‹ Le problème de la conscience du moiChapitre 5 sur 42 · OBJECTIVITÉ ET SUBJECTIVITÉ · texte numérisé non relu

OBJECTIVITÉ ET SUBJECTIVITÉ

Quelle relation existe-t-il entre la conscience du moi et le monde matériel de l'existence objective ?

La conscience du moi, n'étant pas objectivement visible, est souvent et peut être justement appelée notre for intérieur, tandis que notre

corps étant un objet visible et tangible parmi les objets du monde objectif, est regardé comme notre existence extérieure.

On a souvent dit que nous ne pouvons jamais pénétrer au dedans de la nature, que la nature ne nous montre que son dehors et le fameux naturaliste, Haller, exprime cette idée dans les vers suivants :

< In's Innre der Natur,

« Dringt kein erschaffner Geist.

« Glûckselig wem sie nur « Die âussre Schale weist.

« Au cœur de la nature,

« Aucun esprit créé ne pénètre.

« Bienheureux celui auquel elle fait

< Connaître seulement l'extérieur delà coquille. »

Les penseurs monistiques ne peuvent accepter cette manière devoir qui brise la nature en deux, à savoir en un dehors connu et un dedans inconnu. Nousdéclaronsbien hautementque la nature est partout et toujours une^ et l'homme lui-môme, loin d*être exclu du sanctuaire de la nature intérieure, s'y meut et y a son existence. Dans ses souffrances comme dans ses jouissances, dans son développement comme dans sa caducité, dans ses progrès et dans ses défaillances, pendant sa vie et au moment de sa mort, l'homme est une partie intégrante de la nature et son âme est l'essence de l'essence du monde. Le monde montre ses dehors à l'être pensant, mais il y a un point où l'être pensant se trouve au dedans de la nature, c'est la conscience.

Gœthe, dans sa critique du dualisme agnostique

de Haller exprime cette idée dans les vers suivants :

« In*s Innre der Natur,

du Philister !

« Dringt kein erschaffner Geint ! »

Mich und Geschwister

Mogt ihr an solches Wort

Nur nicht errinnern ;

VVir denken : Ort fur Ort

Sind wir im Innern.

« Glûckselig^ wem sie nur

Die àussre Schale weist ! >

Das hôr'ich sechzig Jahre wiederholen,

Ich fluche drauf, aber verstohlen ;

Sage mir tausend, tausend maie :

Ailes giebt sie reichlich und gern ;

Natur hat weder kern

Noch Schale,

Ailes ist sie mit einem maie ;

Dich prûfe du nur allermeist,

Ob du Kern oder Schale seist.

« Au cœur de la nature, dis-tu, ô Philistin, c aucun esprit créé ne pénètre. > Ne répète pas cela à moi et à mes frères. Nous pensons que partout où nous allons nous sommes dans son sanctuaire. « Bienheureux celui à qui elle fait connaître seulement l'extérieur de la coquille, » G*est ce que j'ai entendu répéter pendant soixante ans. J*ai pesté à ce sujet, mais en secret. Je me suis dit mille fois : La nature est riche et généreuse. Elle n'a ni noyau ni coquille. Elle est toute en un. Mais toi, examine avec soin si tu es noyau ou coquille.

Ce que nous appelons le dedans et le dehors ne sont pas deux choses différentes, mais deux différentes abstractions d'une seule et môme chose, et représentant en elle deux relations différentes. Ainsi la ligne AB est une seule et môme chose que la ligne BA^ mais les mathématiciens savent très bien que AB n'est pas BA, car AB est

juste l'opposé de BA : c'est BA renversé. De même mon existence subjective est un tout inséparable de sa manifestation objective et cependant, bien qu'elles ne fassent qu'un, elles sont différentes : la première est mon âme, la seconde est mon corps. Il peut être parfaitement vrai que la nature ne se révèle à nous que dans son objectivité, il n'en résulte pas que nous soyons ou devions rester à jamais ignorants à l'égard de sa subjectivité, car tout être conscient se tient pour ainsi dire au dedans de la nature; là la réalité existe par elle-même et sent sa propre existence. Le reste de la nature ne montre que son dehors ; le monde extérieur se tient du côté opposé comme un objectif et on l'aperçoit ainsi dans son apparence extérieure seulement. Son être est inconnu, et cependant l'expérience peut nous le faire connaître par ses effets. On ne peut pas le saisir d'une manière immédiate, mais seulement indirectement. Bref, l'objectivité n'est pas l'existence, mais la représentation de l'existence. L'âme est l'existence telle qu'elle est, mais le monde extérieur est Texistence telle qu'elle apparaît.

L'existence de la conscience n'est pas une théorie, mais un fait. C'est vraiment la nature de l'existence telle qu'elle est en elle-même et pour elle-même, partout oîi l'existence prend, pour ainsi dire, possession d'elle-même. Les effets du monde environnant sur un être sentant sont des impressions des sens et ces impressions des sens sont des images saisies avec vivacité par des sens divers, tels que la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher et le sentiment de la température. Lorsque les impressions de nos sens arrivent à

représenter les objets du monde environnant, elles sont appelées sensations. Les sensations personnifient le inonde, mais ces signes en euxmêmes ne sont pas les réalités qu'ils paraissent être. Les réalités qu'ils représentent sont appelées objets, et l'objectivité du monde (c'est-à-dire le caractère général des phénomènes naturels tels qu'ils sont représentés par les sensations des êtres sentants) apparaît comme une matière se inouvant dans l espace.

Il n'y a pas de chose objective qui puisse être représentée autrement que comme matière se mouvant dans l'espace. Même un homme croyant aux revenants doit, lorsqu'il essaye d'y penser, matérialiser leur existence afin de les rendre perceptibles à l'un des sens, l'œil, l'oreille, ou peut-être même le sens du toucher. Ainsi le monde de l'existence objective nous apparaît invariablement et sans exception comme de la matière en mouvement dans l'espace ; la matière étant ce que les sens peuvent percevoir ; le mouvement étant les changements et déplacements des différents corps et de leurs parties ; et l'espace étant la condition de ces changements et déplacements, c'est-à-dire leur permettant de se mettre en relation et d'accomplir ces changements ou déplacements.

Lorsque nous considérons ce fait que l'objectivité apparaît aux êtres sentants comme de la matière se mouvant dans l'espace, on trouvera que la question de savoir si c'est ime particularité inhérente à la nature du sujet ou à la nature de l'objet ou aux relations qui existent entre le sujet et l'objet, se réduit à une seule et même chose. Ce fait demeure que l'objectivité apparaît.

comme de la matière se mouvant dans Tespace et que nous ne pouvons imaginer qu'il en puisse être autrement.

Page 1