition basée sur la population qu'il propose a priori de réduire la quote-part de l'Union sudafricaine à un cinquième de celle que paieraient les contribuables des Iles britanniques, du Canada et des deux Dominions d'Australasie. La différence est énorme. M. Curtis en trouve la raison d'être dans le fait que l'Afrique-Sud renferme une forte population noire. Est-ce sûr qu'il n'a pas un peu pensé aux résistances des Boers? Et alors, ne serait-il pas sage de penser un peu aux répugnances des Irlandais et des Canadiensfrançais?
Forcé d'abandonner le quotient de population, l'ingénieux publiciste se rabat sur la capacité de payer de chacun des associés. Il suggère la
création d'une " Commission d'assesseurs", comprenant un délégué de chaque pays associé. Cette commission computerait, de cinq ans en cinq ans, le revenu global de tous les habitants de chaque pays. Et sur le résultat de ses calculs serait basé le chiffre de la contribution que chacun des associés devrait verser au trésor impérial.
Le partage du fardeau
Comme exemple concret, il prend pour base le dernier budget avant la guerre. En 1913-14, les divers pays autonomes de l'Empire avaient consacré aux oeuvres de guerre les sommes suivantes:
Dépense Population Dép. par tête
Canada £ 2,703,603 7,300,000 £0:7: 4.9
Australie 4,081,589 4,500,000 0:18: 1.7
Nouvelle-Zélande . . . 765,324 1,100,000 0:13:10.8
Afrique-Sud 1,345,031 6,000,000 0: 4: 5.6
Royaume-Uni 72,346,277 45,500,000 1:11: 9.6
Total . . . . £81,241,824 64,400,000
Si la dépense totale avait été répartie également entre tous les pays, au prorata du chiffre de leur population respective, le quotient eût été de £1:5:2.7 par tête (environ $6.15); et la répartition aurait donné les résultats suivants:
Canada . . . . ' £ 9,180,326
Australie 5,686,928
Nouvelle-Zélande 1,381,111
Afrique-Sud 7,555,490
Royaume-Uni 57,437,969
Total £81,241,824
Mais l'auteur abandonnant le chiffre de population, comme unique base de calcul, il corrige ces chiffres par la capacité proportionnelle de payer.
En supposant que les assesseurs impériaux fussent arrivés à déterminer la capacité de payer de chacun de ces pays, selon l'échelle de proportions indiquée ci-dessous, la répartition se serait faite comme suit :
Quotient prop. Montant payé.
Canada 5.5 £ 9,347,908
Australie 5.3 5,552,867
Nouvelle-Zélande 5.4 1,382,978
Afrique-Sud 1 1,396,948
Royaume-Uni 6 63,561,123
Total £81,241,824 1
Tout en globalisant le budgel de la guerre, M. Curtis reconnaît que chacun des pays associés devra entretenir certaines forces locales, pour fins de police intérieure ou de défense territoriale immédiate. Il suggère donc de retrancher de leurs contributions respectives les sommes suivantes qui seraient affectées à ces fins:
Canada £1,000,000
Australie 3,000,000
Nouvelle-Zélande 500,000
Afrique-Sud 1,000,000
Royaume-Uni 3,395,547
Total £8,895,547
1 Les chiffres de ce tableau s'obtiennent par l'opération suivante : multipliez la population de chaque pays par le quotient proportionnel (censément établi par les assesseurs) ; additionnez tous les produits ; divisez la dépense globale (£81,241,824) par le total obtenu précédemment — vous obtiendrez ainsi le quotient commun ; enfin, multipliez par ce quotient commun le chiffre de la population de chaque pays tel que corrigé par le quotient proportionnel :
population
Canada 7,300,000
Australie 4,500,000
Nouvelle-Zélande 1,100,000
Afrique-Sud 6,000,000
Royaume-Uni 45,500,000
Total 64,400,000
En divisant £81,241,824 par 348,940,000 on obtient le quotient commun: 0.2328246. En multipliant 40,150,000 par 0.2328246, on obtient le chiffre de la contribution du Canada: £9,347,908; et ainsi de suite pour les autres pays.
quot.
prop.
produit
Je n'insiste pas, pour l'instant, sur l'arbitraire de ces chiffres. Les sommes finalement versées au trésor impérial se seraient donc réparties comme suit:
Canada £ 8,347,908
Australie 2,552,867
Nouvelle-Zélande 882,978
Afrique-Sud 396,948
Royaume-Uni . 60,165,576
Total £72,346,277
On notera que, d'après cette répartition, c'est le Canada qui aurait écopé. Tandis que chacun des autres pays aurait payé beaucoup moins
— sauf la Nouvelle-Zélande qui aurait supporté une légère augmentation
— seul, le Canada aurait vu tripler sa contribution.
