‹ Le problème de la conscience du moiChapitre 4 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

i La conscience du moi chez Thorame est le fait le plus merveilleux du monde. De tous les problèmes qui se présentent à notre expérience, c'est le plus profond, le plus important, le plus énigmatique. Le monde extérieur, qui nous apparaît comme un mécanisme de matière en mouvement, est simple et semble la clarté même en comparaison du monde intérieur de la conscience ; et cependant, ce monde intérieur est la condition même de n'importe quelle étude du monde extérieur.

Supposons que nous puissions supprimer la conscience : rien ne resterait que la matière en mouvement et toute représentation du monde dans Tesprit des êtres sentants et pensants deviendrait évidemment impossible. Sans doute, nous

(I) Il s'agit toujours, dans ce volume, de la conscience psychologique.

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ne pourrions pas dire que, dans ce cas, le monde n'existerait pas, mais ce serait exactement comme s'il n'existait pas. L'existence du monde ne pourrait plus être perçue. Qu'importerait alors son existence ou sa non -existence? C'est la conscience qui donne au monde son importance et sa signification ; c'est elle qui est la base de l'expérience, elle qui produit le monde des images et qui crée la mentalité.

Qu'est-ce que la conscience? C'est le phénomène passager de la connaissance ; il paraît et disparaît; et cependant, malgré ses fluctuations, la conscience renferme quelque chose qui survit au moment fugitif et donne à ce qu il contient une existence durable. La conscience est transitoire, la mémoire reste.

Comment se manifeste la conscience et comment disparaît- elle ? Quelle est son origine, comment se développe- t-elle ? Quelles sont les lois qui la régissent? Ce sont là des problèmes du plus haut intérêt, mais il y en a de plus importants encore. Quelle est la relation entre la conscience et Texistence objective? En quoi consiste-t-elle et quelles modifications produit-elle dans le monde?

Définissons d'abord ce que c'est que la conscience. La conscience est radicalement différente de tous les autres phénomènes naturels ; elle n'est pas une substance, bien qu'elle existe dans des corps qui sont faits de substance ; elle n'est pas non plus un mouvement, bien que des mouvements se manifestent pendant que nous sommes conscients. Nous ne pouvons voir la conscience, ni l'entendre, ni la sentir, ni la goûter, ni la toucher ; nous ne pouvons arriver à la connaître par

aucun de nos sens. Nous pouvons observer les actes des êtres, que, pour de bonnes raisons, nous supposons conscients ; mais leurs sentiments, leur conscience, leurs pensées, leur personnalité ne peuvent être les objets de notre observation directe. Tous les phénomènes objectifs nous apparaissent comme des modifications du monde matériel. La conscience, cependant, ne peut jamais nous apparaître comme un objet dans le monde objectif. Comment arrivons-nous à connaître quoi que ce soit de la conscience ? La conscience est l'état de noire existence subjective et son essence est la connaissance. Toutes nos sensations, toutes nos perceptions, toutes nos idées sont des sentiments d'un certain genre : ce sont des états de connaissance. Tous les phénomènes naturels sont des manifestations qu'on peut voir, observer, mesurer objectivement. Nous en avons connaissance du moment qu'ils affectent la conscience et ils sont représentés dans nos esprits comme ce que nous appelons de la matière en mouvement. La conscience, cependant, telle qu'elle existe en nous, n'est pas seulement une image de la réalité, comme le sont nos sensations touchant les objets matériels et nos idées sur le monde qui nous entoure : la conscience est ellemême une réalité.

La trame et l'enchaînement des différents états de conscience, considérés comme un tout, étaient appelés Psyché par les anciens, et c'est ce que nous nommons ïcime, La psychologie est la science de l'âme, et par psychique nous entendons tout ce qui se rapporte aux différents états de conscience.

Tout d'abord, souvenons-nous que la conscience.

i LE PROBLÈME DE LA GONSCTENCE DU MOÏ

comparée aux phénomènes du monde objectif, est un fait sui generis; il forme à lui seul son propre domaine. De même que nous ne pouvons pas changer la force en matière ou la matière en force, de même nous ne pouvons changer ni la matière ni la force en conscience. Toutes les forces peuvent être changées les unes dans les autres et il est très possible que toutes les substances soient des combinaisons particulières d'une seule et même substance primitive, mais aucune force et aucune matière ne peuvent être changées en conscience.

Et pourquoi ne le peuvent-elles pas ?

Simplement parce que la conscience (c'est-àdire les phénomènes psychiques ou états de connaissance), n'est ni une matière, ni un mouvement, parce qu'elle est un phénomène subjectif et non objectif.

