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sentent permettent de mesurer le recul de la Pologne, attardée dans son évolution économique. Reste à savoir, si le pays, dont le libre essor a été empêché par le jeu des forces historiques, doit conserver à jamais une structure économique qui porte l'empreinte des conditions nettement anormales, profondément bouleversées depuis à la suite de la guerre.
Sur ce point capital les opinions diffèrent.
Les uns prétendent, que la Pologne aurait tout intérêt à conserver le rôle d’un pays, fournisseur de matières premières et de denrées alimentaires. Tel est précisément l’avis du prof. Kemmerer, président de la Commission des experts américains qui, en 1926, avait été anpelée à examiner la situation financière de la Po- Jogne. Selon lui « la production des produits agricoles et des matières premières, destinées à couvrir les besoins des marchés industriels, offre à la Pologne les plus vastes possibilités de développement » (« Polands greatest opportunity would now seem to lie in the production of agricultural products and raw materials for industrial markets ») (17).
La conception, dont M. Kemmerer s’est fait l’interprète trouve de nombreux partisans, surtout en Allemagne, où la presque unanimité de l’opinion considère la Pologne comme un prolongement agricole de l’Europe industrielle.
Les adversaires de cette « orientation agricole », loin de vouloir sousestimer l'importance de l’agriculture dans l’économie polonaise, objectent cependant, que son
(17) Report submitted by the Commission of american financial experts, headed by Dr. E. W. Kemmerer, Warsaw 1926, p. 523.
développement par trop unilatéral ne saurait, à lui seul, résoudre les graves problèmes économiques qui se posent à la Pologne. Ils prétendent, au contraire, que la structure économique de ce pays, formée par les influences du milieu historique, pêche par un manque de polymorphisme. Conformément à leur opinion — seul un développement simultané et parallèle de l’agriculture et de l’industrie serait susceptible d'assurer à la Pologne l’équilibre économique et social, dont elle à besoin.
Ainsi posé, le dilemme se ramène à la question: Pologne agricole ou Pologne agricole-industrielle ?
Vu l'intérêt capital de cette question, nous croyons devoir examiner de plus près les arguments qui saffrontent dans la discussion, dont elle fait l’objet.
Les partisans de la Pologne agricole font valoir cet argument, que les pays qui disposent d’un excédent de grains, n'auront pas de difficultés à l’écouler sur le marché européen. Aussi la position des pays agricoles leur paraît-elle plus assurée que celle des pays industriels, cherchant. en vaïn à vendre sur les marchés encombrés les excédents des produits finis. M. Kemmerer, dont nous avons cité l’opinion, ira jusqu’à affirmer que les pays industriels, victimes d’une crise de surproduction, seraient heureux (fortunate) de pouvoir retourner à l’activité agricole, considérée, à tort, comme représentant un type inférieur d'économie (18).
Cette opinion, vieille de quelques années, dénote un optimisme, que ne justifie point la situation réelle de l’agriculture. Certes, on ne saurait nier, qu’elle wat connu, au lendemain des hostilités, une période rela-
(18) Loc. cit.
— aoÙ —
tivement prospère : le déséquilibre entre l’offre et la demande qui s'était produit alors à la suite d’un déficit de la production des céréales panifiables, leur assurait, dans un monde affamé, une certaine facilité de vente (19).
Depuis cette époque, consécutive à la guerre, la situation sur le marché mondial a subi un revirement complet. Les pays d'outre-mer, principaux fournisseurs de l’Europe en matière de grains ont augmenté d’une manière sensible leur production agricole. Au Canada, la production du froment a plus que doublé par rapport à la période d’avant-guerre. Aux Etats-Unis, elle dépasse d’un tiers la moyenne de 1911-1913 (20). L'influence, qu’exercent sur le marché ces deux grands exportateurs de céréales panifiables, s’accroît encore du fait d’une organisation commerciale de vente, dotée de vastes ressources. (Il suffit de rappeler le puissant « pool », organisé par les exportateurs de froment du Canada).
