ACCORDS ET DISSONANCES
La lecture de l'ouvrage de M. Curtis impose une première constatation: les principes constitutionnels qu'il énonce sont exactement ceux que les nationalistes canadiens n'ont cessé d'invoquer contre la participation forcée du Canada aux guerres de l'Angleterre; le status national du Canada et des autres colonies autonomes est, à ses yeux, ce que nous avons toujours soutenu: celui de nations indépendantes de droit.
Comme nous, il affirme qu'au Canada aussi bien qu'en Angleterre, le Roi ne peut rien ordonner sans l'assentiment de ses ministres, que les ministres ne peuvent gouverner sans l'appui d'une majorité parlementaire élue par le peuple; qu'en conséquence le Roi d'Angleterre ne peut exiger ni attendre aucun secours militaire du Canada sans le libre consentement des représentants élus du peuple canadien.
Comme nous, il affirme que le self-government comporte, pour chaque pays britannique qui le possède, le droit de proclamer son indépendance absolue et d'observer la neutralité dans toute guerre où l'Angleterre est engagée.
Comme nous, il affirme que l'Angleterre ayant, du libre consentement des colonies autonomes, conservé et exercé jusqu'ici l'autorité exclusive en tout ce qui touche à la politique internationale, elle est seule obligée de soutenir le poids des guerres qu'elle provoque ou subit, et qu'elle ne peut attendre des Colonies d'autres secours que ceux qu'elles veulent bien lui donner.
Comme nous, il affirme que la participation des colonies autonomes à la guerre actuelle constitue une révolution radicale dans l'ordre établi par les constitutions coloniales et la tradition britannique; que la situation actuelle des colonies est abjecte et "intolérable"; que, l'ancien ordre ne pouvant être rétabli, il faut de toute nécessité refaire la base constitutionnelle de l'Empire; que deux seules alternatives s'imposent: l'indépendance absolue des colonies autonomes, ou leur association, à titre de pairs et de co-partageants, avec le Royaume-Uni.
Sur tous ces points, sauf le choix de l'alternative, nous sommes d'accord, non seulement avec les impérialistes anglais, mais encore avec tout ce qui compte, en Angleterre, et avec toute la tradition canadienne jusqu'aux jours de la guerre d'Afrique i.
1 Le contraste entre l'accueil fait en Angleterre et au Canada à ces énoncés de principes démontre à quel point l'abêtissement des partis et la propagande impérialiste ont oblitéré au Canada la notion des plus élémentaires vérités historiques. En Angleterre, tout le monde accepte ces
Sur les principes du gouvernement constitutionnel, nous sommes d'accord en fait avec tous les jurisconsultes anglais, depuis May jusqu'à Pollock.
Sur le statut national des colonies autonomes et leur droit à l'indépendance absolue, nous sommes d'accord, en fait et en droit, avec les mêmes jurisconsultes 2, avec tous les hommes d'Etat britanniques, depuis Durham et Elgin jusqu'à Chamberlain, Campbell-Bannerman, Balfour, Asquith et Bonar Law, avec tous les hommes d'Etat canadiens qui ont fait et pratiqué la constitution canadienne: Macdonald, Cartier, Blake, Laurier, Borden.
Principes constitutionnels — Statut national des Colonies
Entre ces deux ordres d'idées, je fais une distinction très nette, et pour cause. J'accepte le premier comme un fait acquis dont le Canada doit tirer le meilleur parti possible, le second comme une chose bonne et désirable en soi, que le Canada doit conserver et développer jusqu'à sa fin logique, qui est l'indépendance.
