LA NAISSANCE DE LA CONSCIOCE
[1 me semble très douteux que des êtres conscients puissent exister dans un monde (même si un tel monde était possible) où la lutte pour l'existence serait inconnue ; car c'est dans la lutte pour re.xistenco que les êtres vivants et sentants rencontrent tout d'abord les problèmes les plus importants.
L'homme est une créature qui a de nombreux besoins et, tout en les satisfaisant, il a développé et développe constamment et considérablement sa conscience. S'il n'avait aucun besoin, il ne pourrait que dégénérer et arriver à un état purement végétatif comme celui dans lequel sont tombés certains infusoires parasites, qui, dès qu'ils ont ce qui est nécessaire à leur existence, cessent de montrer même les symptômes les plus ordinaires de la vie animale, c'est-à-dire, le libre mouvement'.
La concentration des sentiments en conscience du moi ne peut, â ce qu'il semble, avoir été engendrée que par une entrave mise au mouvement réflexe. C'est un fait que le mouvement réflexe n'atteint pas son but, que la substance vivante doit son développement ultérieur. La dure nécessité l'a contrainte à s'élever à une évolution plus baule.
0) I' ï B< por exemple, la Tenielle <lu pou d'i'coi'ce (coc-
Busl qui, lorsqu'elle est arrivée à 33 pleine croissance, appa-
, lau comme un corps absolument immobile, ayant ï peu près
j !■ foritie d'un iMiiclier, et posé comme une excroissance sur
I :3a niante qu'il a adoptée ; ses pieds sont dégénérés, la trompe
de raDïmal est incrustée dans les liseus de la Teuille dont il
•flufit 1« sève. Toute l'sciivLlô psychique de ce porasile con-
^isLe dans le plaisir qu'il éprouve à sucer la sève et dans le
Feott avec les mâles qui rùdent li l'ealoui'. C'est aussi vrai
f des femelles des tlrepsipiera en forme de vers, qui, sans
T pattes et sans aile!, passent leur vie de parasites, immobiles,
dans le corps des (juépes ■- (MiCKf.L, Anlropogénie, p, ïï.)
LE PltOBl.lÏME DE LA CONSCIENCE DU
Si tous les mouvements réflexes qui réagisi contre les irritations avaient toujours réponr leur but, la conscience n'aurait jamais été né' saire et le monde animal mènerait une vie inci cienLe et purement instinelive, très peu diffén de celles des plantes.
Supposons que le mouvemenL réflexe d( toux, chez un malade, fût accompagné de si francea par lesquelles l'irritation de la gorge se plutôt aggravée que soulagée, est-ce que le pat ne chercherait pas, en général, k retenir sa t et ne finirait pas, peu à peu, par réussir à cal l'irriLation du ganglion réflexe et à supprime mouvement réflexe, même pendant le sommi
Le docteur Mœbîus, professeur de zoologi l'Université de Kicl, raconte une intéressante ej rience de M. Amtsberg de Stralsund(l).
" Un brochet qui avalait tous les petits pi sons qu'on mettait dans son aquarium, fut séï de ses compagnons par une glace sans tain, sil que, chaque fois qu'il fondai I sur eux, il heurtait ouïes contre ia glace et, parfois, si violemmi qu'il restait couché sur le dos, comme morf se guérit cependant et ses assauts recoram cèrent, jusqu'à ce qu'ils devinssent de plus plus rares, et enfin, après trois mois, ils cessèi complètement. Après qu'il eut passé sL\ mois d une sohtude absolue, on enleva la glace e put de nouveau errer librement çà et là d l'aquarium parmi les autres poissons. Il iia immédiatement dans leur direction, mais il touchait jamais à aucun d'eux ; il s'arrêtait 1
(I) Schriften dei naturiohsenschafUiehen Vertirti SMesivifi HoUlein: cité par Max Muller : The Seiiiw Thought., vol.I.p. lO.