Les principaux pays importateurs cherchent, depuis la guerre, à assurer leur autonomie en matière d’approvisionnements. L'Allemagne qui eut à connaître les privations d’un blocus économique, sera la première à s’engager dans cette voie. Largement importatrice de den-
(19) La production de froment, enregistrée dans les quarante-six pays qui furent compris dans l’enquête du B.LT., accuse, en 1921-1922, une baisse de 10,2 %, par rapport à la période d’avant-guerre. La baisse qu’accuse la production de seigle est encore plus accentuée : pour les trente-quatre pays elle atteint, à la même période (1921-122) le niveau de 29,1 %. Voir : Enquête sur la production, Paris-Nancy- Strasbourg. 1923. Vol. II. 2 pp. 649-668.
20) Voir : Annuaire International de Statistique Agricole 1927-1928. Rome 1928, pp. 118-119.
rées alimentaires, avant 1914, elle favorise maintenant, par tous les moyens disponibles, une extension de sa production agricole pour lui permettre de faire face aux besoïns d’une population croissante. Après une suspension de plus de dix ans, les droits sur les principaux produits agricoles (céréales, farines, animaux vivants, viande, etc.) sont remis en vigueur en 1925. Majorés depuis à plusieurs reprises, ils dépassent vite le niveau de protection, dont jouissait l’agriculture allemande dans la période d’avant-guerre.
Avertissement significatif: la dernière majoration, inspirée par les motifs d’un protectionnisme agricole outrancier, intervient au lendemain de la signature du traité de commerce polono-allemand (du 17 mars 1930). Du fait de cette majoration qui semble dépasser la mesure raisonnable, les possibilités de vente sur le marché allemand que l’on cherchaït à assurer à l’agriculture polonaise, et cela au prix de sérieux avantages, accordés, dans le cadre du traïté, à l’industrie allemande, se trouvent ramenés à un niveau voisin de zéro.
Des tendances analogues se font jour dans nombre d’autres pays européens. Aïnsi, la France met sur pied un plan de large envergure en vue de mieux outiller et fortifier son armature agricole. La Tchécoslovaquie s’efforce de couvrir par sa propre production intensifiée le déficit alimentaire qui s’accuse dans les premières années de son existence indépendante. En Italie — Ia célèbre « bataïlle du grain » (battaglia del grano), engagée sous l'inspiration de M. Mussolini, obtient des résultats nullement négligeables. Le rendement à l’hectare passe de 10,5 quintaux métriques (moyenne, enregistrée dans la période triennale 1910-1913) à 12,5 quin-
taux (1928) soit un accroissement d'environ 20 %. La production globale subit égalément une augmentation sensible. à |
L'étude de tous ces faits et des tendances qu’ils expriment nous autorise à conclure, que la situation à prévoir sur le marché européen n’est pas pour encourager une évolution par trop unilatérale dans le sens de l’agriculture.
Les arguments qu’on oppose aux partisans de la Pologne agricole font apparaître un autre aspect du problème: l’aspect démographique. L'agriculture — diton — est incapable d’absorber, à elle seule, l’accroissement naturel de la population polonaise.
En raison des circonstances très graves que nous avons exposées plus haut, cette assertion offre un intérêt tout particulier. Il y à donc lieu de se demander, si elle est juste. Nous n’hésitons pas à répondre par l’affirmative. <
Dans l’état de choses existant l’agriculture semble fléchir sous le poids du surpeuplement, produit des conditions historiques, au milieu desquelles la Pologne évoluaït avant de recouvrer son indépendance. Durant tout le XIX° siècle, à l’époque même, où l’industrialisation rapide des principales nations européennes attire vers les centres urbaïns les excédents de la population agricole, en Pologne, l’évolution pénible de l’industrie, très en retard sur le mouvement naturel de la population, offre à la campagne surpeuplée un débouché assez restreint. Cette divergence des lignes d'évolution produit un contraste qui mérite d’être mis en relief.
Dans les pays au développement économique rapide l’exode rural finit par absorber l'accroissement naturel:
la population agricole, déchargée des excédents qu’elle envoie dans les villes, se maintient à un niveau relativement stable.
Rien n’est plus significatif à cet égard que le tableau suivant de la population allemande pendant la dernière génération.
EU
Population (en millions d'habitants) :
ANNEE Rurale Urbaine STRESS 26,3 14,8 HO00 CF. 25,7 30,6 1910... 25,9 39,0
De 1871 à 1910, la population totale a passé de 41,1 millions à 64,9, soit en 40 ans une augmentation formidable de 23,8 millions. Or, dans le même temps, la population rurale est restée stationnaire aux environs de 26 millions, elle àa même légèrement diminué). C’est que tout le formidable accroissement de la population a trouvé son emploi dans l’industrie, le commerce, etc. (21).
