‹ Le problème de la mémoire: essai de psycho-mécaniqueChapitre 20 sur 20 · ÉVOLUTION. — SIÈGE. — MÉCANISME · texte numérisé non relu

ÉVOLUTION. — SIÈGE. — MÉCANISME

Évolution. — Pour pénétrer le mécanisme intime de la mémoire, il ne suffit pas d'examiner en détail les différents éléments d'un acte mnésique, pris individuellement, si Ton peut dire. 11 y a lieu d'interpréter un phénomène d'ordre général, la régression de la mémoire, qui semble obéir à une lo^ que M. Ribot a remarquablement mise en lumière et désignée sous le nom de loi de régression on de réversion.

C'est au cours des démences, sénile, paralytique, etc., qu'on peut le mieux l'observer. Prenons pour type d'étude la démence sénile. On sait que dans ce cas la perte de la mémoire porte d'abord sur les faits récents. Comme le fait remarquer M. Ribot, ce fait est paradoxal, car « il serait plus naturel de croire que les faits les plus récents, les plus voisins du présent sont les plus stables, les plus nets, et c'est ce qui arrive à l'état normal ». Cette anomalie s'expliquerait par les conditions nouvelles des centres cérébraux, dont les cellules nerveuses commencent à s'atrophier. Elles ne réagissent plus aussi vivement aux impressions de sorte que « ni une modification nouvelle dans ces cellules, ni la formation de nou^ velles associations dynamiques n'est possible ou au moins durable. Mais les modifications fixées dans les éléments

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nerveux depuis de longues années et devenues organiques, les associations dynamiques et les formes d'associations cent fois et mille fois répétées, persistent encore ; elles ont une plus grande force de résistance contre la destruction. Ainsi s'explique ce paradoxe de la mémoire : « le nouveau meurt avant Tancien ».

Tel est le premier article de cette loi. Avant d'examiner s'il répond exactement à la réalité des faits, il convient d'énoncer le second qui découle de révolution du phénomène de dissolution. Bientôt en effet le malade perd peu à peu ses acquisitions intellectuelles. « Les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le passé. Ceux de Tenfance disparaissent les derniers. Même à une époque avancée, des aventures, des chants du premier âge reviennent. »

Tout d'abord, au début de la maladie, il faudrait peut-être mieux dire qu'il y a arrêt que régression de la mémoire. Le malade a en effet tous ses souvenirs ; c'est la conservation des impressions nouvelles, la fixation qui ne peut plus se faire. Cependant ces impressions nouvelles paraissent normalement perçues ; les anciennes sont correctement reproduites. Les centres récepteurs, chargés de recevoir les impressions et de les reproduire, semblent donc réagir normalement, c'est-àdire présenter un agencement moléculaire conforme à ce qu'il doit être pour que la perception se fasse bien, ainsi que la reproduction exacte. Mais quelque chose est a^bli, c'est la qualité, l'intensité de la sensation, de la perceptionï>?i^nséquent. Il en est de même pour le souvenir qui manque sui^Wt de précision ou n'est pas évoqué. Or quelles sont les région? du cerveau qui sont les premières et les plus atteintes dans les démences, alors que les malades présentent souvent comme symptôme principal l'affaiblissement de la mémoire : ce sont les lobes frontaux. Les circonvolutions motrices et sensitivo-

sensorielles ne sont prises que plus tard. Retenons ce fait que, la perception et la reproduction d'une part se faisant assez correctement, et la fixation et révocation d'autre part se faisant peu ou pas, ce sont les centres frontaux qui sont intéressés. Cela tend à confirmer l'opinion à laquelle nous avons été amené au cours de l'analyse de l'acte mnésique, à savoir que la pénétration et la reproduction se faisaient au niveau des centres récepteurs — centres de projection et d'association — et que la fixation, la conservation et l'évocation avaient lieu au niveau des centres de perception — centre d'association antérieur, lobes frontaux.

Un autre fait, que signale sans le relever M. Ribot, et qui cependant paraît important, est le suivant : en même temps que les souvenirs personnels disparaissent en descendant vers le passé, ceux du premier âge repai^aissent. Ils ne sont pas seulement les derniers à subsister, mais ils reparaissent alors qu'on les croyait perdus depuis longtemps. Il y a donc plus qu'une régression de la mémoire, puisqu'il y a aussi résurrection d'états disparus ? Ne serait-il pas plus juste de dire involution que régression de la mémoire?

Comment donc un état d'affaiblissement peut-il à la fois provoquer la disparition de certains états, ce qui se comprend, et la renaissance de certains autres, ce qui est contradictoire ? On invoque la répétition plus fréquente des anciennes associations que des nouvelles. Mais il est facile de se convaincre que ce ne sont pas toujours les associations constituant les souvenirs d'autrefois qui se sont répétées le plus souvent. Si, d'ailleurs, la persistance, la résistance des souvenirs à la dissolution, tenaient à leur plus ou moins fréquentes répétitions, et celles-ci n'étant pas forcément plus nombreuses pour les anciens souvenirs, il en résulterait que la régression de la mémoire se ferait suivant la fréquence des répétitions et non

suivant l'ordre de succession des impressions. Cela peut être Vrai pour les acquisitions d'ordre affectif (qui, suivant le 3® article de la loi, disparaissent longtemps après les acquisitions intellectuelles), et mieux encore pour les acquisitions presque entièrement organiques (qui, suivant le 4® article de la loi de régression, disparaissent les dernières). Dans ces deux cas en effet, les impressions sont d'autant plus fréquemment répétées quelles se sont produites plus ancii^nnement.

Mais ce qui est exact pour les sentiments et les actes automatiques secondaires ne Test pas du tout pour les souvenirs personnels. C'est pendant la période moyenne de notre existence que les impressions qui constituent notre personnalité sont le plus vivaces, le plus intenses. Notre personnalité pendant Tenfance est assez rudimentaire ; dans la vieillesse elle cesse de se développer. Lorsqu'elle se dissout, si c'était seulement à leur intensité et à leur répétition que nos souvenirs doivent leur persistance, ce devrait donc être ceux de la période la mieux développée, la plus fortement constituée de notre moi, qui mettraient le plus de temps à disparaître. Or, non seulement ils se dissolvent comme ceux de l'âge mûr, mais encore leur disparition concorde avec la réapparition des souvenirs d'enfance, assez faibles cependant pour être restés latents pendant la plus grande partie de l'existence. Voilà qui est singulièrement paradoxal. Mais comme la nature n'est jamais paradoxale, il doit y avoir une interprétation qui ne l'est pas.

En considérant la suite continue de nos souvenirs, c'està-dire, en réalité, de nos états de personnalité, il semble, en somme, que, lorsque nous entrons dans la phase régressive, nous regagnons par un bout ce que nous perdons par l'autre. C'est à peu près comme si nous regardions par une fente d'une certaine longueur un plan beaucoup plus long. A mesure que

nous déplacerions cette feote de haut en bas le long du plan nous apercevrions d'autant plus de détails en bas que nous cesserions d'en voir en haut. Pendant la période la plus active de notre existence représentée sur ce plan, cette fente, qui nous sert d'oculaire, se meut facilement sur une étendue plus ou moins longue. Nous n'avons guère besoin de nous occuper des impressions des premières années de notre existence et nous ne dirigeons notre oculaire que sur celles de la période la plus riche et la plus utile au point de vue des acquisitions. Mais rage amène l'usure de ce mécanisme, et l'oculaire, au lieu de se mouvoir de haut en bas et de bas en haut librement, descend peu à peu, laissant de plus eu plus eu dehors de la vue la partie supérieure de l'existence, et, à un moment donné, atteignant même en bas la limite qu'il ne dépassait guère pendant qu'il fonctionnait bien. Alors apparaît la période de l'enfance.

Je ne fais, bien»entendu, cette comparaison grossière que pour montrer qu'on peut concevoir d'une façon simple cette contradiction, si bizarre au premier abord, de la perte des souvenirs les moins anciens et de la réapparition des plus lointains. Mais nous sommes en face de phénomènes physiologiques, c'est-à-dire qui impliquent un mouvement continuel, une transformation de forces qui ne saurait cesser qu'avec la mort de l'organe qui en est le siège. Ce sont les modifications de cette force qu'il faut considérer bien plutôt que les appareils qui servent à la produire ou à la transmettre. Ces appareils peuvent être plus ou moins compliqués, produire une quantité plus ou moins grande de force, la distribuer d'une manière différente, sous des formes variées. Cela est sans doute fort intéressant à connaître, mais, ce qui l'est davantage, c'est de savoir quelle est la force produite et comment elle peut s'accumuler pour être utilisée ensuite.

Je me suis déjà servi pour la mémoire d'une comparaison avec un accumulateur électrique. Si nous reprenons cette comparaison nous voyons que Ténergie électrique à accumuler peut être produite par des procédés divers, par des appareils différents, qui donnent des quantités plus ou moins grandes, des tensions et des intensités plus ou moins élevées, etc. L'important est de savoir que l'électricité peut être accumulée, conservée et distribuée ensuite. C'est toujours une force de même nature, qu'elle soit produite par les appareils qui l'envoient dans l'accumulateur, ou qu'elle émane de l'accumulateur qui Ta conservée. N'y a-t-il pas là une singulière analogie avec ce qui se passe dans le cerveau? Voici une excitation qui atteint le cerveau ; là elle détermine dans des centres cellulaires, dits de projection (au point de vue anatomique), ou récepteurs (au point de vue physiologique), qui, en outre, peuvent s'accoupler en plus ou moins grand nombre par des réseaux formant des centres d'association, elle détermine, dis-je, un ébranlement, une vibration. Cette vibration engendre un état dynamique, une force F spéciale, qui, bien que née sous l'influence de l'excitation X, ne lui ressemble en rien. Cette force F ébranle à son tour d'autres centres cérébraux, centres de perception, centres intellectuels, centres d'idéation, peu importe le nom. Là elle s'accumule et se conserve; c'est une force de même nature par conséquent que F. Seulement, tandis que F ne se produit plus au niveau des centres récepteurs dès que l'excitation X cesse, elle persiste dans les centres percepteurs. Puis, sous une influence appropriée elle se dégage, et n'ayant pas d'autre chemin à suivre que celui par où elle a été amenée, elle réagit sur les centres récepteurs, et y provoque forcément le mouvement qui lui a donné primitivement naissance. Pour l'observateur qui ignore les connexions de ces deux appareils récepteur et

percepteur, et qui est habitué à voir l'appareil récepteur fonctionner sous rinfluence de l'excitation X, il semble donc que c'est X qui Ta mis en marche. Appliquons cela à la mémoire : X devient une impression quelconque sensorielle, excitation lumineuse, par exemple. Cette excitation atteint le centre optique; elle y détermine une vibration particulière en rapport avec son intensité, sa durée, sa forme ; cette vibration n'est en aucune façon semblable à la vibration lumineuse, mais elle a un rapport précis avec elle ; or, cette vibration engendre une force qui n'est autre que la force nerveuse. Mais cette force nerveuse, qui n'est qu'une transformation de l'excitation lumineuse, sans laquelle le cerveau ne pourrait la percevoir et l'emmagasiner, cette force une fois produite, gagne les centres percepteurs par les fibres nerveuses qui les relient aux centres récepteurs. C'est là qu'elle se fixe, qu'elle se conserve. C'est là par conséquent que se constitue la mémoire. Jusqu'ici il y a analogie complète, pour ne pas dire identité, avec ce qui se passe pour un accumulateur électrique. L'excitation X est représentée par un moteur quelconque qui actionne une dynamo représentant le centre récepteur. Cette dynamo produit de l'électricité qui est aussi différente comme force de celle qui l'a mise en mouvement, que la force nerveuse peut l'être de l'excitation lumineuse. Le courant électrique produit par la dynamo s'écoule par des fils qui la relient, à l'accumulateur, comme les fibres nerveuses transportent le courant nerveux des centres récepteurs où il s'est produit aux centres percepteurs, où on lui donne le nom de psychique. Dans l'accumulateur l'électricité s'accumule comme la force psychique dans le centre de perception.

Enfin, de même que la dynamo cesse de produire de l'électricité dès que la force qui l'actionne est supprimée, et

qu'elle revient à son état statique, de même aussi le centre récepteur revient à son état primitif dès que l'excitation ne le met plus en état de vibration, et il cesse de produire de la force psychique. En réalité il ne s'arrête jamais d'en produire, mais la quantité, l'intensité et la tension de celle qu'il produit varie continuellement d'un moment à l'autre, l'excitation variant sans cesse, tandis que la dynamo est toujours actionnée par la même force.

