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CHAPITRE V

On a peu étudié jusqu'à présent la nature au plaisir et de la douleur. Ce n'est que tout récemment que les physiologistes ont fait des phénomènes de plaisir et de douleur les objets de leurs recherches * et les résultais auxquels ils sont arrivés concordent fort peu avec les opinions à priori mises en avant par les philosophes, parfois sans aucun fondement rationnel.

11 est surtout à remarquer que les moralistes regardent, presque universellement, le plaisir comme une fin en lui-même, comme si l'existence du sentiment n'avait pas d'autre but que de produire aussi peu de souffrances et autant de plaisir que possible. La proposition n'a jamais été prouvée, aussi a-t-elle été très sagement traitée comme un axiome. Il fut un temps oîirimmobililé de la terre était aussi regardée comme un axiome.

Le plaisir et la peine sont, à certains égards,

(I) Nous appelons surtout l'attention sur Tarticle du professeur Goldschneider, Ueber dieSummation von Hautreizen, Dubois-Reymond's Archiv., 1891, p. 164.

très inférieurs aux autres états psychiques. Ni le plaisi)*, ni la peine ne possèdent de valeur repi'ésentative. Ce sont simplement des états subjectifs, et qui ne contiennent aucune information sur le monde objectif. Ainsi, ils manquent de cet élément qui, seul, peut leur donner la dignité de phénomènes mentaux. Ils sont psychiques, en tant qu'ils sont des états de sensibilité, mais ils ne sont pas mentaux; ce ne sont pas des symboles, ils ne possèdent pas de contenu; ce ne sont pas des parties ou qualités de Tintellectualité humaine.

Le plaisir n'est certes pas la fin dernière de l'homme. Au contraire, les impressions du sens perdent, par leur répétition, le pouvoir de donner soit plaisir, soit peine. L'homme arrivé au développement intellectuel le plus élevé, met la sensibilité au service de Tintellect. A mesure que Ton attache plus d'importance à la signification objective d'une impression sensible, sa nature subjective disparaît de plus en plus. A mesure que la faculté de donner plaisir ou peine s'émousse, les impressions des sens contribuent toujours davantage au but plus élevé de transmettre la connaissance.

Kant dit quelque part : « Le plaisir est le sentiment du développement de la vie; la peine, celui des entraves qui la gênent ; » et il exprime dans cette phrase une opinion qui a été en vogue parmi les philosophes, depuis un temps immémorial.

Mais il est étrange que ni Kant, ni aucun autre penseur ne se soit beaucoup inquiété d'étudier les faits avec soin. L'affirmation paraît si évidente, si positive, si convaincante qu'elle a été presque universellement admise en philosophie et a été même employée comme une pierre angulaire de

l'éthique parEpicure, Bentham, Spencer, Hœffding et bien d autres.

Alexandre Bain, dans son excellent ouvrage Mmd and Body (p. 59), cite la définition de Kant el développe ensuite sa propre idée comme il suit :

« Les états de plaisir sont liés à un accroissement et les états de peine à une diminution de quelques-unes ou de toutes les fonctions vitales. »

Bain ajoute :

« II y a cependant quelques exceptions frappantes ; par exemple, le froid peut être très douloureux et cependant salutaire, comme un bain froid ou un air âpre et vivifiant. Mais, à y regarder de plus près, cette exception confirme la règle, tout en rendant son application plus restreinte. Le froid, sans doute, déprime momentanément un organe très sensible, comme la peau, par exemple, ou peut-être aussi les appareils digestifs ; tandis qu'à un degré modéré (c'està-dire au degré oîi une chose est salutaire), il excite la circulation capillaire, les poumons, le cœur, les muscles et les nerfs ; et ce contraste nous enseigne, qu'en tant qu'il s'agit du plaisir immédiat, nous perdons plus par l'affaiblissement des fonctions de la peau et de l'estomac que nous ne gagnons par l'augmentation les forces du cœur, des poumons, des muscles ou même des nerfs.

« Un autre fait très remarquable est le peu de souffrance qu'occasionnent certains maux, et même parfois l'absence de toutes douleurs et le grand bien-être qu'on éprouve dans la maladie et pendant le déclin final de la vie.