Fils de famille parlementaire et libérale, j'ai cru, un temps, à la démocratie et au parlementarisme. Pas à la souveraineté du peuple, comme source de l'autorité. Cela, c'est une absurdité, aussi impraticable en fait que fausse en principe. Mais j'ai cru à la supériorité du régime qui est censé donner au peuple frappé d'impôts, impôt du fisc et impôt dusaiig, ] avantage de choisir les hommes qui le gouvernent et le taxent. Vingt années de pratique du régime parlementaire au Canada, éclairée de l'étude du même régime dans les autres pays, en Angleterre surtout, m'ont fait perdre bien des illusions. J'ai percé le voile du mensonge et compris qu'à la faveur des formules creuses dont ils se servent pour flatter la vanité populaire, les politiciens de tous les pays trompent et pillent le peuple à leur bénéfice et, qui pis est, énervent les énergies constructives et démoralisent la conscience nationale. Le régime parlementaire aboutit fatalement à la sélection des exploiteurs par les incompétents, à la tyrannie des collectivités mobiles, à la dislocation des assises sociales. Et si l'on veut toute ma confession, j'avoue volontiers que mon admiration pour l'Angleterre a diminué dans la mesure où m'apparaissait plus com-
affirmations as a matter of course. On discute la solution que propose M. Curtis. Personne n'a songé à contester un seul des principes qu'il émet, soit dans l'ordre constitutionnel applicable à tous les pays britanniques,, soit dans la définition du droit public des colonies autonomes. Ici, il m'a fallu, pour justifier les mêmes affirmations, écrire un gros livre, bourré de preuves et de textes officiels. Et encore beaucoup de braves gens restent persuadés que les nationalistes appuient leurs prétentions sur des théories " nouvelles " et " pernicieuses ".
2 May enseignait, il y a déjà plus d'un demi-siècle, que les colonies autonomes ont le droit de s'armer contre la Grande-Bretagne.
plète la duperie du régime parlementaire dont la conquête anglaise nous a affligés.
Mais si j'ai perdu la foi dans la doctrine, je ne puis supprimer le fait que le régime parlementaire est la base du droit public au Canada comme en Angleterre et dans tous les pays autonomes de l'Empire. Tant qu'il en sera ainsi, il me parait clair que tout ce que nous avons à faire, c'est d'utiliser le régime pour ce qu'il vaut, c'est de réclamer ses avantages afin d'atténuer ses inconvénients, c'est de faire fonctionner ses soupapes de sûreté afin d'empêcher qu'il ne produise ses pires effets.
C'est ce que nous faisons lorsque nous affirmons le devoir du peuple canadien de faire respecter sa constitution, de s'abstenir de toute guerre à laquelle il n'est pas strictement obligé. Car la guerre est en soi une abomination, et nul peuple n'a le droit de la faire ou d'y participer à moins d'y être tenu pour assurer sa propre conservation ou remplir les engagements nécessaires qu'il a pris envers d'autres nations. Ces, obligations sont, pour le Canada, parfaitement définies par la Constitution et par les accords conclus avec l'Angleterre.
Principes *^ dangereux '*
Une nouvelle école de théologiens ultra-impérialistes, s'étayant de la science vermoulue d'anciens magistrats, a entrepris de démontrer qu'en nous opposant à la participation du Canada aux guerres de l'Angleterre, nous attentons à l'autorité du Roi sur ses sujets, nous violons les principes du Droit naturel. Ils ont cherché à établir que les nationalistes canadiens, — moi tout particulièrement, — sont de dangereux novateurs, tout imbus des faux principes du parlementarisme, du libéralisme, et de je ne sais combien d'ismes tous plus pernicieux les uns que les autres.
A qui connaît les éléments de l'histoire et de la constitution de l'Empire britannique, la grossièreté du sophisme saute aux yeux. L'erreur initiale de ces faux prophètes, c'est de faire abstraction totale des principes concrets de la constitution britannique, qui règlent les obligations respectives du Roi et des sujets; c'est surtout de méconnaître absolument la nature réelle du lien qui unit les colonies autonomes à l'Angleterre. Feignant d'oublier que ces pays sont, de droit, des Etats souverains dont les relations avec la métropole sont exclusivement matières de contrat, ils n'envisagent le problème posé par la participation du Canada à la guerre que sous l'angle des principes abstraits qui gouvernent les relations de souverain à sujets, indépendamment de l'histoire et de la constitution. Or c'est exactement le contraire qui est vrai.i
1 A ceux qui seraient tentés de m'accuser d'une extrême sévérité ou d'un mépris trop marqué pour les théologiens impérialistes, je dois un mot d'explication.
Ce que ces austères personnages ne peuvent me pardonner, c'est d'avoir appelé l'attention du clergé sur le danger de mettre la religion au service de l'Angleterre impérialiste et du parti tory canadien. Naturellement, ils n'avouent pas ce motif. Ils le cachent sous l'ample manteau
En tout ce qui concerne les relations entre l'Angleterre et le Canada — et les autres colonies autonomes — il ne s'agit nullement, il ne peut s'agir, de conflit entre l'autorité du souverain et les résistances de ses sujets canadiens. Tout ce qui est en dispute, c'est le partage de l'autorité entre le gouvernement britannique, responsable au parlement élu par le peuple du Royaume-Uni, et le gouvernement canadien, responsable au parlement élu par le peuple du Canada. Tout ce qu'il s'agit de décider, c'est si la nation canadienne, égale en droit à la nation britannique et soumise aux mêmes principes constitutionnels, doit abandonner son sort, en tout ce qui touche à la paix et à la guerre, aux mains d'un
du Droit naturel et de la doctrine intégrale. Leur mauvaise foi est patente.