Pour ne comparer que les chiffres du Canada et du Royaume-Uni, tels qu'inscrits au premier tableau, où figure la dépense réellement effectuée, et au dernier, qui représente la répartition finale, nous aurions payé £5,644,305, soit $28,221,525, de plus que nous n'avons dépensé; et le Royaume-Uni, £12,180,701, c'est-à-dire $60,903,505 de moins.
A ce budget de guerre, devra s'ajouter le budget des Affaires étrangères et celui du gouvernement des dépendances qui seraient abandonnées, — nous le verrons plus loin — à l'autorité de l'Association impériale. M. Curtis n'en a pas établi le chiffre. Il s'élève assurément à plusieurs millions de livres. C'est autant de moins que l'Angleterre paierait seule, autant de plus à ajouter à la part du fardeau attribué aux * nations soeurs '.
On peut être sûr que les conditions financières de l'association impériale ne seront pas au détriment de l'Angleterre. Il faut convenir toutefois que la base, toute spéculative, suggérée par M. Curtis nous serait plus favorable que l'anarchie actuelle. Si, disons depuis dix ans, nous avions versé une contribution de guerre régulière à un échiquier impérial dont les gardiens, représentants élus de tous les pays autonomes de l'Empire, l'eussent employée intégralement à l'organisation efficace des forces impériales, nous n'aurions pas gaspillé une centaine de millions dans les carabines Ross, les manipulations crapuleuses du sieur Allison et les autres dévergondages favorisés par notre Tamerlan national, sir Sam Hughes.
S'il faut nous saigner aux quatre membres pour TEmpire, que cela serve au moins à autre chose qu'à alimenter une bande d'écumeurs de millions.
Grave oubli
Dans l'étude de l'aspect financier du problème, il est un autre point fort important qui semble avoir totalement échappé à l'attention de M. Curtis. Si la capacité de payer est une base plus équitable que le chiffre
de la population, il faut, pour qu'elle soit vraie, considérer non seulement les revenus mais aussi les obligations particulières de chacun des pays d'Empire. La capacité de payer d'un pays, comme celle d'un individu, ne tient pas seulement au chiffre de ses revenus; il dépend tout autant de ses charges et de ses obligations essentielles. Ainsi, un ouvrier qui gagne $3.00 par jour et qui est forcé de dépenser $2.50 pour vivre a moins de capacité de payer l'impôt que celui qui reçoit $2.00 et n'en dépense que la moitié. L'assiette d'impôt du premier n'est que de $0.50 par jour, celle du second de $1.00.
Sans sortir du cadre des charges et des dépenses qui se rattachent directement ou indirectement aux oeuvres ^e guerre et de défense, le Canada a de lourdes obligations dont le Royaume-Uni ' est entièrement libre.
Sir Charles Tiqjper estimait que la construction de l'Intercolonial, du C P. R., des canaux, constituait une contribution à la défense de l'Empire, plus efficace et tout aussi réelle qu'autant de millions affectés au budget de l'armée et de la flotte. A la Conférence de 1887, M. Stanhope, ministre de la Guerre, déclarait qu'il " n'est pas "possible d'exagérer " l'avantage militaire que l'Empire a trouvé dans la construction du che- " min de fer du Pacifique Canadien "L
Du moment que l'on accepte le principe de la solidarité impériale, il faut admettre que toute addition à la sécurité de l'un des pays associés profite à la masse, que tout ce qui contribue à assurer le transport interimpérial des ressources de l'Empire offre un avantage précieux, en te^mps de guerre surtout, à chacun des pays d'Empire, à l'Angleterre plus qu'à tout autre. Dans cet ordre d'idées, ne serait-il pas rigoureusement exact d'affirmer que la construction du Canal de la Baie Géorgienne constituerait une contribution directe et fort efficace à la défense militaire de l'Empire?
Avant de diminuer le fardeau des Anglais pour accroître celui des Canadiens, M. Curtis devrait appliquer à cet aspect de la question les principes d'équité qu'il invoque et la remarquable rectitude de son jugement.
L'éminent publiciste a évidemment compris que toute cette question d'argent constitue l'un des points faibles de son système. Il y revient dans un appendice au chapitre XVIIL La complexité du mécanisme qu'il veut créer lui fait craindre des retards fort préjudiciables dans la préparation du budget impérial. Pour obvier à ce grave inconvénient il suggère de faire voter le budget impérial pour trois ans d'avance, d'un seul coup. Je ne m'arrête pas à ce détail, sauf pour signaler sa curieuse similitude avec une proposition analogue faite par le duc de Newcastle, en 1862, au gouvernement canadien. Le ministère McDonald-Sicotte repoussa cette suggestion comme attentatoire à la liberté parlementaire -. Ce
1 Que devons-nous à l'Angleterre? — page 359.
- J'ai raconté cet incident au long, avec de copieuses citations, dans Que devons-nous à l'Angleterre? — pages 28 à 35.
rapprochement suffit à marquer le caractère rétrograde de la révolution impérialiste. ,Ce que nous avons marché en arrière depuis vingt ans est incroyable!