Mais la mémoire n'est pas le souvenir. Pour qu'il y ait souvenir, il faut qu'il y ait reproduction d'une impression et préalablement évocation. Pouvons-nous poursuivre la comparaison entre la mémoire et l'accumulation d'électricité ? Lorsque l'accumulateur est saturé d'électricité il ne peut plus en emmagasiner. En est-il de même du cerveau ? Lorsque la force électrique accumulée n'est pas utilisée dans un certain délai elle se perd cependant. En est-il de même du cerveau ? La force électrique produite par la dynamo n'est emmagasinée qu'en partie seulement par l'accumulateur ? En est-il de même du cerveau ? A ces trois questions je crois qu'on peut répondre oui.

Nous savons fort bien en effet que notre pouvoir de conservation, notre pouvoir mnémotechnique, est différent pour chaque individu, qu'il est subordonné à de nombreuses conditions physiologiques, qu'il varie suivant les états pathologiques, et que pour un individu donné il ne peut dépasser certaines limites, non seulement au point de vue de la rapidité de fixation, mais de la quantité des impressions à conserver. Nous avons vu que, d'après Bourdon, la mémoire immédiate croit un peu de 8 à 20 ans, et qu'elle progresse surtout de 8 à 14 ans, puis insensiblement de 14 à 20. La faculté d'apprendre n'est pas indéfinie, et notre cerveau présente une

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capacité que nous pouvons plus ou moins complètement remplir, mais que nous ne pouvons dépasser. Quand on le tente on aboutit, comme je lai dit, à la désagrégation complète deTintelligence, par usure du cerveau pour aiosi dire. On a ce qu'on appelle de la démence précoce, qu'on observe fréquemment chez les jeunes gens qu'on surmène intellectuellement, comme on brûle les accumulateurs qu'on veut trop charger. Nous savons d'autre part que l'exercice entretient la mémoire, que les choses que nous avons apprises s'oublient si on ne les évoque pas de temps en temps, et qu'au point de vue du pouvoir de fixation lui-même, il diminue par l'inertie intellectuelle. Il y a donc déperdition spontanée, et à la longue les souvenirs s'évanouisseni d'eux-mêmes sans avoir été utilisés.

Enfin il suffit d'observer ce qui se passe quand on apprend quelque chose pour constater que l'impression reçue est loin de se transformer tout entière en force utilisable. L'impression a beau être perçue d'une façon très nette, on ne la retient pas du premier coup, et il faut la répéter un plus ou moins grand nombre de fois suivant les sujets. Il y a à cet égard des différences individuelles de pénétration et de fixation considérables, qui soQt de notion trop banale pour que j'insiste davantage. L'impression étant très nettement perçue, cela prouve que l'excitation a déterminé dans le centre récepteur un dégagement de force psychique suffisante. Si donc il n'y a pas souvenir de l'impression, c'est que la quantité de force émise n'a pas été complètement fixée. Elle ne l'est du reste jamais. Si elle l'était, et qu'en outre elle pût se conserver sans déperdition, le souvenir serait aussi intense que la perception, c'est-à-dire qu'il y aurait toujours hallucination au lieu de souvenir simple.

Je ferai remarquer ici que cette déperdition de force psy-

chique au niveau des centres percepteurs, ou de conservation, permet de comprendre comment les impressions peuvent être perçues d'une laçon parfaitement nette et consciente et cependant non conservées, quoique ce soit dans les mêmes centres que se fassent la perception et la conservation. Pareille chose se produit dans l'accumulation électrique. Suivant la qualité de deux accumulateurs, la quantité et la qualité du courant émis par la dynamo étant les mêmes, le potentiel pourra s'élever également dans les deux chaque fois qu'on y déchargera de l'électricité ; mais il tombera rapidement dans l'un, tandis qu'il restera sensiblement au même niveau pendant longtemps dans l'autre.

On peut comparer la perception à l'élévation momentanée du potentiel de l'accumulateur, et comprendre ainsi que malgré une perception égale chez deux individus il puisse y avoir conservation de l'impression chez l'un et non chez l'autre. C'est aussi ce qui s'observe chez le même sujet suivant son âge, comme cela se passe pour un accumulateur qui sert depuis longtemps et finit par être hors d'usage.

Nous voici donc amenés à examiner comment, dans ces conditions, peuvent se faire l'évocation et la reproduction. Sous l'influence d'une excitation particulière, l'électricité accumulée va être mise en liberté. Elle va, par des conducteurs spéciaux, différents de ceux qui réunissent l'accumulateur à la dynamo, actionner un mécanisme quelconque. Il y a donc un dégagement de force de même nature que celle qu'a engendrée la dynamo, mais qui suit un chemin différent et se manifeste autrement. Supposons qu'au lieu d'être relié à un mécanisme nouveau, l'accumulateur le soit avec la dynamo, et que les choses soient disposées de telle sorte que celle-ci puisse être actionnée par un courant électrique aussi bien que par une machine à vapeur. Cette dynamo va se

mettre en marche et produire une nouvelle quantité d'électricité, qui va s'écouler dans l'accumulateur. Par suite de la différence entre la quantité d'électricité produite par la dynamo la première fois et celle emmagasinée dans l'accumulateur ; par suite, en outre, de la déperdition que subit, même pendant son inaction, cet accumulateur, le courant qu'il dégage n'actionne que faiblement la dynamo. Il convient aussi d'ajouter que ce courant déjà diminué subit une nouvelle réduction du fait de sa transformation en mouvement dans la dynamo, et que celle-ci ne le restitue pas non plus intégralement, suivant les principes les plus élémentaires de la mécanique. Le mouvement qui se produit dans la dynamo est sans doute de même nature que sous l'influence de la machine à vapeur, mais il est beaucoup moins intense, et la quantité d'électricité fournie à l'accumulateur est cette fois bien plus faible. Ce qui se passe dans l'évocation d'un souvenir n'est-il pas analogue? Le centre percepteur, sous une influence excitante quelconque met, en liberté une certaine quantité de force psychique. Comme pour l'accumulateur, cette quantité a subi une double perte; elle est inférieure à celle produite par le centre récepteur mis en vibration par l'excitation X, et inférieure aussi à celle qu'il a reçue à ce moment.

Tandis que dans le système de l'accumulateur et de la dynamo le courant suivait deux voies pour se rendre de la seconde au premier d'abord, puis plus tard du premier à la seconde, il n'y a ici qu'une seule et même voie, celle des fibres d'association réunissant le centre récepteur et le centre percepteur. Le courant psychique émané de ce dernier va mettre en jeu le centre récepteur. C'est l'évocation. La vibration qui se produit dans ce centre ne peut être que d'une sorte, quel que soit le genre d'excitation qui la pro-

duise, de même que pour la dynamo tout à Theure. Cette vibration produit de nouveau une certaine quantité de force psychique qui s'écoule dans le centre percepteur. Celui-ci reçoit donc la même impression que si le centre récepteur avait été actionné par l'excitation X, avec cette différence toutefois que la vibration — quoique de même forme — est d'une amplitude beaucoup moins grande. Elle n'en est que l'image réduite, et c'est cela qu'on appelle le souvenir.

D'après les deux derniers articles de la loi de régression, les souvenirs affectifs, les sentiments constitutifs de notre personnalité, ne disparaissent qu'après les souvenirs intellectuels, les souvenirs de notions apprises, et ceux qui subsistent le plus longtemps sont les actes automatiques secondaires. D'après cela la mémoire se dissoudrait, non seulement en descendant vers le passé, mais dans un ordre qui va de l'instable au stable.

Mais dans les cas de régression de la mémoire au cours des démences nous nous trouvons en présence de conditions spéciales du cerveau. Il y a des lésions des cellules cérébrales, lésions qui n'atteignent pas uniformément les différentes régions du cerveau. Or, dans les cas où on observe le mieux la dissolution de la mémoire et de l'intelligence, c'est;, à-dire dans la démence paralytique, où voit-on les lésions se produire d'abord? Dans les lobes frontaux ; c'est là que toujours elles prédominent, et qu'on constate après la mort les adhérences caractéristiques. Quelles sont en même temps les premières manifestations de la paralysie générale? Grande activité cérébrale et grande mémoire d'abord, puis diminution de la mémoire et dissolution progressive, sans modifications des fonctions motrices ou sensitivo-sensorielles, dans la majorité des cas. Il semble donc que la mémoire ait

son siège au niveau des lobes frontaux, dans ces lobes que beaucoup de physio-psychologues, à l'exemple de Bianchi, considèrent comme les lobes intellectuels.

Mais il est d'autres formes de régression de la mémoire qui n'obéissent pas à cette loi de régression et où les souvenirs rétrogradent suivant leur seul ordre de succession dans le temps, sans intervention d'aucun coefficient de stabilité, de répétition, de netteté de Timpression première, etc. Ces formes de régression de la mémoire s'observent chez les hystériques, et leur étude va nous permettre de localiser le siège de la mémoire, et ses rapports avec la sensibilité. Ces cas constituent seuls, à mon avis, ce qu'on peut appeler la régression de la mémoire ; ce qu'on observe dans les démences mérite plutôt, comme je l'ai dit, le nom d'involution de la mémoire. Dans la régression la diminution porte sur la quantité des souvenirs; dans l'involution elle est plutôt en rapport avec leur qualité.

Siège. — Je n'entreprendrai pas ici, bien entendu, d'exposer l'histoire des amnésies hystériques, des états seconds, des étals délirants, ni des dédoublements de la personnalité qu'on trouve chez les hystériques. J'ai montré ailleurs le lien et le mécanisme de tous ces phénomènes décrits à part jusqu'alors, et qui ne sont en réalité que diverses faces d'un même phénomène, la régression de la personnalité et sa progression, ainsi que ses oscillations (voy. Genèse et nature de l'hystérie^ t. I). Je me bornerai donc à résumer les faits et la doctrine.

Le premier fait à établir est celui-ci : l'hystérie est un trouble des centres cérébraux, dont l'activité diminue ou s'arrête. Cette diminution ou cet arrêt se traduit objectivement de deux façons : par la diminution ou l'arrêt des fonc-

lions dans les régions et les organes sensoriels ou viscéraux qui sont sous la dépendance des centres intéressés, et par la diminution de la sensibilité générale ou Tanesthésie complète de ces mêmes régions et organes.

Le second fait a une grosse importance, et je crois avoir été le premier à le mettre en évidence : En même temps que Tanesthésie se montre dans les régions et organes affectés, au prorata, comme intensité, du trouble fonctionnel de ces régions et organes, elle apparaît dans certains points du crâne. Or, ces points sont superposés aux circonvolutions cérébrales contenant le centre fonctionnel des régions et organes atteints. 11 est très facile de démontrer expérimentalement ce fait pour les centres moteurs qui sont bien connus et faciles à délimiter sur le crâne. Voici comment* : Je prends une hystérique hypnotisable et actuellement guérie, c'està-dire ne présentant plus ni accidents ni stigmates, sans la prévenir en aucune façon de ce que je veux faire. Je vérifie qu'elle a toute sa sensibilité normale, et toutes ses fonctions motrices et sensorielles également normales. Je Tendors et je m'assure qu'il n'existe de ce fait aucune modification, principalement des régions sur lesquelles je veux expérimenter. Je lui ordonne alors de ne plus sentir son bras droit, et je pousse

(1) Il ne s'agit ici de rien moins qu'une nouvelle méthode de psychologie expérimentale. Elle permet de dissocier les phénomènes psychiques comme aucune autre ne le peut faire, et d'établir ainsi la subordination des éléments d'un phénomène conrplexe. Elle permet en outre, et c'est par cela surtout qu'elle a de l'importance, à mon avis, d'établir, en dehors de l'examen anatomo-pathologique ou de la vivisection, les rapports anatomiques et physiologiques que les phénomènes psychiques offrent avec le cerveau. Tous les progrès dans les sciences ne se font que par l'introduction de méthodes nouvelles plus perfectionnées que les anciennes ou permettant de mettre en relief des phénomènes jusqu'alors difficiles à saisir et à préciser. C'est à ce titre que je signale ici cette méthode qui m'a déjà donné des résultats intéressants et que je me propose d'exposer en détail lorsque les faits seront assez nombreux pour entraîner la conviction.

