SIGNIFICATION DES ÉTATS DE CONSCIENCE ET TÉLÉPATHIE DE L'AME
Il y a une certaine classe de philosophes qui considère le sentiment * comme un effet passager, un peu fortuit des éléments de la nature agissant les uns sur les autres. Il est difficile, sinon impossible, de soutenir cette idée. Au contraire, si les éléments de la sensibilité sont en toutes choses inséparablement unis aux éléments de l'existence objective, il doit sembler naturel que, partout où apparaissent les conditions propres à la vie organisée, on voie naître la substance sentante. Nous pouvons affirmer que le sentiment surgira alors sur la surface refroidie d'une planète aussi sûrement, par exemple, que deux corps célestes non lumineux, en s'entrechoquant, s'enflammeront et deviendront une brillante nébuleuse contenant tous les éléments nécessaires à la production , dans la suite des âges^ d'un système planétaire.
(l) Le français n'a aucun mot qui rende le sens defeeling. Ce mot signifie la conscience que le moi prend d'une impression sensible. Le moisentiment n'aen français qu'un sens purement moral. Nous avons néanmoins conservé le mot sentiment, en avertissant que ce mot ne s'applique ici qu'à la sensibilité physique. M. Carus distingue Vimpression des sens du sentiment perçu par la conscience, et il appelle sensation la conscience du rapport de cette impression des sens avec une réalité extérieure. [Note du traducteur.]
Partout où la combinaison des substances est telle, qu'elle manifeste la faculté du sentiment^ elle formera une base pour des faits déterminés de la vie de Tâme. La substance sentante exposée à un certain stimulant, ou ayant accompli certaines fonctions, a, par cela même, subi une modification dans ses parties moléculaires. La substance matérielle a éprouvé, dans sa configuration, un changement dont la forme est conservée dans le courant général de la matière et il se produit ainsi, dans la substance sentante, une disposition à répondre plus rapidement à des impressions du même genre. Le sentiment qui accompagne une impression subséquente de même nature se fait sentir, en même temps, comme le réveil du sentiment antérieur semblable ou de genre analogue ; en d'autres termes, la substance sensible conservant les formes en rapport avec son fonc-. tionnement est douée de mémoire *.
La conservation de la forme dans une fonction accompagnée de sentiment rend possible que le sentiment accompagnant une forme particulière de fonction devienne un point de repère. Étant reconnu comme semblable, en espèce, à un sentiment antérieur, il finira par dénoter un certain état des tissus sensibles. Un sentiment reconnu pour être le même ou de même espèce qu'un sentiment antérieur dont il occasionne le réveil ou la mémoire, prend, par cela même, une signification, c'est-à-dire qu'il permet de cons-
(1) La mémoire n'est pas un pouvoir mystérieux, mais la conservation de la forme dans des organismes sensibles. Voir le traité d'Ewald Hering sur la Mémoire et les chapitres de ce livre-ci sur la Conservation de la Forme et V Immortalité.
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later la conformité ou la similitude de deux ou de plusieurs sentiments. Ainsi, dans le cours du temps, par une expérience constamment renouvelée, un sentiment particulier, chaque fois qu'il est répété, deviendra naturellement Tindice de la présence de certains faits externes qui Tout provoqué. Un sentiment isolé est naturellement sans signification ; et cependant, par la conservation de la forme, c'est-à-dire, par la mémoire, il se transforme nécessairement, par la répétition, en un symbole d une valeur représentative.
Aussi les senthnents acquièrent-ils forcément, avec le temps, une signification, et donnent-ils naissance naturellement et spontanément à Tesprit. Ils ne peuvent pas plus éviter de se coordonner en un organisme mental, que Teau, soumise à une température basse, ne peut éviter de se changer en glace ou une graine de germer, lorsqu'elle est exposée à la lumière avec l'humidité voulue. De même, l'esprit est le résultat nécessaire d'une combinaison de sentiments.
L'impression produite sur les sens par un rectangle blanc, couvert de petits caractères noirs, est un fait positif; cependant l'aspect d'une feuille de papier, résultat d'une combinaison avec les souvenirs des impressions antérieures a une signification propre née de ces impressions mêmes. Le sentiment des sens est un état subjectif intérieur, mais sa signification est la représentation extérieure d'une chose objective. Le procédé de représentation est une fonction du sujet, mais le fait représenté est, pour ainsi dire, projeté dans le monde objectif oîi l'expérience a enseigné au sujet à le chercher. L'habitude de cette projection se développe naturellement par une
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adaptation héréditaire et une expérience répétée, si bien que la chose représentée nous apparaît comme étant externe. Nous éprouvons une sensation comme étant un état de conscience ; mais nous laconcevons comme une réalité indépendante.