Le problème des races
Une étude sur la reconstitution de l'Empire britannique ne serait pas complète si elle négligeait le formidable problème des races.
Il ne s'agit pas ici des rapports entre Canadiens-français et xVnglo- Canadiens, entre Anglais et Hollandais en Afrique-Sud. J'ai indiqué ailleurs l'influence de la propagande impérialiste sur ce qui est, pour nous, le problème national par excellence: l'accord si difficile entre Franco et Anglo-Canadiens i. Mais c'est là, avant tout, une question d'économie interne qui devra se régler chez nous, indépendamment der toute modification apportée au gouvernement général de l'Empire. Il en est de même de la rivalité entre Anglo-Africains et Boers. Sans doute, l'enquête générale et minutieuse de la Round Table devra porter sur ces questions, comme sur la question irlandaise, par exemple. Mais dans un ouvrage succinct, comme celui de M. Curtis, il n'était pas nécessaire d'en parier. L'auteur, du moins, en a jugé ainsi.
Le problème ethnique qui affecte directement le gouvernement de l'Empire, c'est celui des relations entre blancs et hommes de couleur. La complexité de ce problème, au regard de l'évolution constitutionnelle de l'Empire, tient à la diversité des conditions essentielles des divers pays britanniques, si fortement signalées par M. Curtis. La difficulté s'accroît du fait que, de tous les Européens, l'Anglo-Saxon est le moins apte à comprendre les autres peuples. A sa morgue héréditaire, qui marque sa parenté avec l'Allemand du Nord, sont venus s'ajouter l'obtusion développée par l'isolement insulaire et l'alcoolisme, et surtout l'infatuation de ses immenses richesses et l'orgueil de sa domination sur les peuples faibles. Il en résulte qu'en dépit de ses remarquables facultés de gouvernement et, somme toute, l'humanité de ses procédés, — quand la cupidité ou l'esprit de domination ne le poussent pas aux brutalités — l'Anglo-Saxon ne sait pas gagner la confiance, encore moins l'affection, des peuples qu'il domine ni même de ceux qu'il s'associe. Or quand la confiance et l'amour font défaut, la bonne intelligence est difficile.
L'Empire britannique renferme actuellement 433,000,000 d'habitants, dont 60,000,000 d'origine européenne et 373,000,000 d'Asiatiques, d'Africains, etc. Des soixante millions de blancs, cinqUante-neuf habitent le Royaume-Uni et les colonies autonomes. Des 373,000,000 de colored, cinq millions seulement habitent les pays autonomes; le reste vit aux Indes et dans les dépendances.
Le problème des races, dans l'Empire britannique, se pose conséquemment sous deux formes absolument distinctes: l'immigration des
1 Le Devoir et la guerre; Conflit des races — Montréal, 1916.
races de couleur dans les colonies blanches; et le gouvernement des colonies exotiques.
Naturellement, M. Curtis traite ces deux questions séparément, mais en fort peu de mots — trop peu, car c'est là le problème impérial par excellence, le plus formidable, le plus complexe, le plus difficile à résoudre. Les esprits les plus solides et les plus déliés de la Grande-Bretagne, les hommes d'Etat les plus pratiques, s'y sont appliqués. Tous attestent son ampleur et l'urgence de le résoudre, aux Indes surtout. Aucun n'a trouvé jusqu'ici autre chose que des palliatifs temporaires et empiriquCvS, dont la plupart n'ont fait qu'accroître le mal.
Immigration indoue
La question d'immigration se pose principalement en Australie et, à un moindre degré, à la Nouvelle-Zélande, en Afrique-Sud et à la Colombie anglaise. Pour la comprendre, il suffit de l'étudier telle qu'elle se présente en Australasie.
Ces colonies ont adopté contre l'immigration asiatique, et plus particulièrement contre l'entrée des Indous, des mesures d'exclusion d'une extrême rigueur. Elles sont même allées jusqu'à interdire l'accès de leurs ports à tout navire dont l'équipage comprend des lascars. ' Ces mesures, affirment les Australasiens, se justifient de rimpossibilité, pour les blancs, de résister à la concurrence économique des Indous. Si nous laissons pénétrer les Indous chez nous, dans les régions tropicales principalement, rabaissement des salaires sera tel que nos travailleurs ne pourront plus vivre. Le pays sera bientôt à la merci des Asiatiques. Il ne nous restera qu'à disparaître. C'est pour nous une question de vie ou de mort.' Or les Australiens ne veulent pas mourir, même pour assurer la paix intérieure de l'Empire.