Tanesthésie par suggestion aussi loin que je peux. En même temps se développe, sans que je lui en aie donné Tordre, une paralysie complète du bras. J'examine alors la sensibilité du crâne et je trouve une plaque d'anesthésie absolue au niveau du centre même du membre supérieur droit, c'est-à-dire à la partie moyenne de la zone rolandique de l'hémisphère gauche. Je fais alors l'épreuve contraire : Je lui ordonne de sentir de nouveau son bras droit. Elle y éprouve des tiraillements, des crampes, des tortillements. En même temps elle porte la main gauche à son crâne. Je lui demande pourquoi. — « Ça fait mal, me répond-elle. » — « Quoi donc? » — « C'est comme des crampes, une névralgie. » En appuyant sur le point qu'elle désigne ainsi, je constate qu'il est douloureux. Quand la sensibilité du bras est revenue, amenant la disparition parallèle de la paralysie, le crâne ne présente plus trace d'anesthésie.

J'ai répété cette expérience maintes fois pour tous les centres moteurs et sensoriels connus, et j'en ai rapporté d'ailleurs des exemples dans mon livre sur l'hystérie. Inférant de ce qui existe pour les fonctions dont les centres sont connus, j*ai pu établir isolément pour les fonctions des organes dont les centres ne le sont pas encore, pour les différents viscères en particulier, le siège de ces centres. Il résulte donc de cette observation, qu'on vérifie à tout instant chez les malades, mais où elle est plus difficile, en raison de la simultanéité de plusieurs troubles et même de l'extension de la maladie à tout le cerveau, que les régions du crâne dont on constate l'anesthésie sont superposées aux centres cérébraux atteints. Si, donc, je constate un trouble fonctionnel isolé, en même temps qu'une plaque d'anesthésie crânienne, je pourrai en conclure que la fonction intéressée a son centre dans la circonvolution cérébrale sous-jacente à la plaque d'anesthésie,

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et j'arriverai à la même conclusion si, en même temps que disparaît un trouble fonctionnel, je vois reparaîti'e une plaque de sensibilité sur un crâne anesthésique.

Une remarque, qui a son intérêt, doit être faite à propos de ces faits : Quand l'anesthésie est très profonde elle n'est pas douloureuse ; elle ne l'est que lorsqu'elle est d'intensité moyenne. Cela revient à dire que l'arrêt complet de l'activité d'un centre cérébral est indolent, tandis que son fonctionnement incomplet est douloureux. La constatation d'un point douloureux a donc la même signification qu'une plaque d'anesthésie.

Une autre remarque n'est pas moins importante et découle de la précédente. Quand l'anesthésie diminue, c'est-à-dire quand le centre cérébral reprend son activité, ce retour de la fonction s'accompagne de phénomènes douloureux, non seulement au niveau de l'organe qu'il tient sous sa dépendance, mais à son niveau même. Le sujet a donc conscience des phénomènes qui se passent dans son cerveau, et peut, lorsqu'ils sont anormaux, les localiser. Il y a donc une sensibilité spéciale liée au fonctionnement du cerveau ; c'est ce que j'ai appelé la cénesthésie cérébrale.

Dans l'expérience que j'ai rapportée tout à l'heure de l'anesthésie du bras, on constate facilement la dissociation de l'évocation et de la représentation des souvenirs, et d'autre part le parallélisme entre la perception et la représentation. Voici en effet ce qui se passe si on interroge le sujet sur un acte spécial à la partie dont la fonction est suspendue. Dans le cas particulier que j'ai rapporté tout à l'heure, je lui dis : « Vous rappelez-vous comment vous écriviez? » — Elle me trace dans l'espace des lettres avec la main gauche. — « Vous rappelez-vous les mouvements que vous faisiez avec la main droite pour écrire? » — « Je les vois, mais je ne sens pas

comment il faudrait faire pour écrire, » ine répond-elle. — « Vous représentez- vous écrivant autrefois ?» — « Oui, daas le passé, avec mes yeux, mes souvenirs, mais je ne me le représente pas le faisant ; je ne sens pas comment il faudrait faire. »

Ainsi elle ne perçoit plus aucun mouvement du bras droit; elle ne sent pas ceux que je lui fais faire passivement pour écrire : elle ne se représente pas les mouvements qu'il faut faire pour cela, non seulement actuellement, mais ceux qu'elle faisait autrefois, en tant que perçus par le sens musculaire.

Elle s'en souvient cependant, mais sous la forme visuelle, comme pour un acte accompli par une autre personne. La suppression du centre fonctionnel sensitivo-moteur du bras droit a donc non seulement aboli toutes les perceptions des sensations, mais même leur représentation. La représentation se fait donc, comme nous Tavons supposé, dans le centre même de réception. L'évocation du souvenir des mouvements graphiques se fait bien cependant, mais sous la forme d'autres images. Quoique j'aie voulu n'évoquer que le souvenir des mouvements, les souvenirs des autres impressions qui sont liées à ces mouvements ont été seuls évoqués. Le travail d'évocation a donc eu lieu ; il a amené la reproduction des impressions associées à celles du mouvement, mais, le centre moteur étant aboli dans son fonctionnement, la reproduction des images motrices n'a pu se faire ; l'excitation évocatrice n'a pas manqué, mais elle n'a pas fait vibrer le centre moteur. Ceci nous montre que l'évocation se fait dans un autre centre que le centre de reproduction, et que le travail d'évocation ne nous donne pas de souvenir proprement dit. Il met simplement en jeu une force qui va atteindre les centres récepteurs» et c'est à leur niveau que se produit la représentation. C'est dans ce centre d évocation que s'est faite aussi la perception

et par conséquent la conservation des perceptions. Quel est donc ce centre de perception, de conservation, d'évocation, ce centre de la mémoire en somme ?

C'est ici que vont nous servir les données que j'ai établies tout à l'heure, et que vont nous apparaître des faits nouveaux que j'ai fait connaître dans mes précédentes recherches. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a remarqué les variations parallèles de la sensibilité générale et de la mémoire. Les observations sont nombreuses maintenant où l'on voit des variations de la personnalité spontanées, ou provoquées, amener des modifications dans l'état de la sensibilité, et par contre des modifications de la sensibilité, provoquées artificiellement ou par une cause naturelle quelconque, s'accompagner de ^changements dans l'état de la personnalité et de la mémoire d-'un sujet, certaines périodes de son existence disparaissant ou réapparaissant si elles avaient disparu. Ce n'est donc pas là que réside la nouveauté des faits que j'ai mis en lumière il y a deux ans S et que j'ai pu constater depuis, un grand nombre de fois, en variant mes expériences, quand la clinique ne se chargeait pas elle-même de m'ofïrir des variétés naturelles.

Voici les faits. Etant donné que l'hystérie est constituée par la perte plus ou moins complète de l'activité des centres cérébraux, et que cette perte se traduit par de Tanesthésie tant périphérique que crânienne, j'avais été amené tout naturellement à chercher à réveiller cette activité cérébrale pour ramener la sensibilité et les fonctions perdues. Parmi les procédés d'excitation divers qu'on peut employer il en est un qui ne convient qu'aux cas les plus sérieux, les plus profonds,

(i) Op. cit., t. I.

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dans lesquels tout le cerveau est plus ou moins atteint dans toute son étendue. C'est celui du réveil de la sensibilité pendant Tbypnose. J'ai montré en effet que dans cet état d'inertie cérébrale les sujets étaient plongés dans un véritable sommeil ou engourdissement, que, en raison de Taspect éveillé qu'ils ont, j'ai appelé vigilambulism€.J)dins les cas de grande hystérie avec anesthésie généralisée, il suflit de fermer les yeux du sujet, c'est-à-dire de lui supprimer un des sens qui lui apportent encore le plus de sensations en général, pour le plonger rapidement dans l'hypnose. Il suffît alors de lui ordonner soit de se réveiller, soit de ressentir, pour le voir présenter des réactions motrices et sensitives spéciales, qui, d'abord localisées aux régions sur lesquelles on attire l'attention du sujet, ne tardent pas à s'accompagner de sensations spéciales du côté du cerveau.

Conformément à ce que j'ai dit plus haut, ces sensatiojis se localisent au niveau des centres cérébraux des régions successivement mises en action — car, disons-le en passant, par une simple gymnastique appropriée, on arrive exactement aux mêmes résultats qu'avec le réveil simple ou la sensibilisation pendant l'hypnose — . Lorsque tous les membres, tous les viscères, tous les organes, ont recouvré leur sensibilité et leurs fonctions, que constate-t-on? Le crâne a, lui aussi, recouvré sa sensibilité au niveau de toutes les régions motrices et sensitives du cerveau , c'est-à-dire les parties moyennes et postérieures. Une seule partie reste anesthésique : c'est le front. En vertu du principe que j'ai dit plus haut, nous sommes donc en droit de penser que les régions cérébrales correspondantes, c'est-à-dire les lobes frontaux dans leur partie antérieure, sont altérées dans leur fonctionnement.

Mais par quoi ce trouble fonctionnel se traduit-il donc

cliûiquement, objectivemcDt, maiûtenant que le sujet a recouvré ses fonctions motrices, sensorielles et viscérales? Par un trottble plus ou moins profond de la mémoire. Si on interroge les grandes hystériques vigilambules, on s'aperçoit facilement que non seulement, à partir du moment où elles sont entrées dans l'hystérie, elles ont cessé de pouvoir appreucire, mais 4juè tous les souvenirs sont très faibles, certaines périodes même de leur existence étant pour elles absolument perdues, €Q apparence au moins, et impossibles à évoquer. Leur personnalité et leurs sentiments ne sont pas moins troublés, mais on ne le constate souvent que lorsqu'elles sont revenues à teur état normal.

Lorsqu'on a ainsi ramené la sensibilité et les fonctions motrices, sensorielles et viscérales à un certain niveau, on constate que le sujet éprouve dans la région frontale des douleuTÇ analogues à celles qu'il éprouvait dans le reste du cerveau, et nous avons vu que l'apparition de douleurs dans une région anesthésiée indiquait une reprise de l'activité cérébrale dans la région correspondante. Ces douleurs sont d'ailleurs localisées profondément dans le cerveau lui-même. En même temps que la perception redevient possible, les douleurs apparaissent donc dans la région préfrontale : il y a donc retour de l'activité des centres préfrontaux.

C'est alors que se produit un phénomène des plus remarquables, que j'ai signalé le premier : si, à ce moment, on ordonne au sujet de sentir sa tête, comme on lui disait précédemment de sentir un membre ou un organe quelconque, ou qu'on lui dise de se réveiller complètement, ou encore qu'on 8c borne à lui faire exécuter certains mouvements forcés de la tète, ou même qu'on ne fasse rien du tout, car cela se produit fréquemment d'une façon toute spontanée une fois la mise en train faite, le sujet éprouve une série de sensations tout à

fait spéciales dans le cerveau et de réactions motrices de la tète, que j'ai longuement décrites, et bientôt reparaissent tous les souvenirs de sa vie passée depuis le moment où il est tombé malade jusqu'à l'heure actuelle. Peu importe lé temps que ce travail cérébral demande pour être complet. Si on l'interrompt en ouvrant les yeux du sujet, ou si, par le fait de la fatigue, il se suspend spontanément, le sujet se croit revenu à l'état de personnalité antérieure où le déroulement de ses souvenirs l'a ramené. J'ai vu des régressions de ce genre porter sur des périodes de vingt-cinq et trente ans et les sujets revenir à l'âge le plus tendre, presque jusqu'au berceau, et se retrouver par exemple à l'époque où ils tétaient encore. Ceci nous prouve que les modifications dynamiques, provoquées par les impressions depuis la naissance, conservent toujours le pouvoir de se reproduire.

Je ne suis pas seul à avoir observé ces phénomènes, qui sont très faciles à mettre en évidence quand on en connaît le mécanisme,^ et mon ami le docteur Comar, dont je résume plus loin une observation encore inédite, les a observés maintes fois aussi et, quoique indépendamment de moi, a constaté leur identité de forme. Comme je suis arrivé à les provoquer aujourd'hui par des procédés purement mécaniques, sans aucune intervention psychique, même indirecte, on ne saurait invoquer aucune suggestion. Quand je les ai découverts, j'aurais d'ailleurs été fort embarrassé de leis suggérer au sujet, les ignorant moi-même, et depuis lors je n'ai jamais pu les déterminer en essayant de les suggérer.