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'jours à une distance respectueuse (à un pouce, à peu près) et se contentait de partager avec ens la viande qu'on jetait dans raquarium. 11 avait ainsi été dressé à ne pas attaquer les autres poissons qu'il connaissait comme habitant le môme bac que lui. Cependant, dès qu'un poisson étranger était jeté dans l'aquarium, le brochet ne le respectait nullement et l'avalait instantanément. Après qu'il eut fait cela une quarantaine de fois, respectant toujours ses anciens compagnons de captivité, le brochet fut retiré de l'aquariimi, à cause de sa grande taille. »
Le docteur Mœbius ajoute, d'après Max Muller : « Le dressage du brochet'n'était donc pas fondé sur le jugement, il consistait simplement en une certaine direction de la volonté par suite des impressions des sens, se reproduisant toujours de môme; sa générositéà l'égard des poissons qui lui étaient familiers ou, comme d'aucuns diraient, qu'il connaissait, prouve seulement que le brochet agissait sans réflexion. Leur vue provoquait en lui sans doute le désir de les avaler, mais elle évoquait, en même temps, te souvenir de la souffrance qu'il avait endurée à leur sujet el l'impression pénible de son impuissance à atteindre une proie qu'il désirait passionnément. Ces impressions acquirent sur lui un pouvoir plus grand que son instinct de voracité et le réprimèrent, du moins pendant un temps. Les mêmes impressions, produites par les mêmes poissons, étaient toujours, dans son âme, le commencement des mêmes séries d'actes psychiques. 11 ne pouvait s'empêcher de répéter ces séries comme une machine, mais comme une machine douée d'une âme qui avait cet avantage sur les machines mécaniques
LE PIlOBLÈJiK DE LA CONSCIENCE DU MOI
qu'elle pouvait adapter son travail à des circonstances imprévues, ce qu'une machine mécanique ne peut pas faire. La gîace était pour l'organisme du brochet une de ces circonstances i "" prévues. »
Nous citons ce passage, non pour montrer c, les animaux raisonnent ou qu'ils ne raisonna pas, car une telle affirmation dépend exclusivt raenl de la définition que nous donnons du raîsoal nement, mais pour montrer comment l'action p être entravée par la souffrance, La souffrance | souvent dénoncée comme la quintessence du n mais, en fait, nous lui devons notre existei] môme d'ôtres conscients. La délibérations l'action et, avec elle, les pensées les plus élevât ne deviennent possibles que par les entraves misa à l'action réHexe. La tendance à l'acte continin encore, même sî l'action elle-même est arrétl Le désir de faire une certaine chose et le souïj nir de la douleur ou du désappointement qui t trave l'action, se trouvent en conflit et il en résij entre eux une lutte qui conduira, soit à une co| plôte suppression de l'acte projeté, soit i adaptation aux circonstances. Si l'adaptation a li^ la tendance à agir triomphe des obstacles ; nfe moins, le résultat est différent de ce qu'il auj pu être comme simple mouvement réflexe i n'aurait pas passé par un processus de délibên tion. Il se trouve ainsi modéflé et, vraisemblaW ' ment, mieux adapté aux circonstances.
L'une des plus importantes tâches de l'éducatîïfi est d'accoutumer la jeunesse à une discipline p^ sonnelle. Pour ce!a, la volonté n'est pas nécess^l rement supprimée ou même affaiblie, mais on A^ développer un plus puissant pouvoir de contrôT
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, ei c'est nécessaire, arrêtera les impulsions 'ï volonté ou, lout au moins, les empêchera ïasser à l'action sans avoir été soumises ù un
Sre examen critique. Cet examen rigoureux siste à comparer toutes les conséquences résul-
i de l'acte projeté avec les souvenirs des actes ïlaires, soit qu'ils viennent de noire propre
^lérieace, soit qu'ils soient gravés dans l'esprit
b celle des autres.
Les gens chez qui ce processus a lieu ne sont
i aisément tentés d'accomplir des actions dont ils aurontplus tard à se repentir, l'n tel contrôle sur soi-même fait que notre décision Dnale dépend, non seulement du désir qui, à un moment donné, nous excite, mais de toutes les autres idées, des souvenirs et des images qui vivent dans, notre esprit.