À la stabilité du niveau absolu de la population agricole correspond une certaine fixité des chiffres, exprimant la densité de cette population par unité de superficie. Aïnsi, par exemple, dans les limites de l’État prussien, la densité de la population agricole est restée sensiblement la même au début et à la fin du XIX° siècle: 40 habitants par km. carré. Tout le surplus de la population, dont l’accroïssement atteint, durant cette
(21) Francis Delaisi. Les deux Europes, Paris 1929, p.
période, environ 80 âmes par km?, s’amoncelle dans les centres urbains (22). |
Dans les autres pays européens, en voie d'évolution industrielle, le mouvement de la population suit des lignes analogues.
En Pologne, au contraire, la population qui augmente assez vite, malgré la forte émigration, s’entasse à la campagne. Par suite de cette accumulation de la population rurale, sa densité croissante s’élève, au moment de la naissance de la Pologne indépendante, à un niveau, sensiblement supérieur à la moyenne, enregistrée à cette époque.
Le surpeuplement de la campagne polonaise apparaît nettement à la lumière du tableau suivant:
Densité de la population agricole
Sur 100 ha de terres cultivées (23)
Beigique RELEASES SRE RENNES 74,2 POI10SNES LM LR RER Re 70,7 TORÉCOSIOTAQ er EE IN EN ENETRRER TR SRe 61,4 France. te anse TER RRRPRReRE RES 57,9 Alémagne tite RTS TRE SRE 50,4 DANCMATR SHELL NET RE 35,3
Dans le cadre du tableau ci-dessus il n’y a que la Belgique, pays de grande industrie et de petites cultures
nie L'agriculture polonaise (ouvrage collectif). Varsovie 1929, p. 2.
(23) L’article de M. W. Ponikowski dans l’ouvrage collectif : Bilans gospodarczy dziesieciolecia Polski odrodzone; (Le bilan économique de la première décade de l'existence de la Pologne indépendante ), Poznan 1929, p. 91.
maraîchères, qui passe avant la Pologne. Le chiffre qui exprime la densité de la population agricole polonaise : 70,7 par km?, supérieur aux chiffres respectifs de la France et de l’ Allemagne, est deux fois plus grand qu’au Danemark — pays d'agriculture intensive.
L'accroissement naturel augmente, chaque année, cette densité de la population rurale qui, dans certaines régions du pays (palatinat de Léopole) atteint la proportion de 100 habitants sur 100 ha des terres cultivées et même dépasse ce chiffre (palatinat de Cracovie).
Par suite du surpeuplement que reflètent ces chiffres, les exploitations agricoles sont divisées continuellement en lots toujours plus petits, ce qui détermine une atomisation des terres paysannes. Pays d’une population agricole trop dense, la Pologne devient un pays classique de petites exploitations paysannes.
D'après les résultats du premier recensement polonais (du 30 septembre 1921), les exploitations, dont la superficie n’excède pas 2 ha, forment 33,9 % du chiffre global ; les exploitations d’une superficie de 23 5 ha 30,7 %. Les exploitations agricoles de 5 20 ha qui rentrent dans la catégorie de la propriété paysanne moyenne représentant 32,1 % du chiffre global des exploitations recensées (24).
Retenons bien ce chiffre: 64,6 %, soit environ deux tiers du nombre total sont des exploitations, dont la superficie ne dépasse pas la limite de 5 ha. Or, il importe de souligner que, dans les conditions actuelles de culture agricole, ces exploitations paysannes (d’une superficie inférieure à 5 ha) sont par trop exiguës pour pou-
(24) Annuaire statistique de la République Polonais 1930, p. 37.
voir offrir au travail de leurs propriétaires une base suffisamment large. C’est une constatation capitale. Les conclusions qui en découlent semblent autrement importantes.
Par suite du morcellement excessif de la propriété paysanne, le « gaspillage des hommes » (25) prend à la campagne des proportions inquiétantes. Les exploitations agricoles « naïnes », ne mettent en valeur qu’une partie de la force du travail que représente une famille paysanne. Une autre partie, qu’on pourrait qualifier, de « potentiel de travail » ne trouve pas d'emploi productif. |
Ce phénomène, d’une importance capitale, échappe forcément au contrôle statistique. Les calculs qu'on à faits pour en mesurer l’étendue ne sauraient pas prétendre à l’exactitude scientifique. Ils n’en sont pas moins caractéristiques. C’est aïnsi, par exemple, que, d’après les évaluations qui ont été présentées au 1° Congrès agricole de Varsovie (1924), le gaspillage atteint environ 60 % de la capacité de travail que représente une famille paysanne, détentrice d’un lopin de terre d’une superficie inférieure à 2 ha.