Mais le phénomène le plus important pour nous n'est pas que cela se produise, ni dans quelles conditions cela se produit, c'est de constater la coïncidence de ce retour de la mémoire, de cette reconstitution de la personnalité, quand l'activité des centres préfrontaux reparaît. Cette reprise de

Tactivité de ces centres, dont le sujet a conuaissance par les douleurs qu'il éprouve dans le front, et qu'il traduit à la fin par ces phrases caractéristiques : « Tout se remet en place, tout s'éclaircit, etc., » nous la constatons objectivement par le retour de la sensibilité du front.

Donc le retour de la mémoire résulte du retour de l'activité des centres préfrontaux, c'est-à-dire que c'est au niveau de ces centres que siège la mémoire, que se fait l'évocation des souvenirs, que se fait la conservation de l'état dynamique correspondant aux diverses impressions ayant frappé les centres récepteurs et les centres d'association qui les réunissent.

Mais cette démonstration ne serait pas encore suffisante si la contre-épreuve ne pouvait être faite. Eh bien, cette contreépreuve, c'est la clinique elle-même qui se charge de nous la fournir, et de plusieurs manières différentes.

Si, chez un sujet auquel on a fait recouvrer toute sa sensibilité cérébrale et qui a ainsi récupéré tous ses souvenirs, la sensibilité frontale vient à diminuer, on voit les souvenirs disparaître en rétrogradant du moment actuel jusqu'à une époque plus ou moins éloignée suivant l'anesthésie survenue. Et si cette anesthésie se développe d'une façon progressive on voit aussi s'effacer peu à peu la mémoire en descendant vers le passé. Tel est le mécanisme des amnésies rétrogrades. Première contre-épreuve.

Dans certains cas, rares d'ailleurs, on voit une amnésie plus ou moins étendue comme seule manifestation hystérique, toutes les autres manifestations motrices, sensitives, sensorielles ou viscérales faisant pour ainsi dire défaut. Le sujet ne se rappelle rien du passé et est incapable de rien fixer des impressions actuelles. C'est l'amnésie rétro-antérograde, qui

s'accompagne le plus souvent d'autres troubles hystériques, mais qui peut exister seule. Or, dans ce dernier cas, une seule région du corps présente de Tanesthésie; c'est la région frontale, et lorsqu'on fait recouvrer à cette région du crâne sa sensibilité, et par conséquent au cerveau sous-jacent son activité, la mémoire reparaît et les souvenirs se déroulent dans leur ordre chronologique en remontant du passé vers le présent. Deuxième contre-épreuve.

La troisième contre-épreuve consiste dans ce fait que dans les cas où il n'y a pas d'anesthésie frontale on ne constate pas d'amnésie, ou que dans ceux où il n'y a qu'une légère anesthésie le trouble de la mémoire est assez léger et porte surtout sur la fixation ou la conservation des notions intellectuelles, mais non sur l'ensemble des souvenirs constituant la personnalité elle-même. »

Jemebornerai à rapporter ici, aussi brièvement que possible, quelques cas. Je n'insisterai pas sur les phénomènes qui accompagnent la régression de la personnalité et la restauration de la mémoire chez les hystériques vigilambules, ces détails ayant été exposés complètement dans mon ouvrage sur l'hystérie. J'ai rapporté dans la Remie Philosophique ^ le cas d'un garçon de douze ans et demi frappé d'hystérie à l'âge de cinq ans, et chez lequel s'étaient développés plus tard des accidents paralytiques et viscéraux, ainsi que des modifications du caractère et de la mémoire. Anesthésique d'une façon plus ou moins profonde sur tout le corps au début du traitement, il retrouve, sous l'influence de la réaction amenée par le changement de milieu (Sanatorium) et l'alimentation (il était anorexique et vomissait tout), quelques souvenirs, et en particulier celui de l'accident provocateur, survenu à l'âge

(i) Cènes thésie cérébrale et mémoire, N** de juillet 1899.

de cinq ans. En même temps il a des douleurs de tête qu'il n'avait pas encore présentées, et sa sensibilité reparait avec un retard remarquable comme longueur, et d'une façon très vague d'ailleurs en tant qu'appréciation de la nature de l'excitation. Je réveille sa sensibilité sans même le placer dans l'hypnose, en lui ordonnant simplement de se réveiller, car il était manifestement en état de vigilambulisme. La sensibilité reparaît dans les parties périphériques, et la mémoire ne se modifie pas. L'amnésie rétro-antérograde est complète. Il ignore jusqu'à son nom et est incapable de reconnaître ses parents. Or, à ce moment, la sensibilité de la tète est reparue légèrement dans les parties postérieures, comme dans le reste du corps. Il est donc réduit à percevoir sans pouvoir enregistrer ses perceptions actuelles, ni évoquer les anciennes. Cependant un travail latent se fait dans son cerveau et, à un moment donné, toute une série de souvenirs reparaissent et la personnalité se modifie, revenant à ce qu'elle était trois ans auparavant. En même temps la sensibilité périphérique est redevenue presque normale, et celle du crâne, très obtuse dans les régions postérieures et nulle dans le front, redevient presque normale aussi à la partie postérieure, en rapport avec celle de la périphérie du corps et devient obtuse seulement dans la région frontale. En outre de cette réapparition légère de la sensibilité dans le front parallèlement au retour partiel de la mémoire, on constate des douleurs dans le front. Mais si les souvenirs anciens sont en partie revenus, le pouvoir de conservation des notions nouvelles n'est pas notablement meilleur, et, à un moment, diminue en même temps que la sensibilité frontale. Enfin le petit malade rentre chez lui, allant physiquement aussi bien que possible, et là, sous l'influence d'un milieu en quelque sorte nouveau pour lui, et des mômes impressions qu'autrefois, sa mémoire revient complè-

THÉORIE lyE LA MÉMOIRE. — SIÈGE 187

tement. Il ne reste daûs l'ombre de Tinconscient que la période qui a précédé le commencement de son traitement, c'est-à-dire celle où il a été le plus malade, le pins endormi. Et ce retour de mémoire s'est accompagné encore, comme la première fois, de maux de tète assez forts, prouvant bien qu'il se passe dans le cerveau un phénomène d'ordre physiologique. Son père remarque bien de lui-même la coïQcideuce des douleurs de tête avec la réapparition des souvenirs. Les renseigaements reçus quelque temps après sur cet enfant me firent connaître que la mémoire de fixation et celle de reproduction surtout paraissaient normales, et que la sensibilité était normale partout aussi bien sur le front que sur le reste du corps.

Chez une jeune hystérique de dix-neuf ans que je traitais dernièrement, et qui présentait depuis longtemps des accidents divers d'ordre paralytique et viscéral, avec anesthésic en plaques tant sur le corps que sur le crâne, dont le front particulièrement offrait une anesthésie uniformément répartie, il y avait depuis deux ans environ une grande diminution de la mémoire de fixation, et quapd on l'interrogeait sur les années précédentes elle constatait elle- même que beaucoup de souvenirs étaient très vagues et que certaines périodes lui apparaissaient comme dans un rêve. Or, chez cette jeune fille, à la suite de quelques exercices de gymnastique suédoise générale, il se développa spontanément, à un moment où je m'y attendais peu, vu sa précocité d'apparition, une régression de la personnalité à plusieurs années en arrière. Tous ses souvenirs défilèrent dans son esprit avec une précision extraordinaire et telle qu'elle mil près de trois mois à recouvrer toute sa mémoire. Elle remonta, il est vrai, jusqu'à Fàge de six ans. Ce retour des souvenirs commença, comme cela arrive fréquemment^ sous forme de rêves pendant le peu de sommeil naturel qu'elle

avait. La régression se fit d'abord sur une période de trois ans seulement, puis quand elle eut recouvré les souvenirs de deux années, elle fit de nouveau un saut en arrière jusqu'à l'âge de dix ans, et rejoignit Tâge de seize ans, d'où elle était partie la première fois pour aller jusqu'à dix-huit; et une troisième fois enfin, elle fit encore un saut en arrière jusqu'à l'âge de six ans pour remonter alors rapidement vers l'époque actuelle.

Parallèlement à ces modifications de la mémoire on observait des variations de la sensibilité frontale, qui redevint seulement normale lorsque tous les souvenirs furent repassés dans la conscience de la malade. Or, à ce moment, son état fonctionnel moteur et viscéral s'étant maintenu à peu de chose près ce qu'il était, toute la région postérieure et moyenne du crâne présentait le même degré d'anesthésie. Le retour des souvenirs coïncidait donc avec le retour de la sensibilité frontale. Ayant alors procédé à la restauration de la sensibilité périphérique, toute la région du crâne encore insensible recouvra sa sensibilité, comme l'avait fait le front.

A plusieurs reprises j'observai, sous diverses influences, comme on le voit chez la plupart des malades de ce genre, des pertes plus ou moins complètes de la sensibilité frontale, et toujours au même degré d'anesthésie correspondait la même régression de la mémoire et par conséquent de la personnalité.

Ces reculs de la mémoire au prorata de l'anesthésie frontale, qui replongent les sujets dans un état de personnalité antérieure très déterminée, fournissent l'occasion d'une remarque assez intéressante au point de vue de ce que j'appellerais volontiers V identification personnelle des souvenirs. Voici ce dont il s'agit. Un sujet qui m'a connu à vingt ans, par exemple, au moment où je commence à le traiter, rétro-

grade, je suppose, à quinze ans, âge auquel il ne me connaispas. Je ne fais donc pas partie de ses souvenirs d'alors. Si je lui ouvre les yeux à ce moment, arrêtant ainsi le travail de régression, et apparaisse à lui, cette perception va se mêler à ses impressions d'autrefois. Puis je le rendors et la mémoire reprend son cours du passé vers le présent. Quand le sujet est arrivé à Fétat de personnalité où il se trouvait à dix-neuf ans, je le réveille de nouveau et me remontre à lui, en lui demandant s'il me connaît. Presque toujours il me fait une réponse qui se rapproche de ceci : « Il me semble que je vous connais, mais je ne vous reconnais pas ; ou : je dois vous connaître; ou : je sais que je vous connais, mais je ne peux pas dire où je vous ai vu, ni quand ; c'est comme dans un rêve. »

On saisit là sur le fait la différence entre connaître et reconnaître, entre savoir et sentir. En réalité je n'appartiens pas à la personnalité vraie du sujet à quinze ans, ni à dix-huit ans ; mon image ne fait pas partie intégrante de l'ensemble des images qui ont constitué sa personnalité à ce moment, et dont la reproduction actuelle amène la reviviscence. La perception qu'il a eue de moi n'est pas plus liée à sa personnalité de quinze ans que le souvenir d'une date historique apprise auparavant. C'est une chose qu'il sait, ce n'est pas une chose qui est en rapport avec le sentiment qu'il a de lui-même à un moment donné de son existence. Aussi lorsqu'il me revoit à dix-huit ans, c'est-à-dire dans la reviviscence d'un état de personnalité dont je n'ai pas fait partie comme image constituante autrefois, je lui apparais comme pourrait lui apparaître le souvenir de la date historique. Il sait qu'il me connaît, ou il dotY me connaître, ou il lui semble qu'il me connaît, ces trois termes étant déterminés par l'intensité de la perception qu'il a eue de moi la première fois. C'est donc un

1% LE PflOBLÈME DE LA SiÉMOmE

souvenir tout à fait impersoûnei, et c'est par cette raiso» qu'il ne peut le préciser, le localiser, le reconnaître, c'est-àdire l'identifier à sa personnalité revécue, laquelle ne le comporte pas comme élément constituant.