L'habitude de projeter des sensations subjectives dans le monde extérieur n'est pas un acte involontaire d*nférence, mais l'inévitable résultat d'une loi naturelle; cette loi est la loi du moindre effort.
Lorsqu'un aveugle a subi avec succès une opération, son œil aura d'abord la conscience de vagues sensations colorées ; l'expérience lui enseignera le sens de ces sensations colorées et ses mouvements lui indiqueront où il pourra trouver les faits extérieurs correspondants. Sa conscience sera de plus en plus concentrée éur la signification des sensations. Moins il a de difficultés à arriver à les interpréter convenablement, plus l'activité de ses sens deviendra inconsciente et, à la longue, la conscience sera habituellement attachée au résultat de la sensation seule, je veux dire à son interprétation.
De même, toute personne qui apprend à jouer d'un instrument, ne sentira, d'abord, que la partie touchée par sa main. Peu à peu cependant, elle acquerra la conscience des effets produits par le plus léger attouchement. La pratique constante forme, dans le cerveau d'un instrumentiste expert, certaines figures vivantes qui correspondent à l'action de l'instrument et la représentent avec une grande précision. Toutes les fois que ces figures sont excitées, on sent que l'action de l'instrument se produit ; de cette manière, la conscience est projetée dans l'œuvre exécutée par
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rinstrument. Le toucher de la main est devenu purement automatique, et l'exécutant sent alors les effets complets de sa manipulation, quoiqu'il ne soit pas en contact direct avec toutes les parties de son instrument. L'instrument prend, pour ainsi à dire, vie sous sa main ; il le sent comme faisant partie de lui-même, car l'action de l'instrument est en rapport avec son activité mentale.
Les spirites discutent avec grand enthousiasme le problème de la télépathie. Télépathie signifie sentiment à distance. L'activité mentale montre, dans tous ses éléments, des exemples de télépathie dans le sens littéral du mot. Nous ne sentons pas les organes de nos sens ; mais, les objets en dehors de nous sont ressentis dans et à travers ces mêmes organes, et c'est dans et à travers nos yeux que nous voyons les étoilestrès lointaines. Si la télépathie n'a pas d'autre signification que son sens propre et naturel, il faut reconnaître que toute l'activité de l'esprit repose sur la télépathie.
Cependant, nous ne pouvons admettre la télépathie dans le sens que les spirites donnent souvent à ce mot. Beaucoup d'entre eux y voient le fait de sentir à de telles distances que ce fait ne peut s'expliquer d'une manière naturelle, et qu'il est en contradiction avec les rapports mécaniques des causes et des effets dans l'univers. Nous admettons pleinement la télépathie dans le sens où des sentiments représentent des événements survenusauloin, et nous reconnaissons que l'esprit peut ainsi pénétrer dans les régions les plus éloignées du temps et de l'espace, mais non dans un aucun autre sens qui soit en con-
tradiction avec Tordre naturel de la causalité mécanique.
Quelle est la fonction de Tâme sinon la télépathie ? L'âme est une totalité organisée de sentiments représentatifs et ces sentiments ne sont pas seulement des états subjectifs, ils sentent actuellement des objets et deviennent des signes, représentant des objets divers. Quelques-uns de ces objets sont en contact immédiat, d'autres sont très éloignés et beaucoup sont dans des positions intermédiaires. Cependant, tous sont des choses extérieures et, par conséquent, même la plus directe des impressions des sens, celle du toucher, est, à juste titre, regardée comme un acte de télépathie.
L'esprit jette une lumière sur les rapports entre toutes choses et donne un sens à l'univers. Si le monde ne se composait que de faits purement objectifs, il resterait un jeu incompréhensible de forces en mouvement. L'esprit et tout le domaine de Texistence mentale sont sortis des plus humbles origines ; cependant, ils sont grands et divins, parce qu'ils représentent le monde dans sa merveilleuse harmonie et son ordre cosmique.
La fonction de la conscience nous apparaît fugitive comme la flamme d'une lumière ; mais l'esprit n'est pas aussi fugitif qu'il le parait. La lumière continue d'une flamme dépend, en toutes circonstances, des conditions du moment ; mais la continuité de l'esprit prouve qu'il y a une conservation des forces de l'intelligence dont l'activité spirituelle est appelée mémoire, La mémoire ou la forme mentale d'états antérieurs est le plus important facteur dans la détermination de la valeur représentative des états actuels de l'esprit.