« La connexité du plaisir avec la vitalité et delà souffrance avec l'affaiblissement et la perte de

Tactivité fonctionnelle ne s'applique pas à tous les organes indifféremment; quelques-uns sont comparativement insensibles, leur dégénérescence et leur dépérissement ne semblent pas accompagnés de sentiment, tandis que chez les autres le plus petit dérangement dans les fonctions vitales produit la douleur. La faiblesse musculaire n'occasionne aucune douleur, à moins que nous ne soyons contraints de faire des efforts audessus de nos forces; aussi le système nerveux peut-il être affaibli en ce qui concerne la puissance de la pensée sans produire aucun malaise, à cause du repos complet qu'on nous permet.

« L'affaiblissement intellectuel, la diminution de la mémoire, l'impuissance de penser ne sont pas douloureux en eux-mêmes.

« Nous voyons souvent des malades au dernier degré de la consomption, pleins d'espoir encore dans leur guérison ; ce qui est une preuve qu'au lieu d'être mentalement abattus, ils sont au contraire dans la disposition d'esprit la plus joyeuse. »

La loi de Bain qui identifie le plaisir avec un accroissement et la douleur avec un déclin des fonctions vitales, ne donne pas d'explication suffisante pour toutes ces exceptions. Bain dit que parfois une douleur aiguë peut temporairement exciter les énergies; elle aura l'effet d'un stimulant. Mais ceci n'explique que quelques-uns des exemples donnés, tels que le bain froid ou l'influence d'un air âpre et vivifiant, et ces exemples ne peuvent être cités que pour montrer que le bain froid peut par la répétition et grâce à ses effets salutaires devenir un plaisir. Il devient d'abord un besoin, puis la satisfaction de ce

besoin même, sans prendre en considération l'effet salutaire qui en résulte, est ressentie comme agréable.

M. Bain, à son point de vue, n'écarte pas et ne peut, je crois, à son point de vue, écarter les innombrables difficultés que soulèvent les nombreuses exceptions inconciliables avec sa loi. La dégénérescence de plusieurs fonctions, le déclin de l'activité musculaire et nerveuse et même sa dissolution, par suite de la consomption, sont loin d'être toujours des processus pénibles et pourtant, si elles sont quelque chose, elles sont dépérissemeut, abattement. La loi est donc erronée, elle ne découle pas des faits; c'est une affirmation à priori à laquelle on doit plier les faits pour les accorder avec elle.

La douleur est due apparemment à un désordre. Nous avons, par exemple, une dent creuse, le nerf est à nu, la moindre irritation y cause la plus violente douleur. Il n'y a ni accroissement, ni dépérissement du nerf et cependant, il y a souffrance. La destruction de la partie osseuse a eu lieu sans aucune douleur. Nous allons alors chez le dentiste et, à supposer qu'il soit incapable de sauver le nerf, il enlève immédiatement la douleur à Taide d'une goutte de cocaïne, ou d'acide carbolique, ou de n'importe quelle autre drogue qui fait périr le nerf. Voilà un dépérissement sans souffrance. Lorsque les enfants font leurs dents, c'est une croissance avec douleur. Nous ne savons ce que sent la dent et, cependant, sa croissance cause des désordres dans les parties qui l'entourent, qui sont perçus comme des douleurs. C'est un fait bien connu que la croissance chez les enfants est accompagnée de douleurs

dans les bras, les jambes et les autres membres*.

Lorsqu'elles dépérissent, les fonctions vitales s'affaiblissent. Plus les fonctions vitales baissent, plus les excitations agréables, et en même temps les souffrances, deviennent rares. Le dépérissement, loin d'être identique à la souffrance, est Tannihilation de la possibilité de la douleur.

La souffrance est toujours causée par un désordre; plus ces désordres seront violents, plus violente sera la douleur. 11 v a des désordres salutaires et des désordres funestes. Parmi les salutaires, nous ne comptons pas seulement ceux qui viennent de la croissance, mais aussi ceux qui réveillent nos énergies et favorisent indirectement notre bien-être; parmi les funestes, ceux qui conduisent directement ou indirectement à notre destruction.