On pourrait, certes, contester les résultats de ces calculs, forcément approximatifs. On ne saurait, cependant, nier l’existence du phénomène social qu’il font apparaître : le chômage chronique d’une partie des forces
(25) D’après une observation fort intéressante ‘+ M. André Siegfried, le fait du « gaspillage des hommes » constitue une marque caractéristique de l’Europe. « L’Europe — dit l’éminent auteur — gaspille les hommes et épargne les choses, l'Amérique gaspille les choses, mais épargne les ‘brommes ». Cf. Siegfried, Les Etats-Unis d’aujourd’hui,
Paris 1929, p. 346.
productives que représente, dans l’économie polonaise, la population agricole.
Sous le poids des conditions anormales que nous avons décrites, cette masse de petits propriétaires paysans qui forment toute une armée de « chômeurs camouflés » vit, dans sa majorité, dans un état voisin de la misère. Dans son ouvrage ( La misère de la Galicie », qu’il a fait paraître il y à cinquante ans, Szczepanowski, pionnier infatigable de l’industrie polonaise, écrivait la phrase, désormais célèbre: « Un Polonais travaille comme un quart d’Anglais et consomme autant qu’un demi Anglaïis ». Après un demi-siècle d'intervalle ces paroles retentissantes s'appliquent toujours à la situation des paysans, propriétaires des exploitations agricoles « naines »: ne pouvant mettre en valeur qu’une partie de leur potentiel de travail, ils réalisent, par famille, un revenu excessivement bas.
D’après les évaluations, basées sur une analyse minutieuse d’un certain nombre de budgets paysans (qui furent soumis à une enquête du Ministère de l’Agriculture), — le revenu global d’une famille paysanne, fixée sur un lopin de terre de 2-3 ha, atteint à peine une somme annuelle, équivalant à 100 dollars américains (26). Ce chiffre, à lui seul, permet de se faire une idée de ce que représente, comme pouvoir d'achat, une ferme naine, trop petite pour pouvoir occuper utilement toute la force de travail du paysan, son propriétaire.
Constater que ce type de petits propriétaires prédomine à la campagne, qu'il forme la forte majorité de la
(26) Ludkiewiez Z. Zagadnienia programu agrarnego à emigracja (Les problèmes du programme agraire et l’émi-
gratian), Varsovie, 1929, p. 17.
population rurale, c’est dire que sa situation économique, sa misère, détermine, pour une large part, la capacité d'absorption du marché agricole. On comprend facilement que, dans les conditions actuelles de culture, Ja campagne polonaise surpeuplée soit un client bien médiocre pour l’industrie, aussi bien polonaise qu’étrangère.
La réforme agraire, appelée à remédier aux défauts organiques de la structure agraire du pays, ne saurait qu’atténuer la crise, dont nous avons fait apparaître toute la gravité. Les chances de cette réforme semblent assez réduites: le morcellement des grands domaines fonciers, qui en est l’instrument principal, fournit une réserve de terres, sensiblement trop faible pour pouvoir faire face aux besoins, vraiment énormes, qui se font sentir à la campagne. D’après les estimations, basées sur les données officielles du Ministère de la Réforme ‘ agraire, les terrains qui tombent sous le coup du morcellement obligatoire représentent une superficie globale de 2.200.000 à 2.500.000 ha (27). D’autre part, il est démontré qu’il existe en Pologne environ 1,5 million de fermes naines, et partant non viables. Pour leur assurer les conditions nécessaires à l’exploitation rationnelle, il faudrait les agrandir d’une superficie totale qu’on évalue à 3.300.000 ha (28). En d’autres termes: la superficie globale des terres disponibles ne saurait même pas suffire aux fins d’agrandissement des exploitations agricoles existantes. Et pourtant, ce n’est là qu’une partie
(27) Dr. Adam Rose. Le problème agraire en Pologne, Varsovie, 1929, p. 17.