Les " dangereuses " doctrines parlementaires qu'ils m'accusent de propager sont celles que tous les hommes publics et tous les partis ont professées et pratiquées au Canada, depuis trois quarts de siècle. C'est pour le triomphe des mêmes doctrines que les politiciens des deux partis nous adjurent, d'accord avec les théologiens impérialistes, d'aller nous faire tuer en Europe. Comment se fait-il que M. l'abbé Dam.ours et le Patriote de la Presse, — si ce n'est le même — nous jugent si criminels de vouloir tirer le meilleur parti possible, pour la sauvegarde de nos droits nationaux, d'un régime politique qui existe en fait ; lorsqu'ils ne trouvent rien à dire contre les politiciens qui professent comme vérités d'évangile ces mêmes doctrines "pernicieuses"?
Mais je tiens une preuve plus palpable encore de cette mauvaise foi. J'avais posé tous les principes " dangereux" idu nationalisme; j'en avais marqué toutes les conséquences, y compris l'indépendance du Canada et l'abstention dans une guerre possible entre l'Angleterre et l'Allemagne ; j'avais même invoqué, en y adhérant, — puisque, alors, j'y croyais — les maximes " pernicieuses " du parlementarisme, lorsque l'abbé Damours m'encouragea de son appui moral et matériel, en se portant actionnaire de la société et du journal appelés à défendre tous ces principes " dangereux ". Il est vrai qu'en ce temps-là les maximes du nationalisme et du parlementarisme aidaient à 'démolir un ministère rouge. Elles ne sont devenues " dangereuses ", aux yeux du savant abbé, qu'à partir du moment où elles ont commencé de nuire aux affaires du parti bleu. Ce qui est vrai de l'abbé Damours l'est également, à des degrés divers, de tout ce groupe. On a là l'exacte mesure des principes de l'école " intégriste ", rempart du Trône et de l'Autel. La vérité ' intégrale ', c'est que ces gens-là sont bleus avant d'être loyalistes, royalistes, et même * intégristes '. Si je n'étais tenu d'être plus charitable qu'un théologien-impérialiste, je pourrais ajouter: avant même que d'être catholiques. En d'autres termes, ces graves personnages ont tout juste l'autorité morale et la sincérité des Blondin-Patenaude-Rainville et tutti quanti, ardents nationalistes pour démolir un ministère libéral, impérialistes exaltés pour servir un ministère conservateur — et s'en servir. On comprendra facilement que, les ayant lotis et étiquetés, nous les laisserons roupiller tout à l'aise, à l'avenir, comme nous avons fait dans le passé.
Avec le Pape, nous continuerons à dire que le devoir des catholiques est de vouloir la paix et non la guerre. Avec toute la tradition canadienne, nous continuerons à soutenir que le Canada n'a, envers l'Angleterre, d'autres obligations morales ou légales que celles qui résultent de sa constitution et des engagements positifs qu'il a pris envers la Grande- Bretagne.
groupe de politiciens qui répondent de leurs actes à la seule nation britannique. Tout ce que les théologiens impérialistes nous somment de sacrifier des " faux " principes de la démocratie et du parlementarisme canadien, tend à fortifier, non pas l'autorité du Roi, mais l'empriss de la démocratie et du parlementarisme anglais sur l'argent, le sang et les destinées du peuple canadien. En d'autres termes, le régime que favorisent ces farouches ennemis de la démocratie et du parlementarisme, c'est la perversion de ce système, " pernicieux " en soi, c'est sa mise en pratique sous sa pire forme, qui est l'oligarchie sans frein et sans responsabilités. Comme l'a fort justement exprimé M. Fisher, ancien premier ministre d'Australie, le moindre électeur du Royaume-Uni peut approuver ou condamner par son vote la politique étrangère de son gouvernement, la participation de l'Angleterre à la guerre, la conduite de la flotte et de l'armée, le traité de paix qui mettra fin à la guerre. Les millions de sujets britanniques qui habitent au Canada et dans les autres colonies autonomes sont totalement privés de ce droit. En ces matières " de suprême intérêt ", qui affectent et gouvernent toute leur vie nationale, ils sont à l'entière merci des décisions, justes ou iniques, de la plèbe électorale des Iles britanniques. Le roi n'a rien à y voir. C'est l'oppression d'une démocratie par une autre démocratie: Pélion sur Ossa.