Les Indous invoquent, eux aussi, les * nécessités économiques ' ; et, en plus, les principes fondamentaux de la constitution britannique. ' L'Inde, disent-ils, a un surcroît de population. N'est-il pas naturel qu'elle cherche à se déverser dans les autres parties de l'Empire dont le climat et les conditions générales conviennent à ses habitants? L'Inde renferme 315 millions d'habitants dans un territoire qui couvre, en tout, 1,800,000 milles carrés. De quel droit 3 millions d'Australiens nous interdisent-ils tout accès à un territoire de 3,000,000 de milles carrés, presque désert, et dont une vaste proportion est inhabitable pour les Européens? En vertu de quel titre les territoires inhabités de l'Empire appartiennentils aux sujets blancs de Sa Majesté plutôt qu'aux bruns, aux jaunes, aux rouges ou aux noirs? On nous affirme que le régime britannique est un régime de justice, de liberté, d'égalité. Comment se fait-il que dans les colonies peuplées d'Anglo-Saxons, qui vantent si hautement la beauté et surtout Vhumanité de leurs institutions, nous, sujets de Sa Majesté britannique au même degré que les Australiens et les Canadiens, soyons traités comme des êtres malfaisants et plus méprisés que les nègres aux Etats- Unis? L'argument économique n'est qu'un prétexte. Au contact des Eu-
ropéens, les Indous ne tardent pas à réclamer les mêmes salaires. Le vrai motif, que les Anglo-Saxons n'avouent pas, c'est leur injustifiable préjugé contre des hommes qui les valent mais qui n'ont pas la peau de la même couleur.'
Depuis la guerre, un nouvel argument est venu s'ajouter à ce plaidoyer, déjà fort solide. * On nous a conviés, disent les Indous, à nous battre en Europe pour la liberté, la démocratie et l'affranchissement des peuples. L'Angleterre et les Anglo-Saxons se glorifient d'être les champions de ces principes et les plus sincères protecteurs des peuples opprimés. Après que nous aurons versé notre sang pour affranchir les victimes de la ' tyrannie ' allemande et faire triompher, au profit des autres, les principes britanniques de liberté et d'égalité, les Anglo-Saxons continueront-ils à nous traiter en parias, en terre britannique, au coeur même de notre empire? '
Avec la franchise qui le caractérise, M. Curtis confesse que, " dans l'abstrait ", le plaidoyer des Indous et de leurs champions, en Angleterre, semble irréfutable. Mais, en fait, il donne entièrement raison aux Australiens. Il accepte leur argument économique . Il conseille à ses compatriotes de se représenter ce que seraient leurs propres sentiments, si la Grande-Bretagne, si la ville de Londres, se voyaient menacées d'une invasion étrangère, dans la proportion de six Asiatiques contre chaque Européen qui habite actuellement le Royaume et sa capitale (p. 60). i
En résumé, selon M. Curtis, les Indous ont raison en droit, les Australiens en fait. C'est à peu près la situation de la Belgique et de l'Allemagne, telle que définie, au début de la guerre, par le Chancdier d'Allemagne. Et comme les Anglais sont, au fond, de même mentalité que les Allemands, il n'y a pas à s'étonner que le fait ait jusqu'ici primé le droit.
Si cette comparaison choque les lecteurs sensibles, je les renvoie à une revue anglaise et à un écrivain anglo-saxon. Dans la National Review de juillet 1911, un publiciste australien, M. Edmond, écrivait ces lignes significatives : " Pour un grand nombre d'Australiens, la conquête alle- " mande serait un malheur bien moindre qu'une forte immigration de " leurs co-sujets des Indes ou d'ailleurs, tout loyaux et pacifiques qu'ils " puissent être. En vérité, si la conquête allemande apparaissait comme " la seule sauvegarde contre cette immigration, elle serait peut-être ac- " cueillie avec faveur." Et il ajoutait que si les autorités impériales tentaient d'ouvrir de force les portes de l'Australie aux Indous, le peuple australien tout entier se défendrait contre la mère-patrie *' tant qu'il lui resterait un coup de feu à tirer."
Aucun Australien n'a jamais désavoué ces paroles énergiques. Elles ont été écrites au moment même où la Conférence impériale discutait cette question épineuse. A cette conférence, le ministre des Indes, lord Crewe, fit un appel pathétique à la ' dévotion impériale ' des gouver-
1 Cet argument est forcé. Les Indous accepteraient volontiers une restriction déterminée de l'immigration dans chaque pays britannique — comme le Japon a fait au Canada.
liants des 'nations soeurs'; il leur représenta que tant que les susceptibilités des Indous ne seraient pas apaisées, il serait inutile de parler " d'un empire-uni ".i Rien n'y fit. Tous les délégués des colonies, sans excepter sir Joseph Ward, ultra-impérialiste, lui notifièrent péremptoirement leur irrévocable détermination de garder leurs pays blancs et même d'adopter contre l'immigration indoue des mesures d'exclusion encore plus rigoureuses.