Ceci cependant n'exclut pas l'idée que la conscience peut exister seulement à la suite d'une action spéciale dans ces combinaisons de substances que nous appelons notre cerveau. La conscience n'existe pas en elle-même : elle est une propriété de cette existence réelle que nous appelons notre personnalité. Cette proposition est bien simple ; cependant nombre de penseurs ont trouvé difficile de l'expliquer.

La plus grande difficulté pour un enfant qui apprend à marcher, c'est de ne pas trébucher sûr ses pieds. De même, la plus grande difficulté pour les philosophes, c'est de ne pas trébucher sur leurs propres idées. — Toutes nos idées sont des abstractions et les différentes idées représentent les différentes qualités des objets que l'expérience nous fait rencontrer. Pour que notre

pensée reste claire, ne confondons pas les différentes idées et ne transportons pas un fait appartenant à une certaine classe d'abstractions, dans un autre domaine d'abstractions. Surtout ne perdons jamais de vue que la réalité dont sont faites nos abstractions est une indivisible unité.

En voici un exemple frappant : La loi bien connue du levier qui veut que deux poids égaux attachés à distance égale du point d'attache aux deux bras du levier soient en équilibre, est une loi purement mécanique ; peu nous importe que les poids soient en or, en plomb ou en fer ; qu'ils soient peints en noir, en rouge ou en vert, que ce soient des corps animés ou inanimés; notre abstraction exclut toutes ces qualités . Autre exemple : si un poisson est lancé à travers lair, la courbe du mouvement n'est pas modifiée par le fait que la chose jetée est un être sentant. En calculant la courbe, on laisse de côté tout ce qui n'entre pas comme facteur dans la production du jet. Nous devons en faire abstraction et limiter exclusivement notre attention aux points qui, d'une manière ou d'une autre, déterminent le fait.

Il est une règle très simple, mais très importante, qui a été négligée même par les plus grands philosophes, c'est qu'il faut se rendre compte de la nature de l'abstraction.

On a soulevé la question de savoir si l'àme peut être expliquée par la matière ou par la force. La question elle-même est erronée et prouve que celui qui la fait s'embarrasse dans ses propres idées. Nous pourrions tout aussi bien demander si la matière peut être expliquée par la force ou la force par la matière. La matière et la force

sont deux différentes sortes d'abstractions, et les sentiments ou états de conscience en sont encore une autre. Nous ne pouvons expliquer aucune idée en la confondant avec d'autres idées hétérogènes. Par exemple, que dirions-nous d'un homme qui parlerait d'idées vertes ou bleues, ou qui essayerait d'expliquer un problème d'algèbre par la loi de la gravitation? 11 n'est pas moins absurde de parler de la substance de l'âme ou de tenter une explication de la conscience par l'idée de matière ou de force.

Nos philosophes oublient trop souvent que nos idées ne sont pas des réalités en elles-mêmes, mais des images de la réalité. Elles ne sont que des symboles représentant certains caractères de la réalité. Tandis que nos différentes idées se superposent plus ou moins et s'excluent en partie les unes les autres, la réalité d'où elles sont formées n'est pas, elle, une combinaison d'existences hétérogènes. Au contraire, nous ne devons pas Toublier, l'ensemble du monde est une inséparable unité. Toute la réalité est un grand tout, et nos idées marquent entre les différents domaines des : lignes de démarcation purement idéales.

Les idées sont des symboles qui servent à s'orienter dans ce monde ; elles nous aident à trouver nos points d'appui. La force n'est pas la matière et la matière n'est pas la force, mais aussi et, pour cette raison même, il n'existe pas de matière sans force ou de force sans matière. De la même manière, la conscience n'est ni matière ni force. Mais, pour cette raison, la conscience ' n'est pas une existence indépendante qui existe en dehors de la force et de la matière. De môme, le temps n'est pas l'espace et l'espace n'est pas

le temps, et ni l'un ni l'autre n'est matériel. C'est pourquoi nous ne sommes pas autorisés à concevoir le temps et l'espace comme des choses existant en elles-mêmes. En résumé, toutes les abstractions représentent des traits de ce grand tout indivisible appelé la réalité, le monde, l'univers ou la nature. Et le monde intérieur de Thomme, les états de sa conscience, ses sensations, ses perceptions et ses idées forment, aussi bien que toutes les autres abstractions, une sphère particulière de Tabstraction.

Si nous entrons dans des considérations préliminaires aussi explicites, c'est que nous voulons, dès Tabord, mettre en garde contre deux erreurs fréquentes de nos jours et qui sont moins la suite d'une différence de principes (comme on pourrait le croire à première vue), que le résultat d'une connaissance insuffisante des éléments de la pensée philosophique. L une est l'erreur du dualisme, l'autre celle du pseudo-monisme, c'està-dire d un point de vue qui a la prétention d'être le monisme.