(28) Kasinski K. Les éléments essentiels et la réalisation de la Réforme agraire (Article publié dans l’ouvrage collectif : L’agriculture polonaise, Varsovie, 1929).
du problème à résoudre. L’accroissement naturel de la population, plus rapide à la campagne que dans les centres urbains, impose le besoin impérieux de nouvelles unités agricoles: il faudrait en créer, chaque année, plusieurs dizaines de milliers, pour pouvoir rétablir l’équilibre d’une population rurale surabondante. Ainsi on est amené à constater qu’il existe dans ce domaine une disproportion nettement accusée entre les besoins à satisfaire et les disponibilités réelles, forcément limitées.
Cette conclusion se trouve confirmée par les chiffres qui permettent de mesurer les résultats de la réforme agraire. Dans la période de 1919 à 1929 le bilan du morcellement se solde par un chiffre imposant : 1.800.000 ha, soit environ 3/4 de la superficie globale des terres à morceler. C’est dire que les réserves disponibles sont sur le point de s’épuiser. Cependant, les buts positifs que se pose la réforme agraire sont très loin d’être réalisés.
Ces 1.800.000 ha ont été affectés à l’agrandissement des fermes naïnes, en même temps qu’à la création des nouvelles unités agricoles. Durant la période en question (1919-1929) ont été « arrondies » environ 293.000 exploitations naines, ce qui constitue à peine le cinquième du nombre total des exploitations, dont l’agrandissement paraît indispensable à l’essor normal de la production agricole. Dans la même période ont été créées environ 103.000 exploitations nouvelles (couvrant une superficie totale de 979.000 ha) (29) chiffre
(29) Nous avons puisé ces chiffres aux sources officielles du Ministère de la Réforme agraire. Cf. Annuaire statistieue de la République Polonaise, 1930, p. 38.
considérable, sans aucun doute, mais très inférieur au niveau des besoins, que détermine le surpeuplement actuel de la campagne.
Ajoutons, pour compléter ce tableau, que la mise en culture des terrains en friche (tels les terrains marécageux de Polésie) ne changerait pas radicalement la situation existante. Les nouvelles acquisitions territoriales de l’agriculture (qu’il faudrait payer au prix des sacrifices pécuniaires considérables) ne seraient pas assez vastes pour rétablir l’équilibre nécessaire.
Ainsi on voit, que la population rurale qui augmente à l’allure de 200.000 par an trouve un champ d'activité par trop étroit. Dans cet état de choses il est de toute nécessité d'assurer à la main-d'œuvre agricole en surabondance des oécupations nouvelles.
L'agriculture elle-même n’est pas sans présenter à cet égard certaines possibilités latentes. L’accroïssement naturel de la population augmente chaque année la demande des produits agricoles. D’après les évaluations, forcément approximatives, la Pologne, pour faire face aux besoins de sa population croissante, devrait absorber annuellement un surplus qui se monte:
pour le froment et le seigle ...... à 70.000 tonnes, pour l'orge et l’avoine ............ à 56.000 tonnes. Or — constatation qui mérite d’être soulignée, — ce
pays à prépondérance si nettement marquée de l’agriculture, arrive à peine, à la longue, à équilibrer sa balance alimentaire. Abstraction faite des années particulièrement bonnes, les récoltes moyennes couvrent
peine les besoins alimentaires de la population. En cas
de mauvaises récoltes la situation devient paradoxale :
le pays éminemment agricole doit faire appel aux importations de blé étranger.
Dans les conditions actuelles, la production des grains en Pologne serait susceptible d’une extension considérable. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les rendements à l’hectare dans les diverses parties du pays. Nulle part l'opposition entre l’Orient et l’Occident qui se confrontent en Pologne n’est plus nettement accentuée. Les provinces occidentales (l’ancienne domination allemande) atteignent un niveau de rendements qui caractérise l’agriculture intensive. Les confins orientaux, où prédominent des méthodes périmées de culture agricole, réalisent des rendements qui marquent un retard de quelques décades par rapport aux pays de l’Europe Centrale et Occidentale (30).
