CHAPITRE IV
Les perspectives du développement de l'industrie
L'examen des conditions qui déterminent l’évolution de l’agriculture polonaise nous à amené à conclure, qu’elle offre au travail national des possibilités par trop restreintes, pour pouvoir assurer à la Pologne les bases d’un développement économique normal. A la lumière des faits que nous avons constatés, l’industrie nous est apparue comme un facteur indispensable, dont dépend l’équilibre économique du pays.
À l’appui de cette conclusion nous croyons opportun de rappeler l'opinion, très nette à cet égard, de léconomiste italien — M. Fontana-Russo. « Il est inutile — dit-il — d'’insister sur ce fait que les conditions deviennent extrêmement graves, lorsque le pays persiste dans la production agricole, en dépit de l’augmentation de la population ». — « Les pays surpeuplés — ajoute M. Fontana-Russo — ne peuvent déverser à l’extérieur le trop-plein de leurs habitants, tout au moins dans la mesure qu'ils désireraient. Ces pays doivent trouver en eux-mêmes le moyen d’atténuer le malaise qui les opprime. Le salut consiste pour eux à faciliter la réalisation des formes nouvelles de la production, qui se dessinent naturellement » (32).
On ne saurait contester la justesse de cette assertion : elle est basée sur des faits historiques évidents. Rien
(32) Fontana-Russo L. — Traité de politique commerciale, trad. de Félix Poli, Paris 1908, pp. 277-280.
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n'est plus probant à cet égard que l'exemple de l’Allemagne: largement exportatrice d'hommes, dans les années 1860-1880, elle arrive, à la suite du développement de son industrie, à employer dans ses limites presque tout l’accroissement de la population allemande. A partir du moment, où le rythme de l’évolution industrielle s'accélère, le mouvement d’émigration allemande devient plus lent: les chiffres qui en expriment l'intensité tombent par palliers, pour atteindre, à la veille de la guerre, un niveau relativement bas. L'Allemagne, qui envoyait 136.000 hommes par an au delà des mers pendant la décade 1880-1890, voit sa moyenne annuelle bais-
ser à 52.900 pendant la période 1891-1900 (pour tomber à 22.000 en 1911-1913) (33). L’essor rapide de l’industrie augmente à ce point la demande de la maind'œuvre, que l’Allemagne finira par faire appel à l’immigration étrangère (pour la plupart, d’origine polonaïse).
Durant cette même période, où l’industrie allemande avance rapidement à l’abri de la puissance politique du Reich, l’industrie polonaise, encore à ses débuts, doit se frayer un chemin difficile à travers les obstacles que lui oppose son milieu historique. La Pologne surpeuplée aura toutes les difficultés à « réaliser les formes nouvelles de la production qui se dessinent naturellement ». Ses ressources naturelles qui recèlent de vastes possibilités de développement industriel seront immobilisées — partiellement au moins — sous le poids de la dépendance politique et économique. Pour pouvoir mettre en
a Délaisi (Francis). Les deux Europes, Paris 1929, p.
mouvement ces richesses latentes (34) le pays devra attendre jusqu’au moment de recouvrer son indépendancé.
Après ce bref rappel historique examinons maintenant les perspectives qui s'offrent à l’industrie polonaïise dans le cadre de l’Etat polonais indépendant. Avant d'aborder cet examen, nous croyons devoir poser une question préalable qui nous semble capitale: le Polonaïs présente-t-il un type social, sachant se plier aux exigences de l’industrie moderne ? Est-il capable de mettre en valeur les avantages naturels du pays qu’il habite ?
Ainsi posée, la question exige une réponse nette. Dans le domaïne de l’activité économique, ce qui décide du succès — c’est, en définitive, l’élément humaiïn. Les qualités de cet élément, sa souplesse, son intelligence, ses aptitudes au travail déterminent, pour une large part, les chances du développement économique. Telle nation, mal dotée par la nature, maïs disciplinée au travail, persévérante et laborieuse, finit par triompher des résistances naturelles et s'élève à un haut degré de prospérité. Telle autre qui semblait prédestinée à une carrière industrielle, ne sait pas mettre à profit les ressources naturelles dont elle dispose (55). Quel est le cas
de la Pologne ?
(4 D’après l’opinion de M. Fontana-Russo, v’est la politique commerciale qui « met la richesse en mouvement, en développant les forces économiques que le pays possède à l’état latent ». (Op. cit., p. 158).