Le dépérissement est souvent accompagné de grandes souffrances, mais les souffrances ne sont pas dues seulement en apparence au dépérisse-

(1) La copulation, qu'on suppose être un plaisir, n'est pas une création, mais simplement une combinaison. Le désir sexuel est un besoin naturel qui vient de ce qu'un seul individu est incapable de propager son espèce. Sa condition physiologique semble être la division du germe fécondant dont chaque sexe possède une partie. La continuité et la régénération delà vie dépend de l'activitédu germe. Aussi la reconstitution du germe devient-elle une nécessité et un besoin de conservation de soi-même. Le désir naturel de la fécondation (je ne parle pas des autres instincts sexuels qui, par suite de l'hérédité, y sont intimement liés) est une expression de l'aspiration à l'immortalité.

Si la croissance était un plaisir, la grossesse elle-même, à part ses résultats, serait le comble des jouissances terrestres et ne serait peut-être éclipsée que par l'enfantement, l'enfantement étant la croissance au delà des limites de l'individu. La grossesse en elle-même, la formation du nouvel être n'est ni agréable, ni douloureuse. Elle devient souvent pénible par les nombreux désordres dont elles est la cause trop fréquente.

5i LE PROBLEME DE LA CONSCIENCE DU MOI

ment en lui-même, mais à la lutte de la vitalité animale pour triompher de cet affaiblissement. Les angoisses de la mort ne sont pas causées par la mort, mais par la résistance de la vie à la mort. L'agonie est plus violente chez des jeunes gens exubérants de vigueur et de santé que chez des vieillards dont la vitalité est faible.

Le plaisir et la douleur sont généralement considérés comme corrélatifs, ainsi que le froid et le chaud* ; à certains égards, ce sont des contrastes, les deux pôles de la vie de Tâme ; mais ils sont différents du froid et du chaud, en ce sens que Tun et l'autre ne sont pas semblables et ne diffèrent pas seulement de degré.

Le plaisir est faussement considéré comme actif et la douleur comme passive. Le professeur Bain essaye de nous montrer que les émotions agréables produisent « une tension générale de toutes les forces corporelles, tandis que la. douleur amène un relâchement de tous les muscles extenseurs qui, dit-il, sont dé beaucoup les plus considérables ». Cependant, les fléchisseurs de la main qui, dans les crises de douleur aiguë, se contractent jusqu'à mettre le poing en boule, sont des muscles beaucoup plus vigoureux que les extenseurs et, même si ce n'était pas le cas, le professeur Bain est bien obligé d'admettre qu'il y a « encore une excitation active dans la douleur ». 11 ne peut, comme il l'insinue, confiner cette excitation active au relâchement des nerfs fléchisseurs seuls, car le cri de la douleur intense est, en grande partie, elTectué par les mêmes muscles

(I) Bain a dit : « Le plaisir et la douleur sont cependant opposés, comme le froid et le chaud. »

que les éclats de la plus bruyante hilarité. La douleur comme le plaisir sont des états de conscience qui accompagnent les réactions du système nerveux quand il éprouve une certaine irritation. La douleur, semble-t-il, est toujours causée par un désordre (que ce désordre soit bon ou mauvais, c'est une question secondaire), tandis que le plaisir est la satisfaction d'un besoin.

11 y a beaucoup de confusion dans les idées courantes sur la nature du plaisir et de la souffrance ; Tune est appelée augmentation de force^ l'autre perte ou privation de force. Les différents plaisirs peuvent être classés, soit parmi ceux qui augmentent les forces, soit parmi ceux qui épuisent Ténergie vitale. La digestion est une augmentation, l'exercice corporel une dépense de force. Tous deux sont rangés ensemble parmi les plaisirs les plus ordinaires de la vie ; ce sont des plaisirs en tant que l'un et l'autre sont des satisfactions de besoins. Un jeune homme plein d'ardeur et de vie a, naturellement, besoin d'exercice corporel, et un estomac aBamé un besoin de nourriture. Otez ce besoin et tout ce qu'on appelle plaisir, dans les actes, disparaît; il cesse d'être une satisfaction.

On reconnaît, généralement, qu'il y a des souffrances salutaires et des plaisirs qui sont funestes; cela ne prouve pas que le dépérissement puisse être quelquefois salutaire et la croissance fatale, mais cela prouve qu'il y a des désordres qui sont bons et contribuent à notre bonheur, tandis que, d'un autre côté, la satisfaction de certains besoins peut être reconnue comme nuisible.