Mon ami le D"* Comar a bi«a voulu me donner la primeur d'une observation des plus remarquables, qu'il se propose d'ailleurs de publier en détail prochainement, et dont je ne ferai que rapporter ici les traits essentiels. Il s'agit d'une femme de trente et un ans qui entra dans sa maison de santé pour une amnésie complète. Elle présentait alors une très légè?*e analgésie généralisée, nn peu de rétrécissement du champ visuel gauche, ainsi que la diminution de l'ouïe du même côté, et un peu d'anorexie. Elle avait eu autrefois de l'amaurose, de la surdité, une paralysie passagère, des crises convulsives, des éruptions cutanées et de Tasphyxie des extrémités. Le symptôme dominant actuel était constitué par une amnésie telle qu'elle ne pouvait donner absolument aucun détail sur son état présent, ni sur sa vie passée. Elle était incapable d'ailleurs de fixer aucune impression et de se souvenir à une heure de distance de ce qu'elle faisait. Elle ignorait son nom de femme, et ne savait pas où elle était dès qu'on lui fermait les yeux. Le seul trouble de la sensibilité, en dehors de cette très légère analgésie, qui disparut d'ailleurs bientôt, consistait dans une anesthésie totale du front dans sa région antérieure. Elle semblait toujours dans un état de rêverie dont une excitation violente paraissait un peu la tirer. Dix jours après son entrée dans l'établissement, cette femme avait repris beaucoup physiquement ; elle n'avait plus d'analgésie, et aucune trace de troubles fonctionnels, sensoriels ou viscéraux. Mais la région frontale était toujours aussi anesthésique, et l'amnésie n'avait pas été modifiée. Elle ne sait pas depuis combien de

temps elle est là, ni où elle est, ni la date, ni le jour, ni Tannée. A toutes les questions qu'on lui pose, ses yeux étant fermés, elle répond : « Je ne sais pas. a Elle sait seulement qu'elle est mariée, mais ne peut dire son nom, ni sa demeure, ni donner aucun renseignement sur sa situation actuelle ou passée ; elle sait aussi qui est le D' Gomar. Elle a d'ailleurs conscience de tout son corps, de sou sens musculaire, et a aussi le sentiment de vivre.

Le D"" Gomar lui demande à brûle-pourpoint : « Êtes-vou& réveillée ? » « Je le crois, répond-elle, mais je ne suis pas sûre. » — Il lui donne alors l'ordre de se réveiller complètement quand il lui soufflera sur les yeux, qu'il a fermés. Elle s'étire de tout le corps légèrement, puis se meta faire osciller la tète, puis ouvre les yeux, regarde autour d'elle et ne reconnaît rien, pas même le B" Gomar. Il lui referme les yeux et insiste pour qu'elle se réveille plus complètement : nouvelles oscillations de tête plus accentuées, sensations douloureuses dans la tête, de tiraillement, de serrement. Elle seut que « ça se réveille » et s'écrie tout à coup. « Ah! comme ça dort depuis longtemps! il y a des années. » A partir de ce moment tous ses souvenirs défilent, et elle exprime au fur et à mesure tout ce qu'elle voit repasser ainsi dans sa tête. Elle se réveille au bout de trois heures et répond alors correctement à toutes les questions la concernant, et auxquelles elle n'a pu répondre avant cette séance. La sensibilité frontale est revenue, mais il y a encore de l'hypoesthésie par rapport au reste du corps Elle ne sait pas encore où elle est.

Sur une nouvelle injonction de se réveiller plus complètement, de nouvelles douleurs reparaissent dans le cerveau, et les souvenirs les plus récents se déroulent. Au réveil, elle ne reconnaît rien, mais dit qu'elle doit être dans une maison de santé où il a été question de la conduire. La sensibilité fron-

taie parait normale. Elle diminue les jours suivants et disparaît complètement au bout de quinze jours. La malade se retrouve alors dans le même état qu'à son arrivée : même amnésie complète, anesthésie frontale absolue, sensibilité générale de tout le corps parfaite.

Nouvelle séance de réveil, dans laquelle le D'' Comar, au lieu de lui dire de se réveiller, lui dit seulement de sentir son front. Mêmes phénomènes sensitifs du cerveau. Après retour de la sensibilité frontale môme disparition de l'amnésie que la première fois.

De nouveau la sensibilité frontale diminue légèrement : cette fois, aux questions qu'on lui pose elle répond : « je sais que je suis là, » et non pas : je suis là, etc. La précision du souvenir manque. Le D'* Comar fait une nouvelle séance de réveil. Au bout d'un certain temps il arrête le travail à cause de la fatigue de la malade, et lui ouvre les yeux. Elle regarde autour d'elle, et il lui semble qu'elle a déjà vu sa chambre dans un rêve. C'est une impression qu'on trouvera signalée plusieurs fois dans mes observations d'hystérie^ Elle voit le D' Comar et lui dit : « Je sais que je vous connais, mais je ne vous reconnais pas. » Elle se souvient seulement de tout ce qui s'est passé jusqu'à il y a deux ans; or la sensibilité frontale est à peu près revenue, sauf à la partie tout à fait antérieure. Sur nouvelle insistance pour sentir plus, elle regagne six mois de souvenirs, et la sensibilité frontale augmente. A deux reprises, le même parallélisme de la mémoire et de la sensibilité frontale se manifeste, jusqu'à ce qu'enfin le réveil complet, avec conscience très claire de sa personnalité actuelle et passée, se produise, accompagné de la disparition absolue de Tanesthésie frontale. A la suite, la malade

(1) Op. cit.. t. II.

dort bien la nuit pour la première fois. Il lui semble qu'elle a tout quitté il y a dix ans (sa régression a été jusque-là), et qu'on lui a tout remis d'un coup dans la tète.

Il est inutile d'insister sur Tintérêt de cette observation, qui démontre d'une manière saisissante ce que je soutiens quant au siège de la mémoire. Je pourrais citer deux autres cas très caractéristiques que je viens d'observer tout récemment, l'un d'une jeune fille de dix-sept ans qui a rétrogradé jusqu'à onze ans, et où les troubles de la mémoire ayant survécu à ceux du reste du- corps, l'anesthésie du crâne, qui avait disparu avec ces derniers clans toute la région moyenne et postérieure, avait au contraire persisté dans le front et n'avait disparu à son tour qu'avec la réapparition de tous les souvenirs ; l'autre, d'une femme de cinquante -huit ans, dont la revivescence du passé la fit revenir à cinquante ans en arrière, et qui m'exprime ainsi ce qu'elle éprouve : « Je ressens toujours des sensations pénibles, multiples, qui semblent partir du plus intime de mon être, de l'estomac, du ventre, et qui s'accompagnent d'une sorte de frisson qui courrait dans mes veines. Mon être parfois se dédouble ; une partie vagabonde en arrière à une cinquantaine d'années ; je revois des choses que j'ai vues étant gamine ; la réalité s'efface devant ; je ne pense plus alors au présent, et parfois tout m'est indifférent ; je suis, en un mot, anéantie, incapable de penser et de saisir ce qui se dit autour de moi ; les choses les plus simples, je ne les comprends plus. » Pendant tout le temps qu'elle rétrogradait ainsi, cette malade n'avait d'autre trouble de sensibilité que de Tanesthésie frontale peu accentuée, quoique très nette, surtout par comparaison avec le reste du crâne.

Et ceci m'amène à faire remarquer que suivant le degré de cette anesthésie frontale, c'est-à-dire suivant l'état d'activité

80LLIER. — Prob. do la mém. 13

(les lobes frontaux, Tamnésie se présente d'une façon différente et le retour des souvenirs également.

L'étendue de la période sur laquelle porte la régression n'a que peu de rapport avec cet état d'anesthésie ; c'est surtout la qualité de la mémoire qui en a. Si elle est toujours légère, le sujet n'a que de Tobnubilation des souvenirs, de l'imprécision, de la difficulté d'évocation et de fixation. Quand il recouvre son activité cérébrale, il peut assister consciemment au retour de ses souvenirs. Il sait que ce sont des souvenirs. 11 y repense malgré lui, les mêlant à ses perceptions présentes, qui, souvent cependant, s'effacent plus ou moins devant eux momentanément, et c'est à l'état de veille que ce retour s'accomplit. Si l'anesthésie est trop profonde, la récupération de la mémoire se fait dans une sorte de rêverie, d'engourdissement, de sommeil, qui survient spontanément, et qu'il est logique par conséquent de provoquer , pour le rendre plus complet et faciliter ainsi le travail cérébral.

Mais, suivant le degré de l'anesthésie cérébrale, on observe dans cet état au moins deux manières de réagir du sujet : tantôt il revit véritablement toute sa vie passée, au point de croire y être encore et de continuer à agir en conséquence, si on arrête le travail cérébral à un moment donné; tantôt il assiste au déroulement de son existence, comme s'il la voyait dans un rêve ou sur un cinématographe ; c'est une sorte de souvenir hallucinatoire qu'il en a. Mais, dès qu'on l'arrête, il se retrouve dans l'époque présente, avec l'impression plus ou moins vive seulement de ce qu'il vient de repasser.

Mécanisme de la Mémoire. — Il résulte de tous ces faits que la mémoire tient à une activité spéciale des lobes frontaux, et qu'il suffit de reproduire un des degrés de cette activité pour voir surgir les représentations des impressions corres-^

pondant à chaque degré particulier. Nous sommes amené à conclure d'autre part que les états successifs de la personnalité, résultant eux-mêmes de l'ensemble des impressions d'ordres divers agissant simultanément sur l'organisme, produisent une augmentation permanente de cette activité, puisque, lorsqu'elle diminue, le sujet se trouve ramené à un état de personnalité antérieure, par le fait de révocation et de la reproduction des impressions constitutives de cet état antérieur. Qu'est-ce donc que cette augmentation, cette accumulation d'activités successives sinon une augmentation de potentiel analogue à ce qui se produit dans un accumulateur électrique ?

Nous voici donc revenu à notre précédente comparaison. Mais il est un facteur que j'ai laissé de côté à dessein, pour ne pas compliquer les choses, c'est la résistance de Taccumulateur psychique, si je puis ainsi dire. C'est un fait d'observation que certains individus sont capables de percevoir les impressions avec une facilité beaucoup plus grande que d'autres ; c'est également un fait d'observation que la conservation des impressions n'est pas en rapport avec cette facilité, mais plutôt dans un rapport inverse. Peu importe la rapidité avec laquelle s'est faite la pénétration de l'impression pour qu'elle soit conservée et puisse être évoquée ; le point capital est que la pénétration soit bonne. Elle est donc plus ou moins difficile chez les divers individus ; il y a donc une résistance qui s'oppose à elle sur un point quelconque du parcours du courant nerveux. En quel point se présente-t-elle ?

Si nous passons en revue les différents segments du système nerveux nous voyons que plus nous nous élevons vers la partie terminale de l'acte nerveux, plus la résistance augmente, plus le courant nerveux a de peine à produire un acte. Sous l'influence d'une excitation portée sur l'extrémité d'un

nerf spinal, le courant nerveux gagne rapidement la moelle, où il rencontre un groupe de cellules ganglionnaires associées à d'autres, soit au même niveau, soit à un niveau supérieur. Il peut passer très rapidement dans les cellules associées du même niveau et détermine ainsi des mouvements dits réflexes, sans passer par le cerveau. A mesure qu'on s'élève, ces réflexes deviennent de plus en plus compliqués et par conséquent plus lents à se produire. Dans le cerveau on peut observer des phénomènes analogues à ceux de la moelle. Les impressions sensorielles atteignant les nerfs crâniens, par exemple, à leur périphérie, y déterminent un courant nerveux qui se propage très rapidement jusqu'aux centres sensoriels. Comme les groupes cellulaires de la moelle, ces centres sont associés entre eux mais d'une façon beaucoup plus complexe, et ce ne sont plus seulement de simples fibres d'association qui les réunissent, mais des systèmes de fibres et de cellules. Les centres qui reçoivent les premiers le courant nerveux sont les centres de projection; les espaces qui les réunissent sont les centres d'association. J'appelle aussi les premiers centres : récepteurs. Ils forment avec les seconds un système qu'on peut désigner sous le nom de centres de reproduction ou de représentation. De même que dans la moelle le courant nerveux pouvait passer directement du groupe cellulaire qu'il traversait dans la corne postérieure au groupe de la corne antérieure de même niveau, soit du même côté, soit du côté opposé, ou même ensuite d'un niveau différent sans remonter jusqu'au cerveau, le courant nerveux qui arrive aux centres récepteurs de projection peut passer directement aussi dans les autres centres associés, sans atteindre le cerveau antérieur chargé de la perception. On a alors des réflexes psychiques, c'est-à-dire des actes psychiques inconscients ou subconscients. Quelle que soit la complexité de ces réflexes

psychiques comparée à celle des réflexes médullaires, leur rapidité est extrêmement plus grande que celle d'un acte conscient qui demande au moins un dixième de seconde pour se produire. C'est donc le passage de Tinconscient au conscient qui demande plus de temps, c'est-à-dire la propagation du courant nerveux des centres récepteurs aux cenl^res percepteurs. Comme le courant nerveux est toujours le môme, si on le voit se propager à travers les centres d'association avec une aussi grande vitesse que celle qu'il avait pour atteindre les centres de projection, et au contraire mettra beaucoup plus de temps pour pénétrer dans les centres de perception, il faut en conclure que c'est dans ces centres qu'il rencontre de la résistance. Nous pouvons donc poursuivre notre comparaison avec l'accumulateur électrique, qui, lui aussi, offre au môme courant électrique que lui envoie la dynamo — représentée par le centre de projection — une résistance plus ou moins grande suivant sa constitution, sa nature, et présente aussi une plus ou moins grande capacité et un pouvoir de conservation ou une déperdition plus ou moins grandes.