Tout dualisme est basé sur l'observation de la différence qui existe indubitablement entre l'esprit et la matière, l'âme et le corps, le monde intérieur et le monde extérieur ; mais le dualisme commet Terreur de les traiter comme ayant des existences séparées et de regarder leur coexistence comme une combinaison.

Il y a quatre points de vue touchant la relation de la conscience et de l'existence subjective du monde matériel. Certains philosophes conçoivent la conscience et le monde matériel comme deux réalités radicalement différentes; c'est le dualisme; d'autres ne considèrent la matière que comme

une illusion de Tesprit et nient Texistence du monde objectif : c'est le spiritualisme. Le matérialisme n'admet la conscience que conune un produit de la matière ; le monisme enfin regarde la subjectivité et l'objectivité comme deuK traits inséparables de la réalité, la conscience étant une forme complexe de la subjectivité.

Cela nous conduirait trop loin d'expliquer pourquoi le dualisme est insoutenable. Mentionnons seulement deux objections. D'abord toute pensée nous conduit à lunité de pensée ou monisme.

Le monisme ou la conception unitaire est nécessairement le but vers lequel tend toute pensée philosophique, car monisme signifie : pensée conséquente ; et à ce point de vue nous pouvons appeler le monisme l'idéal de toutes les philosophies. Aucun problème n'est résolu tant qu'il ne rentre pas dans une conception unitaire. La nature d'un problème, en science aussi bien qu'en philosophie, consiste réellement en ce que nous avons à résumer systématiquement im certain nombre d'expériences en une idée générale ; en d'autres termes, un problème n'existe que par notre incapacité à parvenir à une conception monistique des choses ; et résoudre un problème, c'est parvenir à un monisme exempt de toute contradiction.

L'idée monistique d'une conception unitaire du monde a été constamment corroborée par les progrès de la science. Nous sommes loin de soutenir que tous les problèmes aient été résolus, mais nous déclarons que toutes les fois que la science a fait un véritable pas en avant, c'est qu'elle avait acquis une nouvelle réalisation monistique dans un champ quelconque de l'expérience ; et

nous ne pouvons concevoir aucun progrès futur de la science qui soit d'une autre nature.

Chaque fois qu^une découverte scientifique semble tourner les esprits vers une conception dualiste du monde, on doit se dire qu'on est devant un problème non résolu tant que le dualisme n*est pas surmonté.

C'est surtout la diversité de ses formes qui nous fait sentir combien le dualisme est insoutenable. Si nous l'adoptons comme solution à tout problème difficile, nous arrivons bien vite au pluralisme. Il y a des dualistes qui trouvent une lacune entre le monde des êtres organisés et celui des êtres inorganisés, entre les créatures vivantes et les choses inanimées. Pour d'autres, cette lacune existe entre les animaux doués de la parole, c'està-dire les êtres humains, et les créatures qui ne parlent pas, c'est-à-dire les plantes, les bêtes et les pierres. D'autres encore fondent leur opposition au monisme sur l'hétérogénéité de Tesprit et de la matière, de Tâme et du corps, du sentiment et du mouvement.

Par monisme nous entendons une conception unitaire du monde formant de la connaissance que nous avons de l'univers un système suivi. Le monisme est l'idéal de la science ; il se réalise constamment dans les différents champs de l'investigation et repose sur ce fait que le Tout (et nous comprenons dans ce mot la sensibilité, la pensée et la volonté) forme une seule grande unité. Le véritable monisme diffère des autres systèmes philosophiques en ce sens que c'est moins un système complet qu'un plan systématique, laissant constamment la porte ouverte au progrès, aux corrections, aux additions et aux

perfectionnements. C'est la solution de certains problèmes fondamentaux d'un caractère général employée comme méthode pour les recherches ultérieures dans les questions de détail.

Quel est le monisme que nous rencontrons habituellement? C'est une espèce d'unité artificielle de concept; c'est-à-dire un concept très large et très général dont on se sert comme d'une grande caisse où l'on met en réserve toutes choses, que ce soit leur place ou non. Il s'est ainsi produit plusieurs genres de pseudo-monismes suivant que Ton a choisi un concept ou un autre comme unité fondamentale. Le monisme est spirituel, si l'on choisit Tesprit comme terme général; matériel, si l'on choisitla matière. Il y a aussi un agnosticisme moniste, si un inconnaissable est introduit en qualité de nouveau facteur auquel l'esprit et la matière sont rapportés comme trouvant en lui leur unité.

Ces points de vue pseudo-monistiques ne sont pas des conceptions unitaires du monde, ce sont des philosophies à concept unique ; il vaudrait mieux appeler cette philosophie à concept unique iHénisme (dérivé de sï;, £v6;).

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