(35) Certains auteurs prétendent que l’histoire écouomique des peuples fait apparaître une sorte de vocation industrielle. Cette théorie de « prédestination économique » a été développée par un écrivain français, M. Poinsard dans son ouvrage « Libre échange et protection » (Paris 1892) qui a contribué à mettre en relief l’importance du
Pour répondre à cette question, il faut trouver un criterium, qui nous mette à l’abri des appréciations subjectives. Ce criterium objectif est — semble-t-il — offert par le fait que le Polonais, condamné à chercher le travail hors de son pays, à dû faire ses preuves à - l’étranger.
L’ouvriers polonais, connu dans plusieurs pays d’Europe et d'Amérique, jouit, en général d’une opinion favorable qu'’attestent des témoignages probants. Citons ici un seul nom qui fait autorité: Ford. Il occupe dans ses usines de gros contingents d'ouvriers polonais. Comment les juge-t-il ? Il les place au premier rang, comme travailleurs, faisant preuve d’intelligence et d'initiative. « Les Polonais — dit-il — semblent les plus ingénieux de tous nos ouvriers étrangers à cet égard » (36). Et l’éminent patron américain signale les perfectionnements techniques des méthodes de production, dûs à l'initiative des ouvriers polonais.
Mis au service de l’industrie polonaise, ce même ouvrier atteint un niveau élevé de rendement. Grâce à lui, l’industrie houillère en Pologne qui parvint à rationaliser ses méthodes de travail réalise, en 1928, une production journalière de houille par tête d’ouvrier (1.400 Kkg.), supérieure aux moyennes qu’enregistrent à cette époque les autres pays européens, producteurs de charbon.
L’ingénieur polonais, l’industriel polonais, formés à une rude école, sont, dans leur majorité, au niveau des
facteur humain dans l’évolution industrielle, (C£. Rist. es Sie d'Economie politique, Paris 1925-26, pp. 5-287.
“hd Henry Ford. Ma vie et mon œuvre, Panis 1925, p. ia.
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exigences modernes. Avant la guerre on les trouvait — nombreux — à la tête de grands établissements étrangers. Dans la Russie d’avant-guerre qui leur offrait de larges possibilités, ils formaient de petites colonies polonaiïses. (Telle la célèbre société « Dnieprovienne », qui était dirigée par un industriel de mérite, le Polonais Jasiukowicz). Après les bouleversements profonds de la guerre, mis en présence de situations nouvelles, ils arrivent à réorganiser l’industrie polonaise et à l’adapter aux Conditions radicalement changées.
L'histoire de l’industrie polonaise au cours des dernières années fournit maints exemples qui témoignent de la valeur de son personnel dirigeant. Le cas des usines de Chorzôw (en Haute-Silésie Polonaise) nous paraît particulièrement suggestif dans cet ordre d’idées.
Cette grande usine de composés d'azote merveille de bonne organisation scientifique — avait été administrée jusqu’à 1921 par une société allemande qui en était propriétaire. Au lendemain du partage de la Haute-Silésie les administrateurs allemands, obligés de céder les usines au gouvernement polonais, décidèrent de laïsser le grand complexe technique de Chorzôw à son propre sort. Ils évacuèrent tout le personnel technique (directeurs, ingénieurs, contremaîtres) qui emporta les secrets de fabrication et les plans de l’usine. Dans ces conditions, les Allemands étaient fondés à escompter un arrêt prolongé de la production qu’ils avaient su organiser.
I1 n’en fut rien. Grâce au savoir technique du professeur Moscicki, grâce à l’énergie de ses collaborateurs, la nouvelle administration technique de Chorzôw, qu’il avait fallu improviser, parvint, en quelques jours, à
maîtriser le grand organisme industriel: deux semaines après le passage de Chorzôw sous la direction polonaise, ses usines travaillaient à plein rendement.
L'ouvrier polonais, l’ingénieur polonais et l’industriel polonais, assez souples et intelligents pour savoir se plier aux exigences de l’activité économique moderne, ont l’avantage incontestable de trouver, réunies à l’intérieur de leur pays, les matières premières les plus indispensables à l’industrie : le charbon et le minerai de fer, le boïs, le pétrole, le zinc, le sel gemme, etc.