Cette résistance du cerveau est-elle une vue de l'esprit ou une réalité, et dans ce cas peut-on la mesurer? Je crois pouvoir répondre que c'est un fait démontrable. Il existe certains états pathologiques dans lesquels on voit se produire une grande difficulté dans l'association des idées, et surtout dans la pénétration des impressions, qui ne sont pas faussées mais très lentes à être perçues. L'évocation est aussi lenle à se produire que la perception, et toutes les fonctions psychiques semblent diminuées et môme quelquefois arrêtées. Ce sont les états de dépression, de mélancolie sous ses diverses formes, certains états neurasthéniques, hystériques ou hypochondriaques. Or, dans tous ces cas, on observe un

phénomène commun ; la résistance électrique du cerveau est augmentée. Le D** Séglas a depuis longtemps remarque le fait en même temps que moi. D'autres observateurs Tout également signalé depuis; Vigouroux Tavait indiqué antérieurement chez les hystériques, que nous voyons précisément présenter presque toujours des altérations de la mémoire par diminution ou arrêt de l'activité des lobes frontaux. J'ai mesuré un grand nombre de fois la résistance électrique du cerveau chez les malades des catégories que je viens d'indiquer, et j'ai toujours vu qu'elle marchait parallèlement à l'activité cérébrale, augmentant quand celle-ci diminuait, revenant vers la normale quand elle reprenait. Il semble donc que le cerveau soit moins perméable au passage du courant électrique quand il l'est moins aussi au courant nerveux. Des expériences , trop peu nombreuses encore cependant pour que je puisse affirmer la réalité du fait, tendent à montrer que c'est au niveau des lobes frontaux que se fait cette augmentation de résistance. J'ai, en effet, fréquemment observé que c'était surtout, ou même quelquefois exclusivement, dans l'application transversale, bitemporale, du courant qu'elle se montrait, alors que le passage du courant dans le sens antéro-postérieur, du front à l'occiput, se faisait normalement. Le trajet entre les deux tempes étant beaucoup plus court qu'entre ces deux derniers points, la peau des parties sur lesquelles sont appliqués les tampons galvaniques étant aussi beaucoup plus perméable que celle du front à sa partie moyenne et surtout que celle de l'occiput, même à égalité d'ohms, la résistance des lobes frontaux était plus grande.

Nous avons ainsi deux moyens de contrôle du fonctionnement de ces lobes cérébraux : la sensibilité frontale et la résistance électrique bitemporale. Nous nous trouvons doûC

THÉOmE DE LA MÉMOIRE. — MÉCANISME 199 1

bien en face d'un phénomène d'ordre physiologique, et à aucun moment nous ne pouvons saisir le passage du physiologique au psychologique pur. Et si nous ne pouvons pas le saisir, cela tient simplement à ce qu'il n'y en a pas, et que tout est physiologique dans la formation et l'évolution de la mémoire, comme d'ailleurs de tous les phénomènes dits psychiques.

Mais, dira-t-on, faut-il donc admettre que le cerveau présente dans son écorce des cellules ayant une façon tout à fait différente de se comporter? Les unes, celles des centres récepteurs, de projection et d'association suhissent, sous l'influence du courant nerveux propagé jusqu'à elles par les fibres nerveuses dont le bout périphérique a subi une excitation externe, une modification moléculaire qui n'est que passagère, et qui s'accompagne d'un état dynamique qui, lui aussi, n'est que passager. Dès que l'excitation a cessé, le courant nerveux cesse de se produire, et les centres récepteurs de projection et d'association reprennent leur élat moléculaire primitif, jusqu'à ce qu'une nouvelle excitation vienne les faire vibrer de nouveau.

Les autres, celles des centres percepteurs, reçoivent le courant nerveux qui a traversé les centres récepteurs, le transforment, l'emmagasinent en quelque sorte, et présentent un état dynamique dont le potentiel s'accroît à chaque envoi nouveau de courant nerveux.

Est-il donc inadmissible que le cerveau ne soit pas identique dans toute son étendue au point de vue fonctionnel ? Est-ce un organe dont toutes les parties sont comparables entre elles comme le foie, la rate, ou le rein ? N'y voyonsnous pas au contraire des différences considérables dans la structure de son écorce, dans les éléments cellulaires qui la

constituent? Ces différences au point de vue anatomique .n'existent-elles pas au point de vue physiologique ? N y a-t-on pas distingué des centres de fonctions très diverses, et les centres d'association sont-ils comparables aux centres de projection? Le cerveau, bien loin de présenter une fonction univoque, ne nous apparait-il pas comme une agglomération de petits organes réunis entre eux et ayant chacun un rôle différent et spécial ? On objectera, je le sais, que ce rôle résulte des organes avec lesquels ces différents centres se trouvent reliés par leurs fibres de projection, mais qu'au point de vue de la nature du phénomène nerveux qui s'y passe, il n'y a entre eux aucune différence, et que toutes les cellules de Técorce sont, comme on Ta dit, des cellules psychiques, qui réagissent de la môme façon sous l'influence du courant nerveux. Je répondrai à cela, qu'entre les cellules de la moelle et les cellules de l'écoroe cérébrale il n'y a pas moins de différence qu'entre les cellules des centres sensoriels ou moteurs et celles des lobes pré-frontaux ou des centres d'association. Il n'y aurait pas plus de raison pour accorder une fonction psychique aux cellules des centres de projection ou d'association qu'à celles des différents étages de la moelle. Dans les deux cas le courant nerveux est le même, et, à part la complexité plus grande des centres corticaux que des groupes cellulaires des cornes de la moelle, il n'y a aucune différence sous le rapport de leur mode de réagir. Dans le cerveau lui-même les centres moteurs et les centres sensoriels sont-ils comparables, les uns émettant un courant nerveux centrifuge, les autres recevant un courant nerveux centripète ? Je ne vois donc aucune raison anatomique ou physiologique pour refuser d'admettre une distinction de fonctions aux différentes régions du cerveau. Au lieu d'attribuer aux cellules cérébrales dans toute l'étendue de l'écorce un rôle

psychique qui les différencie des cellules médullaires, bulbaires et autres de Taxe nerveux, je n'attribue ce rôle qu'aux cellules de Técorce du cerveau antérieur, des circonvolutions frontales antérieures.

Là nous n'avons pas de localisations fonctionnelles comme dans le reste del'écorce; nous y voyons aboutir des fibres d'association de tous les points des hémisphères ; nous voyons l'activité disparaître et reparaître en entraînant avec elle des modifications générales de la mémoire et de la personnalité dont elle est un des éléments fondamentaux; nous y constatons la conservation delà force nerveuse développée dans les centres récepteurs sous l'influence des excitations produites sur les nerfs ; nous remarquons que là se fait une transformation de cette force nerveuse, et c'est à cette force transformée que nous donnons le nom de force psychique ; force psychique qui s'accroît sans cesse, qui s'accumule, mais est sujette à toutes les causes de déperdition qu'on observe dans les appareils physiques chargés d'accumuler des forces; nous remarquons encore que c'est là que le cerveau offre le plus de résistance à la pénétration du courant nerveux, résistance variable sous l'influence de conditions physiques et physiologiques individuelles, — circulation, nutrition générales, états pathologiques, constitution congénitale ou acquise, exercice ou inertie, veille ou sommeil, etc.

En reprenant la comparaison que je faisais au début entre le phénomène de la mémoire et celui de l'aimantation, on pourrait dire que les lobes préfrontaux sont comme un morceau d'acier qui recevrait d'une façon intermittente un courant électrique à travers un morceau de fer doux représenté par les centres récepteurs. A chaque passage du courant électrique le fer doux est électrisé et aimante le morceau d'acier, mais revient aussitôt après à son état primitif. L'accu-

mulateur électrique représente mieux les choses, comme je me suis efforcé de le montrer. La mémoire n'est donc pas seulement un phénomène physiologique ; elle peut se ramener aux lois physiques. Et, par là même, nous pouvons entrevoir la possibité d'une psychologie nouvelle, lorsque nous nous serons dégagés encore plus de toutes les influences métaphysiques inconscientes qui tendent à nous faire considérer séparément, quand il s'agit du mécanisme cérébral, la matière de la force, le physiologique, le physique pour mieux dire, du psychique. Et c'est pour cela que l'étude de- la mémoire est la clé de voûte de la psychologie, comme la mémoire est la clé de voûte de l'intelligence.

Le mécanisme de la mémoire nous apparaît donc en fin de compte de la manière suivante. Une excitation périphérique ébranle l'extrémité d'un nerf. La vibration ainsi produite engendre une certaine force qui se propage le long du nerf; c'est la force nerveuse, le courant nerveux, lequel, est mesurable et comparable à une vibration physique quelconque. Ce courant nerveux aboutit, en suivant les fibres nerveuses qui relient les organes périphériques aux centres nerveux, à des agglomérations de cellules de l'écorce cérébrale, après avoir traversé un plus ou moins grand nombre de postes intermédiaires dans la moelle, le bulbe, etc., au niveau desquels il pouvait descendre à la périphérie et y déterminer des réactions spéciales, connues sous le nom de mouvements réflexes, et indépendantes par conséquent de l'action du cerveau. Le courant nerveux, quand il parvient jusqu'à l'écorce cérébrale, rencontre là des groupes cellulaires. Il y détermine une modification moléculaire, et par conséquent un état dynamique spécial, dont le potentiel est dans un rapport exactement correspondant au courant nerveux qui l'a produit, de môme que celui-ci est exactement correspondant à l'excitation

initiale, quoique la nature de cette excitation soit tout à fait différente de celle du courant nerveux. De sorte qu'en fin de compte l'état moléculaire et dynamique des centres récepteurs de récorce cérébrale est dans un rapport constant avec Texcitation provocatrice. Si donc, par une cause quelconque, cet état moléculaire et dynamique se reproduisait, un observateur qui l'aurait vu correspondre une première fois à une excitation donnée serait en droit de croire que c'est cette excitation qui agit de nouveau. L'observateur, dans le cas présent, de ce qui se passe dans les centres récepteurs, c'est le moi qui siège dans les centres percepteurs des lobes frontaux. Le potentiel déterminé dans le centre récepteur par le courant nerveux qui s'y répand grâce aux nombreuses ramifications de ses éléments cellulaires paraît indépendant du nombre de ces éléments. C'est ce qui semble démontré par ce fait que dans les lésions destructives des centres sensitivo-moteurs on n'observe que très rarement de Tanestliésie parallèlement' à la paralysie motrice comme on devait s'y attendre. C'est que dans ces cas la lésion n'atteint pas tout le centre moteur, les fibres centrifuges dégénèrent, mais non les fibres sensitives, et grâce aux associations des cellules survivantes il peut se produire dans celles-ci, sous l'influence d'une excitation périphérique, un état dynamique d'un potentiel aussi élevé que si toutes les cellules étaient intactes. Quand, au contraire, l'arrêt fonctionnel porte sur toute l'étendue du centre moteur, comme dans l'hystérie, la paralysie s'accompagne toujours d'une anesthésie, qui la précède même ordinairement. Mais l'inverse ne se produit pas, car l'anesthésie, comme nous lavons vu, correspond à une diminution de l'activité fonctionnelle de l'écorce ; la paralysie correspond à un arrêt complet. Mais à partir du moment où l'anesthésie est assez forte pour que la conscience des sensations muscu-

laires soit disparue, il n'y a plus de différence apparente entre celle qui correspond à une dimiuution marquée du centre et celle qui correspond à son arrêt complet. Ce n*est que par les réactions motrices et certains autres signes, sur lesquels il n'y a pas lieu d'insister ici, que Ton peut juger de son degré réel.