En règle générale, la satisfaction des besoins

naturels ne peut être considérée comme nuisible, quoique parfois leur non-satisfaction puisse, dans des circonstances favorables, nous faire progresser. Les besoins qui ne sont pas satisfaits ou le sont insuffisamment, poussent l'inventeur à inventer des choses nouvelles et Thomme courageux à trouver de nouvelles voies, qui leur permettent de satisfaire leurs désirs. Ce facteur a peut-être été trop négligé dans révolution de rhumanité et dans Thistoire de la civilisation. Les besoins non satisfaits amènent toujours des désordres dans la vie humaine, et plus le besoin est naturel, plus il se fait péniblement sentir. Chaque être vivant a une tendance naturelle à satisfaire ses besoins et le plaisir peut être défini comme le sentiment qui accompagne la satisfaction des besoins.

N'oublions pas, maintenant, que parmi les nombreux besoins des êtres vivants, on ne compte pas seulement des genres plus ou moins élevés de plaisirs naturels, mais aussi des besoins artificiels ; car l'intensité du plaisir ne dépend pas du fait qu'il est d'un degré plus ou moins élevé, mais exclusivement de l'intensité du besoin.

Les besoins naturels les moins élevés sont appelés nécessités de la vie, et il est à remarquer qu'ils cessent d'être des plaisirs intenses dès qu'ils sont trop souvent satisfaits. L'énergie nécessaire pour les satisfaire peut être alors employée pour les besoins plus élevés du cœur et de Tesprit. Les besoins artificiels sont le résultat d'habitudes artificielles ; mais il est à observer que, dans ce cas comme dans les autres, leur satisfaction n'est agréable qu'en proportion de l'intensité du besoin.

Il serait impossible de tirer une ligne de démarcation entre les besoins naturels et les besoins artificiels, bien qu'il y en ait sur la qualité desquels il n'y a aucun doute. La vérité est qu'il y a une classe considérable d'habitudes indifférentes qui ne sont pas nuisibles. Elles peuvent être considérées par les uns, qui y sont accoutumés, comme naturelles, et par d'autres, qui ne les ont j amais pratiquées, comme ridiculement artificielles. Ainsi l'habitude de fumer et de boire peut être un plaisir très vif pour certaines gens et paraître à d'autres une abomination. L'exercice de certains actes peut être une jouissance pour l'un et une véritable torture pour l'autre. Il y a des hommes qui aiment leurs métiers et leurs professions, des femmes qui prennent un véritable plaisir à s'occuper de leur ménage, et d'autres qui détestent ce genre de travail.

La douleur est un important et même un bienfaisant facteur dans l'évolution de la conscience et de toute vie supérieure. Voilà ce qu'il faut faire ressortir en opposition avec l'opinion courante, soutenue surtout par l'école des moralistes utilitaires, que le plaisir est bon et la douleur mauvaise. A première vue, ce point de vue paraît très plausible, mais il ne supporte pas la critique.

Le plaisir et la douleur sont inévitables tant que la vie consiste dans la croissance. Chaque progrès cause des désordres qui doivent être réparés. L'état de parfaite harmonie dont parle M. Spencer est un rêve irréalisable, à moins que l'on n'endigue le grand fleuve de la vie pour le changer en un lac stagnant. Mais si nous réussissions, nous serions sûrs de donner naissance à des maux plus

funestes et à des souffrances plus pénibles que le bonheur qui pourrait résulter de cet état de parfaite harmonie.

Le professeur Bain dit : «c Puisque nous suivons le plaisir et évitons la douleur, si le plaisir était funeste et la douleur salutaire, nous nous exposerions bientôt à un naufrage complet de notre force vitale ; » mais il trouve nécessaire d'ajouter « comme nous le faisons souvent jusqu'à un certain point, par suite de certaines tendances qui font exception à la loi générale ». Est-ce que les naufrages de la vie n'arrivent pas bien souvent parce que Ton suit, sans réflexion, le plaisir et qu'on évite la souffrance? Et n'est-ce pas pour cette raison seule que la morale a besoin d'être prêchée?

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