Ce régime faux, révolutionnaire, anarchique ne peut durer — nonobstant les puérils efforts de ceux qui veulent le conserver : tels M. Rodolphe Lemieux, qui trouve que c'est l'état idéal, ou M. l'abbé Damours, qui pense que c'est l'ordre établi de Dieu. Comme l'ont fort bien dit M. Bonar Law, M. Asquith, M. Lloyd George, lord Milner, sir Robert Borden, M. Fisher, M. Hughes, un changement s'impose. Et ce changement, pour être rationnel et durable, doit se conformer aux traditions fondamentales des pays britanniques. Ce ne peut être que l'indépendance des colonies, ou l'association impériale préconisée par l'école de la Round Table. Tout palliatif, tout moyen terme ne fera qu'envenimer la situation et rendre l'inévitable solution plus dangereuse pour la paix du monde.
Si les Colonies ne proclament leur indépendance qu'après de longs tiraillements avec l'Angleterre, elles se sépareront de la " mère-patrie " avec des sentiments identiques à ceux qui ont animé les Américains pendant un siècle. En dépit de l'influence que la haute finance anglaise exerce aujourd'hui à New-York, cette animosité est loin d'être éteinte. On sait ce qu'elle a coûté au Canada, dans le passé. Pareilltment, si l'association impériale ne se consomme qu'à la suite d'aigres débats de compte, la méfiance et la jalousie réciproques rendront l'accord plus difficile et plus précaire.
Indépendance ou association impériale ?
Entre l'indépendance et l'association impériale — seules " alternatives réelles " — de quel côté penchera la majorité des Canadiens? C'est encore assez difficile à dire. Des facteurs puissants agissent dans les
deux sens; et, comme toujours, les plus apparents ne sont peut-être pas les plus effectifs, ni ceux qui l'emporteront, à la longue.
Pour nous, notre choix est fait depuis longtemps.
Nous aurions préféré, je l'avoue, voir l'alternative se poser moins brusquement. Mais ce n'est assurément pas nous qui sommes responsables de la tournure que les événements ont prise. Nous n'avons pas provoqué la guerre; nous n'avons pas conspiré avec les rouges, les bleus, les nationalistes vendus et les théologiens impérialistes, pour donner à la participation du Canada le caractère d'intensité qu'elle a prise et en faire l'irrémédiable révolution dont il faut sortir aujourd'hui.
Puisque le choix s'impose, nous optons pour l'indépendance. C'est la solution " la plus simple ", la plus conforme à la tradition britannique et à la tradition nationale. Elle reste, à nos yeux, " l'aboutissement nécessaire " — the necessary goal — du self-government. Avec Mgr Laflèche, nous trouvons que la constitution actue^lle n'avait d'autre objet que de préparer le Canada " à devenir un grand Etat prospère et libre ". Avec Mgr Charles Larocque, nous croyons que le Canada est appelé " à prendre tôt ou tard son rang parmi les nations de la terre " i. Avec Blake et Laurier (autrefois), avec Mercier et Lemieux (jadis), — si parva magnis componere licet — nous trouvons que l'indépendance est, pour tout peuple, le seul idéal inspirateur, fécond et pratique. Sans nous cacher les inconvénients et les dangers de la liberté nationale, nous croyons qu'elle en présente moins que tout autre état nouveau 2.
Nous nous arrangerions volontiers du genre et du degré d'indépendance que sir John Macdonald voulait dès 1865 et que M. Ewart a préconisés depuis: l'indépendance absolue, sous l'autorité nominale du roi d'Angleterre qui serait, en même temps, roi du Canada. Mais l'insatiable cupidité anglaise a, selon toute apparence, rendu cette solution impraticable. L'énorme prépondérance des intérêts impériaux permettrait-elle, aujourd'hui, le dédoublement de l'autorité, même fictive, du souverain? Sur ce point, la démonstration négative de M. Curtis paraît irréfutable.