Cette notion du potentiel développé dans les centres récepteurs par le courant nerveux centripète a une grande importance par conséquent pour la compréhension du mécanisme de la mémoire et de la fonction psychique du cerveau en général. Mais le courant nerveux ne s'arrête pas là. Dans tous les autres centres récepteurs il se produit simultanément des états dynamiques d'un potentiel plus ou moins élevé, suivant les excitations qui ont déterminé des courants nerveux, et à tout instant le cerveau récepteur, — celui que j'ai appelé autrefois, dans mes recherches sur l'hystérie, le cerveau organique, parce qu'il est en rapport avec les fonctions organiques, — présente une quantité innombrable d'états dynamiques différents d'intensité, mais de même nature, et dont les différents potentiels forment une somme. La force nerveuse douée de ce potentiel total agit à son tour sur les centres percepteurs, sur le cerveau psychique, ainsi que je l'avais nommé par opposition avec le cerveau organique. Cette force rencontre là une résistance plus ou moins grande et s'accumule par conséquent en plus ou moins grande quantité. Elle reste à partir de ce moment à l'état latent, et cesse d'être une force vive. Elle subit dans cette transformation une déperdition plus ou moins forte, et son potentiel, déjà réduit, diminuera encore spontanément ou sous diverses influences, en particulier par le fait de l'usure naturelle de l'accumulateur cérébral. Mais cette déperdition de l'énergie nerveuse

au moment de sa pénétration dans le cerveau psychique d'une part, et après son accumulation, par suite des lois naturelles de révolution des éléments nerveux d'autre pari, portant sur le potentiel total formé par les différents potentiels produits au niveau du cerveau organique à chaque moment, le rapport reste toujours le même entre l'excitation, la perception, l'évocation et la reproduction.

De même que la reproduction, dans le cerveau récepteur, de l'état dynamique et moléculaire correspondant à une excitation donnée, amène la représentation de cette excitation, de même le potentiel du cerveau psychique, ramené à ce qu'il était devenu sous l'influence de la force inhérente à cet état dynamique et moléculaire, évoque le même état moléculaire dans le cerveau récepteur et par conséquent la représentation de l'excitation correspondante. Nos observations sur les hystériques mettent en pleine lumière le mécanisme de l'évocation des souvenirs sous l'influence des variations du potentiel du cerveau psychique. Sa diminution par le fait de la vieillesse, qui use l'appareil accumulateur d'énergie psychique, comme tous les autres organes de l'économie, permet la même constatation.

De même que certaines causes peuvent abaisser le potentiel des centres psychiques, certaines autres peuvent l'augmenter. Le fait qu'il peut se produire de Thypermuésie prouve que ce ne sont pag seulement les excitations sensorielles ou psychiques qui peuvent augmenter ce potentiel, mais aussi d'autres excitants physiologiques agissant sur la cellule corticale. C'est ainsi que l'alcool, la morphine, etc., sont capables d'augmenter la fonction psychique momentanément, en congestionnant, en infectant les cellules cérébrales. L'anémie, l'épuisement général de la nutrition, etc., agissent en sens inverse. Ces faits viennent encore démontrer que la fonction

mnésiqué et la fonction psychique en général est directement liée à des conditions physiologiques et matérielles. Il faudrait se demander sans doute aussi comment les cellules, soumises du fait de la nutrition à un mouvement perpétuel d'assimilation, peuvent enmaganiser une force quelconque. Mais nous touchons ici à un problème de chimie biologique qui sortirait du cadre que nous nous sommes imposé.

Il reste cependant un point à éclaircir. Dans le phénomène de l'évocation, comment pouvons-nous disposer d'un potentiel inférieur à celui que présente actuellement le cerveau psychique? Si la comparaison que j'ai faite avec l'accumulateur électrique était absolument exacte cela ne pourrait pas se produire. Ce ne serait jamais que la force maxima actuelle dont je pourrais disposer. Pour arriver à un degré de potentiel présenté autrefois, je serais obligé de dépenser l'excédent de force accumulé depuis, et une fois dépensée elle serait définitivement perdue. Je pourrais combler la perte par l'apport d'une nouvelle quantité de force, mais cette nouvelle quantité, quoique égale et de même nature que la première, ne serait pas la même. Or je peux indéfiniment me servir dans un ordre quelconque des potentiels successifs qui ont formé le potentiel total actuel de mon cerveau psychique.

Les phénomènes connus en électricité sous le nom de résonance permettent de faire comprendre comment cela est possible. On sait quel est le principe du résonateur électrique : Un excitateur électrique développe dans le champ qui l'entoure une perturbation et fait vibrer un second excitateur semblable placé dans le champ, si les deux périodes de vibrations sont les mômes. Le résonateur n'est autre chose que ce second excitateur. Mais tandis que le premier est chargé par une bobine d'induction, cette bobine est supprimée dans le

résonateur. Le mécanisme du résonateur électrique est tout à fait analogue à celui du résonateur acoustique. On sait que si un diapason vibre, ses vibrations se transmettent à Tair environnant, et que s'il se trouve dans le voisinage un diapason d'accord avec le premier, il entre aussitôt en vibration. Il y a cependant une différence entre le résonateur acoustique et le résonateur électrique. La réponse du résonateur acoustique est beaucoup plus précise que celle du résonateur électrique. Si la période de vibration des excitations acoustiques et du résonateur n'est pas absolument la même, la réponse du résonateur est nulle. Au contraire, le résonateur électrique, tout en répondant surtout très bien aux excitations complètement d*accord avec lui, répond aussi, mais moins, à celles dont la période est un peu différente, et encore, mais mal, à celles qui en diffèrent notablement.

N*observons-nous pas des phénomènes analogues avec la mémoire? Ne voyons-nous pas des souvenirs n'ayant que certains points de communs, s'évoquer les uns les autres, sous l'influence de l'excitation de ce caractère commun? Assimilons les centres récepteurs à des excitateurs et les centres psychiques à un résonateur. Toute sensation détermine une excitation caractéristique et des ondes de vibration de périodes égales pour des sensations identiques , de périodes d'autant plus voisines que les sensations sont analogues et renfermant des éléments communs en plus ou moins grand nombre. Les ondes se propagent aux centres psychiques et s'y accumulent en augmentant par conséquent leur potentiel, si nous comparons ces centres à un accumulateur. Or nous savons que les phénomènes de résonance électrique sont, dans une certaine mesure , directement proportionnels au potentiel : plus un potentiel électrique est élevé, plus les phénomènes de résonance ont de sensibilité. N'avons-nous

pas VU que plus la mémoire est exercée, plus aussi elle est facile sous le rapport de révocation, c'est-à-dire que la résonance se fait plus facilement aux excitations ; et comme, d'autre part, nous savons que la résonance électrique est moins précise que la résonance acoustique, nous pouvons admettre que s'il en est de même, ce qui n'a rien d'invraisemblable, pour la résonance nerveuse, une excitation ne fait pas seulement vibrer le résonateur psychique dans le point précis correspondant à l'excitation, mais sur une certaine étendue qui correspond à des excitations d'ordre analogue, plus ou moins voisines, plus ou moins semblables, mais diflé rentes, d'où l'évocation de souvenirs différents sous l'influence d'une impression commune à plusieurs. Ceci nous permet de comprendre comment se fait la localisation des souvenirs voisins reparaissant en même temps, parce qu'ils correspondent à des vibrations nerveuses de périodes voisines. Mais au fur et à mesure que la vibration, produite par l'excitation qui doit évoquer un souvenir précis, se prolonge, le résonateur psychique réagit d'une façon plus précise et bientôt la vibration de même période que celle du courant produit par l'excitant actuel , finit par être la seule. C'est à ce moment que le souvenir semble surgir.

Cette hypothèse de la résonance psychique nous permet encore de comprendre un autre caractère de la mémoire : c'est la simultanéité d'évocation de souvenirs différents. Et peut-être trouvons-nous là l'explication des souvenirs panoramiques qu'on observe dans certaines conditions, comme la mort imminente par exemple ', et comme je l'ai signalé dans le réveil des hystériques. Chez ces dernières, en effet, il arrive

(1) Egger. Le moi des moumnls, Rev. Philos.. 1896, t. I, p. 26. Keller, Moulin, Sollier. Observalions sur L'état mental des mourants. Rev. Philos., 189G, t. I, p. 303.

fréquemment, pour ne pas dire toujours, que, après avoir repassé par tous leurs états de personnalité antérieurs, avoir recouvré le souvenir complet de leur vie passée, elles revoient tout à coup, dans une vue d'ensemble, dans un véritable panorama, toute leur existence antérieure, absolument comme on a signalé souvent le fait chez les gens qui se noient. Si, chez les hystériques, cette évocation panoramique correspond au moment où elles recouvrent leur potentiel psychique le plus élevé, il n'est pas illogique d'admettre que, sous l'influence de rémotion violente ressentie au moment d'un accident capable d'entraîner rapidement la morl, l'excitation nerveuse soit telle que le résonateur psychique vibre dans son entier, amenant ainsi l'évocation de toutes les impressions qui ont donné naissance aux excitations qui Font fait résonner une première fois.

Mais si l'augmentation de potentiel augmente la résonance psychique comme la résonance électrique, ne peut-on voir là aussi une explication de la régression de la mémoire chez les vieillards, ou pour mieux dire de Vinvolution de leur mémoire.

Supposons, en effet, comme nous l'avons fait, que chaque excitation augmente la capacité du cerveau psychique, et en même temps son potentiel. Sous l'influence de la vieillesse le cerveau psychique ne fonctionne plus aussi bien. Il n'accumule plus avec la môme facilité et il laisse écouler sa charge.

Le défaut d'accumulation se traduit par l'impossibilité d'acquérir de nouvelles notions, par la difficulté ou l'impossibilité de la conservation des impressions nouvelles, d'où absence de mémoire des faits récents. En même temps la résonance se fait moins facilement, d'où difflculté d'évocation des souvenirs. Enfin, par suite de la perte de charge, si je puis

SoLLiER. — Prob. de la mém, 14

dire, par suite de la diminution de capacité et de potentiel, le champ de la mémoire diminue, et il ne peut diminuer, exactement comme dans une capacité électrique quelconque, qu'aux dépens des dernières charges reçues. Or ces dernières charges proviennent d'excitations, résultant elles-mêmes d'impressions récentes, et plus par conséquent la capacité va diminuer, plus l'étendue de la mémoire, du champ des souvenirs, va diminuer aussi. Représentons les choses comme elles le sont réellement en électricité.

Soit A (fig. 6) une source d'énergie électrique, C une capacité quelconque, une tige métallique de large diamètre par

exemple. En prenant sur cette tige des longueurs variables on a des débits de potentiels variables. Le débit que j'aurai en laissant écouler la charge par le point extrême D sera supérieur à celui du point E, comme le galvanomètre G l'indiquera. Supposons maintenant que G représente le cerveau psychique, dont la capacité a été sans cesse s'accroissant depuis la naissance B jusqu'au moment actuel D, correspondant, par exemple, à 75 ans. A 70 ans la capacité de G n'était égale qu'à la charge dont l'écoulement se ferait actuellement, je suppose, par le point E. Si cette capacité diminue, si le potentiel tombe à celui qui correspond au point E, toutes les impressions correspondant à Taugmentation de potentiel produite entre E et D seront impossible à reproduire, puisque le potentiel nécessaire pour les évoquer a disparu.

Toutes les impressions antérieures sont au contraire encore

Fig. 6.

possibles, théoriquement du moins. En réalité cela n'est pas, en raison de la diminution de la résonance. Le potentiel des centres psychiques subissant une déperdition avec le temps, la résonance en subit elle-même le contre-coup, et devient moins sensible. D'où la difficulté de plus en plus grande de rappeler des souvenirs éloignés.

Imaginons que cette capacité G soit divisée en 75 tranches, et que chacune corresponde aux charges produites par les excitations survenues au cours d'une année. Le potentiel s'élevant progressivement, ces augmentations successives nous représentent des impressions de plus en plus nombreuses. Nous pourrons nous figurer ainsi ce qu'on a appelé la stratification des souvenirs. Nous pouvons facilement expliquer avec cela les diverses formes d'amnésies, rétrograde, antérograde, et rétro-antérograde. Qu'à partir d'un certain point, E par exemple, l'accumulateur psychique cesse de fonctionner, le sujet disposera de toute la quantité accumulée de B à E. Mais il cessera d'enmagasiner Ténergie développée par les excitations qui se produisent pendant la période E. D. Pendant ce temps les souvenirs de BE seront possibles à évoquer; mais il y aura de l'amnésie antérograde pour la période ED. Que par suite d'un choc survenu en E le potentiel disponible tombe à celui qui existait en F, les souvenirs de BF seront perdus, et les impressions de ED ne s'enmagafiinant plus, il y aura pendant la période ED amnésie rétroantérograde.