Cet épisode significatif en dit long sur la force de résistance de la ' dévotion impériale ' dès qu'elle vient en conflit avec les préjugés ou les intérêts particuliers des divers groupes d'Anglo-Saxons qui composent la famille impériale. %
La question est- elle '' réglée '' ? — Opinion
d'un 'sauvage'
Des péripéties révélatrices de ce conflit, M. Curtis ne dit rien. Il se borne à conclure que la question est " réglée ". " En cette matière, dit-il, " l'autorité suprême (control) a été concédée aux gouvernements des Do- *' minions. . . A cet égard, la ligne de démarcation entre l'autorité impé- " riale et celle des Dominions n'est plus matière à spéculation. Elle a été " nettement et fortement tracée, en vertu du principe, inauguré par Dur- " ham, que les colonies autonomes ont toute latitude d'assumer tous les "pouvoirs qu'elles persistent (finally insisl) à prendre" (p. 64).
Tout cela ressemble fort à la morale sociale de Treitschke et de Bernhardi, en passant par Bismarck; seulement, c'est dit en termes plus *' galants ".
Mais, est-ce bien sûr que la question soit finalement "réglée " ?
Sous le régime du self-government colonial, à base exclusivement nationaliste, les autorités impériales avaient une réponse toute prête à opposer aux réclamations des Indous, chaque fois qu'une nouvelle mesure d'exclusion était votée à Melbourne, à Wellington ou à Victoria. ' L'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada sont virtuellement des Etats souverains ', pouvaient répondre en toute vérité les ministres britanniques ; * en ces matières, les colonies autonomes exercent une juridiction exclusive. Elles ont le droit absolu de décider ce qui leur convient. Nous ne pouvons pas plus leur imposer nos vues ou les vôtres que nous pourrions dicter aux Etats-Unis ou à l'Argentine les lois d'immigration que ces pays jugent à propos d'adopter.'
Mais aujourd'hui que l'évangile de la ' solidarité impériale ' a remplacé l'ancienne loi de l'autonomie coloniale, cette réponse ne serait plus de mise. Si les Indous, les Australiens et les Canadiens sont solidaires au point d'être tenus en honneur et en conscience d'aller se battre en Europe pour la liberté des Belges et des Serbes, et aussi pour le salut de
1 Un fonctionnaire supérieur du ministère des Indes me disait, à Londres, en juin 1914: '7/ Canada could see her way to help us ont in that matter, it would be worth ail the dreadnoughts she could give us."
leur empire commun, ils le sont assurément assez pour ne pas permettre à une catégorie de citoyens de l'Empire d'exclure comme des pestiférés toute une autre catégorie de leur.^ concitoyens d'une partie quelconque de ce commun empire — étant donné surtout que les autorités impériales ont jusqu'ici refusé aux Indous le pouvoir d'exclure de leur pays les Canadiens, les Australiens, les Néo-Zélandais qui vont y faire le commerce ou exercer des emplois lucratifs rémunérés à même les impôts prélevés sur leurs ' frères ' de l'Inde.
M. Curtis lui-même reconnaît qu'en disposant de cette question à leur guise, les colonies blanches, " nullement responsables du gouverne- " ment des dépendances, n'ont pas compris les difficultés créées [à l'Em- " pire] par leur façon violente de traiter un problème si délicat " (pp. 62-3). Le jour où les colonies blanches seront, avec le Royaume- Uni, solidairement responsables du gouvernement de l'Inde et des dépendances, pourront-elles continuer d'ignorer l'aspect impérial de la question pour ne penser qu'à leurs intérêts particuliers?
Le parlement véritablement impérial que M. Curtis veut faire créer pourra-t-il laisser cette question dans l'ordre des matières purement locales?
Lorsque les Indous viendront frapper à la porte du Conseil suprême de l'Empire et réclamer justice contre leurs ' frères ' blancs, les ministres impériaux ne pourront plus répondre, comme les ministres britanniques d'aujourd'hui: ' Nous sommes impuissants. Les lois dont vous vous plaignez relèvent d'un pouvoir égal au nôtre, en ces matières.' La riposte des pétitionnaires serait facile: 'On a constitué un pouvoir suprême pour l'Empire, supérieur à tous les gouvernements locaux, même à celui du Royaume-Uni. Ce pouvoir suprême, que vous exercez, comporte l'autorité absolue sur toutes les matières d'ordre impérial. Comme citoyens de l'Empire, nous avons versé notre sang pour faire triompher à l'étranger les principes de liberté qui font, dites-vous, la base de l'ordre public britannique. C'est à ce titre que nous vous demandons de régler cette question dans le sens du droit, de la justice, de la liberté et des véritables intérêts de l'Empire.'
Il ne restera guère d'autre réponse à leur donner que la maxime ultraanglaise . . .et prussienne: What we hâve, we holdl
Combien de temps les Indous s'en contenteront-ils?