M. Lemieux * autonomiste'
Si toutefois la majorité des Canadiens ne veut pas de l'indépendance, refusera-t-elle de remplacer la livrée de servitude par un droit d'association? La solution préconisée par M. Curtis est assurément préférable à l'abjecte et anarchique situation du moment. De toutes façons, envisagée sous tous ses angles, elle serait moins désastreuse que la condition faite au Canada par l'union sacrée de nos deux grands partis 3.
1 Ces deux citations sont extraites des mandements de ces vénérables prélats sur la Confédération.
2 Je me suis expliqué là-dessus dans l'une de mes conférences de l'hiver dernier, réunies en volume sous le titre Hier, Aujourd'hui, Demain.
3 Sur ce point, je me suis également expliqué dans l'ouvrage mentionné plus haut: Hier, Aujourd'hui, Demain,
L'autre jour, à Maisonneuve, le principal lieutenant québécois de sir Wilfrid Laurier, M. Rodolphe Lemieux, a pris son trombone le plus sonore pour sonner la charge contre les projets ténébreux des impérialistes. Naturellement, il a chanté la vieille antienne du parti libéral, gardien vigilant de l'autonomie du Canada.
" Nous ne voulons pas d'une contribution de quarante millions votée à Londres ", s'est-il écrié dans un beau mouvement de pectus et de toupet. Seulement, il a négligé de dire qu'avec son chef et tout son parti, il a voté des centaines de millions pour le soutien d'une guerre déclarée à Londres sans le consentement du Canada et conduite de Londres sans la coopéra-' tion du gouvernement canadien. Il a également omis d'ajouter qu'en tout ce qui concerne le Canada, la guerre se réglera à Londres, hors la connaissance des Canadiens.
Le plaidoyer ' autonomiste ' de M. Lemieux vaut tout juste la vertueuse dénonciation du militarisme par sir Wilfrid Laurier. Après avoir tout fait, depuis sept ans, pour amener le Canada à la crise aiguë de militarisme où if se débat aujourd'hui, M. Laurier promet solennellement de combattre le militarisme, . . . quand la guerre sera finie. C'est le procédé du bonhomme qui met le cadenas isur la porte de l'écurie, 'après avoir aidé le voleur à s'emparer du cheval.
La question n'est pas de savoir où sont votées les contributions de guerre du Canada, mais à quoi elles servent et qui les vote et les administre. M. Laurier et M. Lemieux ont voté ' librement ', d'accord avec M. Borden et M. Poster, avec Sam Hughes et Bob Rogers, tous les millions dont l'Angleterre a besoin. Avec leurs adversaires torys et impérialistes, ils ont *' hypothéqué le sang de la nation canadienne jusqu'à concurrence de cinq cent mille hommes " i, au profit de l'Empire pour lequel, disait naguère le même M. Lemieux, il fait si bon " vivre et mourir " — par procuration. Mais une fois les millions votés à Ottawa, et la chair à canon (style libéral de 1896) livrée à l'Angleterre, M. Lemieux trouve bon que sep amis Asquith et Lloyd George, associés aux amis de M. Borden, Bonar Law et Lansdowne, en fassent des choux et des raves, et même qu'ils laissent massacrer nos soldats, grâce à l'incompétence des officiei-s anglais.
Nous ne partageons pas cet avis. S'il nous faut absolument " vivre " dans l'Empire et " mourir " pour l'Empire, nous préférons que notre argent soit voté à Londres, dans un parlement vraiment impérial, où nous aurons le droit de demander des comptes, plutôt que de laisser nos eunuques d'Ottawa, bleus et rouges, livrer notre sang et notre argent à un gouvernement étranger qui ne rend ses comptes qu'aux électeurs de Londres ou de Glasgow, du Yorkshire ou des Midlothians. Si nous avons ' l'obligation morale ' de nous saigner aux quatre membres pour assurer le triomphe de la démocratie en Serbie et aider les Cosaques de notre Petit Père le Tsar à faire régner la " liberté " et la *' civilisation supérieure " d'Arkangel à Constantinople, de Lemberg
1 Paroles de M. Lamarche, à Nicolet, le 1er octobre 1916.
à Vladivostok, nous voulons du moins avoir l'avantage d'interroger, par nos représentants, le ministre des Affaires étrangères qui parlera en notre nom dans le Congrès de la paix; nous réclamons le privilège de l'approuver ou de le blâmer par nos votes, — sanction essentiellement britannique — selon qu'il accomplira ou trahira la cause *' sacrée " pour laquelle M. Lemieux, M. Blondin, M. Patenaude,'M. Rainville, tout en ménageant soigneusement leur peau, adjurent leurs compatriotes de verser " librement " leur sang.