Afin d’arriver à augmenter les rendements moyens à l’hectare, la Pologne devrait intensifier sa production agricole. L’intensification de l’agriculture qui signifie, elle aussi, une plus grande quantité de travail par unité de superficie cultivée, aurait pour conséquence d’augmenter la demande de la main-d'œuvre agricole. Cependant, avant de s’engager dans cette voie, que semblent lui indiquer les besoins alimentaires d’une population croissante, l’agriculture polonaise devrait être assurée d'obtenir pour ses produits des prix rémunérateurs. Or, une amélioration sensible des bas prix actuels, condi-
(30) Dans la période de 1923-1927 le rendement moyen des quatres céréales panifiables atteint dans le palatinat de Posnanie le chiffre de 16,8 quintaux métriques à l’hectare. Le rendement moyen en Allemagne (16,5 quintaux métriques) est même légèrement inférieur à ce chiffre. Dans la même période les rendements, enregistrés dans les limites des palatinats orientaux, n’atteignent même pas la moyenne de 10 quintaux à l’hectare.
tion indispensable de l’intensification de la production agricole, paraît peu probable à l’époque de crise aiguë que traverse l’agriculture mondiale.
A côté de la production des céréales panifiables, dont l’essor a été arrêté par la crise, il existe des branches de production agricole, susceptibles d’absorber une partie de ce « potentiel de travail » qui, dans les conditions actuelles, ne trouve pas d'emploi productif. Parmi ces branches, connexes à l’agriculture proprement dite, une place importante revient à la production animale qui semble loin d’avoir atteint la limite de son développement (31). Sa croissance ultérieure ne manquerait pas de diminuer le contingent formidable des chômeurs agricoles.
L'évolution de l’agriculture dans le sens indiqué offre, en outre, un avantage autrement important. Elle fournira à la population rurale un large appoint de valeurs d’échange, et par là augmentera son pouvoir d’achat. Contre les produits de son élevage l’agriculteur pourra obtenir sur le marché les produits fabriqués dont il a besoin. Aussi, parallèlement à l’extension de la produc-
(31) Pour ce qui est de la production animale, les possibilités de son développement semblent assez vastes. Pour en mesurer l’étendue, il suffit de comparer les données statistiques, relatives à la Pologne, aux chiffres qui se réfèrent à l’Allemagne. Le contraste apparaît clairement à la lumière du tableau suivant :
Pologne Allemagne
Valeur de la production végétale 56,1 % 33,8 % Valeur de la production animale 43,9 % 66,2 %
Valeur globale de la nroduction EN Ga 0 LONNOE TRES TES TANT NE A À 100.0 % 100,0 % Base des évaluations : les résultats de la période 1926... Source : L'article, déjà cité, de M. W. Ponikowski, p. 139.
tion animale verra-t-on croître l'importance de l’agriculture en tant que débouché.
Cependant ici une double réserve s’impose. En raison des tendances autarchiques qui se manifestent en Europe, les possibilités de vente qu’offrent aux produits agricoles les débouchés extérieurs sont assez précaires. Dans cet état de choses — seul le marché intérieur est capable d'assurer à l’agriculture des bases suffisamment solides. Or, il est évident que la capacité d'absorption que représente ce marché dépend, pour une large part, du volume de la consommation des produits agricoles dans les centres urbains. Celui-ci se trouve déterminé par le niveau du revenu que réalise la population urbaine. Un relèvement de ce niveau signifie l’extension du débouché, dont dépend l’essor de la production agricole. À la lumière de ce raisonnement la prospérité des centres urbains apparaît comme la condition d’une agriculture prospère. Et, puisque sans l’industrie et le commerce il n’y à pas de prospérité durable dans les villes, on est amené à conclure que l’évolution normale de l’agriculture polonaise ne peut se concevoir en dehors d’un développement parallèle de l’industrie. |
La deuxième réserve est capitale. Le développement des branches d’activité, connexes à l’agriculture, augmentera d’une manière sensible la demande de la maind'œuvre agricole, sans, toutefois, pouvoir occuper utilement toutes les forces oïisives d’une population surabondante. On a vu plus haut que la population agricole augmente, chaque année, d’un chiffre voisin de 200.000. Si tout cet accroissement ne trouve pas d’exutoire, s’il s’entasse à la campagne, le surpeuplement dont elle souffre sera irrémédiable. Il en ressort que le
problème, tel qu’il se pose à l’heure actuelle, ne pourra pas être résolu d’une manière positive, si une partie de la population rurale n'arrive pas à s’employer dans l’industrie.
Envisagée sous ce double aspect, l’industrialisation | de la Pologne apparaît comme une condition indispensable de son développement économique.