J'en causais, un jour, avec un Sikh, ancien élève des universités américaines, anglaises et allemandes. Il avait, la veille, lu à l'Université McGill une étude comparative des systèmes philosophiques de l'Inde et des divers pays d'Europe. Chose étrange, en dépit de son turban et de la couleur de sa peau, ce ' sauvage ' ne paraissait pas convaincu qu'il fût notoirement inférieur à Bob Rogers, à Sam Hughes ou au Dr Edwards. II ne voulait pas admettre que son contact pût contribuer à avilir la culture intellectuelle de nos députés ni la haute moralité sociale de nos échevins. " Il faudra bien que la question se règle, tôt ou tard ", disait-il avec un calme imperturbable. " Nous sommes patients, nous des vieilles civilisations; nous comptons les siècles comme vous les
années. Nous sommes pacifiques, aussi. Mais n'allez pas croire que trois cents millions d'êtres humains se laisseront toujours traiter en inférieurs par quinze millions d'autres êtres humains, dont rien ne dénote à nos yeux la réelle supériorité. Si l'invocation du droit ne suffit pas à nous faire rendre justice, nous l'obtiendrons autrement." Mais ce qui ne peut se rendre, c'est la tranquille assurance, la sereine majesté du regard, la douceur inaltérable du ton, surtout quand il disait: *' Nous l'obtiendrons autrement."
Le partage des dépouilles
Pour complexe et dangereux que soit le problème de l'immigration asiatique dans les colonies blanches, il est presque simple et facile, si on le compare à cette autre équation, à plusieurs inconnues fort troublantes : le gouvernement de l'Inde et des dépendances.
L'Empire britannique n'est pas un simple potager de petit rentier. Tout en prêchant très haut le respect du bien d'autrui et de la liberté des peuples, John Bull n'a pas négligé, pendant que les autres l'écoutaient bouche bée, de remplir ses poches aux dépens de tout le monde. En moins de trois siècles, il a découvert, conquis, acheté ou volé près d'un quart des terres connues sur toute la surface du globe; il domine ou protège plus d'un quart du genre humain — par pur désintéressement, by jingo! et pour accomplir sa mission d'éducateur de peuples — the white man's burden, a écrit le poète apologiste de tous les crimes commis au nom de la puissance impériale.
Après avoir conquis, il faut organiser, et surtout garder. M. Curtis estime que "l'Inde, l'Egypte et les territoires africains, en raison de leur " étendue et de leur situation, créent forcément entre le pouvoir qui les " gouverne et les puissances étrangères des relations fort délicates. Leur " administration interne est si intimement liée à la direction de la po- " litique étrangère et de la défense [impériale], que les ministres chargés " des Affaires étrangères, des Indes et des Colonies ne pourraient exercer " leurs fonctions s'ils ne faisaient pas partie du même cabinet " (p. 205). i L'administration de ces immenses domaines devra donc revenir de droit et de toute nécessité à l'association impériale. Il faudra y joindre les colonies et stations d'importance stratégique, telles que les Indes occidentales, Gibraltar, Malte, Périm, Aden, Singapour et Hong Kong. Ce joli lopin de terre couvre une superficie de 3,X)00,000 de milles carrés et renferme quelque 328 millions d'habitants. L'Angleterre gardera comme propriété personnelle le reste de ses colonies et protectorats, — une bagatelle de 2,000,000 de milles carrés, avec 45,000,000 de protégés.
A première vue, ce partage paraît arbitraire. M. Curtis estime que tout ce qui peut affecter les relations étrangères de l'Empire et mettre en mouvement le mécanisme de guerre doit être confié à l'autorité unique
1 De ce cabinet feraient également partie les ministres de la Guerre, de la Marine et des Finances impériales (p. 156).
d'un gouvernement impérial, responsable au parlement élu par le peuple des pays associés. Avec raison, il place au premier rang de ces intérêts impériaux la possession de l'Inde et de l'Egypte. Il serait facile, en effet, de démontrer que l'Angleterre a contracté ou rompu la plupart de ses alliances et fait ou subi la plupart de ses guerres, afin de consolider son Empire des Indes et de s'en assurer la paisible et profitable possession. Mais le même raisonnement s'applique à un degré variable à toutes ses possessions. L'Inde et l'Egypte renferment plus de causes de conflit ; n'empêche que les autres colonies peuvent aussi donner lieu à des complications internationales.
Si toute distinction entre la défense locale et la défense impériale est abolie, si tous les pays autonomes de l'Empire se soutiennent mutuellement dans toutes les guerres où l'un d'eux sera engagé, il faut prévoir toutes les causes de conflit. Si la Grande-Bretagne fait la guerre à la Russie, à la Chine ou au Japon à cause de ses possessions asiatiques non comprises dans le patrimoine de l'association, les autres associés devront lui venir en aide. Il en serait de même pour les possessions de l'Afrique occidentale, le littoral du Golfe Persique, Ceylan, les Settlements, enfin les innombrables possessions que l'insatiable Angleterre a incorporées à son empire dans toutes les parties du globe.