La guerre finie, tous les peuples d'Europe, sans exception, pourront demander des comptes à leurs gouvernants. Seuls les Canadiens, Australiens et autres " libres " citoyens des * nations-soeurs ' ne pourront rien demander à leurs représentants. S'ils s'avisent de le faire, leurs chefs politiques d'alors, M. Borden ou M. Laurier, M. Doherty ou M. Lemieux, leur répondront avec raison que tout ce qui touche à la conduite de la guerre et aux conditions de la paix relève exclusivement du gouvernement britannique et que ce gouvernement n'est comptable de ses actes qu'aux électeurs du Royaume-Uni.
En pays britannique, il n'y a pas de liberté sans contrôle, il n'y a pas de " libre " contribution de guerre, en hommes ou en argent, à moins que le paiement de cette contribution ne soit précédé, accompagné et suivi du droit de représentation et du pouvoir, qui en résulte, de contrôler tout ce qui touche à la guerre et à la paix.
Les Ouality Niggers de l'Empire
Le genre de " liberté" que M. Lemieux glorifie et veut conserver à ses compatriotes, c'est la servitude volontaire, plus abjecte, parce que volontaire, que l'esclavage imposé par la force brutale. C'est le concept de *' liberté " des quality niggers de Virginie. Attachés à leurs maîtres par une abondante provende, ces domestiques de choix combattirent volontairement dans les rangs de l'armée esclavagiste. La proclamation d'affranchissement de Lincoln les consterna, parce que, rompant leurs chaînes, elle les forçait à gagner leur vie et à exercer leurs responsabilités d'êtres humains.
De cette servitude volontaire, nous ne voulons point.
A tout autre sort, nous préférerions l'indépendance nationale, la neutralité et la paix. Mais s'il faut porter l'uniforme de guerre et aider l'Angleterre à faire la police du monde, nous préférons que ce soit à titre dassociés responsables, plutôt que sous la livrée domestique, dût-il nous en coûter plus pour coopérer que pour servir.
Est-ce à dire que nous sommes prêts à accepter d'emblée et dans tous ses détails le projet d'association suggéré par M. Curtis? Loin de là.
Lorsque viendra l'heure prochaine de la décision, nous commencerons par réclamer l'indépendance du Canada; et si les arguments venaient à nous manquer, nous n'aurions pas de peine à nous ravitailler dans le vieux stock de M. Laurier et de M. Lemieux. Mais si — comme tout le fait prévoir — la majorité des Canadiens ne veut pas de la vraie
liberté et se dérobe au plein exercice du devoir national, nous nous rabattrons sur ralternative : nous réclamerons la participation réelle, efficace et complète au gouvernement de l'Empire dont nous portons aujourd'hui les plus lourdes charges, grâce à la touchante confraternité de M. Borden et de M. Laurier, de M. Lemieux et de Bob Bogers.
Naturellement, nous discuterons les conditions de l'allliance. A la répartition des charges — toute spéculative, du reste — suggérée par M. Curtis, nous opposerons les objections déjà esquissées dans cette étude. Et surtout, nous réclamerons l'application du principe de l'alliance à tous les pays d'Empire susceptibles d'en profiter — à l'Inde, par exemple.
Convaincu que l'association impériale ne peut et ne doit être que le prélude de l'indépendance, je voudrais voir le plus grand nombre possible de forces disjonctives entrer dans l'association. Je l'ai déclaré à M. Hawkes i : le principal motif qui me fait désirer l'association impériale, c'est qu'elle promet d'être l'agent le p'ius puissant de la dissolution de ce trust monstrueux qui s'appelle l'Empire britannique. La présence des Indous dans les conseils de l'Empire aiderait prodigieusement à produire cette réaction salutaire — salutaire pour le monde et salutaire pour les pays britanniques eux-mêmes. En attendant cette fin hautement désirable, le contact des représentants de l'Inde contribuerait à rendre quelque vigueur à nos eunuques politiques, à réveiller en eux le sentiment de la dignité nationale.