La liste de ces ressources naturelles est assez longue : une étude des possibilités latentes qu’elles renferment dépasseraït le cadre de ce livre. Aussi allons-nous borner notre analyse à deux éléments qui nous semblent les plus riches de possibilités : le charbon et le bois.
Le charbon constitue la richesse naturelle de beaucoup la plus importante. On à dit très justement qu’il est le pain de l’industrie (37) : source puissance d’énergie en même temps que matière première, susceptible de transformations multiples, il alimente Porganisme de l'industrie moderne qui ne pourrait pas vivre sans Jui.
La Pologne se trouve sous ce rapport dans une situation privilégiée: ses réserves de charbon, estimées par les géologues à 62 milliards de tonnes, occupent, par ordre de grandeur, la troïisième place en Europe (après la Grande-Bretagne et l’ Allemagne).
Les gisements houillers de la Pologne, divisés, avant la guerre, par les lignes de partage, trouvaient un champ d’expansion assez limité. La partie la plus riche de ces gisements (Haute-Silésie), détenue par l’Alle-
(37) Paul de Rousiers. Les grandes industries modernes, Paris 1927, I. 74.
magne, occupait à l’intérieur de l’Empire allemand une position géographique nettement défavorable. Eloigné de grands centres de consommation allemands, le charbon silésien avait à lutter contre la concurrence du charbon westphalien, mieux situé au point de vue géographique. L'industrie silésienne, basée sur le charbon, était trop exposée aux dangers d’une invasion probable de l’armée russe, pour pouvoir bénéficier des faveurs de la politique économique allemande, qui préférait, non sans raison, de stimuler l’essor des districts houillers occidentaux, stratégiquement moins vulnérables. Rien d’étonnant, que dans ces conditions le développement de la production houillère du bassin silésien s’est laissé devancer par l’essor plus rapide des charbonnages, situés dans la région rhénane. Pour mesurer cet écart de vitesse, il suffit de rappeler qu’au cours de la période de quarante ans (1871-1911) la production de charbon en Haute-Silésie n’a augmenté que 5 fois 1/2, alors que dans la région de Dortmund la production à septuplé (38).
Durant cette même période, le bassin houiller de Dombrowa, détenu par la Russie, eut à subir l’action des tarifs ferroviaires de discrimination, destinés à favoriser l’écoulement, sur le marché russe, du charbon produit par le bassin de Donetz. Des mesures analogues ont été appliquées par le gouvernement autrichien aux charbonnages polonaïs du bassin du Cracovie, dont l’essor a été arrêté par Ja concurrence privilégiée du charbon de provenance allemande (39).
(38) Wierzbicki (André). Le problème de la Haute-Silésie, Varsovie 1921,
(39) Voir plus haut, pp. 47-48.
La situation défavorable des trois bassins houïillers subit une amélioration à la suite des évènements historiques qui ont fait disparaître les lignes de partage, divisant la Pologne. Assuré d’un vaste débouché, que lui offre l’unité économique reconstituée, le charbon polonais voit s’élargir ses perspectives d'expansion.
Cette constatation, que nous chercherons à appuyer par des faits, appelle quelques précisions. L'industrie houillère traverse, comme on le sait, une crise de débouchés. Nous n’ignorons pas les sources de ce phénomène : à côté des causes économiques générales, d’autres facteurs, d’un caractère structural, exercent ici leur action. On nous signale des perfectionnements techniques qui permettent une utilisation plus rationnelle, et partant plus économique du charbon. Nous savons aussi que la demande de ce combustible à subi une réduction sensible à la suite de la mise à contribution d’autres sources d’énergie (houïlle blanche). Nous savons enfin que le charbon qui commence à céder le terrain aux succédanés, tels que les produits dérivés du naphte, est l’objet d’une âpre concurrence que se font, sur le marché international, les grands exportateurs.