Le même raisonnement s'applique aux conquêtes récentes de l'Union sud-africaine, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. Seul le Canada a l'insigne honneur de se saigner à blanc pour tout ce monde-là, sans aucun espoir d'une compensation quelconque. Grâce au triomphe de la nouvelle doctrine de la 'solidarité impériale', étançonnée de 'l'obligation morale ' et de la ' dette de reconnaissance ' contractée envers la mèrepatrie qui l'a si bien plumé, il est exposé à se voir entraîner dans de nouvelles guerres, afin d'aider sa mère et ses soeurs à garder le fruit de leurs conquêtes. Le moins qu'il puisse exiger, semble-t-il, c'est que tout cela tombe dans le patrimoine de la communauté. Le rôle de Dandin de l'Empire a peut-être ses charmes et sa gloire; il devrait aussi avoir ses bornes.
Gouvernement de l'Inde — ''La question insoluble"
Mais le gros, très gros problème, c'est le gouvernement de l'Inde.
L'un des pontifes de l'Impérialisme i me faisait un jour l'honneur de vouloir me convaincre de la parfaite praticabilité de l'association impériale. A chaque objection, il opposait tantôt une réplique victorieuse, tantôt une explication plausible. " Et l'Inde, qu'en faites-vous? " La réponse ne se fit pas attendre: " C'est jusqu'ici la question insoluble! " M. Curtis, en dépit de sa foi robuste et de son magnifique optimisme, admet que c'est "l'une des difficultés les plus sérieuses" à résoudre (p. 202). Aussi n'y touche-t-il qu'à la surface. Dans ce volume si compact, de 250 pages, douze à peine sont consacrées au gouvernement des dépendances, y compris l'Empire des Indes avec ses trois cent douze millions d'habi-
1 II n'y a pas d'indiscrétion à le nommer: c'était lord Milner.
tants, ses principautés semi-indépendantes, ses provinces bureaucratisées, ses castes multiples, ses musulmans et ses boudhistes, ses brahmes et ses parias — et aussi sa jeune école nationaliste, ardente, instruite, toute pénétrée des maximes du droit public anglais et tournant contre la domination étrangère les enseignements qu'elle a reçus du conquérant.
De quel droit l'Angleterre gouverne-t-elle ces peuples contrairement aux principes essentiels de sa constitution, — en violation même ** du droit naturel de l'homme ", avoue avec une belle crânerie M. Curtis (p. 201). Oh! tout simplement '* parce que ces races sont encore incapables de se gouverner elles-mêmes" (p. 59).
Plus loin, il donne une raison plus pratique. "Les armées indigè- " nés de l'Inde, de l'Egypte et des protectorats, aussi bien que les armées " [anglaises] d'occupation sont des facteurs essentiels du plan d'ensem- "ble de la défense impériale. Elles doivent être soumises à l'autorité du " gouvernement impérial. Or il est impossible d'admettre {unthinkable) " qu'une autorité s'exerce sur les armées de l'Inde et de l'Egypte et qu'une "autre autorité distincte gouverne leur administration civile" (p. 205).
Voilà qui est plus sincère. Mais n'est-ce pas l'aveu explicite que là où le nationalisme n'est pas anglo-saxon, ou suffisamment dosé d'anglosaxonisme, il n'est plus compatible avec les exigences de l'impérialisme britannique? Il serait intéressant d'entendre M. Curtis sur ce point.
Mais reprenons le prétexte d'incapacité des races de couleur de se gouverner. Admettons que ce soit vrai de tous les autres peuples d'Asie, d'Afrique ou d'Océanie, soumis de gré ou de force à la domination anglaise. Est-ce également vrai de l'Inde, de l'Inde anglaise surtout, de ces Provinces Unies où les maîtres de l'Empire font, depuis plus d'un siècle, l'éducation politique du peuple, et d'un peuple remarquablement intelligent?
Il serait peut-être opportun d'entendre là-dessus les Indous eux-mêmes. Il est difficile de comprendre comment l'auteur d'un travail si complet par ailleurs, si comprehensive, a cru pouvoir passer si légèrement sur cet aspect du problème. Il ne fait pas même mention de l'agitation croissante aux Indes pour le self-government.
Serait-ce que ce missionnaire d'Empire n'a pas voulu effrayer les coloniaux en leur laissant entrevoir l'effrayante complexité du problème et l'immensité de la tâche à laquelle il les convie? Ou n'est-ce que Tinvincible suffisance de l'Anglo-Saxon, convaincu qu'avec les peuples de race " inférieure ", — ^c'est-à-dire avec tout ce qui n'est pas anglais — l'Anglais n'a qu'à commander, et les autres à obéir?