Pour le réconfort des loyalistes, de coeur ou de bouche, j'ajoute volontiers ceci. Je souhaite la dissolution de l'Empire britannique, parce qu'il me paraît incompatible avec la paix et le bonheur du monde, et surtout avec le libre développement des diverses nations qui le composent. Mais que la nouvelle association impériale réalise les nobles espérances de ses protagonistes sincères: — qu'elle devienne un véritable instrument de paix, de progrès et d'ordre, au lieu d'être le plus puissant agent de conquête, de domination morale et de mercantilisme abrutissant; qu'elle démontre par l'expérience la possibilité de concilier les exigences de l'unité impériale avec les justes aspirations du nationalisme propre à chacun des pays britanniques, — je ne demanderai pas mieux que de la voir durer et de lui apporter mon humble concours.
Quant aux pusillanimes, qui préfèrent s'enliser dans le bourbier actuel plutôt que de courir les risques de l'asisociation, je me borne à leur rappeler cette vérité élémentaire : si l'association impériale ne tient pas ses promesses, elle se rompra d'elle-mêm^. L'immense majorité des futurs associés n'a pas l'échiné assouplie, comme la nôtre, par trois siècles de colonialisme. Les Australiens, les Néo-Zélandais, les Sud-Africains, et même les Anglo-Canadiens, n'ont pas appris et pratiqué, comme nous, la soumission aveugle, toujours prête à accepter avec une dévotion béate tous les dédains et toutes les taloches du maître anglais. En dépit de la servilité et de l'exaltation du moment, et même de la déchéance morale
1 Canadian Nationalism and the War.
engendrée par le culte de l'or et du confort matériel i, ils ont gardé tout au fond un vieux levain d'indépendance anglo-saxonne. iSi les Britanniques du Royaume-Uni tentaient de faire tourner l'association à leur bénéfice, les Britanniques des colonies seraient les premiers à donner le signal de la résistance.
De même que nous pouvons compter sur les Indous pour la résistance au pananglo-saxonisme, nous pouvons également compter sur les Ainglo- Saxons des colonies pour la résistance aux empiétements des Anglo- Saxons du Royaume-Uni.
L'annexion : ses agents actifs
En dehors de ces deux alternatives — indépendance ou association impériale — il n'y a pas, on ne saurait trop le répéter, d'autre solution pour l'ensemble des colonies autonomes. Pour le Canada, cependant, il en est une troisième, que suggère sa situation géographique : l'union avec les Etats-Unis. De celle-là, personne ne veut, apparemment. Trois catégories de Canadiens travaillent pourtant à la faire mûrir plus rapidement que les deux autres. Ce sont, d'abord, les imbéciles fanatiques qui s'efforcent d'angliciser et, par conséquent, d'américaniser tous les éléments non-britanniques du Canada. Ce sont, ensuite, les politiciens genre Lemieux qui croient que le Canada va se complaire indéfiniment dans l'état d'abjecte sujétion qui leur apparaît, à eux, comme le suprême idéal national. Ce sont, en troisième lieu, les théoilogiens impérialistes et leurs adeptes qui s'efforcent d'étouffer toute aspiration vers un état légitime et normal d'indépendance. Si ces derniers, heureusement peu nombreux, réussissaient à maintenir chez les Canadiens-français cette mentalité et ce tempérament de chiens couchants qui leur paraissent être le propre des bons sujets, ce n'est pas l'Angleterre qui en profiterait mais les Etats- Unis 2. A force de s'entendre dire qu'il leur faut un maître étranger, les bons Canadiens-français finiront par se tourner du côté d'un maître qui leur coûtera moins cher que le maître actuel, dût-il leur en cuire, comme aux grenouilles de la fable.
Notre attachement à la tradition nationale nous a valu la haine de ces trois catégories d'agents de dénationalisation. Nous en sommes heureux. C'est un signe certain que nous avons fait quelque chose pour le bien de notre pays. Sans nous préoccuper des nouvelles récriminations qui pourront venir des mêmes quartiers, ou d'ailleurs, nous continuerons à affirmer que le devoir du Canada, comme celui de toutes les nations à qui Dieu a donné l'existence, est de marcher de l'avant et non de croupir dans le fossé.
1 C'est le juste reproche que Brunetière faisait à la civilisation anglosaxonne.
2 C'est la pensée qu'exprimait un vénérable évêque de la province, au temps où VAction Sociale laissait batifoler chez elle les champions du Droit naturel et du torysme.