Si les impulsions sont, de la sorte, contrôlées, nous assistons, pour ainsi dire, à une assemblée parfaitement disciplinée, où chacun est rappelé à l'ordre par un président donnant la parole, à tour de rôle, à tous les membres présents qui pourraient avoir à dire quelque chose concernant la ■matière en discussion ; celte assemblée est formée par nos propres idées, nos espérances, nos vœux, nos regrets, nos aspirations, tandis que le président est représenté par le pouvoir coercitif du coQlrôle personnel. L'esprit d'un homme, exclusivement entraîné par l'influence du moment et cédant facilement à l'impulsion présente, ressemble à une de ces assemblées populaires, oh le discoureur le plus impétueux conduit tous les autres. Les soudaines impulsions de la volonté sont alors exécutées avant qu'on ait exposé l'autre pôtô de la question Un tel homme est limilé à
es LK PKOBLÉMt; LE LA COnSCIËNXE Dr MOI
la situation du moment, il devient le jouet des circonstances et l'esclave de ses propres passions. La liberté morale, celle condition supérieure où toutes les idées de l'esprit humain jouissent do droits égaux et d'une complète francliise, n'est possible que par les entraves mises à l'action par le contrôle personnel.
L'entrave mise à un mou vementréflexe n'annihile pas l'irritation comprimée ; elle la rend encore plus intense. Un éternueraent comprimé peut provoquer une sensation très désagréable ; toutefois, il peut être comprimé ; cependant il en est autrement lorsque l'irritation se manifeste sous forme de faim; dans ce cas, lorsqu'elle n'est pas satisfaite, elle ne fait que croître. Elle renouvellera sans cesse un processus de délibération et examinera chaque circonstance qui peut se tourner à son avantage. De là le proverbe qui dit que il la faim aiguise l'esprit ».
Si les nécessites de la vie ne peuvent être directement satisfaites, elles doivent l'être indirectement. Dans le cas oîi leur fin ne peut être atteinte immédiatement, on doit inventer des moyens qui, par un chemin plus long, mais meilleur et plus sûr, amèneront le résultat voulu. ' Les moyens qui ont dû être placés entre une vo- , lonté et sa fin ou son but ont rendu la réflexion nécessaire. On avait besoin de la délibération ' pour pouvoir amener les moyens d'où dépendait la fin ; et ainsi c'est le besoin qui produit dans les créatures vivantes le développement et le perfectionnement ultérieur de la pensée. «
Le puissant instinct de conservation et l'im- ! possibilité de satisfaire cet ardent désir a con- ' traint les substances organisées à s'élever de l'état a
inférieur d'un sentiment vague à celui d'une claire iionseîence du moi. Le besoin est une îrrilalion interne qui peut produire la plus terrible souffrance el amener l'hoinme jusqu'aux limites du désespoir. Comme le sphinx d'Œdipe, il sacrifie d'innombrables vies el demande durement la soluUon de problèmes qui seront résolus et doivent l'Être, sous peine d'un douloureux anéantissement. C'est ainsi que*la crainte de la mort nous conduit h un état de vie plus élevé ; mais elle n'y conduit que le penseur courageux, l'Œdipe qui, par la puissance de sa pensée, remporte la victoire dans la lutte pour l'existence. La faculté de penser et, avec elle, l'idée nette de la pensée consciente, noua a été imposée.
Nous apprenons par ces faits que la ptiilosophie du Déisme, qui a prévalu parmi les libéraux du xviu' siècle et qui est encore en vogue de nos jours, est une notion erronée de Dieu. La divinité qui décide de nos destinées, le principe de vie qui se manifeste dans la nature est très différent de ce que les déistes s'imaginent. Les déistes regardent Dieu comme un père tendre et bienveillant dont le but est le bonheur de ses créatures ; les bonnes intentions de Dieu sont, rependant, rendues trop souvent inutiles par la malice et l'ignorance des hommes. En opposition à ce point de vue, il faut admettre que la vieille conception orthodoxe de Dieu est beaucoup plus juste. Le Dieu de la Bible est exempt de la sentimentalité philanthropique du wiii" siècle et s'accorde mieux avec les faits positifs. Le Dieu de l'Ancien Testament est un maître sévère qui conduit par la servitude à la liberté et qui, après a voir imposédes épreuves, répand ses bénédictions.
Il est très douteux que des hommes au sein de
i" "auissances continuelles et vivant dans un état de lonheur constant, pussent jamais progresser.il f L'homme reçut, autrefois, parmi ses animai^B I domestiques des bœufs et des moutons et pdH I grand soin d'eux. Leur sort acluei doit paraU^| I plus désirable que leur état antérieur de Ubert^H lils ne connaissent plus la rude lutte pour l'exi^^ Itence et, sur leurs veris pâturages, ils n*oin I aucun pressentiment funeste de leur mort immH I nente ; et la mort môme, s'ils sont destinés à ifl I nourriture de l'homme, leur est donnée de ifl