Supposons maintenant une impression survenue au moment où la capacité psychique correspondait au point H, à 25 ans par exemple, et se reproduisant à 50 ans, alors que la capacité a atteint le point F. La différence du potentiel à ces deux ai veaux étant très grande, comment peut-on s'expliquer que l'impression actuelle F évoque le souvenir de H ?

212 LE PROBLÈME DE LA MÉMOinE

Il convient de faire remarquer tout d'abord quQ l'excitation produite par Timpression F doit être, sinon égale, au moins très rapprochée, comme période de vibration de celle de l'impression ancienne H, et qu'elle serait identique si ces deux impressions Tétaient elles-mêmes, ce qui n'est guère probable. Le potentiel de la force produite par celte excitation doit donc être dans les deux cas à peu près le même. C'est alors qu'on peut faire intervenir les phénomènes de résonance.

Au moment où l'excitation F se produit dans les centres récepteurs, le courant nerveux se propage aux centres psychiques avec une force douée d'un certain potentiel, qui s'y condense, s'y accumule. Mais, en même temps, les vibrations nerveuses produites par l'excitation F provoquent par résonance sur les centres psychiques des vibrations de même période. Or ces vibrations de même période correspondent à une excitation analogue H, ayant produit autrefois une force douée d'un même potentiel que l'excitation actuelle F. Ces vibrations, comme nous l'avons vu pour les résonateurs électriques, peuvent se produire même sous linfluence de vibrations primaires d'une période un peu différente. Et en effet il y a bien des chances pour que les éléments composants de l'impression H ne soient pas identiquement les mêmes, ni comme nombre, ni comme qualités, de ceux de F. Mais ils s'en rapprochent cependant sufïisamment, ils ont assez de points communs pour que l'impression actuelle F évoque le souvenir de H. Les choses se passent en somme comme elles se passaient avec un résonateur électrique.

Il y a cependant une différence. C'est que ce n'est pas, ainsi que je me suis appliqué à le démontrer, au niveau des centres psychiques que se fait la reproduction du souvenir, mais seulement son évocation, c'est-à-dire que c'est de là que part

l'énergie qui met de nouveau en jeu les centres récepteurs, lesquels sont seuls capables de reproduire Timpression.

Deux caractères des phénomènes de mémoire contribuent ' encore à renforcer Tanalogie que je poursuis avec les phénomènes de résonance électrique. C'est, d'une part, la moindre intensité des souvenirs comparativement avec les sensations, et d'autre part le caractère explosif des phénomènes psychiques. De même que l'étincelle produite par résonance est considérablement plus petite que l'étincelle de l'excitateur, de même le souvenir évoqué est singulièrement plus faible que la sensation excitatrice.

Quant au caractère explosif des phénomènes intellectuels en général, Gh. Richet l'a signalé avec beaucoup de justesse *. « Au fond, dit-il, toute action cellulaire peut être comparée à un phénomène explosif ; car la réaction de la cellule dépasse de beaucoup la force excitatrice. Chaque cellule contient une grande provision d'énergie qui se libère subitement, au moment de l'excitation... L'excitation met en jeu les forces chimiques latentes, provision d'énergie accumulée dans la cellule, tout à fait comme les corps explosifs ont en eux une source d'énergie latente énorme qui n'attend que l'occasion, c'est-à-dire l'excitation, pour se dégager. » Pour la mémoire il est facile de constater ces phénomènes explosifs. Lorsqu'on cherche un souvenir qui échappe, il est on ne peut plus fréquent de le voir reparaître tout à coup au moment quelquefois où on s'y attend le moins. Il semble qu'un travail se fasse sourdement en notre cerveau, et que brusquement une force se dégage qui met en liberté notre souvenir. Ne se passe-t-il pas quelque chose d'absolument analogue dans le cas de la résonance électrique ? La bobine

' Cerveau. Dictionnaire de Physiologie, t. III, p. 52.

21 i LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE

d'induction charge Texcitateur d'une façon latente, puis tout à coup rétincelle se produit. C'est comme l'impression sensorielle qui devient consciente. Si dans le voisinage de l'excitateur se trouve un résonateur il pourra se produire un nombre d'étincelles plus ou moins grand sans qu'il entre en vibration, si la période des vibrations de l'excitateur est trop petite ou trop grande par rapport à celle du résonateur. Que cette période se rapproche de celle du résonateur et celui-ci va commencer à entrer en vibration, d'une façon très faible, à peine distincte encore, absolument comme nos souvenirs se montrent d'abord d'une manière confuse, vague, peu consciente. Puis les périodes devenant de plus en plus semblables, la résonance se fait, et alors avec une assez grande netteté et une assez grande rapidité pour que brusquement l'étincelle éclate brillante dans le résonateur comme dans l'excitateur, de même que tout à coup notre souvenir vague et confus surgit avec précision dans noire esprit.

Les choses se passent donc à peu près comme lorsqu'on produit des courants électriques de haute fréquence avec un appareil analogue à celui de Tesla (fig. 7). Une source d'énergie S envoie son courant dans le primaire d'un transformateur; T le secondaire de ce transformateur charge un condensateur C, qui se décharge en haute fréquence à travers le primaire d'un second transformateur T'et un déchargeur à boules D; au secondaire de ce second transformateur on peut recueillir des courants de haute fréquence et à très haut potentiel. S représenterait l'excitation produite par une action quelconque sur le système nerveux périphérique ; T les centres récepteurs où se fait la transformation de cette forme particulière d'énergie en énergie nerveuse, transformation qui s'accompagne d'un phénomène explosif comme il s'en produit un sous forme d'étincelle au niveau du

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déchargeur D ; C représenterait les centres psychiques, les centres percepteurs, où se produit la condjensation de Ténergie nerveuse ; mais, pour se traduire sous la forme psychique, elle y subit une nouvelle transformation T'. Le courant recueilli sur T' après ces diverses transformations a des caractères tout à fait distincts de ceux de la source d'énergie initiale et donne lieu en particulier à des phénomènes de résonance tout à fait spéciaux. Dans le cerveau ce courant réagit à son tour s«r les centres récepteurs, et, par l'excitation qu'il y produit, amène la reproduction des phénomènes qui avaient agi sur eux de dehors en dedans.

Quand on considère les nombreux centres échelonnés sur tout Taxe cérébro-spinal, on se demande s'il ne s'agit pas là d'une série d'espèces de condensateurs, qui tantôt laissent écouler immédiatement l'énergie qu'ils reçoivent, déterminant

ainsi des mouvements réflexes, tantôt la condensent et la déchargent à un moment donné à travers les centres situés au dessus, jusqu'à ce qu'elle parvienne à des centres où elle se transforme et prend des caractères nouveaux auxquels on a donné le nom de psychiques. Tant que la propagation ne s'est pas faite jusqu'au niveau des centres que j'appelle percepteurs des centres psychiques où la condensation est seule possible, on a affaire à de l'énergie nerveuse, même au niveau

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Fig. 7.

des centres sensoriels et moteurs du cerveau, que j'appelle les centres récepteurs. Si la condensation ne se fait pas, il n'y a ni conscience, ni mémoire, rien de psychique par conséquent- Cette comparaison des centres échelonnés sur Taxe cérébrospinal, et particulièrement dans le cerveau, avec des condensateurs et des transformateurs électriques, trouve un certain appui dans la manière dont on conçoit la constitution du système nerveux central depuis la doctrine des neurones, que tout le monde admet aujourd'hui, à part de rares exceptions. Un transformateur électrique n'est-il pas à la fois récepteur par son primaire, et générateur de force par son secondaire, comme la cellule nerveuse par ses deux prolongements?

Et maintenant qu'il est démontré que ces cellules nerveuses ne sont plus anastomosées entre elles, mais que leurs prolongements viennent seulement se mettre en contact d'une façon plus ou moins étroite, n'avons-nous pas là en petit l'image d'un excitateur électrique, surtout si, comme je le rappelais tout à l'heure, on remarque le caractère explosif des phénomènes psychiques. N'est-il pas vraisemblable d'admettre que que ce n'est que lorsque les prolongements des cellules sont assez rapprochés que le courant peut passer et se propager. La substance nerveuse interposée entre les extrémités des dendrites ne peut-elle pas être considérée comme un diélectrique dont la résistance est vaincue quand l'excitation des cellules est assez intense pour que leurs prolongements se rapprochent. Je ne veux pas d'ailleurs rouvrir ici la discussion sur l'amœbisme des cellules nerveuses. Mais je ne puis m'empêcher de faire remarquer combien son existence, qui parait démontrée pour certains, donne de poids à ma thèse.

Mais je m'arrête. En relevant les analogies qui existent entre la façon dont se comportent le courant nerveux et le

courant électrique, je n'ai voulu faire aucune assimilation de nature entre les deux. Je dis que les choses se passent dans le cerveau comme si le courant nerveux d'une part, les centres nerveux de Tautre, subissaient les mêmes transformations et jouaient le même rôle que le courant électrique dans de certains dispositifs. Encore moins ai-je eu la prétention de donner une théorie de la mémoire. Comme je Tai fait remarquer dès le début, je me suis proposé avant tout de montrer les différentes faces du problème. De toutes les considérations que j'ai exposées il semble résulter que la mémoire est une fonction des centres psychiques, que c'est bien une fonction générale, et qu'il n'y a pas de mémoires partielles, comme on Ta prétendu, de même qu'on ne peut pas regarder la mémoire comme une faculté de lame dans le sens spiritualiste. Au cours de cet examen, aussi impartial que possible, je me suis trouvé amené à émettre certaines hypothèses, que je suis loin de vouloir pour le moment transformer en théorie et en doctrine. Je crois cependant qu'il y a lieu de marcher dans la direction que j'ai suivie, et d'envisager la question au point de vue, non pas tant de la physiologie que de la physique pure. C'est pourquoi j'ai cherché à montrer que l'on pouvait non seulement imaginer, mais même trouver réalisés par l'industrie, des appareils de physique capables de rendre compte dans une certaine mesure de phénomènes qui semblent d'un domaine tout à fait spécial, et d'un caractère qu'on ne peut soi-disant retrouver nulle part. On a regardé pendant longtemps les phénomènes électriques comme échappant à toute mesure, et on est arrivé aujourd'hui, à les produire, à les régler, à les transformer, à les manier à volonté. On s'est malheureusement habitué à regarder l'esprit comme une chose impondérable, non mesurable, une essence d'une nature unique. Et cependant le courant

nerveux a une vitesse déterminée qu'on a évaluée ; les lois de Texcitabilité des nerfs, la forme des vibrations nerveuses, commencent à être connues. Tout ce qu'on en sait, encore que ce soit peu, nous le montre comme une forme de l'énergie, et le fait rentrer par conséquent dans l'ordre des phénomènes physiques. Nous pouvons suivre ses transformations, sa propagation à travers l'axe cérébro-spinal. A quel moment cesse-t-il d'être une force physique? Nous ne voyons d'un bout à l'autre que des cellules et des fibres, de volume divers, d'agencement varié, c'est vrai, mais identiques dans leur nature. Où donc prend naissance le phénomène psychique ; est-il une transformation du phénomène physique, ou se grefïe-t-il sur lui ? Et comment le courant nerveux, en donnant naissance au phénomène psychique, quelque transformation qu'on lui suppose, cesserait-il d'être une force physique? L'énergie a beau se montrer sous les formes les plus variées, elle reste toujours de l'ordre physique, comme la matière dont elle émane. En dehors du système nerveux il n'y a pas d énergie psychique. Elle ne se crée pas elle-même, elle résulte des forces physiques qui agissent sur le système nerveux et se transforment à travers lui. De sorte que notre esprit n'est qu'un mode de l'énergie, et que ce n'est peut-être ni la physiologie, ni la pathologie qui nous permettront de soulever un coin du voile qui nous cache le mystère de son mécanisme et de sa nature, mais simplement l'étude, par des procédés physiques — plus délicats sans doute que ceux dont nous disposons actuellement — des conditions de production, de propagation et de conservation de l'énergie nerveuse. Le problème de l'âme n'est probablement au fond qu'un problème de physique et de mécanique. L'avenir nous le dira sans doute.

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