L'explication se trouve probablement dans un mélange de ces deux sentiments. Quoi qu'il en soit, l'auteur ferait bien d'ajouter un appendice à ce chapitre, comme il a fait pour le budget impérial. Autrement, son travail, si instructif, et en même temps si loyal, à tous autres égards, laissera une ineffaçable impression d'inachevé ou, pis encore, d'insincère et de fuyant sur l'obstacle le plus formidable à la consommation de cette unité impériale, si ardemment désirée par l'auteur.
Pour l'instant, il se borne à affirmer que " les chefs responsables du "parti national aux Indes... admettraient eux-mêmes que l'autorité su- " prême {final authority) dans le gouvernement de l'Inde doit, pour le " moment, rester où elle se trouve maintenant — must remain, for the "présent, where it noiv rests " (p. 203).
Uadmission des chefs indous est peut-être moins générale et moins absolue; M. Curtis reconnaît qu'elle n'est que temporaire. En tout cas, cette autorité, où se trouve-t-elle, maintenant ? Entre les mains du viceroi anglais, des gouverneurs et lieutenants-gouverneurs, et des fonctionnaires supérieurs, tous anglais, assistés de conseillers en majorité anglais, en minorité indigènes. M. Curtis suggère de la transférer demain entre les mains du gouvernement et du parlement de l'Empire, dans lesquels siégeront les délégués de toutes les colonies blanches. C'est dire qu'aux difficultés actuelles eL grandissantes, qui résultent du manque de compréhension sympathique des Anglais à l'égard des Indous, s'ajouteront la méfiance et les haines brutales qui marquent déjà les relations fort distantes des Indous avec les Australiens et les Néo-Zélandais. Or, comme M. Curtis juge qu'il est impossible de songer à empêcher les colonies blanches d'exclure les Indous de leurs territoires, il n'est guère probable que les rapports entre les Indous et les white colonials, en devenant plus intimes et plus fréquents, deviendraient plus cordiaux.
Il est fort douteux qu'aucun des " chefs, du parti national " aux Indes soit prêt à admettre que " l'autorité suprême " doive être exercée de cette façon.
M. Curtis reconnaît que les Indous ont droit en principe au selfgovernment — et par conséquent à l'association impériale. En s'associant à la Grande-Bretagne dans le gouvernement de l'Empire, les * nations-soeurs ' devront continuer avec elle sa mission d'éducatrice des *' races inférieures ". Cette mission, aux Indes comme en Egypte, consiste à " faire l'école à ces peuples et à deur apprendre à gouverner leurs "affaires nationales" (p. 206).
Avec l'adjonction des Australiens et autres coloniaux de race blanche au personnel enseignant, il y a risque que les éducateurs manquent de tact et les élèves d'endurance. Ce sera vraisemblablement la répétition de la question ontarienne, agrandie à l'échelle d'un continent peuplé de 315,000,000 d'êtres humains, qui ne sont pas Anglo-Saxons et ne veulent pas le devenir.
Une convention impériale
Ce remarquable travail, que j'ai lu et analysé avec un intérêt passionné, je l'avoue, se termine par un appel éloquent à tous les dévots de l'Empire. L'auteur y résume sa thèse. Il démontre en raccourci l'état d'abjecte sujétion où les habitants des colonies autonomes se trouveront à la suite de cette guerre, s'ils ne se décident à réclamer la direction
absolue de leurs affaires étrangères, comme nations indépendantes, ou le partage de cette direction avec le Royaume-Uni. " Si le Canada, l'Aus- " tralie, la Nouvelle-Zélande et l'Afrique du Sud sont les seuls pays aux- " quels appartient leur allégeance suprême, alors ils doivent se séparer et " décider eux-mêmes des questions de paix et de guerre " (p. 244) ; — et pour cela, " il suffit d'un trait de plume, d'une simple notification à Lon- " dres et aux capitales étrangères " (p. 242). — " Mais si l'Etat pour lequel *' ils désirent vivre et mourir est cette plus grande patrie pour laquelle un " si grand nombre donnent leur vie en ce moment, alors ils doivent s'unir "pour gouverner ses relations étrangères" (p. 244).
Il suggère la convocation d'une Convention impériale, analogue à la Conférence de Québec qui fit la Confédération et aux autres congrès de même nature qui ont préparé les constitutions coloniales actuelles. Cette convention arrêterait les conditions de l'association impériale. Le parlement britannique donnerait à l'arrangement la sanction légale et cesserait d'exister comme législature impériale: ce serait son chant du cygne. Naturellement, aucun des pays d'Empire n'entrerait dans le ring avant que le traité d'alliance n'eût reçu la sanction de son corps électoral (p. 223).
Ce n'est pas encore fait; mais c'est intéressant.
Essayons maintenant de marquer les leçons qui se dégagent de cette étude, et surtout de noter les. accords et les dissonances entre la thèse impérialiste telle que présentée par M. Curtis et la doctrine nationaliste telle que je la comprends.