PRÉFACE
L'ouvrage qu'on va lire concerne la façon dont la forme détermine V apparence, et les conséquences qui en découlent pour la mise en œuvre artistique.
Un objet déterminé pouvant apparaître de différentes façons, Vartiste doit se demander si toutes ces apparences ont la même valeur, et selon quoi il doit déterminer cette valeur.
Je crois qu'il est inutile de prouver que notre relation visuelle avec le monde extérieur se base en première ligne sur la connaissance et sur la représentation de l'espace et de la forme. Sans celles-ci, l'orientation dans le monde extérieur est impossible. Les représentations de l'espace, en général, et la représentation des formes qui est celle de l'espace limité, en particulier — doivent être considérées comme étant le récipient essentiel ou la qualité essentielle des choses. Si nous com-
parons V objet, c'est à dire, la représentation spatiale que nous avons de lui, avec les apparences variables que nous pouvons en obtenir, nous verrons que toutes ces apparences ne sont que des images d3 exprès si on de notre représentation spatiale; la valeur de V apparence se mesurera d'après la force expressive avec laquelle cette apparence évoque la représentation spatiale.
A cela s'ajoute la polychromie de la nature, laquelle ressemble à un vêtement appliqué sur ces formes : la valeur des apparences des rapports simultanés dépendra de la part que prend la couleur à la dé ter nninai lion d'une apparence de plus en plus nette.
La nature semble nous donner toutes les variations possibles de l'apparence sur un thème, sans jamais nous donner celui-ci. Car la représentation de la forme est un résultat que nous tirons de la comparaison des apparences diverses, et dans laquelle nous avons déjà séparé l'essentiel de Vaccidentel. Elle n'est donc pas une simple perception, mais un produit de la perception, selon un certain point de vue. Je ne veux pas dire par là, un point de vue subjectif, au contraire: un point de vue absolument général de l'orientation dans l'espace, tel qu'il s' in-
dique naturellement dans le contact avec le monde extérieur.
Dans notre vie ordinaire, l'orientation spatiale s'accomplit facilement ; quelques données éparses suffisent pour Vœil. C'est pourquoi, la plupart du temps, nous n'avons pas conscience de la force d'exitation à la représentation spatiale et à la représentation de la forme contenue dans une apparence donnée, et nous ne saisons pas jusqu'à quel point nous complétons mentalement ces données. (Car nous savons d'avance de quoi il s'agit, il ne nous faut que quelques points de repère pour nous orienter aussitôt.) Che\ l'artiste, ce rapport est tout différent. Il doit ou devrait nettement savoir ce que V apparence nous donne dans un cas donné, et ce qui lui manque pour éveiller notre représentation de la forme jusqu'à une image claire. Il y a certains éclairages dans la nature, par exemple une quantité de reflets lumineux qui dissolvent toute impression de forme et empêchent ainsi toute possibilité d'obtenir une impression spatiale claire. Il ne peut être question, pour l'artiste, de fixer par la mise en œuvre une simple apparence, au contraire, il doit indirectement apprendre d'elle comment elle parvient à exprimer nettement la
forme, et pour arriver à ce résultat, il faut que l'artiste sache dans quel cas elle s'exprime nettement et dans quel cas non. Car quand Vartiste mettra en œuvre ses représentations de forme, il ne devra pas se fier au savoir de ceux qui regardent, mais il doit nous donner les véritables facteurs produisant notre représentation. Je dirai plus: Il ne s'agit ici que de la base primordiale, sur laquelle nous édifions, sans le vouloir, nos représentations spatiales, bref, ce qu'on nomme V évidence; sans ce facteur élémentaire, la mise en œuvre est du dilettantisme.
Montrer comment le besoin de trouver dans l'apparence une expression nette pour l'espace et pour la forme conduit V artiste à un genre de représentations déterminé, mo?itrer comment aux époques artistiques il se produit une méthode conséquente vers l'élaboration de l'apparence artistique en opposition avec la masse des apparences accidentelles, voilà la raison d'être de cet ouvrage tel qu'il s'est formé au cours de ma propre expérience artistique.
Il va de soi que la clarté que le travail artistique exige, est V application d'un instinct épuré. (L'homme d'action n'a du reste jamais d'autre mobile.) Cette clarté ne peut par con-
séquent se réduire en un système communicable par la parole. Pourtant, récriture demande — et cela surtout à une époque où il y a si peu de maturité véritable quant à la connaissance du problème de la forme — de ranger les unes à la suite des autres et de réunir en syllogismes, des considérations qui par leur essence se motivent mutuellement et agissent toutes de concert. Nous voici donc dans le cas de parler un langage inaccoutumé à ceux qui vivent par les yeux, et d'entretenir d'opérations cérébrales inaccoutumées, ceux qui sont habitués à ce langage. Mais cette situation, difficile sans doute, n'a aucune solution.