Ajoutons que les conditions spéciales qui déterminent la situation de l’industrie houillère en Pologne ne sont pas pour faciliter les exportations du charbon. Les débouchés géographiquement les plus rapprochés sont, d’une manière générale, d’un accès difficile. L’Allemagne, dont les représentants à la conférence de la paix et plus tard, ne cessaient pas de répéter que l’organisme économique du Reich ne peut se développer normalement, s’il est privé du charbon silésien, l’ Allemagne, disons-nous, trois ans après le partage de la Haute-Silésie
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n’a pas hésité de fermer son marché aux importations du charbon d’origine polonaise. Cinq ans se sont écoulés, avant qu’un traité de commerce fût signé entre l’Allemagne et la Pologne. Aux termes de cette convention, la Pologne s’est vu attribuer un contingent mensuel s’élevant à 320.000 tonnes de charbon. Au cas où le traité, déjà ratifié par la Pologne, le serait aussi par l’Allemagne (qui ne met guère d’empressement à en assurer l’entrée en vigueur) certaines possibilités de vente s’offriraient au charbon polonais. Toujours est-il que, dans les conditions les plus avantageuses, les exportations de houille à destination du marché allemand, seraient très inférieures aux chiffres d'avant 1925 (environ 500-600.000 tonnes par mois).
Les autres débouchés, accessibles par voie de terre, sont, pour la plupart, trop éloignés pour permettre des exportations plus larges du charbon, qui représente une valeur, par unité, relativement trop faible, pour pouvoir supporter les frais du transport terrestre à grande distance.
Freinées par les difficultés politiques (relations avec l’Allemagne) et les obstacles, inhérents aux conditions géographiques, les exportations du charbon polonais s’orientent d'autant plus nettement vers la mer. L’effort déployé dans ce sens peut se prévaloir de résultats appréciables : les expéditions de charbon par les ports maritimes (Danzig et Gdynia), inexistantes dans les premiers mois de 1925, progressent rapidement, pour atteindre, en 1929, 7.800.000 tonnes. [L'initiative privée dans ce domaine est secondée par l’Etat; celui-ci, au prix de sacrifices pécuniaires considérables, outille les deux ports et entreprend la construction du chemin de
fer Haute-Silésie-Gdynia, appelée à abréger d’environ 80 km. la distance à parcourir des gisements houillers au littoral de la mer. Cependant, cette distance abrégée, V’éloignement de la mer pèsera toujours sur les exportations du charbon : les bassins houillers polonais, situés à plus de 500 km. du littoral, sont et demeureront placés dans des conditions infiniment moins avantageuses que les bassins anglais, situés à proximité de la mer, et le bassin de Westphalie, desservi par des cours d’eau (le Rhin), offrant un moyen de communication bon marché.
Les observations qu’on vient de lire amènent à conclure, que la position géographique des gisements charbonniers en Pologne semble indiquer au charbon le principal terrain de son expansion: le marché intérieur. Nous avons signalé précédemment que celui-ci offre au charbon polonais de larges possibilités d’écoulement. Appuyons cette constatation par quelques chiffres.
Les premiers chiffres que nous rencontrons paraïssent contredire notre thèse sur l’importance du marché intérieur. Ils témoignent d’une consommation moyenne de charbon, relativement petite. Si nous prenons pour base de la comparaison l’année 1925, nous voyons que le chiffre, représentant la consommation du charbon par tête d’habitant en Pologne se monte à peine à 700 kg., alors que, dans le courant de la même année, la consommation des Etats-Unis s'exprime, en chiffres ronds, par 4.350 kg., celle de l'Angleterre par 3.900 kg., de l'Allemagne par 2.200 kg. C’est dire que la Pologne, riche en ressources houillères, n’était, à cette époque, qu’une faible consommatrice de charbon.
Comment expliquer ce phénomène ? Il convient, en
partie, d’en chercher la cause dans le fait que le charbon, comme moyen de chauffage, n’a pas encore fait la conquête de tout le marché intérieur. Son rayon de diffusion n’a pas encore atteint les centres les plus éloignés, situés dans les provinces orientales de la Pologne,
où la consommation du charbon par tête d’habitant est presque nulle.
Mais la cause principale du phénomène est ailleurs : c’est la faiblesse de l’acheteur principal qu’est l’industrie.
L'industrie polonaise — nous sommes en 1925 — frafchement reconstruite des ruines de la guerre, n’a pas encore retrouvé la plénitude de ses forces. Ne pouvant respirer à pleins poumons, l’organisme exténué restreint sa consommation de charbon. Les forces aussitôt reprises, le rythme de l’activité économique s’accélérera et l’on verra augmenter la demande du charbon, ce pain de l’industrie.
Ce processus de croissance continue se dessine, avec une grande netteté à la lumière des chiffres, indiquant la demande de charbon de ia part de l’industrie.
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